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Interview   

Little Caesar : une carrière en grand huit


Si les plus grandes maisons de disques ont su propulser certains groupes dans l’Olympe du rock n’ roll, elles ont tout autant pu se rendre responsables de naufrages quasi-homériques. Little Caesar est le modèle type du groupe promis à une grande carrière, avec un démarrage des plus prometteurs, signé sur la major Geffen Records, produit par le légendaire Bob Rock, soutenu par les pontes de l’industrie qu’étaient John Kalodner et Jimmy Iovine, avant que tout ce beau monde n’entre dans des bagarres, se vautrent dans l’égocentrisme et le cynisme, et se prennent les pieds dans le tapis des rachats de marque. Ajoutons à cela une industrie du rock en pleine transition entre les années 80 et 90. Heureusement, modestement, après une reformation dans les années 2000 par amour de la musique, Little Caesar est toujours là.

S’il nous parle dans un premier temps du nouvel album Eight, et son blues rock chaleureux et authentique, c’est finalement cette histoire de Little Caesar, à la fois rageante et passionnante, que nous raconte le chanteur Ron Young ci-après. D’une session d’écoute où Young aurait peut-être mieux fait d’éviter de l’ouvrir, à un Gene Simmons ravalant ses paroles au sujet du bien fondé de porter le bouc ou pas, en passant par des secrétaires effrayées par le look du groupe… le récit du frontman est riche en enseignements et anecdotes ! Et cerise sur le gâteau : il termine en nous racontant son expérience éphémère d’acteur, lui valant de fracasser une queue de billard sur la nuque d’Arnold Schwarzenegger dans une célèbre scène de Terminator 2…

« La force du groupe a toujours été son énergie live et ses concerts. Sur tous nos albums, nous nous sommes battus avec les producteurs pour que ce ne soit pas aussi produit que le premier album. »

Radio Metal : Eight est votre premier album studio en six ans. Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps et comment l’album a-t-il finalement vu le jour ?

Ron Young (chant) : Nous avons rencontré des problèmes pour trouver un guitariste permanent. L’un des gars que nous employions avait trop de groupes. Je ne voulais pas aller en studio avant que nous soyons un vrai groupe, cinq gars qui contribuent, parce que je pense que c’est très important pour la musique. Donc nous avons sorti un double album live, et nous avons commencé à rassembler des idées de chansons, mais nous n’avons pas vraiment composé avant d’avoir ce cinquième membre. Ça faisait longtemps que nous connaissions Mark Tremalgia, mais nous pensions qu’il était occupé avec d’autres projets, mais il s’est avéré qu’il avait la liberté de rejoindre le groupe et d’être totalement un membre participant du groupe. Donc nous étions surexcités que ça se soit goupillé ainsi. Nous nous connaissons tous depuis des années, nous aurions dû le trouver tout de suite, mais ça n’a pas été le cas [petits rires].

Ensuite, dès que nous avons trouvé Mark, qui est donc devenu notre nouveau guitariste et qui colle parfaitement à tous les niveaux, nous avons décidé de nous poser et vraiment travailler ces chansons en studio. Nous nous sommes réunis et les chansons sont venues et se sont faites très rapidement, nous en étions vraiment contents. Et ensuite notre producteur Bruce Witkin, avec qui je suis très ami, je l’ai appelé, et j’ai dit : « Ecoute, je pense que nous sommes prêts ! » Nous avons été en studio et ça s’est fait très rapidement. Je crois que nous avons fait l’album en vingt-deux jours et ce n’était même pas des journées complètes – tu sais, la plupart des groupes commencent le matin et finissent tard le soir, mais nous n’avons fait que des demi-journées. Nous avons juste installé des micros et avons commencé à jouer, nous avons fait du nettoyage dans les pistes et quelques overdubs, j’ai corrigé quelques parties de chant – tu sais, tu fais du chant grossier et tu reviens dessus pour corriger. Le chant s’est fait rapidement, le mix s’est fait rapidement et boum, voilà l’album ! Donc c’est super ! Ça a pris un peu de temps mais… Le temps passe très vite ! Nous n’avons pas réalisé qu’autant de temps s’était écoulé entre les albums !

Mais la composition en tant que telle a pris deux ans, c’est ça ?

Ouais mais nous avions quelques idées de chansons, et nous avions quelques chansons de finies mais nous les avons mises un peu de côté. Il y avait notamment quelques chansons que nous jouions déjà en concert, et puis Pharoah [Barret] avait quelques idées de chansons qui traînaient depuis un moment qui étaient vraiment bonnes. Pour le reste, nous avons regardé dans nos téléphones – nous enregistrons tout sur nos téléphones, genre « c’est un super changement d’accord, envoie-le moi ! » J’écrivais une chanson à partir de ça, puis je retournais maquetter et je corrigeais ou consolidais l’arrangement. Je dirais qu’environ trente pour cent de l’album a été écrit à partir de choses que nous avions depuis quelques années. Et ensuite, le dernier lot est venu… Nous avons fait environ six chansons en trois semaines. Donc ça s’est fait très vite. Mais nous ne sommes pas le genre de groupe… Nous sommes plus un groupe de live. Donc quand nous nous réunissons, c’est pour jouer des concerts, ce n’est pas vraiment pour s’asseoir dans une pièce pour écrire des chansons. C’est une autre discipline et approche quand tu dois te poser et te préparer à faire un album, et ça requiert un certain engagement de ne pas jouer, tout le monde assis dans une pièce à vraiment travailler dessus. C’est une mentalité complètement différente par rapport au live.

Malgré tout, essayez-vous justement d’incorporer dans vos albums studio ce feeling live que vous avez en tant que groupe ?

Oui, complètement. La force du groupe a toujours été son énergie live et ses concerts. Sur tous nos albums, nous nous sommes battus avec les producteurs pour que ce ne soit pas aussi produit que le premier album. Nous n’étions pas très satisfaits de notre premier album. Il était plus produit que nous ne le voulions. Lorsque nous avons fait cet album, lorsque nous avons impliqué Bob Rock, au début il a dit qu’il voulait vraiment faire un album qui sonnerait live et très années 70, très authentique et sans trop d’overdubs. Et puis, lorsque nous sommes arrivés à mi-chemin de l’enregistrement, le Doctor Feelgood de Mötley Crüe est arrivé à la première place des classements, et tout d’un coup, Bob a commencé à nous pousser à faire un album plus produit, avec plein d’overdubs, plein de reverb… Donc nous nous sommes pas mal battus là-dessus. Nous avons fini par faire des compromis, lui et nous, et c’est ainsi que l’album est sorti.

Sur le second album, nous avions un peu plus la main dessus, mais même là, la maison de disques essayait de faire des albums qui étaient compétitifs à la radio et sur MTV. Nous n’arrêtions pas de dire : « Ecoutez, ça va changer. La musique va changer. » Et sans surprises, à peu près à la même époque, Soundgarden a débarqué, avec tous ces groupes de Seattle qui faisaient des albums sonnant bien plus bruts. A partir de là, c’était bien plus facile de faire des albums qui sonnaient davantage live. Nous voulons que vous puissiez fermer les yeux et avoir l’impression que vous êtes dans la pièce avec le groupe, comme dans un grand club, et ressentir cette énergie. J’ai toujours cru que c’est là que se trouvait la personnalité du groupe, en faisant un album honnête qui sonne live, afin de pouvoir ressentir les personnalités individuelles et en tant que collectif, que ça ressorte sur l’album. Donc nous avons vraiment voulu y aller et faire ce type d’album.

« Si tu peux écrire une chanson et faire que les gens s’y identifient, d’une façon ou d’une autre, et s’il y a deux opinions radicalement opposées et que ça parle aux deux, alors tu as accomplis ta mission. »

Il est clair que l’album est organique, sans trop de fioritures…

Oui. C’était prévu ainsi et aussi pour des raisons de budget [petits rires].

Le groupe a vu défiler ni plus ni moins que six guitares dans ses rend à la seconde guitare…

Ouais, je pense même que maintenant ça fait sept guitaristes ! [Rires]

Comment expliquer que ça a été aussi dur pour le groupe de maintenir une stabilité à ce poste ?

Je ne sais pas ! Ça n’a jamais été quoi que ce soit de personnel. Nous avons toujours eu de bonnes relations avec tout le monde. C’est presque comme les batteurs dans Spinal Tap, nous n’arrivons tout simplement pas à les garder ! Le premier guitariste Apache a quitté le groupe juste après le premier album. Il a vraiment été contrarié par tout le côté business et corporate, il n’a pas supporté, donc il est parti. Nous avons fait venir Earl Slick, qui a fait le second album. Et à ce stade, le groupe a été lâché par Geffen, et Slick est retourné travailler avec David Bowie, ainsi que d’autres projets. Et ensuite, au fil des années, plusieurs gars sont venus… Tu sais, ils ont eu des problèmes familiaux, ou ils devaient travailler et ne pouvaient pas partir trois semaines ou un mois en tournée, ou ils avaient simplement d’autres groupes et projets dans lesquels ils étaient engagés, donc quand je disais « bon, cet été, nous allons essayer de faire des concerts, » ils disaient « il est probable que je sois déjà occupé avec tel ou tel groupe… » Ca compliquait vraiment les choses et c’en est arrivé à un point où il était évident que, si nous voulions être cinq gars dans le groupe, et pas juste avoir un gars qu’on payait pour faire le job ou de substitution….

C’est vraiment un groupe où c’est sacré et important que tous les membres soient complètement engagés et fassent partie du projet à tous les niveaux. Donc nous n’avons eu de cesse de passer par des gars qui n’avaient tout simplement pas suffisamment le temps ou l’engagement pour ce projet pour que je puisse dire « ouais, c’est lui. » Mais maintenant que nous avons Mark, c’est parfait, vraiment. Il a la même personnalité, le même sens de l’humour, la même éthique de travail, il est facile à vivre, très reconnaissant que nous ayons l’occasion de jouer, parfait stylistiquement. Ses influences sont très comparables aux nôtres. Donc c’est très facile de travailler avec quelqu’un comme ça. Le son de guitare, sa façon de composer, sa sensibilité par rapport à la musique fait que ça semble très facile. Donc lorsque tu réunis tout ça, c’est parfait. Et il s’éclate aussi !

Dirais-tu que Loren Molinare est un peu le gardien de l’identité de Little Caesar, guitaristiquement parlant ?

Oui. Complètement d’un point de vue guitare. Je pense qu’une des composantes de Little Caesar, de ce qui fait que le groupe est ce qu’il est, est le fait que je vienne d’un background plus soul et RnB, c’est le genre de musique que j’adore avec tout le rock n’ roll. J’aime mettre autant de soul que possible dans la musique. Et Loren, de son côté, possède une hargne plus punk rock et une sensibilité un peu classic rock à la Keith Richards, Iggy Pop, MC5. Tom [Morris] tombe entre les deux et puis lorsque Pharoah a rejoint le groupe il y a quelques années… Tu sais, j’ai joué avec lui dans The Four Horsemen, c’est là que je l’ai rencontré, quand nous avons fait une tournée au Canada avec The Four Horsemen. Après que [le chanteur originel] Frank [C. Starr] est entré dans le coma, ils avaient besoin de quelqu’un pour le remplacer pour une tournée, et c’est comme ça que j’ai rencontré Pharoah. Donc il vient du même milieu musical. Mais ouais, Loren compose beaucoup de parties de guitares, de changements d’accords dans les chansons et ainsi de suite. C’est donc un peu le GPS au sein du groupe.

L’album s’intitule Eight, évidemment parce que c’est globalement la huitième sortie du groupe. Mais en dehors de ça, est-ce que le nombre huit a une signification particulière pour vous ?

Non. Pour être honnête, je n’arrivais pas à voir quelles chansons nous pourrions choisir pour être le titre principal de l’album. Je pensais juste que Eight était simple ; c’est facile à articuler graphiquement. Et ça pousse des gens comme toi à poser la question [rires].

L’album commence avec la chanson « 21 Again ». Est-ce la façon dont tu te sens aujourd’hui, comme si tu avais à nouveau vingt-et-un ans ?

Ce qui est intéressant est que nous venons de Los Angeles, et quantité de groupes venant de Los Angeles essayent très fort de faire croire à leur fans que ça fait cinquante ans qu’ils ont vingt-et-un ans. J’ai une autre approche. Je veux être un peu plus honnête. Je crois que nos fans sont plus vieux, tout comme nous. Donc d’un point de vue des paroles et des thématiques, j’essaye d’écrire des chansons auxquelles nos fans peuvent s’identifier et que je peux interpréter avec honnêteté. Nous sommes constamment confrontés à la réalité que nous vieillissons. Le vieillissement physique, les responsabilités et les complications de la vie, surtout quand tu fais du rock n’ roll, tendent à compliquer les choses. Parfois tu es là : « Ouais, tu te souviens quand tu étais jeune ? » Par exemple je fais ça parfois avec Loren, nous nous racontons des histoires sur le bon vieux temps, comment c’était facile : on se levait, allait au studio, jouait de la musique toute la journée, on sortait le soir, on faisait des petits boulots ici et là… Il n’y avait pas de contrainte. C’était marrant et excitant. Est-ce que c’est comme ça que je vois les choses maintenant ? Non. Je veux dire que j’aurais aimé ne pas avoir eu à me faire opérer du dos, de la hernie et toutes sortes de choses qui arrivent avec l’âge. J’adorerais avoir la passion, l’énergie et les non-complications qu’on a à vingt-et-un ans.

« Ce qui n’a pas fonctionné est que tout le monde part du principe que simplement parce que toutes ces personnes réputées et puissantes sont impliquées, alors ça va réussir. […] Notre carrière a foiré à cause de ça, pas à cause de la musique. »

Ça te manque parfois l’insouciance que tu avais quand tu étais jeune ?

Oui mais honnêtement, je pense qu’à mesure que tu vieillis et apprends les leçons de la vie… Tu sais, lorsque nous avons reformé le groupe, nous avons toujours été très proches, ça fait longtemps que nous sommes une famille, et toutes nos vies sont vraiment entrelacées. Donc lorsque nous avons fait une pause et avons arrêté de faire de la musique ensemble, puis que nous avons décidé de revenir et faire ça plus sérieusement, et s’engager à faire de la nouvelle musique, tourner et jouer ensemble, nous nous sommes fait la promesse de nous amuser. Il ne faut pas laisser le business nous mettre sur les nerfs, nous frustrer, et tout ce qui vient avec une vie dans la musique, surtout dans l’industrie musicale actuelle. Toutes ces choses que nous avons vues quand nous étions plus jeunes et la façon dont nous approchions la musique, je crois que souvent ça nous empêchait d’en apprécier chaque minute. Donc maintenant, même quand la machine est en panne, qu’un concert est annulé, que quelque chose se passe au niveau du business, nous ne nous énervons plus. Car nous sommes plus vieux et nous sommes reconnaissants, nous savons ce qui est important, c’est-à-dire vraiment la musique et les fans, et tout le reste, nous n’en avons pas le contrôle, donc pas la peine de se prendre la tête dessus. Et si nous avions fait ça étant plus jeunes, je pense que nous en aurions bien plus profité. Mais cela vient avec l’âge. Certaines personnes apprennent ces leçons, d’autres pas, mais ça été le cas pour nous et ça fait que nous nous amusons beaucoup plus, et ça fait que la musique importe plus, qu’elle est plus honnête, qu’elle créé plus de liens et qu’elle est plus amusante.

Dans cet album tu parles de dysfonctionnements politiques, personnels et sociétaux. Quels sont les messages que tu veux faire passer ?

Je suis quelqu’un de très sarcastique. J’essaye d’utiliser l’humour pour faire réfléchir les gens, les pousser à regarder autour d’eux, à essayer d’être un peu plus présents et conscients, ne pas laisser les choses arriver sans rien faire, surtout à notre époque très chargée politiquement et socialement aux Etats-Unis. Je vois aussi les choses se produire en Europe, et il y a beaucoup de discorde entre des gens qui ont un sens des valeurs complètement différent, ainsi que des approches complètement différentes sur la direction que devrait prendre, selon eux, leur structure sociale et politique dans leur pays. Malheureusement, avec des choses comme les réseaux sociaux, tout ce qui est visuel, etc. c’est très facile de manipuler les gens et les mettre sur les nerfs. Et je pense que tout ça, ce ne sont que des distractions, afin que les pouvoirs en place en coulisse puissent soit continuer leurs magouilles, soit détourner l’attention des gens. Donc, sans ouvertement faire de véritable commentaire spécifique chargé politiquement, j’essaye d’être un petit peu plus intelligent et observateur à propos de certaines choses. Si tu peux écrire une chanson et faire que les gens s’y identifient, d’une façon ou d’une autre, et s’il y a deux opinions radicalement opposées et que ça parle aux deux, alors tu as accomplis ta mission.

Vous avez enregistré une nouvelle version de la chanson « Slow Ride » de l’album Influence, que l’on retrouve en titre bonus sur l’édition digitale de l’album. Pourquoi avoir choisi de refaire cette chanson ?

Lorsque nous étions en studio à l’époque et que nous faisions cette chanson, il y avait une section au milieu qui partait dans un truc étrange, et nous avons toujours voulu faire un enregistrement bien plus épuré, vraiment honnête de ça. Un jour nous étions au studio de Bruce – notre producteur, il a un studio chez lui – et quelqu’un nous demandait de faire quelque chose pour une éventuelle BO pour une émission de télévision. Pendant que nous faisions ça et réglions le son dans cette optique, nous avons commencé à jouer la chanson et tout le monde a commencé à prendre une approche un peu différente de la première fois, et nous avons beaucoup aimé. Donc Bruce l’a enregistré, j’ai refait le chant, et nous étions là : « Il faut qu’on utilise ça pour quelque chose ! » Ensuite, notre maison de disque a appelé et a demandé si nous avions des titres bonus sur l’album, et nous avons dit : « Il se trouve que oui ! On a un remake de ‘Slow Ride’. » Nous le leur avons donc donné, ils ont aimé et ils l’ont mise en bonus.

Au début de votre carrière, vous aviez tout pour être un groupe a succès, avec deux albums signés chez Geffen Records, et le premier album ayant été produit par le célèbre Bob Rock et étant guidé par John Kalodner. Et vous avez connu un certain succès dans les classements au début. Mais au final, la collaboration avec Bob Rock et John Kalodner a vite cessé et le label a lâché le groupe après Influence. Qu’est-ce qui selon toi n’a pas fonctionné ?

Ce qui n’a pas fonctionné est que tout le monde part du principe que simplement parce que toutes ces personnes réputées et puissantes sont impliquées, alors ça va réussir. Et l’attitude du groupe a toujours été : « Vous savez quoi ? Les fans de musique ne savent pas qui est John Kalodner. Les gens dans l’industrie de la musique oui. Ils savent qui est Bob Rock, mais pas les fans. » Donc le groupe était toujours là : « Hey ! Nous sommes là ! » Et ils étaient là à se bagarrer entre eux. Notre carrière a foiré à cause de ça, pas à cause de la musique. En fait, il y a eu plein de déclarations publiques pour expliquer pourquoi le groupe n’a pas réussi, car John Kalodner, Jimmy Iovine ou Bob Rock n’aiment pas admettre qu’une chose dans laquelle ils étaient impliqués n’est pas devenue énorme ! Mais le fait est que nous avons attendu une année pour pouvoir commencer à travailler avec Bob Rock parce que John Kalodner et lui avaient un désaccord. Nous avons donc perdu une année de nos vies et de notre carrière à cause de cette petite bagarre. Jimmy Iovine est entré en conflit avec David Geffen parce que Jimmy Iovine est parti fonder Interscope Records et ne voulait pas céder la distribution à David Geffen. Et nous étions en-dessous de toutes ces bagarres. Et puis il y avait d’autres choses, comme notre manager au label qui a été viré trois semaines après que nous ayons sorti notre album, le label qui a été vendu quatre semaines après la sortie de l’album… Donc pendant que nous passions sur MTV, que nous étions dans les classements de disques et que notre album commençait à se vendre, tout d’un coup, la distribution est passée de WEA à BMG, donc tous nos albums étaient bloqués dans des entrepôts de Warner Brothers. Les magasins de disques commandaient nos albums mais nous ne pouvions pas les vendre parce qu’ils ne les expédiaient pas et ne faisaient pas la paperasse nécessaire, car nous nous sommes retrouvés piégés dans cette fenêtre de temps où David Geffen a été vendu à Matsushita.

« Ça m’a pris longtemps pour apprendre ceci au sujet de l’industrie musicale : le talent et la crédibilité musicale n’ont rien à voir avec les ventes commerciales. Je pourrais citer dix groupes au sujet desquels la grande majorité des critiques et musiciens diraient qu’ils sont vraiment merdiques mais ils ont vendu des millions d’albums, ils étaient là au bon endroit au bon moment. »

Personne ne sait ces choses ! Donc ils disent : « Ouais, bon, le groupe n’a simplement pas réussi. » Mais c’était la tempête parfaite où tout ce qui pouvait mal se passer s’est mal passé. Et toutes ces grandes personnes puissantes se bagarraient entre elles et ça a fait du mal au groupe ! A ce stade, David Geffen était là : « Vous savez quoi ? Nous devons économiser beaucoup d’argent. » Donc ils ont viré plein de groupes du label, ont embauché un tout nouveau manageur marketing qui a sorti des groupes de leurs tournées, a arrêté de faire des clips, parce qu’il devait montrer des bénéfices aux japonais à qui il a vendu le label. Soudain, tout un tas de groupes se sont retrouvés dans la galère, sauf Aerosmith, Guns N’ Roses, Nirvana, ce genre de groupes qui étaient autosuffisants, mais tous les autres groupes qui travaillaient pour ce label et avaient besoin de soutien… L’exemple classique est lorsque nous sommes venus en Europe en 92 avec Earl Slick, nous avons joué au Marquee ici, à la Markhalle d’Hambourg, et la réponse des gens de Geffen en Europe était : « Oh mon dieu ! Les gens sont dingues ! Les concerts sont complets, ils adorent le groupe ! Il faut promouvoir le groupe, on pourrait le faire percer ici. » Et Geffen, la maison mère aux US, a dit : « Non, non. On va juste les laisser arriver au bout de leur contrat. » Pourquoi ? Parce que David Geffen et Jimmy Iovine ne se parlaient plus ! Ils voulaient que nous dégagions du label !

Ça m’a pris longtemps pour apprendre ceci au sujet de l’industrie musicale : le talent et la crédibilité musicale n’ont rien à voir avec les ventes commerciales. Je pourrais citer dix groupes au sujet desquels la grande majorité des critiques et musiciens diraient qu’ils sont vraiment merdiques mais ils ont vendu des millions d’albums, ils étaient là au bon endroit au bon moment, ils étaient sur MTV au bon endroit au bon moment. Ils ont eu du succès commercial, mais ça ne veut pas dire qu’ils faisaient de la musique vraiment qualitative. C’était comme chez McDonalds : ce n’est pas de la bonne nourriture mais ça se vent énormément ; et je ne vais pas dire qui sont selon moi certains de ces groupes. Ça m’a pris longtemps pour réaliser qu’une chose n’a rien à voir avec l’autre. Est-ce que j’aurais adoré avoir connu beaucoup plus de succès pour avoir pu perdurer plus longtemps ? Ouaip. Mais je dois dire, en toute franchise, qu’avec l’âge, moi et les autres gars dans le groupe, nous n’aurions pas été les mêmes personnes que nous sommes aujourd’hui, et je ne voudrais pas échanger ça. Et si j’avais eu le succès qu’ils disaient que j’allais avoir, je ne sais pas si j’aurais été plus heureux !

Je connais plein de gars dans des groupes qui ont vendu deux ou trois millions d’albums, et maintenant leur carrière est bien plus restreinte, ils n’ont jamais pris de boulot secondaire, ils n’ont jamais appris d’autres leçons, et maintenant ils voyagent dans des vans, dorment dans des hôtels miteux, et ils sont obligés de le faire constamment, parce qu’ils n’ont jamais rien appris d’autre. Et nombre d’entre eux sont frustrés, un peu amers, se survendent, ils font trop de concerts, ils commencent à vendre des packages VIP pour essayer de se faire plus d’argent… « Hey, si tu paies cent dollars, tu peux me rencontrer et obtenir un autographe ! » Je déteste tous ces trucs ! Mais je comprends : ils ont la quarantaine et cinquantaine, ils ne rajeunissent pas et ils doivent gagner leur vie, et c’est le côté commercial, et je pense que ça fait du tort au côté musical. Donc je ne regrette rien de ce qui s’est passé, je suis juste reconnaissant de pouvoir faire ça et d’avoir suffisamment de fans pour pouvoir parler à des gens comme toi et venir ici en tournée. Mais je suis content de ne pas faire partie de ces mecs qui essayent de faire survivre leur groupe toute une année, avec leur équipe et tout le reste. C’est très, très difficile, l’industrie a énormément changé.

Une des choses qui a fait que vous avez commencé à avoir une mauvaise relation avec John Kalodner est que tu ne pouvais pas t’empêcher de dire ce que tu pensais…

Oui, c’est vrai ! Tu vois, ça c’est intéressant. Ma sœur, Sandy, était une créatrice graphique pour Altantic à New York. Elle travaillait avec John Kalodner à New York, et lorsque nous avons signé le contrat pour sortir l’album, John Kalodner a entendu les démos et tout, il est entré dans ce club où nous jouions et a dit : « Oh mon dieu ! Tu es le frère de Sandy ! » Parce que nous nous ressemblons beaucoup. Ma sœur et lui se battaient toujours, constamment. Donc il a dit : « J’espère que notre relation sera meilleure que celle que j’ai avec ta sœur, » en blaguant un peu mais il était aussi assez sérieux. Disons les choses ainsi : John a un ego monumental. John a ses propres designs de t-shirts – il en a trois ! Alors que le groupe n’avait qu’un design de t-shirt. Il met deux fois son nom sur tous les albums. Il a vraiment la grosse tête.

Donc un jour, j’étais de passage chez Geffen Records pour des trucs liés à la publicité ou juste pour parler à des gens du label pour du business. Il avait organisé une petite réception dans son bureau pour écouter le nouveau single de Blue Murder. Donc il m’invite, il y a John Kalodner, Eddie Rosenblatt, qui est le président du label, et un gars qui s’occupe des radios, il y avait cinq personnes dans la pièce. Il monte le son très fort et ils se mettent tous à bouger la tête, taper du pied et faire comme s’ils étaient vraiment à fond dedans. Ma pensée était : « C’est vraiment surproduit et il n’y a aucune accroche dans la chanson. Je n’entends pas d’accroche ! » La chanson se termine et il y a une voix dans ma tête qui me dit : « Contente-toi de sourire et dire ‘c’est génial !’ » Et j’ai dit : « Il n’y a aucune accroche. » Et c’était comme hurler des jurons dans une église : tout le monde était choqué ! « Comment peux-tu dire ça ?! » [Rires] Et John était vraiment furieux. Il était là : « Et le son de batterie ?! » Et je suis là : « Les gamins n’achètent pas un son de batterie ! Ils s’en fichent du son de batterie ! Ils veulent de l’honnêteté et ils veulent une vrai bonne chanson. Et je ne crois pas que ce single fera ce que vous espérez qu’il fera. » Et c’était le cas ! Blue Murder n’est pas devenu un énorme groupe. Je l’ai un peu embarrassé au milieu des grandes pontes de la maison de disques, parce que j’ai dit ce que je pensais, et c’était tout.

« Il avait organisé une petite réception dans son bureau pour écouter le nouveau single de Blue Murder. […] La chanson se termine et il y a une voix dans ma tête qui me dit : ‘Contente-toi de sourire et dire c’est génial !’ Et j’ai dit : ‘Il n’y a aucune accroche.’ Et c’était comme hurler des jurons dans une église : tout le monde était choqué ! ‘Comment peux-tu dire ça ?!’ [Rires] »

A partir de ce moment-là, John ne m’a plus trop parlé. Ça ne me pose pas de problème, je m’en fiche. Je ne vais pas être malhonnête et je ne vais pas jouer à ces stupides petits jeux de l’industrie musicale. Je ne l’ai pas fait à l’époque, je ne le fait pas aujourd’hui. Evidemment, aujourd’hui ça n’a pas d’importance parce que je suis enfin maître de mon destin sur la majeure partie de notre business. Mais ce que je viens de te raconter, ça fait partie des choses que me gonflaient vraiment à l’époque, tous ces trucs de business musical.

On peut lire de nombreuses biographies qui avancent qu’avec vos looks de motards, avec vos tatouages, barbes et cheveux crasseux, vous étiez effrayants même selon les standards du heavy metal. Quelle était la réalité de cette réputation ?

Zéro ! Il n’y a aucune réalité là-dedans. Bon, voilà ce qui est intéressant : la raison pour laquelle nous avions le look que nous avions était que nous venions de Los Angeles et tous les groupes là-bas essayaient de ressembler à des femmes, et moi je n’avais pas envie d’avoir l’air d’une femme. Je ne voulais pas m’habiller comme une femme, je ne voulais pas chanter comme ces chanteurs. Donc lorsque nous avons créé le groupe, j’ai trouvé des gars qui roulaient en moto, qui étaient honnêtes, qui étaient de classe moyenne et avaient une éthique de travail héritée des années 70, qui étaient plus brut de décoffrage et avec des aspérités, et ont fait exprès de se laisser pousser la barbe pour être différents de ces groupes afin de faire une déclaration. Et à l’époque, moi et Tommy Lee de Mötley Crüe étions les gars les plus tatoués dans la musique à l’époque. Nous avions un publicitaire très réputé à Geffen qui s’appelait Bryn Bridenthal, qui a aidé Guns N’ Roses à percer, et qui racontait aux gens que j’étais un mec effrayant. « Il fait peur ! » Il disait littéralement que je battais les femmes, que je prenais de la drogue, que je me bagarrais tout le temps… Alors que j’étais un gars joyeux ! Je suis un mec instruit, qui a fait des études, et très jovial. J’ai toujours été poli, cultivé, je me suis toujours bien exprimé…

J’avais l’air d’un meurtrier mais c’était mon look ! J’aime construire et conduire des motos ! Je n’aime pas porter tous ces vêtements élastiques qui brillent ! J’aime porter des jeans et des vestes en cuire. Et surtout quand tu as quatre autre gars qui avaient l’air aussi effrayants que moi… Nous avions l’air de tout juste sortir de prison ! Mais tout le monde était marié, quelques gars avaient des enfants, nous étions un groupe de gars vraiment sympas. C’était assez marrant quand nous nous rendions dans des stations de radio et voyions littéralement les secrétaires courir dans leur bureau et fermer la porte parce qu’elles avaient peur quand nous arrivions, comme si l’enfer allait se déchaîner, et nous arrivions et disions : « Excusez-moi, peut-on avoir du thé ? » Ou le bassiste avait l’habitude de demander : « Est-ce que je peux utiliser le téléphone ? Je veux appeler ma fille, c’est son anniversaire ! » Et ils étaient là : « Oh mon dieu ! Ils sont tellement gentils ! » Ca a joué en notre faveur, en fait, parce qu’ils pensaient que les Hell’s Angels débarquaient en ville, qu’ils allaient violer et tuer tout le monde à chaque fois que nous nous rendions à une réunion de business ou à une station de radio, et c’était tout l’opposé. C’était donc une situation très étrange.

Et lorsque vous tourniez avec Kiss, même Gene Simmons est venu vous faire la morale au sujet de la pilosité sur le visage…

Oui ! Effectivement. Il regardait nos concerts tous les soirs la première semaine et il revenait nous voir et nous faisait part de sa critique et son compte rendu de notre prestation, il nous disait ce que selon lui nous devrions faire. Il disait des choses comme : « Vous devez écrire d’autres types de paroles, vous parlez comme si vous essayiez d’être un groupe d’ouvriers, les gens ne veulent pas d’un groupe d’ouvriers, ils veulent du rêve, vous devriez faire ci, vous devriez faire ça, vous devriez porter ces fringues, vous devriez vous raser le visage… C’est quoi ça ? C’est les années 70 ? » Et puis, arrivé à la fin de la tournée, Gene Simmons a commencé à… Parce qu’à ce moment-là, peu de temps après, Chris Cornell se faisait connaître, et j’ai croisé Gene, six mois plus tard, et il avait un bouc ! J’étais là : « Hey Gene, sympa le bouc ! » Il était là : « Oh merci ! » « Tu te souviens quand tu m’as dit de raser le mien ? » Il était là : « Ouais, ouais, ouais… Bon, tout le monde en a maintenant. » Et j’étais là : « Oh, d’accord, donc c’est comme ça que ça marche. Si tout le monde le fait, alors tu le fais ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui envoyer une petite pique à ce sujet.

En fait, quand le groupe a débarqué sur la scène, c’était durant la transition entre les années 80 et les années 90, et le grunge était en train de monter. Vous n’étiez pas un groupe de glam mais vous n’étiez pas non plus un groupe de grunge. Penses-tu que vous n’entriez dans aucune case dans ce contexte ?

Oui, comme je l’ai dit, quand je grandissais, j’adorais absolument la Motown, la soul et le blues, et tous ces groupes qui étaient influencés par tout ça : AC/DC, Bad Company, les Rolling Stones, Lynyrd Skynyrd, tous ces grands groupes de blues rock. Ils étaient tous en demin et cuir, et ils étaient tous basés sur le blues et la soul, et les gars ne chantaient pas dans ce registre aigue, c’était des hommes ! Qui ressemblaient à des hommes ! Faisant de la musique expressive à base de blues ! Lorsque j’ai monté le groupe, à Los Angeles il n’y avait que ces gars habillés comme des filles, avec du maquillage, il n’y avait pas de blues dans la musique, les chansons, les paroles étaient… Je n’arrivais à m’identifier à rien de tout ça ! Je croyais qu’il y avait encore tout un tas de gens à qui tous ces groupes manquaient. Comme Aerosmith, c’est un groupe qui se base sur le blues. Et je n’arrêtais pas de dire au label : « Ecoutez, ça va changer. Vous ne pouvez pas vous contenter de sortir un autre Poison, un autre Winger et un autre Warrant, et vous faites un morceau rock et puis une ballade, et puis vous trouvez un autre groupe qui a le même look et sonne pareil. Les gens commencent à en avoir marre. Je peux le ressentir. C’est pour ça que j’ai monté ce genre de groupe. » Et ils l’ont cru ! Et sans surprise, ça a effectivement changé, mais ça n’a pas changé… Je veux dire que lorsque Chris Cornell est arrivé, il portait une chemine à carreaux en flanelle, il avait un bouc, il avait des tatouages, mais tout ça était très… il n’y avait plus de côté rock star, et c’était des albums très honnêtes. Ce n’était pas bluesy et ce n’était pas années 70… Enfin, le premier album de Soundgarden était un album très années 70, mais il était plus sombre et un peu moins classic rock. J’ai eu l’impression d’avoir été validé dans mon analyse. Les styles de production allaient disparaître, les looks allaient disparaître, l’honnêteté allait revenir, le côté brut allait revenir, j’avais juste tort sur le style en tant que tel.

« C’était assez marrant quand nous nous rendions dans des stations de radio et voyions littéralement les secrétaires courir dans leur bureau et fermer la porte parce qu’elles avaient peur quand nous arrivions, comme si l’enfer allait se déchaîner, et nous arrivions et disions : ‘Excusez-moi, peut-on avoir du thé ?' »

Mais encore une fois, malgré toute l’absurdité dans laquelle nous nous sommes empêtrés, avec les Kalodner, les Bob Rock et les Jimmy Iovine, nous en sommes ressortis très forts ! Je veux dire que MTV a immédiatement ajouté nos clips, ils n’ont même pas posé de question. Cent vingt stations de radio ont ajoutés « Chain Of Fools » à leur programmation. Je ne voulais même pas de « Chain Of Fools » sur l’album ! Je ne trouvais pas que c’était un bon single. « Chain Of Fools » était la toute première chanson que nous avons jouée en tant que groupe parce que nous n’avions pas de morceau original. J’ai simplement choisi une chanson d’Aretha Franklin pour que nous puissions jammer dessus afin d’essayer d’articuler ma vision de ce que le groupe pouvait être, et je n’ai jamais pensé que c’était ce que nous pouvions faire de mieux. Kalodner a fait cet enregistrement et il l’a sorti comme premier single. Donc il y avait toujours ce genre de batailles et tensions par rapport à la vision. Mais les gens ont réagi au groupe et j’ai ressenti qu’ils voulaient vraiment d’une alternative mais l’alternative s’est avérée être davantage ce côté plus sombre de Seattle, comme Alice In Chains, Soundgarden, Nirvana, ou même les Goo Goo Dolls, tous ces trucs qui sortaient à l’époque. Mais nous étions bien plus proches de ces groupes que nous l’étions de Poison. Donc… Je ne sais pas. Encore une fois, en regardant dans le rétroviseur, ces choses sont très claires à voir aujourd’hui.

J’imagine que le groupe avait beaucoup d’importance pour toi. Donc comment le fait d’échouer, pour ainsi dire, avec le groupe, quand il a splitté en 92, t’as affecté personnellement ?

Ça m’a anéanti ! Je suis entré dans une profonde dépression les sept premières années. C’est une autre leçon que j’ai dû apprendre. Je me suis senti tellement trahi et abandonné. Je me suis senti comme un pion du système. J’ai eu l’impression que tellement de gens nous avaient menti et laissé tomber, et ne s’étaient pas battus pour nous. La chose qui s’est passée qui était terrible était que, lorsque nous avions fini le second album, nous n’avions pas beaucoup de soutien, nous sommes allés en Europe et tout d’un coup il y avait ces supers retours, nous avions joué à The Marquee à Londres. A l’époque, d’autres groupes étaient en tête d’affiche de la tournée Monsters Of Rock qui traversait l’Europe, et ils sont venus au concert, ils ont adoré et ils étaient là : « On aimerait beaucoup que vous soyez sur la tournée ! » Nous étions là : « On adorerait être sur la tournée ! » Donc ils ont dit : « Eh bien, appelons votre label et faisons en sorte que ça se fasse ! » Donc nous avons appelé à Geffen aux US, nous avons dit : « Hey, on a cette opportunité. » « Non… C’est cher. On ne veut pas payer pour vous soutenir sur la tournée. » « Mais nous allons jouer devant cinquante-mille personnes chaque soir… » « Ouais mais non. Ça va coûter environ dix mille dollars par semaine en soutien et on ne veut pas les dépenser. » Donc j’ai rappelé les gars de la tournée et ils ont dit : « Bon, qu’est-ce que vous diriez d’avoir plus d’argent ? » Ils nous ont offert plus d’argent pour pouvoir faire la tournée ! D’autres groupes auraient payé pour être sur cette tournée ! Et nous avons rappelé Geffen et ils étaient là : « Nan. On ne veut toujours pas le faire. » Donc là nous savions que c’était fini.

Nous sommes revenus à la maison, nous avons eu une réunion chez Geffen à Los Angeles. J’étais là avec David Geffen, Eddie Rosenblatt, John Kalodner… Et David Geffen m’a regardé et a dit : « On va vous sortir. On ne va pas vous re-signer. » Ils savaient qu’Atlantic nous auraient signés, ou bien Epic, tout le monde pensait encore que nous étions viables. Et David Geffen m’a regardé et a dit : « Je ne peux pas vous laisser aller sur un autre label et avoir du succès, ça donnerait une mauvaise image à mon business. Ca donnerait l’impression que nous ne pouvions pas vous faire percer. Donc, en gros, je vais te garder sur le label et te tenir par ton contrat mais en laissant les autres gars partir. Et peut-être que tu pourras sortir un autre album dans quelques années. Mais je collectionne les artistes comme je collectionne mes tableaux. Et si tu ne me crois pas, parles-en à Neil Young qui n’a pas fait d’album en dix ans. Parles-en à Don Henley avec qui j’ai eu de gros conflits. J’ai un business et une marque à protéger, et je ne peux pas me permettre qu’elle soit ternie de quelque façon par toi et ta carrière. Donc à moins que tu sois d’accord pour ne pas vous reformer sur un autre label… » Et voilà pourquoi le groupe s’est séparé ! Nous étions là : « Bon, on n’a plus de carrière. On n’a rien avec Geffen et ils ne nous laisseront pas nous reformer sur un autre label. Je vous adore les gars, mais c’est une impasse. » De toute ma vie, je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable de faire ça, qui pouvait être aussi froid et inhumain, et ne pas respecter ce que la musique signifie pour moi à ce niveau. J’ai été tellement déprimé que j’ai commencé à prendre de la drogue. C’était moche !

Il y a quelques années, Frontiers Records vous a contacté. Ils ont voulu travailler avec vous mais seulement si vous faisiez un album comme le premier, ce que vous avez refusé. C’est d’ailleurs quelque chose qu’ils ont récemment fait avec les Riverdogs. Pourquoi n’étiez-vous pas partant pour ça ?

Il y avait plusieurs raisons. Les gars de Frontiers sont venus à L.A. à un concert du groupe, j’ai eu une rencontre très sympa avec eux, mais je n’ai aucune envie de faire un album à la production léchée comme en 1989/1990. Ce n’est pas le genre d’album que je veux faire. Le label se spécialise un peu dans ce genre de musique. Donc je ne nous voyais pas faire ça, nous voulions faire un album qui sonnerait honnête et serait fidèle à notre vision musicale. Je crois aussi qu’ils ont beaucoup de groupes sur le label et je ne suis pas sûr qu’ils nous prêteraient suffisamment attention: ils sortent des albums et s’ils se vendent, super, sinon… C’est un peu un bureau central pour tous ces groupes, et je n’ai pas envie de faire partie de quelque chose comme ça. Et c’est super si ça convient à Riverdogs. Tu sais, Marc Danzeisen de Riverdogs a joué avec Little Caesar ; il était notre batteur de tournée quand nous sommes venus en Europe en 92. Donc, écoute, c’est génial qu’ils offrent à plein de groupes les outils dont ils ont besoin pour faire un autre album et faire perdurer leur carrière, mais je n’ai pas besoin de faire ça, et je suis reconnaissant de n’avoir jamais eu besoin de faire ça.

L’autre chose intéressante était que, lorsque je les ai rencontrés, Derek Shulman, le grand A&R, travaillaient avec eux à l’époque. Derek a arrêté de travaillé avec Frontiers pour une raison ou une autre et est allé chez Golden Robot Records. Derek est celui qui nous a présenté à Mark [Alexander-Erber], le propriétaire de Golden Robot. Nous avons fait une grande réunion et il partageait totalement notre vision, il comprenait complètement la musique du groupe et était partant avec notre vision pour faire un autre album, et voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés chez Golden Robot Records.

« David Geffen m’a regardé et a dit : ‘Je ne peux pas vous laisser aller sur un autre label et avoir du succès, ça donnerait une mauvaise image à mon business. Donc, en gros, je vais te garder sur le label et te tenir par ton contrat mais en laissant les autres gars partir. […]’ De toute ma vie, je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable de faire ça, qui pouvait être aussi froid et inhumain. »

Maintenant que vous êtes passés par de plus petits labels, avez-vous un meilleur contrôle de votre destin et peut-être moins de pression ?

Ouais, bon écoute : le truc avec le fait d’avoir un super contrat avec un label, et tu es censé être la prochaine sensation, et tout le monde parle de toi, et puis rien ne se passe, et puis tu t’écrase en plein vol et devient accro à la drogue… Si tu parviens à t’extirper de ça, tu te retrouves avec une perspective et un système de valeur complètement différents. C’est là depuis des années maintenant. La manière dont les maisons de disques et les contrats fonctionnent de nos jours, il n’y a plus de A&R, de gros budgets et toutes ces personnes importantes comme Bob Rock qui travaillent avec toi. Si tu n’es pas capable d’être un groupe autosuffisant, avec une vision claire et qui sait comment aller en studio et faire les choses très rapidement et efficacement, tu n’auras pas de succès.

La plupart des albums qui sortent aujourd’hui sont enregistrés dans des home studios, avec la technologie qui est immédiatement disponible. C’est malheureux que les gens mixent les albums pour être écoutés sur des EarPods d’Apple et pas sur de très bonnes stéréos, je trouve que ça fait du mal à la musique, et si tu écoutes bien tous ces albums, ils ne sont pas enregistrés de la meilleure des façons, mais ça permet de faire un album, ensuite l’amener à quelqu’un et dire : « Est-ce que vous sortiriez ça ? Est-ce que vous aimez ? Vous pensez que c’est bon ? Qu’est-ce que vous voyez pour un album comme celui-ci ? » Et ça permet d’aller en studio, composer et enregistrer… Je veux dire que nous ne sommes pas des gamins, nous n’avons pas besoin d’un Bob Rock. Je suis un ingénieur d’enregistrement et de son live. L’un de mes meilleurs amis est un grand producteur dans un grand studio. Donc je n’ai pas besoin de toutes ces choses dont les jeunes groupes avaient besoin dans les années 80 et 90. Et ça offre énormément de liberté. Nous faisons la déclaration que nous voulons faire, et c’est dépourvu de politique, dépourvu d’egos, dépourvu de problèmes de financement, d’emprunt, d’avances et toutes ces choses. Et ça rend la musique et l’expérience de l’enregistrement pures, et tu dois assurer, et tu dois bien composer et bien enregistrer… ou pas. Mais j’adore ça. Ça nous donne beaucoup de liberté et j’apprécie cette liberté.

Sur un autre sujet, en 1992, tu es apparu dans le film Terminator 2. Comment as-tu obtenu ce caméo ?

Au début des années 80, lorsque j’ai commencé à faire de la musique, un ami très proche était le frère d’un célèbre photographe qui s’appelait Robert Mapplethorpe, qui est devenu vraiment énorme dans le monde de l’art, et c’était un ami de Kathryn Bigelow, la réalisatrice qui a eu du succès par la suite avec certains films. J’ai fait de la musique pour Kathryn, pour son premier film [The Loveless], qui était le premier film de Willem Dafoe en tant qu’acteur, et nous sommes restés amis au fil des années. Elle s’est mariée avec James Cameron, et parce que j’étais ami avec Kathryn, et puis ami avec Jim, un jour, il m’a simplement appelé et a dit : « Ecoute, j’ai une scène qui arrive dans un de mes films, et je pense que tu serais parfait pour ça. Ça fait un petit moment qu’on ne s’est pas vu, ça sera l’occasion de traîner ensemble ! Allez, on aura un cascadeur qui te ressemble, j’ai cette scène qui est parfaite pour toi. » Je n’avais aucune idée que ça allait être une des scènes les plus populaires du film ! Tout d’un coup, je me suis retrouvé dans ce grand film à faire cette petite scène, et ça m’est resté collé à la peau. J’ai des amis acteurs à L.A. qui me détestent pour ça ! Ils sont là : « Bordel, comment as-tu fait pour te retrouver dans le film comme ça ? » Je disais : « Il s’agit de connaitre les bonnes personnes. » Et je suis resté ami avec Jim au fil des années, même si nous nous sommes un peu éloignés quand lui et Kathryn ont divorcés, mais c’était le genre de truc où t’es au bon endroit au bon moment.

Comment était cette expérience pour toi ?

C’était vraiment marrant parce que j’ai dû frapper Arnold [Schwarzenegger], je dirais, environ entre quinze et vingt fois avec cette queue de billard, ils n’arrivaient pas à avoir la bonne prise et il commençait vraiment à s’énerver et être frustré. Nous avons essayé diverses cascades, mais ça n’a pas marché… Mais c’était vraiment marrant. Je ne suis pas un acteur. L’industrie du cinéma est complètement différente de celle de la musique mais c’était marrant d’aller faire ça, avec tous ces gens qui travaillent, toutes les lumières, toute la restauration, toutes les remorques, toutes les caméras… C’est loin du monde du rock n’ roll que je connaissais. C’était une super expérience. Bien sûr, en étant ami avec le réalisateur, on te traite de manière très spéciale. A l’époque, c’était le film le plus cher jamais fait ! C’était vraiment un énorme budget, et c’était une énorme production, donc c’était très intéressant. Et je me souviens de quitter le plateau en pensant : « Bon sang, je ne pourrais pas faire ça pour gagner ma vie. » Tu passes des heures et des heures à ne rien faire en attendant qu’ils mettent en place la prise suivante, ça avance tellement lentement ! Et je suis bien plus un gars rock n’ roll très immédiat, c’était étranger pour moi.

As-tu eu l’occasion de parler à Arnold Schwarzenegger ?

Oh ouais, je traînais toute la journée avec lui ! Nous étions assis là avec Jim, et assis dans la remorque, et il fumait des cigares. Nous bavardions toute la journée parce que… Je fais une scène avec Arnold Schwarzenegger, donc… Il était très accessible et très terre-à-terre. Il traînait avec tous les acteurs. Il se baladait en peignoir toute la soirée ! Car il était censé être nu, il avait juste un cache-sexe couleur peau, donc il avait l’air complètement nu, mais c’était la nuit, il faisait froid ! Donc il déambulait dans ce grand peignoir blanc, à fumer des cigares, en racontant des histoires et des blagues. C’était une expérience très confortable. Comme il a fait partie du monde du body building et qu’ensuite il s’est mis à faire de la politique, ce n’est pas un acteur typique. Pour lui, c’est juste : « Dis-moi où tu veux que j’aille, dis-moi ce que tu veux que je dise, dis-moi comment tu veux que je le dise. » Voilà son attitude par rapport ça. Il était très sympa.

Interview réalisée par téléphone le 28 février 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Little Caesar : www.littlecaesar.net.

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