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Interview   

Leprous ne se laisse pas piéger


Einar Solberg, frontman de Leprous, en a conscience : Pitfalls va créer des remous voire carrément des réactions haineuses parmi les fans de metal progressif, un peu à l’image de ce qu’a connu Steven Wilson avec son To The Bones. Car si une moitié de l’album conserve sa fibre progressive, une autre moitié lorgne du côté de la pop et du rock alternatif, et presque tout l’album prend ses distances avec le metal. Pitfalls sera un choc pour certains, une suite logique à Malina pour d’autres. Mais pour Solberg et ses acolytes, c’est surtout l’occasion d’ouvrir leurs horizons émotionnels et de mettre en exergue leur sens de la subtilité.

Pitfalls, c’est aussi un album profondément marqué par la période à laquelle il a été écrit, où Einar Solberg s’est vu sombrer dans une profonde dépression. Un album donc très personnel, dans lequel le frontman partage sa descente aux enfers, mais aussi ses remontées à la surface.

Dans l’entretien qui suit, Solberg revient donc avec nous sur sa dépression et ce qu’il a pu en retirer, mais analyse également avec nous la direction musicale de Pitfalls, évoquant les limites du metal et n’hésitant pas à bousculer avec un certain franc-parler le microcosme du metal progressif, non sans un brin de provocation parfois.

« C’était juste après la première tournée de Malina. J’étais super excité, mais ensuite, j’ai continué à ressentir que quelque chose n’allait pas, et je ne voulais pas y faire face. Puis ça m’a frappé de façon très soudaine et je suis passé directement du paradis à l’enfer en seulement quelques jours. »

Radio Metal : Pitfalls est un album très personnel. Tu as déclaré que tu parles « de la dernière année et demie où [tu as] dû lutter contre l’anxiété et la dépression ». Peux-tu nous en dire plus sur la manière dont tu as vécu cette période ?

Einar Solberg (chant & clavier) : C’était assez dur. Quand ça a commencé, rien de vraiment mauvais ne s’est produit. C’est juste que ça faisait longtemps que je fonçais tête baissée, et de mauvaises choses issues du passé que j’ai ignorées m’ont poursuivi. Je ne voulais pas les affronter, j’imagine, mais à un moment donné, le passé nous rattrape. C’était juste après la première tournée de Malina. J’étais super excité, mais ensuite, j’ai continué à ressentir que quelque chose n’allait pas, et je ne voulais pas y faire face. Puis ça m’a frappé de façon très soudaine et je suis passé directement du paradis à l’enfer en seulement quelques jours. C’est vraiment bizarre parce que l’anxiété est très irrationnelle. On sait qu’elle est irrationnelle, on sait que ce n’est pas réel, on sait que ça ne va pas durer, mais à la fois, ça donne l’impression que si. On se dit : « Donc voilà comment je suis maintenant, et je ne me souviens même plus comment ça fait d’être normal, de se sentir bien », car ça prend totalement le contrôle.

Mais j’ai énormément appris de toute cette période, sur la façon d’en sortir. J’ai commencé à réaliser qu’il ne s’agissait pas d’essayer de réprimer les mauvaises pensées, ni de ne pas en avoir, il s’agit d’accepter que les mauvaises pensées sont là, sans forcément y toucher ou investiguer plus loin. On peut simplement les voir ainsi : « D’accord, je pense ça maintenant, mais ça ne veut pas forcément dire que c’est quelque chose de réel. » Les pensées ne sont pas réelles, ce ne sont juste des impulsions aléatoires qui nous viennent sur la base de différents facteurs. Mais si on leur donne trop de crédibilité, elles commencent à devenir un problème. C’est aussi ce qui s’est passé. Heureusement, j’ai pu faire un peu de composition durant cette période. Au début, c’était super dur d’écrire, parce qu’on n’a aucune motivation et aucune énergie, mais je l’ai fait petit à petit, et c’est venu de plus en plus. Au final, j’ai appris à gérer. Ça a pris du temps, il y a eu des hauts et des bas, mais ensuite les bas sont devenus de moins en moins importants avec le temps. Maintenant je me sens bien mieux que lorsque tout le truc a commencé. Parfois il faut se débarrasser de certaines saletés, et ce n’est pas très agréable au moment où on s’en débarrasse, mais c’est bien plus sympa après.

Est-ce que le fait de tourner et la vie de musicien accentuent cette anxiété ?

Je dirais que oui, mais plus parce que c’est incroyablement dynamique. La transition entre la vie en tournée et la vie à la maison devient parfois un peu trop importante. J’ai dernièrement beaucoup travaillé là-dessus et ça fonctionne très bien. J’essaye de considérablement réduire cette transition ; j’essaye de rendre mes journées en tournée et mes journées à la maison plus similaires afin de ne pas passer d’une période extrêmement mouvementée avec chaque jour beaucoup d’attention, avec presque une sur-stimulation, à une vie à la maison où je dois me faire mon propre emploi du temps, car rien ne se passe à moins de faire en sorte que quelque chose se passe. Donc il est clair que la transition était très difficile pour moi avant, mais maintenant c’est de plus en plus facile. J’emporte en tournée une grande partie de ma routine, et ensuite j’emporte à la maison une grande partie de mon activité. Je commence à y arriver. Il est certain que c’est une question d’équilibre.

Le processus de composition a démarré au moment où tu as commencé à sentir la dépression s’emparer de toi. Tu viens de dire qu’au début, c’était super dur d’écrire, parce que tu n’avais aucune motivation et aucune énergie. Du coup, comment es-tu parvenu à surmonter ça ?

La première chanson, je l’ai écrite avant d’entrer en dépression. Je ressentais que quelque chose n’allait pas mais je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce que c’était. Les deux ou trois premiers mois de dépression, j’écrivais mais c’était très lent, car surtout je m’apitoyais sur mon sort et je racontais à tout le monde à quel point je me sentais mal, et c’était plus intéressant de faire ça que d’écrire durant cette période [rires]. C’est aussi un des problèmes avec la dépression et l’anxiété : c’est tellement égocentrique, c’est la seule chose à laquelle on pense, et on oublie que ce n’est peut-être pas toujours aussi intéressant que ça à entendre pour les autres, surtout dans la mesure où je suis quelqu’un qui a tendance à un peu trop partager ses sentiments, surtout du point de vue scandinave. J’ai réalisé que je suis très égocentrique quand je suis dans ce genre de période, car c’est très dur de donner quoi que ce soit aux autres quand on n’arrive pas à se donner à soi-même ce dont on a besoin.

Donc quand je réussissais à avancer un peu, et que j’entrapercevais un peu de lumière ici et là… Car la dépression, ce n’est pas juste une souffrance sans fin, il y a des hauts et des bas, il y a des bons jours et des mauvais jours. Donc j’utilisais les bons jours pour ce qu’ils valaient et j’utilisais les mauvais jours pour ce qu’ils valaient aussi. Je n’écrivais pas beaucoup durant les mauvais jours, mais je les utilisais pour écrire à leur sujet plus tard. En ce sens, j’ai réussi à créer un équilibre durant cette période. Ensuite, ça a duré tout le temps du processus de composition, même si ça s’atténuait avec le temps, et les périodes de bas n’étaient plus aussi dramatiques au bout d’un moment parce que je m’y habituais un peu. Maintenant, je suis super content de tout ça. J’ai beaucoup appris grâce à ça, je suis sorti de l’autre côté émotionnellement riche. J’ai appris à gérer les choses, et à la fois, nous en avons extrait un super album dont je suis très fier, à propos de tous ces pièges mentaux dans lesquels on peut tomber, en gros, et de la manière de les éviter [petits rires].

« J’ai l’impression que la plupart du metal est tout le temps à fond. C’est dur d’être émotionnel quand on est constamment sur une seule émotion [petits rires]. Afin de pouvoir exhiber une plus grosse partie du registre émotionnel, il faut un peu s’éloigner de ce style de musique. »

Tu as d’ailleurs choisi de parler de ces sujets très personnels de façon directe, sans user de métaphore, « afin que tout le monde comprenne ce que [tu as] traversé », comme tu as pu le dire. Pourquoi était-ce important pour toi que les gens comprennent ce que tu as traversé ?

Ce n’est pas important pour moi. C’est juste que je voulais écrire à propos de quelque chose de vrai, d’authentique, et je voulais le faire sans filtre. Ensuite je me suis dit : « D’accord, si je décide de m’ouvrir, alors je vais essayer d’utiliser ça pour quelque chose de bien. » Donc peut-être que je voulais aider et inspirer d’autres gens pour qu’ils voient qu’ils ne sont pas seuls à se sentir comme ça et qu’il est clairement possible de sortir de ce truc. La dépression et l’anxiété ne font pas de discrimination entre les gens. Ça peut toucher n’importe qui, qu’on soit un multimillionnaire ou quelqu’un qui vit dans la rue. Ça peut arriver à tout le monde. Quand nous avons sorti « Below », plein de gens ont dit que ça leur parlait beaucoup, bien plus que les chansons passées. Je suis très content d’avoir pu utiliser mon malheur pour quelque chose de bien [petits rires].

L’illustration de Pitfalls est une peinture de l’artiste indonésien Elicia Edijanto. Te reconnais-tu dans les cultures, croyances et philosophies asiatiques, et en particulier dans le bouddhisme, puisque c’est à ça que cette illustration fait référence ?

Oui et non. Je m’intéresse beaucoup à la méditation et à la pleine conscience, mais je ne le vois pas comme quelque chose de spirituel. Je le vois comme quelque chose de scientifique : tu apprends à gérer tes pensées grâce à ça, d’une certaine façon. Tu vois une pensée, et tu la vois passer, et tu sais que tu n’as pas besoin d’engager un dialogue avec elle. Ça vient du bouddhisme il y a longtemps. Je ne suis pas du tout une personne spirituelle, mais j’ai quand même reçu de l’aide de la méditation et de la pleine conscience. Ça m’a beaucoup aidé à voir que c’est un peu mieux d’arrêter de se battre et de commencer à observer.

Tu as qualifié Pitfalls d’album « auquel personne ne s’attend » de votre part. Ce n’est effectivement pas du tout un album de metal. A quel point la dépression est-elle responsable de ça et comment a-t-elle façonné la musique ?

Je ne pense pas que la dépression a eu tellement d’influence là-dessus, si on pense au style musical, mais c’est un album très émotionnel. Les émotions, c’est le principal là-dedans. La musique devrait vous faire ressentir quelque chose. Le problème avec le metal, c’est que c’est tout le temps au niveau maximal, en tout cas pour une grande partie du metal, pas tout. J’ai l’impression que la plupart du metal est tout le temps à fond. C’est dur d’être émotionnel quand on est constamment sur une seule émotion [petits rires]. Afin de pouvoir exhiber une plus grosse partie du registre émotionnel, il faut un peu s’éloigner de ce style de musique, parce que le metal a toujours principalement été du côté de l’agressivité. J’adore cette forme d’expression parfois, mais pas toujours. Je pense que ça a été un processus graduel chez nous. Maintenant, nous avons également une compréhension commune de la direction que nous voulons prendre : on suit simplement la vision et cette vision nous a emmenés sur de nouveaux terrains. Nous en sommes très contents. Nous nous sentons plus chez nous là qu’avec les anciennes musiques, pour le moment. Ce n’est pas un écart très conscient, genre : « Oh maintenant on va s’éloigner de ça. »

Je trouve tout le phénomène du metal très intéressant, car plein de gens s’identifient très fortement à ce style de musique. Ce n’est pas : « Ouais, j’aime écouter du metal parfois. » Non, c’est plus : « Je vis et je respire le metal tous les jours, je n’écoute rien d’autre ! » Il y a encore plein de gens comme ça, et je me souviens avoir été ce genre de gars avant ; je connais exactement la sensation. Dès que quelqu’un se coupait les cheveux ou arrêtait de porter des vêtements noirs, ou si tout d’un coup quelqu’un ne portait plus des T-shirts de groupes, je voyais ça comme une grosse trahison. Genre : « Tu n’es plus des nôtres ! » Mais plus je vieillissais, plus je voyais les choses autrement. Maintenant, je ne vois plus les styles musicaux comme étant aussi importants. Tout est question de : « Parviens-tu à exprimer quelque chose d’authentique ou pas ? » C’est ça qui est important. Je veux dire que nous avons quelques parties metal dans l’album, comme les dernières quatre minutes et demie qui sont assez metal, je dirais. Jusqu’ici, trois interviews sur quatre me posent la question de cette prise de distance avec le metal, mais j’ai l’impression que ça fait déjà cinq ans que les gens m’en parlent ! Donc ça fait une longue prise de distance [rires].

Ça m’amène directement à ma question suivante : avec Malina, vous aviez abandonné le chant crié et opté pour un son plus organique, et sur cet album, tu disais déjà que tu définissais Leprous plus comme un groupe de rock qu’un groupe de metal. A cet égard, et malgré le fait qu’il puisse surprendre certains fans, penses-tu que Pitfalls est, en réalité, une progression logique ?

Oui, exactement. Et j’ai dit ce truc seulement parce que je savais que ça allait provoquer plein de réactions, je sais comment les gens fonctionnent [rires]. C’était plus une déclaration humoristique de ma part, simplement parce que je connais tout le : « Oh non, ce n’est pas metal ! Ce n’est pas progressif ! » Les gens deviennent dingues. « C’est de la merde ! C’est de la pop ! » Je sais exactement le genre de réaction qu’on obtient et parfois je les déclenche un petit peu intentionnellement, parce que ça nous amuse. Mais honnêtement, je n’ai pas encore vu énormément de réaction de la part des fans, sauf pour le premier clip, « Below », qui est clairement une des chansons qui ressemblent le plus au vieux Leprous dans l’album, selon moi, mais il a été étonnamment bien reçu. Je m’attendais à recevoir plein de messages de haine pour cet album, honnêtement, parce qu’il est différent. Les gens veulent du changement et à la fois ils n’en veulent pas. Ils veulent du changement, mais seulement sous leurs conditions [petits rires]. Car, bien sûr, si tu proposes le même album, tout le monde s’ennuie. D’un autre côté, ça fait partie des choses que les gens ont commencé à trouver excitantes à propos de Leprous, le fait que nous changions vraiment en tant que groupe et qu’ils entendront quelque chose de nouveau. En ce sens, c’est excitant quand un nouvel album sort, indépendamment du fait qu’on l’apprécie ou pas. Après que nous ayons sorti « Below », j’ai vu des gens dire : « Ouais, je n’aimais pas du tout la nouvelle direction qu’ils avaient prise avec Malina, mais j’aime beaucoup ce nouveau morceau ! » Donc on ne sait jamais comment les gens vont réagir à l’album. La seule chose dont je suis certain, c’est que le prochain single, « Alleviate », va recevoir beaucoup de haine dans les commentaires YouTube, c’est sûr à cent pour cent [petits rires].

« Je m’attendais à recevoir plein de messages de haine pour cet album, honnêtement, parce qu’il est différent. Les gens veulent du changement et à la fois ils n’en veulent pas. Ils veulent du changement, mais seulement sous leurs conditions [petits rires]. »

Vous avez choisi cette chanson exprès ? Parce qu’en effet, c’est la chanson la plus pop de l’album…

Non. C’est une chanson très importante pour moi. Elle est très exaltante, elle porte un message bien plus positif, il y a beaucoup d’espoir dedans. Quand on choisit les singles, on choisit les chansons qui conviennent au format clip vidéo, celles donc qui sont un peu plus courtes, et « Alleviate » était un choix évident pour un single. Donc ce n’est pas vraiment pour provoquer. J’aime sincèrement cette chanson. Nous n’avons pas fait ça pour provoquer, mais je sais quand même qu’elle va provoquer.

Te sens-tu sur la même longueur d’onde que Mikael Åkerfeldt et Steven Wilson qui ont ouvertement déclaré que le metal les excitait de moins en moins, et parfois avec un peu de provocation justement ?

Je suis à cent pour cent d’accord avec eux, pour la raison que j’ai donnée plus tôt : le problème avec le metal est que c’est une seule forme d’expression. Evidemment, il y a différents styles de metal, et les groupes que généralement je trouve palpitants dans la scène metal sont ceux qui vont un peu à l’encontre du style et font de nouvelles choses dans ce style. C’est une forme d’expression puissante, car c’est très agressif, c’est très fort, mais à la fois… Je compare ça un peu à Game Of Thrones. Si Game Of Thrones n’avait proposé rien d’autre que des combats de dragons et des marcheurs blancs, imagine comme ça serait ennuyeux ! C’est ce que je ressens par rapport au metal. Ce sont constamment des combats de dragons et des marcheurs blancs [rires]. Tout est à un point culminant du début à la fin de l’album. Je me souviens de m’être baladé au Hellfest – je crois que nous jouions avec Ihsahn. Même si Hellfest est un festival avec plein de variations, donc j’aime beaucoup ce festival, mais je pense que c’était juste par coïncidence… Nous marchions d’une scène à l’autre et c’était genre : « La prochaine chanson s’appelle [voix gutturale]. Ca ca ca ca, tatatatatatatatata.” Puis nous avons marché vers l’autre scène et c’était [chante le même rythme et rit]. Ça devient un gimmick plus qu’autre chose pour moi, parfois, et c’est le problème que ça me pose.

Mon groupe de metal préféré est français : Gojira. Quand je vais à un concert de Gojira, je me sens à cent pour cent investi durant tout le concert, je ne m’ennuie pas une seule seconde, parce que ça me paraît vraiment authentique. Ça peut donc être fait avec plus d’élégance, bien sûr, mais c’est dur de faire quelque chose de nouveau, car c’est limité à cet énorme son de batterie avec plein de clicks dans la grosse caisse pour pouvoir tout entendre, tout le monde joue tout le temps, avec un mur de guitare et des voix qui sont, la plupart du temps, soit des cris de différentes sortes, soit des hurlements d’autres sortes, soit juste du chant fort. Bien sûr qu’il y a des exceptions à ces règles, mais en général, c’est un style très basé sur une formule, et ça vient avec un emballage ; ça vient avec les vêtements, les coupes de cheveux, etc. C’est le problème que ça me pose ; ce n’est pas vraiment la musique en tant que telle. Le metal a démarré dans le temps, avec Black Sabbath et ce genre de groupe, comme étant quelque chose de très innovant et nouveau, et c’était vraiment une puissante forme d’expression. C’est resté intéressant et pertinent pendant de nombreuses années, de nouvelles vagues de différents styles sont arrivées, mais j’ai l’impression qu’à un moment donné, nous avons atteint le niveau où nous en sommes maintenant, c’est resté immobile pendant longtemps, genre : « Est-ce qu’il y a quoi que ce soit de nouveau qui va bientôt arriver dans ce genre musical ? » Puis au lieu d’avoir des vagues de groupes, il n’y a que quelques groupes ici et là qui arrivent à intéresser. D’un autre côté, ce n’est que mon humble avis.

Malina se terminait sur une chanson très personnelle, intitulée « The Last Milestone ». Elle sortait vraiment du lot en étant très orchestrale. Comme Pitfalls est aussi très personnel et très orchestré, dirais-tu que « The Last Milestone » était un peu annonciateur de ce qui allait arriver ?

Pas vraiment parce que la partie logique de mon cerveau est complètement dysfonctionnelle. Seule la partie créative de mon cerveau fonctionne, donc je ne planifie pas vraiment les choses. Nous commençons simplement quelque chose et ça finit où ça finit. Donc si c’était annonciateur, en tout cas ça n’était pas mon intention [rires].

Les guitares sont assez discrètes dans Pitfalls et clairement pas mises en avant. Les deux guitaristes, Tor et Robin, n’étaient-ils pas un peu frustrés de ne pas avoir le rôle plus de prépondérant qu’ils avaient sur les précédents albums et de ne pas avoir plus de choses à faire à la guitare ?

Pas du tout, en fait. Ils étaient à cent pour cent derrière ce type de son que nous avons maintenant. Je trouve personnellement que la façon dont les guitares sont utilisées sur Pitfalls est plus intéressante, parce que ce n’est pas qu’un mur permanent de guitares. Elles sont utilisées quand c’est nécessaire. Et c’est ce qui, selon moi, pose un peu problème et pourquoi le rock est souvent assez limité, parce que tout le monde veut jouer tout le temps, parce que : « Oh, c’est ennuyeux de ne pas jouer ! » Mais c’est dur de faire des arrangements intéressants quand tous les instruments doivent tout le temps jouer. Ils ont des parties guitares de dingue et bien sympas sur cet album aussi, et certaines chansons sont complètement construites autour des guitares. Il y a plein de chansons où les guitares jouent un grand rôle, et d’autres où elles ne jouent pas un grand rôle. Ça dépend donc des chansons. Une chanson comme « I Lose Hope », le second morceau, est très chargé een basse, mais à la fois, les guitares jouent d’un bout à l’autre de la chanson. Ils utilisent des effets qui leur donnent un son peut-être un peu plus proche de celui d’un clavier, donc les gens vont penser que les guitares sont en fait un clavier. Il est clair qu’ils sont très actifs sur cet album. C’est juste que les guitares sont utilisées autrement qu’avec le traditionnel jeu en riffs.

« La partie logique de mon cerveau est complètement dysfonctionnelle. Seule la partie créative de mon cerveau fonctionne. »

D’un autre côté, ça laisse beaucoup de place pour la section rythmique. Je pense au groove de basse à la Jamiroquai sur « I Lose Hope », au côté trip-hop de « By My Throne » ou au jeu de batterie très subtil et pourtant complexe de « Alleviate ». Penses-tu que Baard et Simen portaient un peu l’album, instrumentalement parlant, cette fois ?

Non. C’est juste que c’est très chargé en batterie et en basse, et c’est aussi un peu lié au mix. Ce n’est pas que lié à ce qui est joué. Nous avons fait appel à Adam Noble cette fois, et il vient du monde de la pop, où ça n’est pas comme dans le metal où tout repose sur un mur de guitare ; il y a une énorme batterie et d’énormes guitares, et puis le reste est d’une certaine façon casé entre les deux. Mais le problème avec les guitares, c’est qu’elles ont beaucoup de fréquences médiums, or cette plage médium a tendance à manger toutes les fréquences, y compris une partie de la basse, du chant, etc. Donc on se retrouve avec cette espèce de bouillie sonore. Sur Pitfalls, on peut entendre tout ce qu’on doit entendre, mais il n’y a pas de mur de guitare. Donc quand les guitares arrivent, ça sonne massif, mais pas forcément que grâce aux guitares, mais aussi grâce aux arrangements de cordes, à la batterie, à la basse, etc. Donc oui, j’ai vraiment l’impression que Simen et Baard ont un rôle super important, évidemment, mais je pense que Robin et Tor ont un rôle tout aussi important sur l’album. Nous avons les fondations des chansons, qui sont la basse et la batterie, mais ensuite, toutes les décorations faites par d’autres instruments sont, pour moi, tout aussi importantes. Je trouve que les cordes sont aussi super importantes sur cet album.

Ta prestation vocale sur une chanson comme « Distant Bells » est spectaculaire. Est-ce que le fait de ne pas avoir à rivaliser avec un mur de guitare t’a poussé vers de nouveaux territoires en termes d’expression vocale ou bien est-ce que ça t’as permis plus de nuances ?

Je suppose. Probablement. Je me suis contenté de faire ce que je faisais. C’est juste que j’ai une façon de travailler mon chant en improvisant. Je fais les lignes principales, mais ensuite, j’improvise complètement autour, et chaque prise que je fais est différente de la précédente. Et ensuite, nous choisissons nos préférées parmi toutes ces prises différentes. Il y a donc beaucoup d’improvisation, en dehors de la fin de cette chanson sur laquelle il est trop difficile d’improviser – il y a là certaines de mes lignes de chant les plus difficiles. Mais c’était juste que j’ai écrit ces lignes, et je me demandais : « Est-ce que je devrais faire ça en voix de tête ou bien en voix de poitrine ? » J’ai essayé les deux et ensuite : « Ah, ça sonnait mieux en voix de poitrine. » « Ouais, mais c’était aussi ce qui était complètement impossible à faire ! » Donc c’est super dur à faire en studio, et ce sera encore plus dur à faire en live. Donc je ne sais pas ce que je vais faire. Peut-être que je vais devoir le faire en voix de tête, on verra [petits rires].

Tu as mentionné à quel point « les cordes sont aussi super importantes sur cet album », et il se trouve que vous avez collaboré avec un violoncelliste, Raphael Weinroth-Browne, et un violoniste, Chris Baum de Bent Knee. Ils n’ont pas seulement joué mais ont aussi aidé à arranger les cordes. Peux-tu nous en dire plus sur ces collaborations ?

En gros, les arrangements ont été faits par Raphael et moi, sauf pour « Distant Bells » où ça a été fait par Simen et Raphael. C’était une collaboration, dans le sens où je lui ai envoyé mes compositions et j’ai dit : « Est-ce que tu peux faire en sorte que ça fonctionne comme il faut avec les cordes ? » Et Il l’a fait. Pour moi, ça sonne similaire, mais c’est fait « correctement » pour les cordes. Je n’ai malheureusement pas assez de connaissances en matière de musique classique ; j’y travaille, mais ça prend du temps [petits rires]. Raphael a enregistré toutes les parties au Canada, et Chris Baum a enregistré toutes ses parties aux Etats-Unis. Et ensuite, Raphael a pris l’avion pour venir en Suède et faire tous les trucs ambients et solo, ainsi que la partie plus créative des passages de cordes.

Vous avez aussi un chœur classique qui a été enregistré à Belgrade…

Oui. C’était super intéressant. C’est très intéressant de travailler à cheval sur les styles comme ça, car le monde classique est complètement différent du monde des musiques rythmiques. On peut parler de la pop et du rock, et au moins ces musiques partagent les mêmes paramètres, il y a beaucoup de similarités, alors qu’avec le classique, c’est complètement différent. Donc c’était un gros défi et très intéressant à la fois. Je suis super content du résultat. Je trouve que ça sonne à la fois aussi gros et organique que ça devrait l’être.

Tout comme pour Malina et The Congregation, l’album a été enregistré aux Ghostward studios et produit avec David Castillo. Sur Malina, vous avez déjà fait un effort délibéré pour obtenir un son plus organique, mais pour Pitfalls, tu as déclaré que vous étiez prêts à faire tous les efforts nécessaires pour faire monter la production en gamme. Du coup, qu’est-ce que ça a impliqué ?

Je crois que j’ai été environ quatre-vingts jours en studio, moi-même, ce qui fait beaucoup à notre époque. Donc j’ai été très longtemps là-bas rien que pour obtenir le bon son organique dont nous avions besoin pour les enregistrements. Ensuite, le mix s’est avéré, évidemment, très coûteux aussi, parce que nous avons été voir ailleurs. Ensuite, c’étaient les cordes qui ont coûté cher et le chœur est évidemment une grosse dépense. Mais nous avons pensé : « D’accord, faisons exactement ce qu’on veut faire. » Ça ne veut pas dire que nous voulons tout le temps en faire des tonnes, mais nous voulons pouvoir faire ce que nous voulons faire pour chaque chanson sans limites de budget. Donc nous avons beaucoup sacrifié pour faire ça, mais ça semble payer.

Comme tu l’as précisé, pour le mixage, vous avez confié l’album à Adam Noble, qui est connu pour son travail avec des groupes de rock alternatif comme Placebo et Deaf Havana. Penses-tu qu’une direction musicale différente nécessitait un regard différent sur le mix ?

Oui. Nous voulions mettre un pied en-dehors du son prog et metal, parce que j’ai l’impression que ça fait maintenant de nombreuses années que nous faisons ça. Nous avions donc besoin de prendre une autre approche. Nous voulions quelqu’un d’extérieur à ce monde qui aurait son propre regard sur notre musique. Nous avons vraiment pris un gros risque parce qu’il n’est pas bon marché, évidemment, pour ce type de chose, et nous n’avions pas la moindre idée de ce que ça allait rendre pour un groupe comme Leprous, car nous sommes très différents de la plupart des groupes avec lesquels il a travaillé. Mais nous lui avons envoyé les enregistrements, sans lui donner la moindre instruction, et il a parfaitement assuré avec le mix. Il l’a fait avec perfection, selon moi. Tout le monde était hyper content du mix. Nous nous sommes sentis très chanceux d’avoir trouvé ce gars ! La combinaison de tous les enregistrements organiques de David et lui est ce qui fait le son de cet album. Il y a ce côté super pêchu et massif et à la fois un côté très organique. Tout est réel, il n’y a pas de sample. C’est un vrai chœur, de vraies cordes, un vrai piano à queue, un vrai Rhodes, etc.

« Ce que Michael Jackson a fait est bien plus perfectionné que ce que n’importe quel artiste de prog a jamais fait dans toute sa carrière ! […] Si les gens, en général, disent que la pop c’est de la merde, alors ça veut dire qu’ils ne connaissent absolument rien à la musique. […] Utiliser la pop globalement comme un gros mot c’est vraiment débile. »

L’album semble divisé en deux parties, la première étant plus pop et la seconde plus expérimentale et progressive. Quelle était l’idée derrière ce séquençage des chansons ?

J’ai juste essayé de voir un peu comment ça fonctionnait et d’obtenir l’enchaînement le plus fluide possible dans l’album, et ceci est la séquence que nous avons préférée. « The Sky Is Red », il était évident que c’était la dernière chanson. C’est leur seul endroit dans l’album où la chanson aurait sa place, parce que c’est une composition très étrange qui se termine avec une outro metal épique de quatre minutes et demie. Il fallait que ce soit la fin, donc ça c’était décidé. Et nous voulions que « Below » soit la première chanson. Ensuite, nous avons simplement essayé de déplacer les chansons, et ceci est l’ordre qui avait le plus de sens pour nous. Donc c’est un petit peu par coïncidence que les trucs les plus expérimentaux sont à la fin.

L’album contient certaines des chansons les plus pop, commerciales et exaltantes que Leprous ait jamais faites, comme « Alleviate ». Cependant, la pop n’est pas très bien perçue dans le metal et le rock progressif. Qu’est-ce que tu aimerais dire aux fans qui dénigrent la pop ?

Je trouve que c’est un petit peu puéril, pour être honnête, de mettre à la poubelle tout un genre musical. Ce que Michael Jackson a fait est bien plus perfectionné que ce que n’importe quel artiste de prog a jamais fait dans toute sa carrière ! Sa danse, ses prestations et tout ce qu’il faisait étaient à un niveau de dingue. Je suis d’accord que certaines musiques pop hyper fabriquées peuvent être hyper ennuyeuses parfois, mais la pop ça va des Spice Girls à Prince, donc ça fait un sacré éventail musical qu’ils mettent dans un même panier. Si les gens, en général, disent que la pop c’est de la merde, alors ça veut dire qu’ils ne connaissent absolument rien à la musique. Si les gens pouvaient grandir et arrêter d’être aussi obsédés par les genres et d’abord écouter la musique, au lieu de… Et ensuite, s’ils n’aiment pas la musique, bien, pas de problème, mais ça ne veut pas dire que c’est merdique simplement parce qu’ils n’aiment pas. Chacun a ses préférences, mais dénigrer tout un… Je ne dirais même pas que la pop est un style de musique, parce que c’est tellement vaste. D’un autre côté, évidemment, je peux aussi comprendre certaines personnes. Par exemple, si nous débarquons avec une chanson comme « Alleviate » et que ce sont des fans de chansons comme « Waste Of Air » et « Forced Entry » dans notre ancienne discographie, évidemment, je peux comprendre que c’est trop différent pour qu’ils puissent apprécier, et je le respecte complètement. Mais utiliser la pop globalement comme un gros mot c’est vraiment débile, à mon avis.

A l’opposé, « The Sky Is Red » est votre seconde chanson la plus longue à ce jour et l’une de vos plus créatives. Sachant qu’habituellement tu n’aimes pas les longues chansons progressives, comment celle-ci a-t-elle vu le jour ?

[Petits rires] Ce n’est pas que je n’aime pas les longues chansons en général, mais je trouve qu’une chanson doit être longue pour une raison, il faut qu’elle soit longue parce que c’est ce qui est le mieux pour elle. Nous avons essayé de raccourcir cette chanson autant que nous le pouvions, mais au lieu de ça, nous nous sommes retrouvés à la rallonger ! [Rires] Ça semblait être ce qu’il fallait pour cette chanson. C’est dur d’expliquer pourquoi c’est ce qu’il faut parfois. Ce dernier développement qui dure presque cinq minutes, presque instrumental, nous avons même dû rajouter une répétition, parce que nous nous demandions : « Est-ce que ça ne devrait pas être répété une fois de plus ? » Tout le monde était là : « Ouais ! J’espérais un peu qu’on le répète encore une fois, alors allons-y, faisons-le. » Et puis : « Rajoutons une centaine de couches de chœurs et tout, histoire de marquer le coup ! Genre ceci est le maximum de la dynamique de l’album et ensuite on a fini, bye bye » [rires]. C’est vraiment une étrange composition, mais je pense que ça fonctionne. D’un autre côté, encore une fois, ce n’est que mon humble opinion. Bon d’accord, je l’admets, je ne suis pas très humble, mais… [Petits rires]

As-tu l’impression qu’en général, les groupes progressifs ont tendance à faire de longues chansons sans raison ?

Oui ! A cent pour cent, oui. C’est tellement marrant parce que je trouve que c’est truc un peu puéril et élitiste. Surtout du point de vue des fans, quand nous avons révélé la tracklist, les gens étaient là : « Putain, ouais ! Une chanson de onze minutes et demie ! » Mais je me dis : « Est-ce que c’est vraiment important ? Est-ce que la chanson est bonne ? » La longueur d’une chanson ne dit rien sur la qualité de la chanson. C’est comme si on allait au restaurant et qu’on disait : « Ouais, j’ai une super grosse portion ! Ça a un goût de merde, mais c’était vraiment gros et j’en suis super content ! » [Rires] C’est pareil. La quantité n’a pas d’importance, mais si c’est une grosse portion de quelque chose de bien, alors c’est sympa, bien sûr. Ça dépend. L’une de mes chansons préférées de Porcupine Tree, par exemple, est ce morceau de vingt minutes, « Anesthetize », sur l’album Fear Of A Blank Planet. C’est l’un de leurs plus longs morceaux et je l’adore, parce que je ne m’ennuie jamais. Mais quand ça devient super schizophrénique et que ça saute dans toutes les directions, alors je perds le fil. Quand on a cinq solos différents de guitare, de clavier, de basse et de batterie dans une chanson, c’est genre : « D’accord, si vous avez tellement envie de frimer, commencez par faire du sport, alors tout le monde vous acclamera parce que vous êtes les plus rapides ou les meilleurs. » La musique, c’est autre chose pour moi. La musique, ce sont des émotions. La musique, c’est de l’art. L’art est fait pour toucher les gens. Ça ne me touche pas de voir un solo de guitare qui va à toute vitesse. C’est cool à apprendre à jouer. Je veux dire que je respecte beaucoup Dream Theater pour ce qu’ils ont fait dans le temps, évidemment, parce que c’était nouveau, c’était frais, c’était innovant et ça a inspiré plein de jeunes musiciens, mais ça fait de nombreuses années qu’ils font ça maintenant, plein de disciples ont fait la même chose, donc peut-être est-il temps de recommencer à écrire des chansons.

« Quand nous avons révélé la tracklist, les gens étaient là : ‘Putain, ouais ! Une chanson de onze minutes et demie !‘ Mais […] la longueur d’une chanson ne dit rien sur la qualité de la chanson. C‘est comme si on allait au restaurant et qu’on disait : ‘Ouais, j’ai une super grosse portion ! Ça a un goût de merde, mais c’était vraiment gros et j’en suis super content !‘ [Rires] »

Au final, quel type de chanson est le plus dur à faire ? Une chanson pop courte comme « Alleviate » ou une longue chanson prog comme « The Sky Is Red » ? Steven Wilson, par exemple, nous avait dit qu’une bonne chanson pop est l’une des choses les plus difficiles à réussir…

Ça dépend pour moi. Par exemple, pour « Alleviate », nous avions des ébauches. L’une de ces ébauches n’avait pas encore de chant dessus, et elle était vraiment mauvaise ; je la trouvais absolument nulle, j’étais gêné de la faire écouter à des gens. Mais ensuite, j’étais au volant de ma voiture et j’avais mis toutes les ébauches en écoute aléatoire parce que j’essayais de trouver des lignes vocales. Puis des accords me sont venus, et le refrain est arrivé et je me suis dit : « Oh, ce sont de très belles lignes de chant. » Ceci m’a inspiré pour corriger le reste de la chanson et la rendre bien meilleure. Donc « Alleviate » s’est faite assez vite, et pareil pour « Below », qui est peut-être la seconde chanson la plus pop dans l’album. Mais parfois ça peut prendre une éternité. On ne sait jamais. Je ne peux pas dire qu’il y a une règle générale pour la manière dont fonctionne la créativité. On a une mélodie en tête ou on n’en a pas, et si on n’en a pas, ça peut prendre une éternité pour en trouver une. La chanson que j’ai passé le plus temps à perfectionner sur cet album, c’est « Observe The Train », une chanson très calme, parce que je n’arrivais pas à la finaliser. « Distant Bells » aussi a pris du temps. Ce n’est pas à cause de la forme de la chanson, c’est juste que parfois ça prend plus de temps pour obtenir le résultat voulu. Je crois que pour « Observe The Train », j’avais dix lignes vocales différentes avant de me retrouver avec cette que j’aimais enfin, alors qu’« Alleviate » et « Below » étaient parfaites et exactement comme je voulais qu’elles soient dès la première tentative. « The Sky Is Red » aussi a été très rapide à écrire pour moi. Ça dépend vraiment. Parfois on est inspiré, on est dans une dynamique et on crée quelque chose de super en deux heures, et d’autres fois on peut passer six mois à créer quelque chose de bien, ou peut-être même pas aussi bien. Mais oui, je suis en partie d’accord avec lui, c’est au moins aussi difficile. Mais en général, c’est dur d’écrire une bonne chanson, peu importe si c’est de la pop ou autre chose.

Tu as décrit « The Sky Is Red » comme une chanson d’adieux : comment retranscrit-elle l’état dans lequel tu étais quand tu l’as écrite ?

En fait, quand j’ai écrit cette chanson, j’étais plutôt de bonne humeur [rires]. J’étais posé au coin du feu dans mon chalet, dans un siège très confortable, avec mon ordinateur portable sur les genoux et le casque sur les oreilles. J’étais simplement assis là à composer, et je suis vraiment rentré dans ce flux créatif et cet état esprit. Mais plus tard, quand j’ai commencé à y mettre des paroles et faire du chant, et j’avais le chœur, ça m’a soudainement emmené dans cette atmosphère. Il est clair que c’est la chanson la plus perturbante sur l’album.

Ça finit l’album en laissant presque l’auditeur dépressif…

[Rires] Oui, désolé !

Quelle est la chanson qui a été écrite au pire moment dans ce que tu traversais ?

C’est dur à dire, en fait. C’était probablement… [Hésite] Ce qui est drôle, c’est qu’il se peut que ce soit l’une des chansons les plus exaltantes. Il se trouve peut-être que c’était « Alleviate », parce que quand on est dans cet état d’esprit, quand on se sent aussi mal, la dernière chose qu’on veut, c’est faire quelque chose de déprimant [petits rires]. Alors, on essaye de lever la tête. Je pense donc qu’il est possible que ce soit « Alleviate ».

Vous avez aussi une reprise de Massive Attack en Bonus. Qu’est-ce que ce groupe représente pour toi ?

J’ai toujours été un grand fan du groupe, donc c’est plus un hommage qu’autre chose. J’adore jouer cette chanson en concert, c’est vraiment amusant. Ce groupe a toujours été une inspiration pour moi, avec leur façon de faire énormément à partir de si peu. C’est un peu l’approche française de la cuisine : ce n’est pas la quantité d’ingrédients qui importe, mais comment on les utilise.

En étant à cheval entre la pop et le progressif, n’as-tu pas peur au final que l’album rebute à la fois les fans de pop et ceux de progressif ? Ou bien penses-tu que le rôle d’un vrai groupe progressif est justement de déstabiliser les gens ?

Oui, mais je pense que tout le monde devrait ignorer les opinions des gens. Tout le monde a de toute façon une opinion différente, donc qu’est-ce qu’on peut y faire ? On fait juste notre musique, et ensuite soit les gens l’aiment, soit ils ne l’aiment pas. C’est aussi simple que ça. Si on commence à prendre en considération les opinions, alors on se retrouve aspiré dans un trou noir infini d’opinions. On ne peut vraiment pas faire ça. Il ne faut pas les prendre en considération. Il faut les ignorer, faire son truc, et ensuite les gens devront prendre ça pour ce que c’est. Soit ils écoutent, soit pas. Jusqu’ici, ils ont écouté, donc on va voir si ça continue [petits rires].

D’un autre côté, fut un temps où un groupe comme Pink Floyd faisait les deux, de la pop et du prog, et avait du succès avec ça. Te sens-tu proche de cette époque ?

Non. Ils étaient géniaux pour faire ce qu’ils faisaient et c’est très inspirant, bien sûr, mais à la fois, ils ont fait ce qu’ils ont fait à une certaine époque et c’était une autre époque. Tout est une question de marketing, de toute façon. Je suis à cent pour cent sûr qu’« Alleviate », par exemple, aurait pu devenir un single à la radio si les bonnes personnes l’avaient voulu. Mais c’est le problème : il faut que ce soit à la mode. Il faut que les bonnes personnes le veuillent. C’est tout à la main de l’industrie, en gros. C’est suivant ce qu’ils décrètent être à la mode à un instant donné. Quoi qu’il en soit, ça se passe super bien jusqu’à présent, et je ne suis pas du tout inquiet. Nous allons recevoir beaucoup de haine, mais nous allons aussi obtenir plein de nouveaux fans aussi. Au final, ça va aller, j’en suis sûr.

Interview réalisée par téléphone le 13 septembre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Adrien Cabiran.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Leprous : www.leprous.net.

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  • « Mon groupe de metal préféré est français : Gojira. »

    Classe.

    [Reply]

    Fikmonskov

    « L’une de mes chansons préférées de Porcupine Tree, par exemple, est ce morceau de vingt minutes, « Anesthetize », sur l’album Fear Of A Blank Planet. C’est l’un de leurs plus longs morceaux et je l’adore, parce que je ne m’ennuie jamais. »

    C’est marrant parce que quand il parlait de chansons longues qui se répètent parfois trop, j’ai immédiatement pensé à celle-ci. Je l’adore mais je trouve que certaines parties se répètent une fois de trop et ça m’ennuie un peu.

    « Fear of a Blank Planet » envoie tellement du houmous ! Pas trop ressenti ces répétitions.

  • BubuChavoï dit :

    Superbe interview. Merci Einar. Malina était superbe. Hâte de découvrir Pittfalls. Ce groupe a une âme.

    [Reply]

    Blabtab

    Il est écoutable sur Spotify. Honnêtement, c’est de la merde. Désolé mais autant l’interview est pas inintéressante, autant l’album l’est

    Quelle violence ! Il est différent, certes, et ne pourra pas plaire à tout le monde, mais il n’y a qu’à voir la review de RM et les notes sur rateyourmusic.com pour constater qu’il trouve son public, et je doute qu’on soit tous de gros décérébrés. Je comprends qu’on ait envie d’aller voir ailleurs, mais on ne peut nier que c’est globalement inspiré et chiadé.

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