ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

L’esthétique multi-face de Mark Morton


Sortir un album solo quand on est guitariste d’un groupe de metal, c’est presque un passage obligé. Besoin de reconnaissance, envie de montrer la palette de son jeu dans un autre cadre, toutes les raisons sont bonnes. Mark Morton, guitariste du groupe américain Lamb Of God, se lance dans l’aventure. Mais peut-on réellement parler d’un album solo ? Pas réellement : Anesthetic est plutôt un album de collaborations, qui en effet offre à Mark Morton un grand terrain de jeu pour exprimer son talent et sa polyvalence bien au-delà du metal punchy de sa formation principale.

Mark Morton revendique le fait d’avoir travaillé avec une foule de gens aussi prestigieuse que variée, tant pour la composition que pour la production. Sorti la semaine dernière, Anesthetic avait déjà fait parler de lui rien que par le tout premier titre dévoilé : une collaboration avec Chester Bennington, le chanteur de Linkin Park décédé il y a maintenant deux ans, qui nous lègue une prestation remarquable. Bien entouré, s’offrant également les services de gens tels que Mark Lanegan ou Steve Gorman, le guitariste a aussi joué les fanboys. Nous avons rencontré Mark Morton lors d’un passage à Paris pour nous parler de l’album.

« Cette prestation qu[e Chester Bennington] nous a offerte était spectaculaire. On peut littéralement entendre à quel point il était excité de pouvoir crier comme ça, car il n’avait pas eu l’occasion de le faire sur un album depuis un moment, et nous en avons parlé. Il était gonflé à bloc à l’idée que ses fans l’entendent faire ça à nouveau. »

Radio Metal : A propos de ce premier album solo, tu as déclaré que ce « n’était pas un effort concerté pour lancer quelque chose en dehors de Lamb Of God. » Et il se trouve que cet album est le résultat de musiques que tu as composées au fil de nombreuses années, et l’implication du producteur Josh Wilbur a été déterminante pour en faire un véritable album solo. Du coup, peux-tu nous raconter comment cet album a vu le jour ?

Mark Morton (guitare) : Avec cette déclaration, je voulais dire que je n’avais pas vraiment prévu de faire un album solo quand j’écrivais ces chansons. Quand j’écris de la musique, en gros, j’écris juste ce que j’entends dans ma tête ; donc je l’entends et ensuite j’apprends à la jouer, je la documente et ça commence à former une chanson. Au cours de ce processus, j’ai commencé à obtenir des chansons qui n’étaient pas vraiment du heavy metal. Mon groupe principal est Lamb Of God et c’est un genre de groupe de thrash metal ; je composais toujours plein de trucs pour eux, mais je créais aussi de la musique qui ne cadrait pas avec ça. Donc au fil du temps, j’ai commencé à accumuler des chansons, et je trouvais qu’elles méritaient qu’on les développe mais je n’avais pas de destination pour elles. Je ne savais pas où elles pourraient prendre vie, où elles pourraient exister, ailleurs que dans mon petit ordinateur. Donc Josh et moi avons commencé à travailler sur les chansons, pour les amener plus loin et les développer. Jake Oni s’est aussi impliqué, il lançait WPP Records, et a participé à ce processus ; en parallèle du lancement de son label, nous imaginions l’idée de ce projet. C’est là que le projet a pris son élan.

La liste des collaborateurs – co-compositeurs, musiciens et chanteurs – sur cet album est vraiment impressionnante et variée, et explique probablement pourquoi le processus de création et d’enregistrement de cet album s’est fait un peu partout dans le monde. Comment es-tu parvenu à concrétiser ça, en termes de logistique ?

Ouais, c’était un sacré challenge. Honnêtement, rien que réussir à nous réunir Josh et moi était un challenge, car j’étais très occupé avec Lamb Of God et Josh est un producteur très demandé, il est tout le temps en train de travailler. Nous avons dû libérer une semaine ou deux dans nos plannings respectifs pour nous retrouver et travailler sur l’écriture et ce qu’on appelle la pré-production, c’est-à-dire le fait de mettre en place les chansons, faire des démos et ce genre de choses. Nous essayions vraiment de trouver des moments où nos emplois du temps se chevauchaient, quand nous pouvions nous rencontrer, quand je pouvais aller à Los Angeles ou quand nous pouvions nous retrouver quelque part pour travailler sur les morceaux. Nous avons fait ça pendant probablement une année, afin de finir les instrumentaux. Ensuite, avec cette liste de musiciens et chanteurs, c’était un gros calendrier [petits rires], et beaucoup de temps passé au téléphone à essayer de savoir quand nous pourrions nous occuper de chacun. Nous avons commencé les premières sessions de studio en septembre 2017, et j’ai écrit pendant plusieurs années avant ça, petit à petit. Ça a mis beaucoup de temps à se faire, c’est certain.

Est-ce l’orientation des chansons qui a dicté qui y contribuerait ou avais-tu déjà parfois certains des contributeurs en tête pendant que tu composais et travaillais sur ces chansons ? Ou bien as-tu parfois dû réadapter les chansons pour le chanteur ?

C’est une bonne question. Non, je n’ai pas vraiment composé avec des chanteurs en tête, excepté dans un cas dont je vais te parler après. La plupart du temps, presque entièrement, la musique était écrite en premier. J’ai écrit beaucoup de textes sur l’album, donc il y a plusieurs cas de figure où le chant était également fait et j’ai moi-même chanté sur la démo, et ensuite nous décidions, en fonction de comment la chanson sonnait, qui serait le plus approprié pour chanter. Donc nous avions la chanson en premier – tout du moins la musique, si ce n’est plus – et ensuite Josh et moi, nous l’écoutions et réfléchissions à qui, idéalement, nous voulions faire chanter dessus. Le cas particulier qui s’est écarté de ce mode de fonctionnement, c’était la chanson « Axis » avec Mark Lanegan. Voilà comment ça a commencé : je lui ai envoyé un morceau instrumental et il a écrit sa mélodie de chant et son texte, et il m’a renvoyé ça. Quand j’ai entendu ce qu’il avait fait avec le morceau, j’ai dégagé toute la musique et j’ai réécrit une toute nouvelle chanson, instrumentalement, pour accompagner son chant, et c’est la version qu’on entend dans l’album. Et puis la chanson « Reveal » avec Naeemah Maddox, nous l’avons écrite en groupe ; c’est un groupe de gens qui jouent régulièrement ensemble, donc ça a été plus ou moins écrit tous ensemble dans la même pièce. Mais en dehors de ces deux exceptions, le reste a été écrit instrumentalement ou, au moins, en format démo, et ensuite les chanteurs et musiciens ont été choisis après coup.

D’ailleurs, ces deux chansons, la très cinématographique « Axis » avec Mark Lanegan et la plus soul « Reveal » avec Naeemah Maddox, sont les deux chansons les plus éloignées stylistiquement de ce à quoi on pourrait s’attendre d’un gars officiant dans Lamb Of God. Etait-ce une bouffée d’air frais pour toi de travailler sur des chansons qui sont aussi différentes de ce dont tu as l’habitude ?

Ouais, carrément ! Ces deux chansons sont d’ailleurs parmi mes préférées ! Dans le cas de « Reaveal », avec Naeemah, cette chanson existait déjà avant que l’album ne soit même une idée. La raison pour laquelle je dis ça, c’est parce que je m’évertuais déjà à faire quelque chose en dehors du metal. Si j’aime autant ce projet, c’est justement parce que j’ai l’occasion de jouer autrement que ce que je joue normalement dans Lamb Of God. « Axis », c’est pareil. Mark Lanegan est un de mes chanteurs préférés. Je n’écoute pas beaucoup de heavy metal. J’écoute plein de genres musicaux différents. Le fait de travailler avec Mark n’est pas quelque chose à quoi je me serais forcément attendu. Mais je l’ai contacté, en me disant que ça l’intéresserait peut-être d’entendre un truc sur lequel je travaillais et que j’aimerais qu’il chante. Il se trouve que c’était le cas ! Et le résultat est super. Je suis tellement fier de cette chanson. Je suis fier de l’ensemble de l’album, évidemment, mais celle-ci est l’une de mes favorites.

En fait, pourquoi n’as-tu pas été jusqu’au bout de la démarche en n’incluant aucune chanson metal, afin de faire une rupture radicale avec Lamb Of God ? Je veux dire que même Randy Blythe apparaît sur une chanson…

Initialement, je n’allais faire aucune chanson dans une veine thrash metal traditionnelle. L’album contient du heavy, du hard rock, c’est sûr, mais pour moi, les deux chansons metal sont celle avec Randy, « The Truth Is Dead », et « The Never » avec Chuck Billy de Testament et Jake Oni qui chantent. Je n’avais pas prévu à l’origine d’inclure ces deux chansons, ou ce type de chanson, car l’idée était d’avoir un recueil de morceaux qui n’auraient pas convenu à Lamb Of God, soit parce que le chant était trop mélodique, soit parce que l’instrumental est stylistiquement différent de ce qu’on aurait fait. Ces deux chansons se rapprochent plus de ce que fait Lamb Of God et auraient probablement pu marcher dans cet environnement. Je n’avais donc pas prévu de mettre ce genre de chose mais, en fait, très tôt, Josh est venu me voir et m’a dit : « Ecoute, je pense que tu devrais faire deux ou trois chansons metal. Les gens s’attendent à ça de ta part, et tes fans de Lamb Of God vont vouloir entendre cet aspect de ton jeu. Si cet album représente où tu en es musicalement, alors ne pas inclure de metal du tout serait inapproprié. » Il m’a donc convaincu de faire quelques chansons metal, et je suis content de ces dernières.

« C’est un peu comme quand on doit vomir [rires], il faut que ça sorte. C’est une analogie dégoûtante mais c’est un soulagement. C’est ça, en grande partie, la composition pour moi, il faut que je sorte ça de moi pour me dégager l’esprit […] et ensuite faire de la place pour les idées suivantes. »

La chanson « Axis » serait-elle un clin d’œil à ton tout premier groupe qui s’appelait justement Axis ?

Quand j’écris de la musique, et que j’ai une idée, elle prend vie sur un ordinateur et il faut lui donner un nom. Je pioche des mots ici et là, par exemple je pourrais appeler la prochaine « Red Room » ou quelque chose comme ça. Donc j’imagine que, sur le moment, ce mot était dans mon esprit. Mais c’est marrant parce que Lanegan dit quelque chose à propos d’un axe dans les paroles. Je ne lui ai jamais posé la question mais il a dû voir mon titre temporaire, et il a alors écrit ça dans les paroles. Du coup, la chanson s’appelle toujours « Axis » [petits rires].

Certainement que le grand temps fort de l’album est la chanson « Cross Off » avec Chester Bennington qui commence l’album. C’est sans doute la dernière nouvelle chanson que les gens entendront de sa part et sa prestation est impressionnante : il crie comme on ne l’a pas entendu crier depuis longtemps, il rappe et il fait aussi son chant mélodique. On dirait qu’il a vraiment donné de sa personne ! Peux-tu nous parler de cette collaboration et dire comment tu es parvenu à tirer une telle prestation de sa part ?

Ouais, avec plaisir. Josh, Jake et moi savions que « Cross Off » était une chanson assez spéciale depuis le début. Même quand nous n’étions que tous les trois à travailler dessus en démo, elle avait une sorte d’énergie qui faisait que nous savions qu’elle allait être bonne. Josh est celui qui a eu à l’origine l’idée de faire appel à Chester. C’était lors de la première conversation au sujet du chant et Josh a évoqué Chester, et j’étais là : « Mec, aucune chance qu’on puisse avoir Chester. C’est une superstar. Je ne le connais pas. Tu le connais toi ? » Il était là : « Non, je ne le connais pas, mais on doit pouvoir mettre la main sur lui. » Josh a donc insisté et nous avons essayé. Nous lui avons envoyé la chanson et il l’a tout de suite adorée. Nous avons commencé à correspondre sur son implication et pour qu’il vienne au studio. La musique était écrite, nous avions une idée pour le refrain, mais le reste n’était pas encore écrit, donc Chester est venu avec son bloc-notes pour les paroles, et il était excité par la chanson, très préparé, très motivé. Nous avons fini d’écrire la chanson et les paroles, lui et moi, et ensuite nous l’avons enregistrée au studio. Tu as tellement raison, cette prestation qu’il nous a offerte était spectaculaire. On peut littéralement entendre à quel point il était excité de pouvoir crier comme ça, car il n’avait pas eu l’occasion de le faire sur un album depuis un moment, et nous en avons parlé. Il était gonflé à bloc à l’idée que ses fans l’entendent faire ça à nouveau. Le thème de la chanson est profond et sombre, c’est très personnel pour tous les deux. Nous avons discuté des paroles que nous apportions, ce qu’elles signifiaient. Nous avons vécu des choses communes et nous étions sur la même longueur d’onde par rapport à ça. Mais le processus de création de cette chanson, pendant la composition et l’enregistrement : nous riions beaucoup, nous nous amusions énormément. Il avait la banane pendant qu’il enregistrait. Nous nous sommes éclatés à faire cette chanson. Donc quand je l’écoute, c’est à ça que je pense. Le temps que nous avons passé ensemble à écrire et enregistrer, à quel point il était excité, les fous rires et quand nous topions dans les mains après avoir écouté le résultat… C’était une expérience vraiment positive. Je me sens vraiment chanceux d’avoir eu l’opportunité de travailler avec Chester ; surtout avec Chester. J’allais dire « quelqu’un de ce calibre », mais Chester était un gars tellement modeste, un créatif tellement normal et terre à terre, aucun ego, aucun mauvais comportement. Il est arrivé prêt à travailler et nous avons passé un moment agréable là-dessus.

Après la mort de Chester, t’es-tu demandé si tu devais sortir ou pas cette chanson ? Et as-tu dû demander l’approbation de certaines personnes pour la sortir ?

Ouais, les deux. J’ai dû dialoguer avec moi-même pour savoir comment procéder. Ce qui me revenait à chaque fois à l’esprit est que je sais personnellement à quel point il adorait la chanson. Il l’aimait vraiment, et il a beaucoup donné de lui-même, niveau paroles et dans cette incroyable prestation. Ça ne faisait donc aucun doute dans mon esprit qu’il voulait que les gens l’entendent. Je le savais, c’était un fait. Et je pense que sa famille et les membres de son groupe le savaient également. Je ne veux pas trop m’étendre là-dessus mais nous nous sommes vraiment assurés que tout leur convenait. Et c’était le cas. Nous avions leur bénédiction. Mike Shinoda a même parlé sur les réseaux sociaux de Chester qui lui avait fait écouter la chanson et à quel point il était excité ; c’était sympa de sa part de faire ça. Je pense que nous avons fait ça comme il fallait, et j’en suis heureux.

Comment le public de Linkin Park a-t-il reçu la chanson ?

Très bien, il semblerait. Je ne suis pas du genre à lire tous les commentaires et autres, mais le peu que j’ai vu semble provenir de fans de Linkin Park disant : « Merci. » Ils ont l’air d’être très reconnaissants. Tu sais, la voix de Chester était inimitable ; elle est unique. Les gens semblent donc vraiment reconnaissants d’avoir l’occasion de le réentendre, surtout ceux qui sont très fans de lui, et ça me fait plaisir. J’ai de la chance d’avoir pu participer à ça.

Il y a une chanson où tu chantes : « Imaginary Days ». Comment te sens-tu en tant que chanteur ? Est-ce quelque chose que tu aimerais développer à l’avenir en tant qu’artiste ?

J’ai chanté par le passé sur des trucs de Lamb Of God, des chœurs, des harmonies et ce genre de choses. Chanter, pour moi, a toujours fait partie du processus d’écriture. J’écris plein de textes pour Lamb Of God et j’en ai écrit plein pour ce projet, donc quand je suis dans mon home studio à faire des démos, je vais chanter les idées de texte que je suis en train d’écrire. Donc, pour moi, c’est plus un outil pour écrire et documenter la musique, et c’est un peu de là que ça vient dans le cas de cette chanson. « Imaginary Days » est l’une des premières chansons que nous avons faites au format démo, en pré-production. J’avais écrit toutes les paroles pour ce morceau, donc j’ai été dans la cabine et j’ai fait le chant afin de le documenter, exactement comme je l’ai fait pour un grand nombre de ces chansons – j’avais une ligne de chant que nous avions écrite et, ensuite, quand nous donnions la chanson à l’artiste qui devait chanter dessus, il l’apprenait à partir de mon chant et se l’appropriait. C’était également la stratégie pour « Imaginary Days ». C’est juste que nous nous sommes habitués à l’entendre. Nous réécoutions la chanson, ma version, et nous avons envisagé d’autres artistes pour la chanter, mais au final, mon management, mon producteur et moi avons commencé à discuter du fait que ce serait peut-être cool que je chante dessus pour l’album. Vu que c’est mon album, il y a mon nom dessus, ça paraissait sympa à faire, de la sortir comme ça. Donc nous l’avons fait.

En ayant une liste aussi vaste de musiciens et chanteurs, et vu que cet album a été enregistré à divers endroits et moments, on peut se demander comment tu as pu obtenir un résultat cohérent. Etait-ce quelque chose que tu avais à l’esprit, dont tu te souciais, faire que ça soit uni, au moins au niveau sonore, ou bien le fait de réaliser un album hétérogène, avec seulement ta fibre artistique comme ligne directrice, était justement l’idée ?

Quelle excellente question ! C’était plus ou moins cohérent… Le processus de réflexion et le défi étaient en partie de faire en sorte que ça paraisse concis. Même si toutes ces personnes apparaissent et que, stylistiquement, les morceaux varient, l’idée était qu’on ressente que tout ça avait une raison d’être là-dedans, que ça fasse partie d’un tout. En tant qu’artiste, je ne crois pas que j’avais forcément une stratégie pour ça. Parce que je suis le directeur créatif et parce que je suis le principal contributeur, artistiquement, dans les chansons, j’espère qu’il y a une impulsion cohérente, qu’il y a un fil conducteur à travers l’album. Je trouve que Josh a fait un merveilleux travail dans la façon dont il a orchestré, produit et mixé l’album. Il a fait un boulot formidable pour que ça sonne cohérent. Même s’il y a des styles de jeux différents, des sons différents et des chanteurs très différents d’un bout à l’autre, quand on écoute l’album, il n’y a pas de changements abrupts, ça s’enchaîne logiquement. Aussi le séquençage, d’une chanson à l’autre, la façon dont ça évolue, nous avons considéré qu’il y a une certaine trajectoire. Ce sont donc des choses auxquelles nous avons réfléchi et ça me paraît être pas mal comme il faut. C’est clairement un défi. Surtout maintenant que c’est fini et que j’écoute avec du recul, on a une chanson telle que « Reveal » sur le même album que « The Truth Is Dead », et on peut se demander : « Comment ça peut fonctionner ? » [Petits rires] Mais j’espère que les gens trouveront ça cohérent et comprendront le concept et la philosophie derrière cet album.

« Un anesthésiant est quelque chose qui calme la douleur, qui la fait disparaître, et c’est ce que me fait la musique, elle m’offre toujours un endroit où me réfugier. »

Les gens te connaissent principalement comme étant le guitariste de Lamb Of God. A quel point est-ce un soulagement pour toi de pouvoir montrer tes nombreuses autres facettes en tant que guitariste, compositeur et, plus généralement, artiste, afin de démontrer que tu n’es pas qu’un guitariste qui tabasse ?

Je n’ai pas vu ça comme un soulagement, mais ça l’est ! Tu as de merveilleuses questions aujourd’hui, je t’en remercie ! Ouais, c’est un peu un soulagement. Même quand je suis en train d’écrire des chansons comme… Certaines de ces chansons, en fait, pendant qu’elles prenaient forme, je savais qu’elles n’allaient pas être pour Lamb Of God, et certaines de ces chansons ont été écrites pendant que j’essayais d’écrire de la musique pour un album de Lamb Of God, mais c’est presque comme s’il fallait que je les fasse sortir de moi, afin de faire de la place pour le prochain truc. C’est un peu comme quand on doit vomir [rires], il faut que ça sorte. C’est une analogie dégoûtante mais c’est un soulagement, n’est-ce pas ? C’est ça, en grande partie, la composition pour moi, il faut que je sorte ça de moi pour me dégager l’esprit. Si j’ai quelque chose qui tourne dans ma tête, il faut que je me documente, au moins le mettre quelque part où il existe, où je peux l’écouter, où je peux travailler dessus, et ensuite faire de la place pour les idées suivantes. C’est donc un soulagement de pouvoir développer ces idées et les amener en studio, et vraiment les faire briller et réaliser leur potentiel. Et ensuite, plus tard, que des gens soient intéressés pour sortir cette musique, m’en parler – comme les journalistes qui veulent qu’on en parle –, que des fans veulent l’entendre, ça me rend humble, c’est un honneur, car c’est quelque chose que j’aurais de toute façon fait. Je continuerai à composer de la musique longtemps après que quiconque ne se soucie de me poser des questions sur celle-ci ou n’appuie sur « play » pour l’écouter. Je serai encore chez moi à écrire des chansons quand ça n’intéressera plus personne [rires].

A quel point as-tu appris en réalisant cet album et en collaborant avec tant de gens talentueux ? Et quelles ont été les leçons que tu en as retirées ?

J’ai appris des choses et j’en ai assurément renforcé d’autres que je commençais à comprendre. La chose principale est que, je pense, pour moi et probablement pour la plupart des gens, notre meilleur travail se produit lorsqu’on s’entoure de gens dont on respecte et admire le talent artistique et la créativité. A moins d’être Prince, on n’a pas envie d’y aller et écrire chaque mot, jouer chaque instrument, tourner chaque bouton sur la console. Il y a très peu de gens pour qui c’est la meilleure façon de travailler. Pour moi, la joie et la récompense que je retire de cette expérience viennent de l’opportunité de collaborer avec autant de gens incroyables ; le fait d’écrire une chanson avec Mark Lanegan, d’écrire une chanson avec Chester Bennington, Myles Kennedy, Mike Inez… Toute la liste. Pour moi, être dans la même pièce que ces gens et pouvoir créer de la musique avec eux est un honneur, tout simplement. Et puis pouvoir produire ça, le sortir en apposant mon nom dessus, c’est une sacrée chance ! Ça a renforcé en moi ce que je savais déjà : le fait de t’entourer de gens talentueux, de grands artistes, te poussera à sortir le meilleur de toi-même. Il ne s’agit donc pas de moi, mais de collaborations. Et j’ai aussi appris, pour la première fois… Je ne sais pas combien d’albums Lamb Of God a sortis, je suppose huit ou neuf projets d’albums complets entre Lamb Of God et Burn The Priest, mais à ce stade, je pensais vraiment en savoir beaucoup sur la façon dont la conception d’un album fonctionnait, tout ce qu’implique le fait de sortir un album, car ça faisait vingt ans que je faisais ça. Je savais ce que c’était d’être un membre du groupe, mais cette fois, il y avait énormément de décisions à prendre qui, par le passé, étaient le boulot de quelqu’un d’autre ou bien dont les responsabilités étaient divisées entre les membres du groupe. Cette fois, tout devait passer par moi, et parfois, j’étais là : « Bon sang ! » Chaque petit écrou et boulon devait être discuté, il fallait choisir la moindre vis devant aller dans les portes, les poignées et les fenêtres comme si on construisait une maison. Il y avait plein de petites décisions que, par le passé, je négligeais ou qui étaient déléguées à quelqu’un d’autre. Cette fois presque tout devait passer par moi ; c’est une sacrée charge de travail. J’ai donc un tout nouveau respect pour ce que ça implique de voir un projet comme celui-ci aboutir, et le nombre de gens, du label au côté créatif, mes producteurs, les ingénieurs, les assistants, le côté presse, tout ce qu’implique d’organiser un tel projet ; ça nécessite tellement de ressources et tellement de temps. C’est assez impressionnant.

As-tu ressenti de la pression ?

Parfois oui. Mais parfois la pression et la responsabilité peuvent être bonnes. Je ne perds jamais de vue le fait que c’est juste une incroyable opportunité. J’ai beaucoup de chance d’écrire de la musique et d’avoir des gens qui se mobilisent autour d’elle et qui s’y intéressent suffisamment pour voir une telle chose aboutir.

Ça peut paraître étrange d’intituler un album aussi riche en couleurs Anesthetic (anesthésiant, NdT). Que mets-tu derrière ce mot ?

Vu que mon nom apparaît dessus, que c’est mon album solo – on appelle ça un album solo mais, pour moi, c’est vraiment une collaboration avec tous les gens impliqués, mais je suppose que techniquement c’est mon album solo –, j’essayais de trouver un titre qui représenterait ce que signifiait ce processus pour moi, ce que la musique signifiait pour moi. Un anesthésiant est quelque chose qui calme la douleur, qui la fait disparaître, et c’est ce que me fait la musique, elle m’offre toujours un endroit où me réfugier. Même les bons moments, je peux les canaliser dans la musique, dans ma composition, dans mon jeu de guitare, dans mes textes, et il est clair que dans les moments de stress, de conflit ou de tourment, la musique me donne un lieu où je peux tout éteindre. Voilà l’idée derrière le titre Anesthetic.

Comment te sens-tu par rapport à cet album et cette aventure, globalement, si on compare à Lamb Of God : est-ce une parenthèse ou bien une possible voie parallèle ?

D’abord, si on compare à Lamb Of God, c’est un processus différent ; il y a des similarités et des différences. Ma façon d’écrire est aujourd’hui en train de converger. Avec Lamb Of God, des années en arrière, j’écrivais juste le riff de guitare et c’était mon premier centre d’attention, et une fois que j’obtenais quelque chose, j’écrivais les paroles et je les soudais ensemble. En vieillissant, je me focalise davantage sur la composition. J’essaye d’écrire ou aider à écrire une bonne chanson dans le contexte du heavy metal. Avec ce projet, c’était très focalisé sur la composition. Quand on écoute l’album, il est certain que j’ai joué la guitare dessus et je pense avoir plutôt bien joué, mais ce n’est pas un album de guitare tape-à-l’œil, « voilà mon solo de cinq minutes, regardez comme je joue vite ! » Ce qui importe, ce sont plutôt les chansons et la composition. Donc la différence est surtout que j’ai collaboré avec des gens avec qui je ne travaille pas normalement, et en conséquence, le résultat et le processus étaient différents. Alors que quand j’écris avec Randy, Willy, John et Chris, je connais leurs schémas. Nous avons une dynamique établie. Avec ceci, je composais et travaillais avec des gens avec qui je n’avais jamais travaillé avant, donc c’est un petit peu plus frais. Je pense qu’il y avait même un côté un peu freestyle dans certains cas, rien que par la nature de la collaboration quand on se retrouve dans une pièce avec quelqu’un en se mettant à composer spontanément. C’était excitant. Est-ce une voie parallèle ? Je ne sais pas ! Je l’espère. J’ai vraiment apprécié ce processus et je suis très fier des résultats. Je suis excité à l’idée que les gens entendent tout l’album. Nous avons sorti trois chansons, mais dans deux jours tout le truc va sortir, donc tout le monde pourra entendre la diversité de la tracklist. J’adorerais avoir l’occasion de retenter l’expérience.

« Les gens seraient surpris de voir ce qu’on peut arriver à faire rien qu’en essayant, rien qu’en demandant. Si on ne demande pas, c’est sûr qu’il ne se passera rien du tout, aucune chance. »

Penses-tu que cette expérience avec cet album solo pourrait te pousser à intégrer davantage cette polyvalence que tu as dans ta palette créative dans Lamb Of God ou, au contraire, est-ce que ça te donne envie de te concentrer plus sur ce qui définit Lamb Of God ?

Ouais, la seconde option, car nous sommes déjà en train d’écrire le nouvel album de Lamb Of God en ce moment, nous avons fait plusieurs sessions de composition et nous avons un paquet de musiques. Je ressens déjà le bénéfice sur Lamb Of God d’avoir fait ce projet, d’avoir été au bout de l’album Anesthetic. Je ne me sens plus autant contraint d’essayer de forcer des idées dans les chansons du groupe. Encore une fois, on a parlé de dégager des trucs de mon esprit, et j’ai l’impression d’avoir un peu plus de clarté et d’attention pour ce dont Lamb Of God a besoin et pour ce qu’est ce groupe, de façon à pouvoir l’entretenir avec ma composition et mes contributions. Donc je pense que c’est une bonne chose.

Voici désormais quelques questions rapides sur les contributeurs : qui a été le plus facile à convaincre ?

Randy Blythe ! [Rires] C’était littéralement un SMS : « Frangin, ça te dit de chanter sur cette chanson ? » « Oui. Quand ? » [Rires] Randy est un de mes meilleurs amis. La plupart des gens n’ont pas eu besoin que je les convaincs énormément mais il est clair que Randy a été le plus facile.

Qui a été le plus dur à convaincre ?

[Hésite] Probablement Jacoby [Shaddix]. Il a fallu un peu de temps. Pas parce qu’il ne voulait pas le faire, c’est juste qu’il était très occupé. Donc nous avons dû nous y prendre à plusieurs fois pour planifier ça ; c’était juste des conflits d’emplois du temps. Il était toujours partant, mais il a fallu du temps pour nous y mettre. J’ai dû un peu lui courir après. De toute façon, Jacoby est comme ça, il faut toujours lui courir après.

Qui t’a le plus surpris ?

Chester m’a le plus surpris. A bien des niveaux. Tout d’abord, rien que l’idée qu’il ne soit ne serait-ce que disposé à écouter ce que nous avions et ce sur quoi nous travaillions, et qu’il ait été suffisamment ouvert d’esprit pour envisager de travailler dessus avec tout ce qu’il avait en cours à l’époque. Je veux dire qu’ils étaient sur le point de sortir un nouvel album. Son dernier album avec Linkin Park était terminé et ils attendaient qu’il sorte ; je me souviens, il me l’avait fait écouter quand nous étions en studio, il en était très fier. Il avait tellement de trucs et je ne le connaissais pas personnellement avant que nous ne commencions à travailler sur la musique. Ça m’a surpris qu’il ait été disposé et intéressé de faire ça, et le fait de pouvoir le connaitre et réaliser à quel point il était humble, terre à terre et stimulé par la musique, tout ça, c’était juste génial à voir. Et tout ceci a eu pour résultat cette chanson très spéciale.

Qui t’a le plus impressionné ?

Tout le monde a été très professionnel et super, mais l’expérience avec Chester était une qui a eu un très gros impact, rien qu’à la lumière de ce qui s’est passé, du fait qu’il soit mort quelques mois plus tard. Ça a tout mis dans un contexte différent.

Qui a le plus éveillé en toi ton côté fanboy ?

Je dirais que c’est probablement un match nul entre Mark Lanegan et Steve Gorman. Je suis fan des deux. Mark Lanegan est un de mes chanteurs préférés. De façon similaire à ce que je disais au sujet de Chester, je n’avais vraiment aucune garantie que travailler avec moi l’intéresserait, mais je me suis dit que j’allais tenter le coup, car une chose que j’ai apprise est que si on ne demande pas, on ne saura jamais. Ça peut paraître complètement impossible, mais à moins d’essayer, on ne sait pas. Les gens seraient surpris de voir ce qu’on peut arriver à faire rien qu’en essayant, rien qu’en demandant. Si on ne demande pas, c’est sûr qu’il ne se passera rien du tout, aucune chance. J’ai donc contacté Lanegan, en tant que simple fan. J’ai dit : « Hey mec, j’ai une chanson… Je suis dans cet autre groupe et je fais ce truc… Ça te dit d’écouter ? » [Rires] Et il a répondu : « C’est super ! » Je suis surexcité à l’idée qu’il ait bien voulu travailler avec moi. Steve aussi. Steve est un de mes batteurs encore vivants préférés, si ce n’est mon préféré. C’est un batteur fantastique. Il a cette mise en place, ce groove… je suis un énorme fan des Black Crowes, j’adore ce groupe depuis des années. Encore une fois, je ne connaissais pas Steve. Je ne savais même pas s’il savait qui j’étais. Il avait entendu parler de mon groupe. Ce n’est pas exactement un metalleux, mais il avait entendu parler du groupe, il savait ce que nous faisions et il a dit : « Oui, envoie-moi les chansons. » Je lui ai envoyé deux chansons et il est revenu vers moi, et a dit : « Ouais, ça me plaît mec, je vais le faire. » J’étais là : « Oh oui ! » Nous sommes devenus potes, nous continuons à nous parler régulièrement et nous avons construit une amitié autour de ça. Voilà donc mes deux moments de fanboy.

Qui aurais-tu aimé avoir comme contributeur mais que tu n’as pas pu avoir ?

J’aimerais vraiment travailler avec Corey Taylor à un moment donné. Nous n’en avons jamais parlé mais c’est un super chanteur et il a une énorme polyvalence dans ce qu’il est capable de faire, ce qu’il démontre, évidemment, via Stone Sour et Slipknot, les deux étant très différents. C’est un chanteur mélodique et un crieur vraiment excellent ; il peut couvrir toutes les bases. Et je connais un petit peu Corey, c’est un bon mec. Donc peut-être qu’un jour, nous aurons la chance de travailler sur quelque chose ensemble.

Interview réalisée en face à face le 27 février 2019 par Claire Vienne.
Fiche de questions : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Adrien Cabrian.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Travis Shinn.

Site officiel de Mark Morton : www.markmortonmusic.com

Acheter l’album Horizon.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Mass Hysteria @ Transbordeur
    Slider
  • 1/3