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Chronique   

Lingua Ignota – Sinner Get Ready


Depuis 2017, Lingua Ignota, le projet de la Californienne Kristin Hayter, fait souffler un vent de terreur aux frontières du metal, de l’indus, de la noise et de la musique néoclassique. Ses deux premiers albums, All Bitches Die et Caligula, mélange de brutalité et de raffinement, font en effet entendre une colère fulgurante et une souffrance harassante qui prennent toute leur ampleur lors de performances live captivantes, douloureuses et cathartiques. C’est que Hayter, chanteuse et pianiste classique de formation, musicienne, compositrice, artiste diplômée de l’école d’art de Chicago, avait beaucoup à dire, et était bien déterminée à utiliser toutes les ressources de différentes « extrémités » musicales pour faire passer son message. Aux fantasmes gore carton-pâte du death metal ou du grindcore, elle oppose une envie de vengeance bien réelle – motivée autant par des années de relations abusives que par les faiblesses de la justice humaine – qui enfle jusqu’à prendre des proportions existentielles voire cosmiques. Mais pour son troisième album, plus de déflagrations sonores ni de hurlements apocalyptiques : la musicienne change de label (elle quitte l’écurie très metal de Profound Lore pour celle, plus expérimentale, de Sargent House), de palette, mais pas de registre pour autant. Que le délicat piano-voix du premier extrait, « Pennsylvania Furnace », ne trompe pas : avec un titre comme « Sinner, get ready » (« Pécheur, prépare-toi »), on ne pourra pas dire qu’on n’a pas été prévenus…

Avec son drone de shruti-box et ses quelques notes de piano, « The Order Of The Spiritual Virgins » ouvre l’album de manière presque minimaliste. La noise, le metal, les hurlements, ce que les albums précédents avaient de grandiose et de baroque semble avoir disparu. Mais bientôt des accords brutaux et chaotiques entrecoupent la belle mélodie au piano, la voix opératique d’Hayter se brise, et les superpositions de voix foisonnent, inquiétantes. Complexe – la musicienne et son collaborateur/producteur Seth Manchester ont utilisé pas moins de quarante instruments, de l’orgue d’« I Who Bend The Tall Grasses » au banjo de « Repent Now Confess Now » en passant par le saxophone discret de « Pennsylvania Furnace » –, changeant voire schizophrénique – au premier plan, la voix d’Hayter, souvent superposée façon chœur ou façon psychose selon les moments, fait montre de tout son registre, du plus primal au plus sophistiqué, du plus frêle au plus puissant, capable des extravagances d’une Diamanda Galas comme de la réserve de PJ Harvey époque White Chalk –, bruissant de bourdonnements, tintements et chuintements, Sinner Get Ready distille un malaise constant. Et ce même en terrain connu et a priori rassurant, comme l’americana de « Many Hands », les motifs répétés à la Steve Reich de « Man Is A Spring Flower », les échos de Schubert de « The Solitary Brethen of Ephrata », ou même, au début de « Many Hands », une reprise de l’ouverture d’« All Bitches Die » de l’album éponyme, mélodie et « Oh sinner, you’d better get ready » compris. Non pas malgré, mais grâce à l’absence de saturation et d’électricité, la musique de Lingua Ignota parvient à des sommets d’expressivité et d’intensité rarement entendus.

Ce côté organique et hostile, Hayter l’a tiré de son environnement immédiat, celui des Appalaches, de la Pennsylvanie rurale, le lieu des plus anciennes colonies américaines et la terre d’élection de nombreuses églises anabaptistes et puritaines. Loin de la flamboyance très catholique de ses albums précédents, elle adopte donc l’austérité du lieu et ses instruments traditionnels pour en exprimer ses traumatismes, sa cruauté, sa foi illuminée, volontiers sauvage (l’album égrène les samples, du télévangéliste qui se repent après avoir été surpris en train de recourir aux services d’une prostituée à une habitante qui refuse les mesures contre le Covid-19 parce qu’elle est déjà « couverte du sang de Jésus »), bref, son essence. Et l’essence de la Pennsylvanie selon Hayter, c’est un monde hostile et toujours sur la brèche, qui semble autant traversé par la grâce de Dieu – un feu de mine qui brûle depuis 1962 a détruit toute la ville de Centralia à l’exception de son église, par exemple – que par sa fureur. Et c’est là que Sinner Get Ready s’inscrit dans l’exacte lignée des albums précédents : après avoir éprouvé les limites voire les gouffres de la justice humaine, cette fois-ci, Hayter explore les béances de la justice divine ; après l’isolement ou la mise au ban, elle évoque la déréliction. En mettant dos à dos avec une brutalité grinçante souffrance humaine, fanatisme religieux et Dieu cruel, en mêlant la voix de la divinité et celles de ses fidèles, Lingua Ignota dépeint un monde aride, à la fois vallée de larmes et terre brûlée tachée de sang, où la beauté se fait grimaçante et où la souffrance touche au sublime.

Clip vidéo de la chanson « Perpetual Flame Of Centralia » :

Clip vidéo de la chanson « Pennsylvania Furnace » :

Album Sinner Get Ready, sorti le 6 août 2021 via Sargent House Disponible à l’achat ici



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