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Metalanalyse   

L’imperturbable ascension de Leprous


Leprous, c’est la figure du metal mélodique à la norvégienne dont l’album Bilateral avait convaincu bon nombre d’oreilles à sa sortie en août 2011. Les musiciens, armés d’une technique à toute épreuve et d’une énergie débordante sur scène, avaient soufflé un vent frais et émotionnel sur les côtes progressives de la Scandinavie. En outre, Leprous bénéficie d’une bonne carte de visite puisque les musiciens forment le backing-band d’Ihsahn lors de ses tournées solo. De quoi gagner en expérience avec l’une des pointures progressives de la scène nordique, d’autant plus que le musicien et sa femme StarOfAsh sont également très impliqués dans l’enregistrement des albums de Leprous, y compris de leur dernier-né : Coal.

Leprous a les épaules solides, cela ne fait aucun doute. Le groupe s’est vite remis à la tâche pour donner un successeur à Bilateral, un peu moins de deux ans après sa sortie. Avec Coal, les Norvégiens marque une fois de plus leur volonté d’affirmer une identité musicale évolutive, progressive dans le sens premier du terme. Un coup d’œil à l’artwork de Coal et à sa liste de morceaux suffit pour saisir un premier changement dans la forme. Avant même de délivrer son contenu musical, l’album Coal affiche un certain minimalisme. Le titre de l’album « Coal » est délibérément court, pour être laissé libre d’interprétation. Les titres de morceaux sont tout aussi laconiques. L’artwork de l’album surtout surprend. Proposé par Jeff Jordan, le même artiste qui avait travaillé sur le précédent album, le monochrome sobre de la couverture tranche avec le psychédélique Bilateral : les créatures acidulées ont laissé place à l’imagerie plus conventionnelle d’un crâne fait de diamant qui repose sur du charbon (« coal »).

Musicalement, Leprous est aussi direct à faire passer son message. En ouvrant l’album avec le morceau « Foe », Leprous prend un parti pris qui colore tout l’album. Le morceau se construit sur une poignée d’accords joués lentement en salves saccadées ponctuées de coups de cymbale crash sur lesquels vient se poser un chant très théâtral. Le morceau est techniquement minimaliste mais il pose en évidence des éléments qui vont être récurrents sur le reste de l’album : un caractère dramatique marqué, un accent porté sur l’utilisation de structures rythmiques saccadées et un recours plus appuyé aux lignes de chant sans parole (sur des variations de « oooh ») que ce soit dans les chœurs ou en chant principal dans l’idée de ce qui pouvait s’entendre sur « Painful Detour ».

Si sous cet angle Coal pourrait paraître assez uni, l’observation ne tient pas en considérant la richesse technique de l’ensemble des morceaux. Coal sonne plus recherché que son prédécesseur qui bénéficie d’une fraîcheur que le groupe impute logiquement à sa jeunesse et à sa manière d’expérimenter à tout-va. Paradoxalement, il s’agit davantage d’un effet de bord que d’une démarche volontaire. Lorsque Einar Solberg (chant, claviers) compare le processus de composition de chacun des deux albums dans une interview donnée à Ghost Cult en mai 2013, c’est pour souligner que par rapport à Bilateral sur lequel le groupe a travaillé pendant trois ans, Coal « est moins recherché, il s’agit plus de quelque chose de spontané ». Arrivé en studio fin 2012 sans avoir entièrement composé ses morceaux, le groupe y a finalement écrit et enregistré Coal sur un total de quatre mois. Leprous a donc clairement gagné en maturité et en assurance pour délivrer dans ces conditions un opus tel que Coal.

L’émotion est une composante importante dans la musique de Leprous. Bilateral pouvait sembler dense avant d’en apprivoiser les mélodies et d’en saisir l’émotion. Coal se drape quant à lui dans une théâtralité qui peut faire écran sur les premiers morceaux, même si « Acquired Taste » sur Bilateral soulignait déjà la propension de Leprous à jouer dans ce registre. Pourtant l’émotion est bien là, aisément retrouvée sur les morceaux plus calmes de l’album comme « The Cloak » (cf. ci-dessus) et « Salt ». Coal évolue dans une atmosphère sombre et triste plus prégnante, plus intrusive que sur ses albums précédents. Moins rugueux que Bilateral, il compte tout de même sa part de riffs agressifs et de passages extrêmes qui rappellent à l’auditeur les racines définitivement métalliques du groupe.

Le chant d’Einar Solberg a évolué pour gagner en assurance et se prolonge plus volontiers dans les aigus comme il en fait la démonstration sur « The Cloak » et « Salt » ou, plus originale, sur le refrain de « Coal ». L’addition de chœurs se fait davantage dans le style aérien de ceux de l’introduction de « Restless » que dans la manière des refrains saturés de « Bilateral », moins subtile. Le groupe révèle aussi explicitement dans certains morceaux l’influence de Devin Townsend. Sur le morceau « Chronic » d’abord, avec ces riffs ronflants et des échappées très progressives, puis sur le refrain et le pont de « Coal » avec une atmosphère multi-couches à la lourdeur maîtrisée et un chant ample aux pointes grandiloquentes mi-hurlées. Ces similitudes localisées pourraient être gênantes si la filiation avec certains éléments de la musique de Leprous, affirmés auparavant avec suffisamment d’indépendance, ne semblait pas aussi naturelle.

Avec le morceau final « Contaminate Me », Leprous conclut son album de manière surprenante dans une affirmation aussi forte – voire même davantage – que celle de son ouverture avec « Foe ». Le groupe finit sur une longue plainte au chant black et écorché, sur les complaintes d’un violon et les breaks de batterie. Le morceau garde une forme épurée au tempo lent dans le même esprit que « Foe ». Une fin d’album sur laquelle Leprous ignore tout à fait ses références habituelles pour construire, ou plutôt improviser pour sa dernière section de quatre minutes, le morceau le plus sombre de son album.

Avec l’enregistrement de Coal, Leprous a suivi jusqu’au bout chacun de ses parti-pris musicaux. Solberg déclarait encore qu’au moment de l’enregistrement, le groupe anticipait « des réactions mitigées » pour la réception de l’album, étant donné l’écart avec Bilateral. Un élément de plus pour montrer que le groupe est resté entier sur son nouvel opus. Totalement engagé dans la voie qu’il a choisie, les Norvégiens défendent avec conviction une musique qui ne fait pas dans la facilité. Avec Bilateral, ils tenaient un album charnière qui révélait l’éventail de ses qualités. Sur Coal, Leprous montre une démarche créative et un gain de maturité qui font honneur à son potentiel.

Album Coal, sorti le 20 mai 2013, via InsideOut Music



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  • Une chronique en français sur Leprous et Coal, mmmm.., j’adore!

    Il m’a fallu quand même plus de 2 écoutes avant de succomber. Je recherchais l’énergie de Bilateral et je trouve l’extase de Coal.

    Et puis « Contaminate Me ». Que dire sinon que c’est le morceau qui m’a mis à terre avec sa complainte « black-charbonneuse » finale ! Un coup de grâce en quelque sorte.

    J’avais fondé beaucoup d’espoir sur cet album mais c’est au-delà de mes espérances.

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  • Un album hautement addictif ! En découvrant celui-ci je me suis penchée sur Bilateral que je ne connaissais pas. En comparaison , en effet, Coal est plus sombre, plus mélodieux dans les lignes de voix qui portent encore plus l’album .
    Un tres bon opus, vraiment !
    Merci de cette chronique….

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  • Et aussi, excellent article, j’apprecie le travail fait en amont pour decrire un groupe dans sa globalité sans s’etirer en longueurs. Ca change des chroniques habituelles.

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  • j’ai vu le nom tourner depuis longtemps sur le net sans m’y pencher, et vous savez pourquoi ? Juste a cause du nom. Et la cover du premier album ne m’enchantait absolument pas, m’attendant a une musique « fun » de l’acabit de l’artwork. Mais visionner le clip du single m’aura suffit, cet album est donc génial !

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  • Excellent album, j’arrive pas a en décrocher

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    Phil'

    Tout pareil, il tourne en boucle depuis une semaine. Du bonheur en barre !

    arroway

    Idem, et pourtant qu’est-ce que j’ai pu être déçue par la première écoute… 😮 je m’attendais pas à un truc aussi prog et théâtral.
    C’est « Salt » qui m’a accrochée pour rentrer dans le trip. Et au final, l’album est excellent, presque plus addictif que Bilateral.

    Monic

    D’abord merci pour cet article.
    Moi aussi j’ai eu du mal à l’assimiler avant de l’apprécier. Je suis fan absolue de ce jeune groupe et touchée par le prog depuis les années 70 ! J’aime beaucoup le titre « The Valley ». Mais je trouve, sur l’ensemble des titres, la voix d’Einar (que j’adore pourtant) un peu trop en avant et oui c’est ça un peu trop « théatrale ». Ce qui ne m’empêche pas d’avoir hâte de les retrouver (pour la 3ème fois) sur scène !
    Mais pourquoi personne ne parle de leur premier album Tall Poppy Syndrome ? Comment ne pas citer les chefs-d’œuvre que sont WHITE et PASSING ?

    arroway

    @Monic: je trouve que les éléments qui font l’intérêt de Tall Poppy Syndrome se retrouvent dans Bilateral, de manière plus affinée, avec un meilleur son bien sûr et sans le côté prog un peu classique de certaines parties.
    Du coup à propos de la progression du groupe, on ne trouve pas toujours son intérêt à revenir parler de ce premier album (même si j’ai vu des interviews où les gens trouvaient que Coal se rapprochait d’avantage de Tall Poppy Syndrome que de Bilateral, peut-être pour le côté prog, je sais pas trop).

    Après ça n’enlève rien à ce très bon premier album (« Passing » en live, pfiou :o)

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