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Interview   

Les Nuits Carrées en force


Le sud-est de la France est une région qui, étonnamment, n’est pas très active sur la question du metal. Comme le souligne justement Sébastien Hamard, le programmateur du festival Les Nuits Carrées, dans l’entretien qui suit, certes des structures existent et font un travail admirable mais il est probable qu’elles ne soient pas assez nombreuses pour donner leurs chances aux artistes locaux. C’est aussi dans cette optique que les Nuits Carrées ont vu le jour à Antibes : donner la possibilité aux artistes locaux de s’exprimer à travers un événement éclectique et familial. Si, à la base, l’événement était sur deux jours, une journée metal a pour la première fois été proposée l’année dernière. Avec un franc succès à la clé qui a poussé l’équipe des Nuits Carrées à remettre le couvert cette année au Fort Carré avec au programme Ultra Vomit, Pleymo, Igorrr, Dagoba, Soulfly et bien d’autres noms qui se produiront du 28 au 30 juin.

Sébastien Hamard (37 ans) revient sur l’histoire du festival et la manière dont il se démarque des autres événements. Le tout dans une conjoncture globale pas forcément simples pour les festivals de taille intermédiaire.

« Je défends l’accessibilité à ce type d’événements dans cette période de grande centralisation de l’offre événementielle musicale en France. »

Radio Metal : Dans les différents entretiens que tu accordes concernant les Nuits Carrées, tu insistes souvent sur la dimension populaire de cet événement. Pour toi, en quoi cela le distingue des autres festivals ?

Sébastien Hamard (programmateur) : Les Nuits Carrées sont un événement avant d’être une suite de concerts. Un festival, ce n’est pas juste une série de concerts en plein air. Je trouve qu’on a tendance à employer le mot festival un peu pour tout et n’importe quoi. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’on parle de festivaliers. Cela doit être un événement populaire. Nous avons eu la chance de lancer l’idée du festival en s’appuyant, avant de penser au plateau artistique, sur un lieu. Nous avons la chance de pouvoir utiliser un lieu extraordinaire qui n’avait jamais été exploité avant Les Nuits Carrées, l’espace au pied du Fort Carré à Antibes. Un magnifique lieu de vie culturel à ciel ouvert. Le contenu que nous y mettons vient ensuite et doit répondre à ce qu’est ce lieu multi-générationnel que nous avons envie de voir rester très familial. Un lieu où, si l’on a pas envie de voir le concert on peut ne pas le voir, tout en passant quand même un agréable moment. Un fait que l’on retrouve également dans les gros festivals qui ont des sites gigantesques mais nous, en tant que festival de taille intermédiaire, et j’aime beaucoup travailler cette taille de 3 500 personnes par soir, il faut arriver à trouver un juste milieu entre la scène et tout ce qui peut se passer autour.

3 500 personnes par jour est d’ailleurs une jauge importante pour un festival de taille intermédiaire.

En fait, cette jauge a évolué avec le temps. En douze ans, le festival a beaucoup muté. La force des Nuits Carrées est que chaque année le festival s’est remis en cause. Les premières années, nous proposions même des séances de théâtre expérimentales mêlées à des concerts de musiques actuelles. Nous avons un peu tout testé en termes d’implantations, d’accueil du public, pour que les gens soient bien. Nous étions même parvenus à proposer trois espaces scéniques, la grande scène jouait dans les deux sens de manière alternée et nous avions une scène de DJ qui surplombait le site. Or là, aujourd’hui, nous sommes revenus à l’essentiel de ce qui doit se passer sur la MainStage tout en favorisant vraiment la vie qui se déroule autour. La jauge a grandi avec le temps pour devenir une très très belle jauge. Cela reste une jauge intermédiaire, c’est-à-dire que nous ne sommes pas dans les grosses machines qui dépassent 10 000 personnes par soir. Personnellement, je tiens vraiment à cette jauge-là. Je ne souhaite pas la pousser, travailler à augmenter la jauge. Je cherche avant tout à développer l’événement en tant que tel, ce qui a abouti l’année dernière à voir l’apparition de la soirée « metal » qui est venue en complément des deux soirées historiques. Une soirée qui a ouvert un tout nouveau champ de travail et de public. Nous sommes partis pour quelques années avant de consolider cette recette, rien n’étant jamais acquis.

Au cours de ses douze ans d’activité, le festival a-t-il été toujours dans ce lieu ?

Oui. Et ce même s’il s’est décliné tout au long de l’année dans des micros événements présents un peu partout sur le territoire. Pour moi, le développement d’un événement de ce type passe par ce genre de choses, à savoir faire vivre l’identité des Nuits Carrées. L’identité est bien identifiée puisque l’événement est bien implanté. Nous avons un dispositif de découvertes rock alternatives, des esthétiques plus traditionnelles. Bref plein de choses qui sont valorisées à peu près une fois par mois tout au long de l’année et qui permettent de garder ce contact avec le public.

Penses-tu qu’aujourd’hui le festival ait un rayonnement national ou qu’il soit plutôt un événement incontournable au niveau local ?

J’aurais plein de choses à dire par rapport à cela ! [rires]. Les Nuits Carrées, je les veux très territoriales. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous sommes positionnés à la fin du mois de juin. C’est-à-dire que nous n’allons pas nous positionner sur la saison estivale donc nous n’avons pas vocation à toucher le public des festivals. Un des fondamentaux réside dans le fait de positionner l’événement pour que le public du territoire puisse en profiter. Donc il y a un ancrage et le festival est devenu important en région PACA. Après, il a un rayon important évident sur le plan national de par les professionnels, les médias, etc. Cela fait douze ans que nous sommes là, du coup nous sommes devenus incontournables aux yeux des agents, etc. Alors pas du tout sur le secteur metal jusqu’à l’année dernière. Mais, justement, nous sommes en train de l’installer. Il y a une reconnaissance du travail qui y est fait et du propos qui est tenu. Je défends l’accessibilité à ce type d’événements et, dans cette période de grande centralisation de l’offre événementielle musicale en France, cela peut créer des doutes pour des petits festivals qui ont peur de se faire prendre en étau sur tout cela.

« Je pense que la grosse erreur aujourd’hui en tant qu’événement intermédiaire, ou moyen, c’est d’essayer de jouer au gros. »

Moi je suis en tout cas convaincu que plus il y aura de gros, plus il y aura de place pour le propos. Car les gens, sur un événement comme les Nuits Carrées ou autre, ne viennent pas chercher la même chose que lors des gros festivals ou des gros concerts avec des énormes têtes d’affiches. Je pense que plus nous travaillerons notre contenu, notre propos, au profit du public, plus nous aurons un rôle à jouer parmi les gros qui, eux, sont sur un autre secteur avec d’autres enjeux. Pour, finalement, un autre métier j’ai presque envie de te dire. Même si nous utilisons les mêmes outils qui sont la programmation musicale, je pense que la grosse erreur aujourd’hui en tant qu’événement intermédiaire, ou moyen, c’est d’essayer de jouer au gros. Je pense que quand on essaye de jouer au gros, on se frotte à des problématiques face auxquelles on est pas armé. Et je te parle de ça parce que j’ai des exemples à perte de vue de ces cas-là. Je pense qu’il faut faire attention à la gourmandise de développement. Cela revient à la question de la jauge évoquée précédemment. Il faut savoir travailler ce sur quoi on est fait. Quand on goûte aux joies de la production de spectacles, on est un peu embarqué dans cette frénésie, dans cette gourmandise de se dire d’années en années je vais faire toujours plus gros. Je pense qu’à un moment donné il faut savoir lever le pied sur le volet outil de production, et vraiment savoir appuyer sur ce qu’on a à raconter sur ces événements. Je pense qu’ici se situe l’une des sources de la réussite des Nuits Carrées : ne pas s’être fait embarquer dans la surproduction, dans le jeu des gros qui ont toute leur place à jouer. Moi c’est ce que j’ai envie de développer dans le sud-est, qui est en plus une région particulière, où l’offre est particulière, mais où le public n’est pas si particulier que ça. Nous avons un public hyper varié, très multi-générationnel sur l’ensemble de la côte d’azur. Quand l’année dernière je suis arrivé en disant, je pense que si on veut ouvrir encore plus les Nuits Carrées il faut une esthétique rock/metal, on m’a demandé « est-ce que tu crois que ça va passer ? ». Cela a été une réussite implacable car cela prenait tellement en considération les attentes du public que nous avons retrouvé sur la soirée metal une bien meilleure énergie de public que sur d’autres esthétiques que nous avons l’habitude de travailler.

Plus tôt, tu parlais de l’importance de savoir être à sa place, en tant que festival. Cela doit être compliqué de parvenir à le savoir ? Ne pas viser trop haut avec une ambition démesurée qui peut tout remettre en cause et ne vas pas viser trop bas, signe de manque d’ambition. Trouver cet équilibre-là n’est-il pas difficile ?

Je trouve en effet que c’est la chose la plus difficile et la plus rare aujourd’hui. J’ai l’occasion d’échanger avec énormément de confrères, de collègues, partout en France, et la question du positionnement de chacun est la problématique la plus difficile. Comment on explique qu’un événement comme les Trans Musicales de Rennes a, après quarante ans d’existence, une réussite aussi importante en ayant programmé en quarante ans aucune tête d’affiche ?
Aucune tête d’affiche machine à cash… Ils ont travaillé sur autre chose, ils ont travaillé ce qu’ils avaient envie de raconter sur un territoire qui est propre à leurs actions. Et lorsque tu parles avec la fondatrice des Trans Musicales de Rennes, ou avec son directeur artistique, il y a une densité dans l’histoire qu’ils racontent qui va bien au-delà du simple fait de produire des concerts. Et l’on se rend compte que c’est très difficile d’assumer cela.

En fait, trouver cet équilibre est avant tout le fruit d’un chemin, d’une expérience.

Bien sûr, c’est évident. L’expérience et l’attention qu’on va porter à l’événement. Nous avons envie de mettre la société civile au centre de la réflexion que nous mènons car c’est cela qui contribue à la réussite d’un événement comme celui-ci. Car le jour où on arrêtera de penser au public comme fondamental pour la réussite du festival, je pense que ce sera une erreur. On pense programmation, artistes, bar, partenaires, plein de choses auxquelles on peut penser et qui prennent de l’espace, mais ramener le public au centre de la réflexion, ça paraît con de le dire comme ça, mais ce n’est pas si évident. Le festival des Nuits Carrées a un modèle économique qui est loin d’être révolutionnaire. D’autres dans ce métier ont le même. Nous sommes sur un financement global équilibré en trois tiers : un tiers de financement public, un tiers de financement privé et un tiers d’auto-financement. Un modèle absolument passionnant car nous attachons énormément d’importance à la manière dont nous allons flécher l’événement sur le plan économique. Moi je pars du principe que l’argent que nous recevons pour produire les Nuits Carrées doit impérativement revenir en totalité dans la poche du public. Donc nous proposons une place à 18 euros frais de location inclus pour avoir nos plateaux. Et quand on me dit « comment parviens-tu à sortir une place à 18 euros avec de tels plateaux ? », eh bien le fait est que, simplement, nous serions bien gonflés de mettre une place à soixante euros alors que nous considérons que l’argent public doit revenir dans la poche du public. L’argent des partenaires privés va payer la ferraille, la logistique, l’outil de production alors que l’autofinancement je considère que c’est la liberté artistique. Le tout donne un modèle très horizontal, très équilibré et très lisible.

L’intérêt principal étant que si, par exemple, tu as une année moins d’argent des pouvoirs publics, tu peux rebondir sans que cela ne remette forcément en cause la viabilité d’un événement comme le vôtre.

Tu as tout compris. C’est comme si tu avais trois potards d’une table de mixage et que tu ajustais chaque potard selon le signal qui rentre. Parce que si demain et ça peut arriver… Tu sais, c’est arrivé à beaucoup de festivals de petites et moyennes tailles qui ont disparu en France. Je pense que l’une des erreurs dans ce milieu a été qu’au jour où ces festivals ont vu une baisse des subventions de leur partenaires publics, ils n’avaient plus de marge. Leurs places étaient à un prix qui intervient dans le cadre de la concurrence du marché privé (on va dire entre 35 et 50 euros selon les propositions), alors comment tu ajustes le jour où tu as moins d’argent public ? Tu ne vas pas mettre ta place à 100 euros. Moi ce qui me rends confiant et qui participe au modèle solide des Nuits Carrées, c’est que demain notre plateau metal avec Perturbator, Soulfly, Emmure, etc. que nous proposons aujourd’hui à 18 euros en prévente, eh bien si demain nous avons moins d’argent public et que nous montons le prix d’entrée à 25 euros, eh bien tout le monde s’en remettra ! Nous pourrons effectuer une proposition similaire sachant que nous avons encore de la marge de manœuvre. Cela revient d’ailleurs à ta première question, à savoir sur l’événement populaire qu’est les Nuits Carrées au sens propre du terme.

« Ramener le public au centre de la réflexion, ça paraît con de le dire comme ça, mais ce n’est pas si évident. »

Il est certain qu’il est très rare d’avoir un événement avec de tels noms pour un prix aussi faible.

D’autant plus que la recette n’est pas miracle. Car nous ne faisons pas partie des événements qui ont 70 % de subventions publiques. La part de risque que nous avons concerne avant tout le tiers de notre budget artistique, l’indépendance. Le fait de proposer un plateau est une grande responsabilité vis-à-vis du public. Une responsabilité qui vise à dire « as-tu bien entendu les attentes des gens ? ». Aux Nuits Carrées, on est pas en mode une première partie, une tête d’affiche. Nous avons sept heures de live par soir au sein de plateaux multiformes. Nous prenons d’autant plus de risques à faire ça mais moi je souhaite que les gens viennent assister à un événement complet où ils peuvent voir ce qu’ils veulent. Tu sais, le plus beau compliment que j’ai eu c’est qu’un jour on m’a dit « tu sais, chaque année je viens. Il y a des choses que j’aime et d’autres que je déteste. Mais qu’est-ce que je passe une bonne soirée ! ».

Parce que tu t’adresses à un public ouvert d’esprit qui est à l’image de la programmation du festival.

Je pense que le public ne doit pas être pris pour une bille et c’est à nous d’être très exigeant sur ce que nous proposons. Il ne faut pas tomber dans la facilité. Le tout sans prendre trop de risques car la part de risque comporte 30 % sur l’engagement global, donc elle est énorme. Si nous nous cassons les dents, nous nous casserons les dents et nous en assumerons la responsabilité de par la proposition artistique que l’on fait. Tout cela constitue la belle histoire d’un truc comme les Nuits Carrées.

Sur la question économique, beaucoup de programmateurs de festivals importants voient un très gros producteur comme Live Nation d’un mauvais œil de par leurs moyens financiers colossaux. Quel regard portes-tu sur un acteur de ce type ?

Moi je pense que chacun doit être à sa place. Live Nation joue son rôle de multinationale du spectacles avec le meilleur atout que l’on peut avoir lorsque l’on est producteur de spectacles : l’argent. Même si l’argent ne construit pas le propos quand même. Car l’on a eu pas mal d’exemples de Live Nation qui, malgré le fait de tenter des copier/coller de modèles artistiques, a été dans des situations d’énormes pertes d’argent. Pourquoi ? Parce que derrière l’outil qui est le leur, et ils ont leur rôle à jouer là-dedans, peut-être qu’ils n’auront pas le propos que vont avoir d’autres festivals intermédiaires ou importants qui va essayer de raconter quelque chose sur son territoire. On a un très bel exemple en la matière en France, c’est le Hellfest. Ils sont connus et reconnus pour avoir travaillé leur propos sur le côté communautaire. Il reste très près de leur public et sont dans des problématiques différentes des nôtres mais on ne peut pas nier qu’il y a eu un travail de considération du public qui est énorme et qu’il n’y a pas qu’un rapport d’offre et de demande, de marché. Je pense que le Hellfest continuera d’exister même si Live Nation fait des concerts de metal à côté. Chacun jouera son rôle. Je suis moins noir, je ne fait pas partie des petits événements qui disent « c’est la fin du monde, c’est la merde « . Cette année, des grosses prod se pointent la même année que les Nuits Carrées avec NTM, Chemical Brothers, enfin des trucs absolument gigantesques à 60 euros la place. Ils sont arrivés avec de gros sabots en annonçant ces trucs-là, ils ont pris une volée sur les réseaux sociaux à cause du prix des places.

C’est bien beau d’arriver avec NTM etc. mais les gens ne peuvent pas tout faire. D’autant plus que l’offre estivale dans le sud est forte. Cette année on accueille Beyonce, Lenny Kravitz, Sting donc il ne faut pas prendre pour des vaches à lait les gens qui ne pourront de toute façon pas claquer 1 000 euros de concerts sur le mois de juillet. Donc quand tu arrives avec une programmation dite « underground », car elle va toucher des publics moins mainstream qu’un Sting par exemple, eh bien 60 euros la place ça ne passe pas. Donc c’est bien la preuve que la simple démarche de l’offre ne séduit pas forcément. En tout cas, je suis convaincu qu’il y a de la place pour tous les acteurs à partir du moment où il y a du respect du travail de l’autre. Cela ne veut pas dire qu’il faut tourner le dos aux gros, etc. Quand les mecs sont arrivés avec leurs productions à 1 million d’euros, je suis attentif à comment ils communiquent et aux retours du public, car c’est mon public aussi. Donc je suis attentif à cela car il ne faut pas être naïf. Je pense que si chacun est juste dans sa proposition et assume clairement son rôle, il y a de la place pour tout le monde. Mais je suis surtout persuadé qu’il y a un avenir absolument génial pour les événements de type intermédiaires qui sont plus attachés à l’évolution de leur territoire.

Un festival qui démarre aujourd’hui peut tirer son épingle du jeu s’il propose un festival avec une vraie identité/philosophie propre ?

Oui. Avec une vraie histoire à raconter. Je te prends l’exemple des confrères qui font les Noces Félines à Reims, un super événement avec du très beau contenu et une très belle histoire derrière. Ce n’est pas que de la prog. Mais nous sentons que les partenaires publics et privés, et particulièrement les partenaires privés, sont de plus en plus attentifs à cette démarche-là. Les partenaires privés ont la capacité d’acheter de l’architecture, etc. dans les très gros festivals. Par contre, dans des événements qui se déroulent sur des territoires où ils sont implantés, ils vont trouver autre chose, une autre proposition. Nous sommes l’un des événements qui a le plus de partenaires privés de la côté d’azur avec de grosses entreprises nationales. Nous sommes à peu près à quarante partenaires. Sur l’événement en tant que tel nous sommes 120 à travailler (intermittents, techniciens, chargé de production, bénévoles…). Nous sommes à peu près à une cinquantaine de bénévoles et le reste des salariés car c’est un sacré pari, dans ce lieu des Nuits Carrées que nous exploitons depuis 12 ans, de faire un événement. Car le lieu est brut de décoffrage de nature. Nous sommes au pied du Fort Carré en bord de mer. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité. Il faut pratiquement dix jours de montage pour jouer trois jours et nous démontons en deux jours. Depuis l’année dernière, nous avons créé le best of Nuits Carrées qui est en centre-ville les trois jours qui précèdent le festival qui a beaucoup de sens car le festival est aussi en cœur de ville toute la semaine. Tous les événements qui se passent autour doivent tout le temps remplir cet objectif d’accessibilité. A l’image d’une programmation pointue mais accessible au plus grand nombre.

On va maintenant évoquer la programmation. Comment en êtes-vous venus à créer une journée metal aux Nuits Carrées ? Qui en a eu l’idée ?

L’idée est venue de moi. Le déclencheur a été que nous avons fait une décennie sur un format de deux jours et pour montrer au public que nous nous renouvelons, et que nous proposons quelque chose de nouveau, il faut que nous rentrions dans une nouvelle décennie avec autre chose. On ne grandira pas la chose mais ce serait bien de rajouter une soirée. Mais je ne voulais pas faire un copier/coller des deux autres soirs pop et black music. Ou alors faire, là où tout le monde nous attendait, une grosse soirée électro avec des DJs un samedi où là tu es quasiment sûr que ça cartonne. Je voulais prendre le contre-pied de ça. Autour de moi, j’ai pas mal de potes qui évoluent dans le secteur metal. Je m’intéresse beaucoup à cette scène et j’ai juste fait le constat qu’en région PACA, de Marseille à Monaco, il n’y a pas sur l’année un événement d’envergure dédié à ces esthétiques-là. Il y a beaucoup de micros actions et de micros lieux qui font un travail extraordinaire toute l’année et qui font vivre ce secteur. Il y a énormément de musiciens sur la région donc pourquoi nous ne proposerions pas quelque chose qui ait de la gueule pour ce public là ? Donc je suis allé taper à toutes les portes des collègues de la région PACA qui ont des petites salles, des tourneurs, des musiciens et, d’après leur expertise, tous m’ont conforté en me disant que si je faisais ça à Antibes ça marcherait. Car ce public existe et qu’il y a une attente. Donc nous avons monté le plateau qui, pour une première année, devait répondre à plein de choses différentes. Il ne fallait pas créer de fractures violentes entre les esthétiques. Il fallait bien amener la chose. Le moteur de départ qui a fait que nous allions bien pouvoir construire la soirée, c’est Trust [ndlr : présent en 2017]. Avec lui, nous avions un artiste très fédérateur, multi-générationnel et familial. Maintenant, nous allons pouvoir nous permettre de construire des choses autour de ça qui sont un peu plus pointues.

« Nous on a envie de mettre la société civile au centre de la réflexion qu’on mène car c’est cela qui contribue à la réussite de cet événement. »

Quels ont été les retours que vous avez eu l’année dernière ? Car faire venir un groupe comme Sepultura était un pari.

Ah oui c’était un pari. Mais j’ai cru à mort en ce plateau parce que je le trouvais très équilibré. Or il faut toujours faire attention à ce type de soirée avec plein d’artistes pour qu’il y ait une complémentarité entre les publics. Il ne faut pas proposer des formations qui vont toucher exactement le même public. Nous avions Carpenter Brut qui est un grand nom du secteur, Sepultura qui allait toucher encore autre chose, Trust, etc. : il fallait un bon équilibre. Une chose d’ailleurs que nous avons encore mieux fait cette année. J’ai été confiant à partir du mois de mai quand j’ai vu les places s’envoler et aussi parce que nous avions l’adhésion de l’ensemble des acteurs qui font vivre ce secteur chez nous. Des personnes souvent invisibles mais qui ont été les porte-voix de tout ça comme la petite salle de l’Altherax à Nice.

Et pour 2018, on peut d’ailleurs noter deux jours de metal sur trois.

Cette soirée metal est particulière. Peut-être que l’année dernière il y en aura trois ou une, je ne sais pas. Nus avons composé ces choix de programmation en fonction des opportunités que nous avions. Je n’avais pas envie de louper certaines opportunités en fixant des règles. Ce sont les opportunités qui ont fait que les plateaux se sont construit tous seuls. Quand on a confirmé Pleymo pour le jeudi, c’était tôt en septembre, je me suis que c’était le levier idéal pour construire une soirée 100% française qui va présenter le panel qu’on a en France sur le metal comme Smash Hit Combo, Dagoba, Ultra Vomit, etc. Et pratiquement en même temps, nous confirmions Perturbator le samedi où là je me suis dit qu’il fallait que cette soirée du samedi soit internationale et hybride. Il y a une réflexion de complémentarité des publics et de cohérence des plateaux. L’année dernière, beaucoup de membres du public n’étaient pas particulièrement pro-Sepultura, pro-Trust ou pro-Carpenter Brut mais ils se sont dit « putain les mecs sont en train d’essayer de nous faire plaisir, il faut y être ! S’il y a un événement d’envergure il faut y être ! ». Et les gens étaient là. Nous souhaitons être un rendez-vous et c’est pour ça aussi que nous avons proposé le dispositif de découvertes rock alternatives qui est un tremplin, même si je n’aime pas spécialement ce mot. Nous impliquons beaucoup les musiciens locaux et cela nous permet de valoriser un secteur qui est trop laissé de côté et qui doit se démerder un peu tout seul avec ses moyens. Aujourd’hui, nous nous sommes positionnés en tant que moteur en disant « ok nous produisons le festival mais nous avons envie de vous embarquer avec nous pour que vous puissiez en profitez aussi dans le cadre de votre propre développement ».

Comment expliques-tu que le sud-est bouge moins que d’autres régions sur le metal ?

Je pense que c’est propre au metal comme aux autres genres musicaux. Le problème est qu’il n’y a clairement pas de salles dans le sud-est ! Il y a très peu de salles ou alors des salles à petites tailles avec des modèles extrêmement fragiles qui mènent des combats de tous les instants pour survivre. Il y a très peu d’équipements. Pour te donner un exemple, dans le département des alpes-maritimes, nous n’avons pas de SMAC. Nous sommes un des rares départements de France à ne pas avoir de SMAC. Un fait qui vient probablement de l’historique des politiques publiques. Je ne leur jette pas forcément la pierre, d’autant plus qu’elles n’ont pas forcément été les mêmes. Aujourd’hui, par exemple, nous avons la chance d’avoir des politiques publiques qui sont très favorables à ce que l’on fait avec un vrai accompagnement là-dedans. Mais si tu prends une ville comme Nice, la grande ville près de chez nous, eh bien tu sais par quoi est régi la ville de Nice et la salade politique qui va avec. Ce n’est donc pas surprenant de voir que les initiatives underground de salles, etc. ont du mal à sortir la tête de l’eau. Pour entreprendre dans la culture, il faut des outils. Où l’on créé des outils pour faire de la production ou l’on s’appuie sur des outils d’infrastructures. Dans beaucoup de départements de France, les SMAC sont des moteurs parce qu’ils en ont la mission. Car les SMAC reçoivent de l’argent de l’Etat pour accompagner la structuration, la professionnalisation et le développement des pratiques musicales dans toutes leurs esthétiques. Ce sont des missions qui sont claires donc lorsque tu n’as pas ce moteur-là dans un département c’est compliqué. Mais cela n’a pas toujours été le cas. A une époque, on a eu une MJC à Cannes, la MJC Picaud, qui était une SMAC et qui ne l’est pas restée. Je vais être un peu cash, mais je pense qu’il faut des gens qui se bougent le cul, qui comprennent que faire vivre la culture ce n’est pas facile. C’est beaucoup de travail, c’est beaucoup d’implication, de réflexion, de prise de risques. J’encourage et j’espère vraiment qu’il y ait une génération plus jeune qui va arriver avec des idées innovantes en la matière qui vont faire éclore des choses. Après, nous avons de super opérateurs musicaux dans le sud-est. On a Les Plages Électroniques qui sont nées à Cannes à côté de chez nous, un événement majeur de la scène électronique qui, pour le coup, se bouge grave les fesses depuis dix ans. C’est d’ailleurs très cool que l’on s’entende tous aussi bien alors que l’on ne travaille pas forcément sur les mêmes esthétiques. On n’est pas nombreux donc on s’entend très bien. Après, il ne faut pas oublier que l’on est dans une région, la côté d’azur, où l’objectif principal est le tourisme donc l’énergie financière pour créer de la musique, du concert, etc. est en grande partie concentrée sur la période estivale.

Tu habites à Antibes ?

Oui je suis d’ici. Mais j’ai eu la chance de pas mal bouger et faire beaucoup d’expériences dans d’autres événements. Encore l’année dernière, je faisais à Paris un Master 2 au Conservatoire National des Arts et Métiers qui permet de prendre de la distance. Cette formation m’a fait beaucoup de bien. J’ai eu l’occasion d’échanger avec Béatrice Massé des Trans Musicales de Rennes sur ces sujets-là et j’ai fait un travail de recherche important qui m’a amené d’ailleurs à rentrer en contact cette année avec Corentin Charbonnier. On a beaucoup échangé ensemble et il va d’ailleurs venir cette année sur le festival pour faire une conférence le samedi 30 juin.

Interview réalisée par téléphone le 23 avril 2018 par Amaury Blanc.
Transcription : Amaury Blanc.

Site officiel des Nuits Carrées : www.nuitscarrees.com.



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  • Mr Claude dit :

    Il m’a l’air très bien ce Mr qui organise.
    Juin 2018 est riche d’événements.
    Aussi je privilégie les petits fest tel ‘ »Moissons Rock » dans le 51, le « Plane R Fest » dans le 38 ou le Sylak dans le 01.
    Les gros trucs type Hellfest ou Download sont devenus inaccessibles. Trop d’engouement pour les uns, trop gourmands pour les autres.
    La gourmandise est un vilain défaut, n’est-ce pas messieurs les « Rats » de Live Nation…

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