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Interview   

Dans l’intimité de Myles Kennedy


Le voilà ! Il est enfin là, l’album solo de Myles Kennedy qu’on attend depuis près de dix ans ! Enfin, pas tout à fait, puisque le frontman d’Alter Bridge a depuis avorté ce premier album solo, pour tout mettre au placard, puis finalement recommencer de zéro et revenir aujourd’hui avec un Year Of The Tiger tout frais. Mais l’essentiel est là : on peut enfin voir ce que Myles a dans le ventre lorsqu’il n’évolue pas dans l’ombre d’un Slash ou d’un Mark Tremonti. Enfin l’occasion de montrer qu’il n’est pas qu’un chanteur très doué, mais aussi un guitariste tout aussi doué, et même un musicien polyvalent et touche-à-tout. Car hormis la batterie qui est l’œuvre de son ancien collègue de The Mayfield Four, Zia Uddin, c’est bel et bien lui qui se charge ici d’à peu près tout le reste.

On y découvre une nouvelle facette du frontman, plus blues, folk et américana, le terreau idéal pour se livrer en intimité. Et d’intimité il est question dans cet album, et donc dans l’interview qui suit, puisque Myles nous parle du décès de son père et comment ceci a impacté sa vie, en particulier à un niveau spirituel. Un entretien touchant à bien des égards, qui nous permet d’en savoir plus sur à la fois l’homme et le musicien.

« J’aurais adoré connaître mon père, j’aurais adoré avoir pu voir comment notre relation aurait évolué, et donc c’est quelque chose qui est toujours difficile pour moi. Est-ce que je peux blâmer la religion directement ? Pas forcément. Mais je pense que la religion a très certainement joué un rôle là-dedans. »

Radio Metal : Tu as commencé à travailler son ton premier album solo en 2009. En août 2015, tu as annoncé que les enregistrements étaient terminés. Au final, cet album solo a été abandonné et un nouvel album, Year Of The Tiger, sort désormais. Que s’est-il passé avec cet album initial ?

Myles Kennedy (chant, guitare, etc.) : Je pense que la meilleure explication que je peux donner est qu’il me donnait le sentiment d’avoir atteint sa date de péremption. Ça faisait si longtemps qu’il était en cours de travail que lorsque je l’ai écouté avec des oreilles neuves, j’ai eu l’impression que j’avais évolué en tant que compositeur et j’avais avancé dans ma vie, donc ces chansons ne résonnaient plus en moi comme je l’aurais espéré. Je me suis alors dit que la meilleure chose à faire serait de tout reprendre de zéro et écrire un nouvel album.

Mais pourquoi avoir laissé passer autant de temps alors que cet album initial était enregistré ?

J’ai eu beaucoup de chance [petits rires], mon planning est devenu complètement surchargé entre Alter Bridge et Slash et les Conspirators. C’est un très bon problème à avoir en tant que musicien, surtout à notre époque. Il n’y avait donc aucun véritable créneau possible pour le sortir, du fait que j’étais très occupé avec ces deux entités. Je n’ai cessé d’attendre la bonne occasion. Arrivé au moment où j’ai vu une possibilité se profiler à l’horizon, c’est-à-dire ces derniers temps, j’en ai conclu qu’énormément de temps s’était écoulé et il était temps de tout recommencer. Mais je suis sûr qu’un jour les chansons sortiront d’une façon ou d’une autre, on verra ! [Rires].

Au bout du compte, quand et comment Year Of The Tiger a été conçu ? Comment le processus a-t-il démarré ?

Il a probablement commencé en décembre 2016. Pour ce qui est de la musique, c’était une période très prolifique. J’avais plein d’idées qui me venaient et elles me paraissaient vraiment bonnes. En revanche, je n’avais pas d’idée sur la direction que prendraient les paroles. Généralement, je m’occupe des textes dans la dernière partie du processus de composition. Je mets d’abord l’accent sur la musique et les mélodies. Donc pendant que j’étais en train de mettre en place des idées musicales, j’ai eu cette idée qui me trottait dans la tête depuis un moment, c’était juste une accroche, une mélodie et un bout de texte, et c’était le début de « Year Of The Tiger ». Je l’aimais vraiment mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je me souviens, un jour je travaillais dans mon jardin, j’ai entendu ça dans ma tête et je l’ai enregistré. Je n’ai pas arrêté de me dire : « Il faut que je regarde ce qu’est l’année du tigre, » genre dans l’astrologie chinoise, quand est-ce que ça tombe ? Lorsque j’ai découvert que c’était en fait l’année où mon père biologique est décédé, j’ai eu comme l’impression que l’univers me disait que c’était le moment d’écrire à ce sujet. Voilà vraiment la genèse de cet album. Une fois qu’on m’a donné ce signal pour suivre cette voie au niveau des textes, c’est devenu très cathartique et j’ai eu énormément d’idées, il y avait plein de choses dans lesquelles j’avais besoin de plonger. Je ne manquais pas de concepts dans lesquels puiser.

Year Of The Tiger est donc un album conceptuel qui rend compte de l’époque où ton père est décédé quand tu étais enfant, il y a plus de quarante ans de ça, et ce qui s’est passé après avec ta mère, ton frère et toi. Qu’est-ce que ton père représentait pour toi et comment son décès a-t-il impacté ta vie ?

Il est certain que perdre un parent à un jeune âge créé un grand vide chez une jeune personne, surtout à l’âge que j’avais, à quatre ans, c’est très tôt dans la vie de quelqu’un. Il est clair que ça pose les bases pour les quelques années qui suivent, à devoir gérer la perte. Ce que j’ai appris en écrivant cet album, et en vraiment plongeant dans tous ces concepts, était que ma mère a été parfaitement inébranlable et extrêmement forte dans sa capacité à continuer à aller de l’avant, surtout avec mon frère et moi. Elle a vraiment souligné son amour pour nous, ce qui vraiment m’épate quand j’y repense. Donc, bien que l’album parle d’une perte, il met aussi l’accent sur la part de beauté qui est venue avec, c’est-à-dire la force de ma mère. J’ai donc voulu m’assurer de bien puiser dans ces deux concepts pendant le processus.

Comme ça s’est passé il y a quarante ans et que tu n’avais que quatre ans, de quoi te souviens-tu au sujet de ton père ?

J’ai deux souvenirs, ce qui ne fait pas beaucoup malheureusement. J’ai un souvenir de lui en train de me pousser sur la balançoire et j’en ai un autre à deux heures assis à la table à manger. J’ai donc dû combler les vides au fil de ma vie et poser des questions aux gens au sujet de mon père et demander des détails. D’après tout ce que j’ai pu rassembler, c’était quelqu’un de très spécial. C’était une très bonne personne, un homme vraiment honnête, et évidemment un homme très dévoué, rien que parce que c’était quelqu’un de très religieux. Je suppose que ce n’est pas ce que je suis mais je le respecte pour le fait qu’il soit resté fidèle à son système de croyance, et au final je pense que c’est en partie pour cette raison que nous l’avons perdu aussi tôt dans sa vie et notre vie.

« Je suis toujours en quête d’un certain niveau de vérité et de quelque chose qui résonne en moi et paraisse très réel, et ceci éclipse toujours un peu toute sorte de conscience de soi ou d’inquiétude au sujet des conséquences. »

En effet, c’était un scientiste chrétien, et une grande partie de ta famille l’était. Comment ceci a affecté ton enfance ?

De façon profonde, étant donné que nous avons fini par perdre papa à cause de ses croyances, car il voulait affronter sa maladie à travers la prière. Il est mort d’une appendicite mais il ne savait pas que c’était ce dont il souffrait, car il ne voulait pas aller voir de médecin ; l’un des postulats de la science chrétienne est que tu ne vas pas voir de médecin, car dieu te guérira. Mais pas très longtemps après le décès de mon père, ma mère nous a graduellement sorti de toute cette manière de penser. Je dirais que j’ai vraiment été empaqueté dans la science chrétienne pendant environ quatre ou cinq ans, et ensuite nous nous en sommes éloignés. Je me demande souvent si nous aurions ou pas continué à suivre cette voie s’il était resté en vie. J’imagine que c’est quelque chose que je ne saurais jamais. Mais j’avais pas mal de membres de ma famille qui sont restés dans ce système de croyances. Mes deux grand-mères étaient des scientistes chrétiennes jusqu’à leur mort – elles aussi ont choisi de ne pas aller voir de médecin -, et c’était quelque chose qui m’a toujours suivi à un certain degré.

Est-ce qu’aujourd’hui tu as une rancœur envers les religions, de façon générale, parce que d’une certaine façon ça t’as pris ton père ?

C’est quelque chose que j’ai dû accepter. « Rancœur », c’est un mot qui est fort, et pour ma part, une chose que j’ai apprise à respecter chez n’importe qui, quel que soit l’être humain sur cette planète, c’est que peu importe ce dont tu as besoin pour t’en sortir dans la vie – comme la chanson le dit « peu importe ce qui te permet de passer la nuit » (« Whatever Gets You Thru The Night », de John Lennon, NDLR) -, et si la religion est ton truc, alors qu’il en soit ainsi. Ce n’est pas ce que j’utilise, ce n’est pas une approche que je manifeste dans ma propre vie, mais je connais plein de gens qui ont besoin de ça et c’est leur fondement. Donc je ne vais pas critiquer qui que ce soit pour ça, car la vie est dure et tout le monde doit faire ce qu’il a à faire. Mais je vais dire que j’aurais adoré connaître mon père, j’aurais adoré avoir pu voir comment notre relation aurait évolué, et donc c’est quelque chose qui est toujours difficile pour moi. Est-ce que je peux blâmer la religion directement ? Pas forcément. Mais je pense que la religion a très certainement joué un rôle là-dedans.

Et comment est-ce que ceci a impacté ta propre spiritualité ? Je veux dire, en quoi crois-tu aujourd’hui ?

J’ai traversé plein de stades différents en tant que chercheur. Dans mon adolescence, il est clair que j’étais un enfant très spirituel. Dans ma vingtaine également. Je pense que tout a commencé à changer au début de ma trentaine, j’ai commencé à voir les choses très différemment. Je pense que la graine a été plantée en moi quand j’ai découvert quelqu’un dénommé Joseph Campbell, ça a été vraiment très important pour moi. Cette graine a été plantée à la fin de mon adolescence, lorsque j’ai découvert quelque chose à laquelle il a pris part qui s’appelle La Puissance Du Mythe. Ça m’a vraiment mis en lumière des choses et poussé à commencer à réfléchir. Je pense que cette graine est arrivée à sa pleine fleuraison probablement quand j’ai eu trente-trois ans, et ma croyance dans une divinité, pour ainsi dire, dans l’au-delà et tout ça, tout s’est plus ou moins évaporé. A mesure que le temps passait, je suis devenu très conscient d’être présent, en adoptant presque un certain système de croyance probablement hérité, à un certain degré, du bouddhisme ; je ne suis pas bouddhiste mais l’idée de rester très présent et en pleine conscience est devenu très important dans ma vie. Et je pratique la méditation.

Ceci est évidemment un album très personnel et une histoire qui nécessitait beaucoup de courage pour l’aborder ainsi. Est-ce pour ça qu’il t’a fallu quarante ans pour en parler ? Et pourquoi maintenant en particulier ?

Ouais. En fait, c’est quelque chose que j’essaye d’aborder depuis… J’ai probablement commencé à essayer de puiser là-dedans il y a environ quinze ans mais je n’ai jamais senti que c’était le bon moment. J’avais toujours l’impression d’être face à un mur. Tu sais, au final, je crois fermement que si c’est venu maintenant, c’était à cause de la chanson « Year Of The Tiger ». Si je n’étais pas tombé sur cette idée, je ne sais pas si j’aurais exposé ce concept à tel niveau. Mais pour je ne sais quelle raison, il s’est fait connaître de lui-même [petits rires]. C’était presque comme si tout d’un coup on m’avait donné l’autorisation de poursuivre et traiter le sujet à fond. Et j’en suis content. Au bout du compte, je suis vraiment reconnaissant de l’avoir fait parce que ça m’a offert un certain niveau de catharsis et j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris sur moi-même, ça a vraiment mis en évidence à quel point je suis reconnaissant envers ma mère. Ça s’est avéré une très bonne chose au final.

« Souvent, quand on est comme moi, c’est-à-dire bosseur, très passionné, avec l’envie que quelque chose soit fait comme il faut, très perfectionniste, ça peut être au détriment de la chanson si on ne fait pas attention, car au bout d’un moment tu commences à te heurter à un mur et tu n’avances plus. »

Comment approche-t-on en tant que parolier un sujet aussi délicat et sensible ? Y as-tu beaucoup réfléchi ou, au contraire, as-tu plutôt fait confiance à ton instinct ?

J’ai essayé de ne pas trop réfléchir, ouais. J’ai vraiment essayé d’utiliser mon instinct, et tous les moyens nécessaires pour essayer de puiser dans quelque chose de très vrai et honnête. Ce qui était intéressant, une fois que j’ai démarré le processus, je ne sais pas si je réalisais à quel point je m’exposais, et c’est quelque chose qui, en y repensant… Je pense que si j’avais pris un peu de recul et que je m’en étais inquiété, j’aurais peut-être entravé un peu le processus. Mais une chose que j’ai apprise en tant que compositeur au fil des années est que je suis toujours en quête d’un certain niveau de vérité et de quelque chose qui résonne en moi et paraisse très réel, et ceci éclipse toujours un peu toute sorte de conscience de soi ou d’inquiétude au sujet des conséquences. Par exemple, une fois que l’album est fini et que tu dois aller en parler, et tu laisses les gens s’immiscer dans ta vie, souvent, en tant que compositeur, j’ai tendance à reléguer ça au second plan et j’essaie de ne pas trop y penser, car tout ce qui me préoccupe est d’écrire une chanson qui me semble vraiment authentique et honnête. Je suis le genre de compositeur qui se sent aussi bon que la dernière chanson qu’il a écrite [petits rires], et si je me retrouve à caler dans ma motivation, d’un point de vue créatif, ça peut être très pénible et difficile. Donc je suis toujours en chasse pour trouver quelque chose qui me convainc en tant que personne créative. Donc ouais, je trouve que c’est très intéressant de parler de cet album maintenant qu’il est fait, et découvrir à quel point je m’expose ; c’est certainement quelque chose dont je n’avais pas conscience au moment où je le faisais, j’étais juste dans l’instant présent à essayer de rester fidèle aux chansons.

Une partie de l’album est écrite sous la perspective de ta mère. Comment es-tu parvenu à te mettre dans sa peau ? Et est-ce que cela a affecté ton approche du chant ?

Ce qui m’a permis de le faire, ce sont les discussions que j’ai eu avec ma mère au fil des années, le fait t’entendre sa version de l’histoire, de m’en souvenir et ensuite essayer de mettre ça en chanson. Pour ce qui est de chanter, ça n’a pas vraiment changé ma façon de chanter. Peut-être que j’aurais pu chanter en falsetto et faire que ça sonne comme si une femme chantait [petits rires] mais je trouvais que ce serait un peu bizarre. Donc j’ai choisi de rester dans ma propre voix, tout en lisant le « script » sous sa perspective, je trouvais que c’était une bonne façon de faire.

D’ailleurs, a-t-elle entendu l’album ?

C’est intéressant car, en fait, je la vois ce soir. J’ai enfin reçu mon exemplaire physique de l’album. Enfin, elle a entendu quelques morceaux mais je voulais avoir… Plutôt que de me poser avec elle et lui faire écouter des mp3s, je voulais qu’elle ait l’album entre ses mains avec les paroles et tout. J’ai récemment reçu une boite pleine d’exemplaires, donc je vais le lui en donner un ce soir.

La musique sur cet album est bien plus posée, blues et folk que ce à quoi tu nous as habitué. As-tu eu besoin d’une forme musicale plus intime afin de t’ouvrir sur ces sujets ?

Oui. Il y a plusieurs choses. C’est un style que j’aime beaucoup et qui m’a toujours attiré. Comme j’ai fait partie de ces entités qui ont établi un… En fait, d’un point de vue créatif, je vois ça comme un arbre, et il a des branches qui dépassent. Certaines de ces branches représentent plutôt le rock basé sur des riffs puissants, elles étaient là quoi qu’il en soit, mais il y avait un autre côté, d’autres branches que je voulais explorer, et c’était la musique plus basée sur le blues, sur l’acoustique, très organique et qui me permettrait d’utiliser mon chant autrement, sans chanter aussi haut aussi souvent et en laissant les choses au sous-sol, pour ainsi dire, en racontant l’histoire de cette manière. Dès que je me suis permis de faire ça musicalement, c’était le script parfait pour aller avec cette musique, le fait de m’engager dans une aventure aussi personnelle et d’explorer ces émotions. En ce sens, j’avais l’impression que c’était fait pour aller ensemble. Donc j’en suis content.

« The Great Beyond » raconte le décès-même de ton père, ce qui en fait probablement la chanson la plus importante et difficile pour toi sur l’album, et c’est une chanson très riche. As-tu ressenti un poids sur tes épaules pour que la chanson soit parfaite ?

Ouais, il est clair que c’était la chanson la plus difficile à écrire, surtout d’un point de vue du texte, car c’est évidemment une part très importante de l’histoire. Je voulais donc m’assurer de la faire comme il faut, y compris en terme d’arrangement musical. J’avais plein de parties. Sans doute que le plus dur durant la composition de cette chanson était le fait qu’elle contenait énormément d’idées dans cet accordage bien spécifique, et c’est comme ça qu’elle est née, via un accordage sur lequel je suis tombé. Je n’ai pas arrêté de trouver idée après idée après idée… Tout était vraiment une question d’être sûr que la bonne idée soit retenue. C’est l’une des choses qui m’a beaucoup manqué en n’ayant pas de groupe avec moi : lorsque je joue avec, disons, Alter Bridge, j’ai des idées, je les leur amène et ensuite Mark, Scott et Brian m’aideront à trouver quelles sont les meilleures idées pour faire la chanson. Alors qu’avec cet album solo, je n’avais personne pour dire : « Hey, que penses-tu de ceci ? » Et je voulais que ce soit un vrai album solo en ce sens. Je ne voulais pas monter un groupe. Dès le départ, je voulais vraiment me forcer à tout trouver moi-même, en ce qui concerne la genèse des idées de chanson. C’était assurément une expérience d’apprentissage.

« Plein de gens ne réalisent même pas que je joue pas mal de solos sur ces albums [d’Alter Bridge]. […] Lorsque le solo arrive, les gens regardent Mark, pensant : ‘Pourquoi il ne joue pas le solo ?’ Et puis ils me regardent : ‘Oh, le chanteur joue le solo ! C’est bizarre !’ [Rires] »

Est-ce que ça signifie que tu t’es presque perdu dans cette chanson à un moment donné ?

Je ne crois pas que je me suis perdu mais il est clair que j’ai parfois été submergé. Elle était tellement importante pour moi que je voulais qu’elle soit comme il faut, je voulais qu’elle ait un certain impact. C’est intéressant parce que, ce que je trouve aide énormément, et qui a constitué une part importante du processus, c’est le fait de savoir quand arrêter, quand prendre ses distances. Souvent, quand on est comme moi, c’est-à-dire bosseur, très passionné, avec l’envie que quelque chose soit fait comme il faut, très perfectionniste, ça peut être au détriment de la chanson si on ne fait pas attention, car au bout d’un moment tu commences à te heurter à un mur et tu n’avances plus. Donc ce que j’ai fait, c’est qu’une fois que j’ai ressenti avoir atteint ce stade avec cette chanson, je m’en suis éloigné, et j’y suis revenu et je l’ai écouté sous une nouvelle perspective, avec des oreilles neuves, et j’ai dit : « Oh d’accord. Bon, cette partie est bonne. Ce texte est bon. Mais ça non, ça ne l’est pas, il faut que je change. » Au bout du compte, c’est probablement le meilleur conseil que je peux donner à un jeune compositeur : toujours se rappeler de s’éloigner de la chanson.

Tu as conservé une chanson du premier lot que tu as abandonné : « Love Can Only Heal ». Pourquoi avoir gardé celle-ci en particulier ?

Je savais que musicalement, c’était une chanson spéciale dans l’album précédent, mais ce qui était merveilleux, c’est que le texte colle parfaitement. Les paroles pouvaient clairement s’appliquer au thème de cet album. Elle a fini par devenir une partie très importante de l’album, globalement. C’est intéressant car beaucoup de personnes ayant entendu l’album en entier ont mentionné cette chanson comme étant l’une de leur préférées. Il y avait des passages dans cette chanson que j’adorais dans la démo que j’ai faite il y a de cela des années. Donc, en gros, nous avons pris la démo, pris le chant, et ensuite avons reconstruit la chanson autour de ça. Quelque part, c’était le meilleur des deux mondes. Elle possède les éléments de la démo que j’aimais beaucoup et puis de nouveaux éléments qui me semblaient lui permettaient de bien s’intégrer et être en accord avec le reste de Year Of The Tiger.

La dernière fois qu’on t’a parlé, tu nous as dit que tu avais dû trouver où ta voix s’intégrait dans la direction musicale plus heavy que vous avez emprunté avec Alter Bridge. Dirais-tu que le style musical de cet album solo correspond plus naturellement à ta voix ?

C’est possible. Je me sentais libre et c’était assez facile d’intégrer ma voix. Surtout quand tu es en studio et que tu utilises beaucoup ton registre aigue alors que tu es un homme, ça peut clairement avoir des conséquences négatives au bout d’un moment. Une bonne partie de cet album était dans un registre plus grave, et c’est plus facile par divers aspects, mais c’est aussi plus difficile par divers autres aspects, à cause de la façon dont tu exprimes tes sentiments et dont tu t’exposes. Vu que tu ne te caches pas derrière un mur de son, tu dois vraiment être certain de transmettre les émotions de la bonne manière. C’est donc un peu un compromis. Bien que ce soit plus facile parce que tu n’es pas obligé de chanter dans la stratosphère, pour ainsi dire, c’est aussi plus difficile parce que tu es davantage exposé et ta voix s’entend davantage. Il faut donc s’assurer que chaque modulation et chaque respiration est là où tu veux, et de convaincre l’auditeur de venir à toi.

Cristina Scabbia de Lacuna Coil nous a dit qu’ils avaient choisi de te faire faire un solo de guitare sur leur dernier album au lieu d’une partie de chant parce que « peu de personnes savent que [tu es] un excellent guitariste. [Elle] voulai[t] donc vraiment que les gens le sachent. » Et elle a raison : les gens te connaissent principalement en tant que chanteur mais, en fait, tu es aussi doué à la guitare qu’au chant, et tu as même appris la guitare en premier. Donc, penses-tu que les gens se font une fausse idée à ton sujet en tant que musicien ?

Je ne sais pas si c’est une fausse idée. J’imagine que, du fait que j’ai joué aux côtés de guitaristes vraiment incroyables, Slash et Mark Tremonti… C’est ce qui est marrant, en ce qui me concerne, dans le contexte d’Alter Bridge, c’est que plein de gens ne réalisent même pas que je joue pas mal de solos sur ces albums. Je peux souvent m’en rendre compte parce que quand nous jouons une de ces chansons pour la première fois, lorsque le solo arrive, les gens regardent Mark, pensant : « Pourquoi il ne joue pas le solo ? » Et puis ils me regardent : « Oh, le chanteur joue le solo ! C’est bizarre ! » [Rires] Donc ouais, ça m’a pris du temps, mais maintenant j’ai un album solo et ça me permet de souligner que c’est moi qui joue toutes les parties de guitare, car autrement ce n’est pas de notoriété publique. Mais je présuppose qu’avec le temps, et plus je ferais ce genre de choses, plus je sortirais d’albums, plus je jouerais en live, au final ça se saura mieux. Mais je suis simplement reconnaissant de pouvoir faire de la musique à un niveau ou à un autre. Et j’ai beaucoup apprécié que Cristina et Lacuna Coil m’offrent l’occasion de jouer de la guitare sur leur album, c’était vraiment amusant !

Sur cet album, non seulement tu chantes, mais tu joues aussi la guitare, du lap steel, de la mandoline, du banjo et de la basse. Tu es donc vraiment un multi-instrumentiste. Comment as-tu forgé cette polyvalence en musique ?

C’est une bonne question. Je pense que j’ai toujours été curieux, même étant gamin, j’ai toujours été intrigué par différents sons et différentes façons de s’exprimer. Une autre chose est que mon but, initialement, était d’être un musicien de studio. Je pensais à un moment donné que j’allais être un rat de studio, un de ces gars qui vivent et respirent pour le studio, donc je devais être assez polyvalent, pas juste sur différents instruments mais aussi différents styles, afin de pouvoir aller dans une session et jouer de la funk, ou pouvoir jouer dans une session de country, ou une session de rock, ou une session de jazz. Mon but a toujours été d’être le plus polyvalent possible. Et aussi, j’adore vraiment certains de ces instruments que j’ai eu l’occasion de jouer sur cet album. J’adore le son de la mandoline. Je suis tombé amoureux du lap steel ; je n’avais pas beaucoup joué de lap steel avant cet album. Il y a toujours une part de moi qui adore le processus de découverte et ce que ça fait ressentir de prendre un nouvel instrument et m’exprimer avec. J’adore les défis !

Interview réalisée par téléphone le 27 février 2018 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Myles Kennedy : www.myleskennedy.com/.

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