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Interview   

Lizzard en confinement anticipé


2019. Lizzard s’apprête à travailler et enregistrer son nouveau disque. Pour ce faire, le trio décide de s’enfermer en studio pendant un mois en Allemagne afin de ne se consacrer qu’à cela, avec la promiscuité que cela implique. Un genre de confinement. Quelques mois plus tard, c’est le monde qui se confine du fait des évènements que l’on connaît. Difficile de ne pas prendre ce hasard de calendrier comme une blague cosmique de mauvais goût.

L’épidémie de Covid-19, Matthieu Ricou n’oserait pas prétendre l’avoir vue venir. Cependant, nombreux sont les exemples d’artistes que l’extrême sensibilité a rendus plus perméables à ce qui se passe autour d’eux, au point que certaines œuvres, comme cet album Eroded, se retrouvent malgré elles prémonitoires.

C’est donc de ressenti et de perception, avec humilité, que nous parle Matthieu quand il analyse la situation sanitaire. Une humilité qui décrit d’ailleurs très bien la vision qu’a le groupe de son propre statut d’artiste professionnel qu’il décrirait plus comme une passion qui a bien tourné que comme un choix de carrière.

« Nous nous retrouvons à faire notre passion quatre-vingts pour cent du temps, ce qui est génial ! Après, ça entraîne beaucoup d’autres trucs, beaucoup de stress, parce que nous aimons tellement ce que nous faisons, et nous n’avons pas envie de gâcher ça ! »

Radio Metal : Comment ça va, malgré les circonstances ?

Matthieu Ricou (chant & guitare) : Ecoute, ça va, par ces temps un peu fous ! Je ne me plains pas, je suis à la campagne, donc je suis tranquille. Je passe l’hiver à regarder par la fenêtre et à regarder les infos, et à me dire que je suis bien chez moi ! Je t’avoue franchement que, quand l’année dernière, ils ont annoncé le premier confinement, nous nous sommes dit : « Comme d’hab ! » Ça ne changeait pas grand-chose, si ce n’est que forcément, nous ne pouvions pas travailler ; ça va faire quand même un an que nous n’avons pas le droit de travailler, mais dans le groupe, nous sommes tous à la campagne et nous nous considérons tous comme étant super chanceux vis-à-vis de ça. Nous pensons à nos potes en ville, dont certains qui ont pété les plombs et sont partis entre les confinements. Il y a eu pas mal de chamboulement dans la vie personnelle de nos amis. Nous voyons ça de loin, nous regardons ; en tant qu’artistes, nous faisons notre job d’observateurs.

Mine de rien, cette année 2020 a mis fin à quelques carrières. As-tu vu, dans ton entourage de musicien, des groupes splitter, des musiciens lâcher l’affaire ?

Oui. Après, je t’avoue que des groupes, nous en connaissons beaucoup de nom. Nous en avons croisé pas mal et nous continuons à en croiser beaucoup. Par chance, ceux avec qui nous entretenons des contacts sont toujours là et sont toujours aussi motivés. Pour beaucoup, ça a vraiment accentué le fait de savoir pourquoi ils font ça. Par contre, dans le « business » – je pense à des agents, des tourneurs, des trucs comme ça – nous avons vu beaucoup de boîtes couler, s’arrêter complètement, parce que les mecs vivaient sur le fil depuis longtemps, comme beaucoup dans ce business, il faut dire ce qui est. Nous avons vu qu’il y en a qui s’étaient arrêtés complètement. En trois mois, boum, c’était fini. C’est quand même un business super fragile, depuis maintenant une bonne dizaine d’années, et qui ne va pas du tout en s’améliorant à ce niveau-là. Les choses changent beaucoup. Donc ce truc-là a mis le dernier coup de couteau pour que les choses s’arrêtent pour beaucoup, mais je pense que ce n’est pas que la musique qui est comme ça. Dans beaucoup de métiers et dans beaucoup d’autres branches, ça s’est passé comme ça aussi. Ou alors, pour les gens qui se cherchaient un peu dans ce qu’ils faisaient, soit ils se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas du tout là où il fallait, dans ce qu’il fallait, ou alors, à l’inverse, ils se sont dit qu’ils allaient en profiter pour continuer. C’est ce que j’observe. Après, il y a vraiment des raisons de se poser des questions sur beaucoup de choses aujourd’hui. Donc c’est normal que des choses s’arrêtent, pour peut-être mieux recommencer demain.

La dernière fois, tu nous avais dit que tu ne considérais pas Lizzard comme un groupe français mais comme un groupe international, et pour cause, vous n’êtes pas intermittents et vous tournez vraiment de partout. Du coup, par rapport à d’autres groupes français, vous avez un modèle économique qui est original. Dirais-tu que c’est un truc qui, pendant cette année particulière, vous a protégés, ou au contraire, vous a un peu plus mis dans la galère ?

Entre le moment où je t’avais parlé de ça et aujourd’hui, forcément, il y a pas mal de trucs qui ont changé. Je pense par exemple à William, le bassiste, qui a fait son intermittence à côté parce qu’il est aussi ingénieur du son. Quand je disais que nous n’étions pas intermittents, c’est qu’en fait, on ne chope pas l’intermittence tous les ans. Si elle se présente, nous le faisons, et c’est cool. Par contre, nous ne faisons pas les tournées pour ça. C’est l’occasion qui fait le larron, c’est tout. En 2019, nous avons composé et enregistré l’album. Nous étions intermittents, nous touchions de l’intermittence à cette époque-là, mais du coup, arrivés en 2020, plus rien. En plus, avec le coup du Covid-19 et le fait de ne pas pouvoir bosser, vraiment, plus rien ! Mais nous n’avons pas paniqué puisque nous faisons ça depuis toujours. Quand nous n’avons rien, nous faisons en nous démerdant autrement. Le groupe ne dépend pas de l’intermittence pour vivre. C’est juste que nous avons une façon de vivre. Moi, je donne des cours à côté, Katy aussi. Si nous ne faisons pas ça, s’il faut un peu aller bosser à gauche à droite, ça ne nous fait pas peur, nous savons faire.

Nous ne sommes pas un groupe de musiciens pour la musique. Nous sommes un groupe de musiciens parce que nous savons faire de la musique, mais nous faisons de la musique pour dire des choses, pas pour « faire genre », pas pour faire les zicos pour faire bien. Nous en avons besoin. Je ne sais pas comment expliquer. C’est comme si tu bossais dans un bureau, et que tu adorais faire du tir à l’arc, c’est ta passion, donc dans tes week-ends, tu vas faire du tir à l’arc. Nous vivons Lizzard comme une passion ; c’est vraiment une passion. Par contre, là où nous nous considérons chanceux, c’est qu’il s’est trouvé un moment où nous avons eu l’opportunité de faire plus notre passion que le reste. Du coup, nous avons tenté le coup. Nous nous retrouvons donc en effet à faire notre passion quatre-vingts pour cent du temps, ce qui est génial ! Après, ça entraîne beaucoup d’autres trucs, beaucoup de stress, parce que nous aimons tellement ce que nous faisons, et nous n’avons pas envie de gâcher ça ! C’est vraiment comme un petit bébé. Mais nous nous considérons super chanceux de pouvoir faire notre passion et, en plus, de pouvoir vraiment tout donner là-dedans. Si demain, à cause d’un virus ou autre chose, nous nous retrouvons à ne plus pouvoir faire ça parce que la vie de tous les jours demande à faire autre chose, nous ne serons pas plus perturbés que ça. Ça va nous faire chier, forcément, comme tout le monde, mais nous saurons faire autrement.

« Si demain, à cause d’un virus ou autre chose, nous nous retrouvons à ne plus pouvoir faire ça parce que la vie de tous les jours demande à faire autre chose, nous ne serons pas plus perturbés que ça. Ça va nous faire chier, forcément, comme tout le monde, mais nous saurons faire autrement. »

Je pense, en plus, que pour que la musique reste musique, c’est bien de pouvoir prendre les choses comme ça, plutôt que de se dire : « La musique est une recette bien précise, il faut faire comme ci, comme ça, le business, la réussite… » Aujourd’hui, on est en 2021. C’était bien dans les années 1970 de voir les choses comme ça. Les choses changent d’année en année. Une grosse merde peut t’arriver sur le coin de la gueule en deux secondes, puisqu’il y a tellement de choses complètement imprévisibles, on a foutu le merdier tellement partout… Même le business de la musique change tous les ans. Tous les ans, il y a un nouveau truc à faire… Tu te retrouves à vouloir faire de la musique et en même temps, il faut pouvoir faire tes putains de vidéos, faire tes photos… Aujourd’hui, personnellement, je n’ai même plus envie d’appeler ce métier-là le métier de « musicien ». Tu es un artiste, tu as des choses à dire, ou tu n’as rien à dire. Parce que ça ne rejoint plus uniquement la musique, aujourd’hui. Je pense que tous les métiers artistiques sont comme ça. Aujourd’hui, un mec qui fait ses films, il faut aussi qu’il sache faire sa musique de film. C’est le métier d’observateur, le côté un peu artistique. Tu as des choses à dire, tu veux les exprimer autrement que par les mots ou par l’écriture.

De toute façon, maintenant, dans toutes les formations pro pour bosser dans la musique, l’un des premiers trucs qu’on te dit, c’est qu’il ne faut plus essayer de devenir musicien, mais qu’il faut essayer de devenir professionnel de la musique. C’est complètement ce que tu viens de décrire.

Oui. En même temps, c’est chiant de dire ça, parce que ça enlève un petit côté bohème et qui fait rêver. Le côté qui fait rêver de l’artiste est un peu désuet, mais en même temps, c’est une vérité qui sort aujourd’hui. Car le métier d’artiste a toujours été comme ça, c’est juste qu’il était caché. Personne ne voulait le dire et personne ne voulait le voir, parce qu’on vendait du rêve. Aujourd’hui, on peut toujours vendre du rêve, mais sur de la réalité. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, pour le rêve, tu sais qu’il y a un prix à payer. Comme tu dis, c’est l’aspect professionnel du truc. En fait, les gens vont se rendre compte que tu te réveilles un matin, comme un boulanger, et tu vas galérer, il y a des budgets, des trucs, des machins… Ce n’est pas genre : « Je suis tellement doué que les gens m’aiment. » Ça, c’est de la branlette ! [Rires] D’ailleurs, j’ai presque envie de dire que les plus doués sont souvent ceux qui ne sont pas connus. Par contre, ceux qui arrivent à se faire connaître sont souvent ceux qui ont conscience de devoir se lever le matin et cravacher comme le boulanger du coin, parce que le business ne veut pas forcément dire « être doué », surtout dans l’art. Ce qui est mis en avant, c’est ce qu’on sait faire, mais ce n’est pas pour ça que tu es mis en avant. La mise en avant, elle est travaillée aussi.

Mais je pense sincèrement que cela a toujours existé. J’ai presque envie de dire que Jimi Hendrix, aussi doué et innovateur qu’il ait été, il y avait meilleur que lui, sauf qu’on ne les connaissait pas. C’est juste qu’il s’est retrouvé à rencontrer les bonnes personnes, qui avaient un créneau qui connaissait telle personne, etc., et de fil en aiguille, il s’est retrouvé plongé là-dedans. Mais résultat des courses, ça l’a flingué. Il n’était pas forcément fait pour ça non plus. Et je pense vraiment que ça existe dans toute discipline, dans tous les métiers. Il y a des gens très doués qui ne sont pas forcément connus. Par contre, les gens qui vont arriver à se faire connaître sont ceux qui, soit par volonté, soit par opportunité, se sont retrouvés à connaître les bonnes personnes au bon moment et au bon endroit. De fil en aiguille, soit ils décident de continuer, soit ils arrêtent. Pour tout, c’est comme ça. La vie est faite comme ça. Non ? Je crois, au final !

L’un des meilleurs exemples qu’on puisse citer, c’est Metallica et Lars Ulrich. Lars Ulrich, batteur moyen…

Très moyen ! [Rires]

Mais à côté de ça, homme d’affaires incroyable !

Homme d’affaires incroyable, et au final, malgré son niveau moyen de l’instrument, il décide quand même de s’exprimer avec cet instrument-là et de créer un son à lui tout seul. Je pense que plus que le côté musicien et « succès » de la musique, au bout d’un moment, il faut se poser la vraie question de : c’est quoi, la musique, en fait ? Est-ce qu’il faut vraiment être doué pour faire de la musique ? Ben non ! Qu’est-ce que ça veut dire, « faire de la musique » ?

C’est vrai que Lars Ulrich, c’est quand même dur de dire que c’est un mauvais batteur. On entend qu’il y a des choses qui ne vont pas, qu’il est limité sur pas mal de choses, mais en même temps, il a un son, il a son truc à lui.

Et en plus, c’est très dur à refaire ! Le jour où un mec arrivera à vautrer un break comme lui, je serai sur le cul ! Je grossis le truc, mais à côté de ça, quand on écoute Metallica à leur grande période, quand ils avaient encore du jus, il ne faut écouter Master Of Puppets qu’une fois pour se rendre compte qu’il n’y a pas beaucoup de groupes de metal qui avaient cette patate ! Ça a beau être des 4/4 tout cons – parce qu’aujourd’hui, on est très prise de chou, on fait des trucs complètement tordus et ça nous amuse – mais Metallica, tu écoutes Master Of Puppets, tu as de suite la banane, et c’est impressionnant la patate qu’il y a tout au long de l’album. Tu te dis que ce n’est pas possible de jouer comme ça ! Le feu qu’il y a, c’est un truc de dingue ! Et aussi maladroit que ça puisse être !

« Je ne mets pas du tout l’artiste sur un piédestal, mais je pense que son rôle dans la société est de pouvoir être transparent et d’être traversé par les choses. C’est une sorte de filtre. »

Au final, je pense que, comme tout metalleux qui se respecte, tu es tombé amoureux de Metallica justement parce qu’il y avait cette patate. Pas parce que les compos étaient comme ci, parce que les mecs étaient accordés comme ça, ou parce que les mecs jouaient sur des huit cordes… Tu as kiffé parce que le feeling qu’il y avait te filait la patate et ça te mettait le feu au cul, et tu avais envie de courir partout ! Metallica, c’est ça. Aujourd’hui, ça, ça a disparu vachement dans la recherche des groupes qui sortent. Ce côté super primaire de la musique, juste ce que ça te fait ressentir. Au final, ça, c’est la musique. Peu importe le niveau, peu importe comment tu joues, peu importe la gueule que tu as. Des fois, il ne faut pas grand-chose, mais c’est dur quand on connaît la matière de pouvoir retrouver ça, de pouvoir regarder ça et de pouvoir sentir ça. C’est mon point de vue, mais je pense que tout le monde se retrouve là-dedans : ce son, qu’est-ce qu’il te fait ressentir ?

Tu disais qu’il y avait quand même peu de batteurs capables de se vautrer sur un break comme Lars Ulrich, et ce qui est très drôle, c’est qu’il y a vraiment des vidéos YouTube avec des profs de batterie qui analysent les plantages, et ils essaient de les refaire !

Ouais… C’est ce que j’appelle « l’ennui de soi ». Genre : « Je me fais tellement chier que je ne sais plus quoi faire, je ne sais même plus à quoi je sers. Tiens, je vais essayer d’intellectualiser quelque chose qui ne s’intellectualise pas. » C’est comme vouloir faire la philosophie en lisant du BHL, c’est complètement con.

Ce n’est pas tout, mais vous sortez un nouvel album avec Lizzard, intitulé Eroded. L’album précédent, Shift, évoquait l’idée du changement, de manière très globale, mais surtout concernant les mentalités à propos des questions écologiques. Dirais-tu que la crise que l’on vit actuellement répond à des observations que vous aviez faites sur Shift ?

Je t’avoue franchement, que par rapport à nos idéaux et nos espérances, non. Parce que nous sommes artistes, nous rêvons, nous aimons – nous les premiers – rêver à de belles choses. Donc elle ne répond pas forcément. Par contre, la situation d’aujourd’hui se fait vraiment le miroir de ce dont nous parlions sur Shift. Nous crachions nos peurs et nos frayeurs sur le disque, pour pouvoir dire : « Putain, il y a sûrement moyen de ne pas arriver là-dedans. » On y est aujourd’hui, et c’est horrible. Pas de la manière où nous pensions que nous arriverions, mais on y est. Les choses n’avancent plus, les gens se font peur tout seuls quand ils se regardent dans la glace, on en est presque là, aujourd’hui… Les choses sont complètement bloquées, et surtout, ça nous fait nous remettre en question à notre échelle humaine, ce qui est bien. C’est marrant, parce que Shift n’a pas été forcément bien pris et bien compris, parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de promo, c’est un album qui a vraiment été très discret. Heureusement que nous en avons parlé ensemble la dernière fois. Mais là où c’est le plus flippant pour nous, c’est que dans Eroded, le dernier que nous sommes en train de sortir, nous parlons exactement de tout ça, texto, et il a été enregistré en octobre 2019. Personne n’avait conscience de ça. Il y a des morceaux sur cet album où nous parlons vraiment de ce que l’on vit maintenant. Encore une fois, c’est par force d’observation. Ça nous fait flipper, parce que quand nous avons appris pour le confinement et tout, nous nous sommes regardés tous les trois et nous avons dit : « Ce n’est pas possible ! »

Je voulais justement revenir là-dessus, parce qu’apparemment, vous l’avez enregistré dans un mois d’isolement volontaire en Allemagne, en 2019, et quelque temps après, il y a eu le confinement !

Je ne mets pas du tout l’artiste sur un piédestal, mais je pense que son rôle dans la société est de pouvoir être transparent et d’être traversé par les choses. C’est une sorte de filtre, d’où le fait d’être observateur. Le truc, c’est que je reste persuadé – et je ne suis pas branché sur les gourous ou les devins – que si tu as vraiment une démarche créative, que tu vois ou que tu ressens des choses et que tu veux les exprimer, peu importe la manière, tu vas inconsciemment voir ou dire des choses qui sont en train de se passer et qui vont arriver. Mais le seul moyen de pouvoir décrire ça est d’être beaucoup plus terre à terre dans les choses. Tu vas essayer de décrire une situation dont tu as du mal à parler, et du coup, tu vas saisir des mots, des images ou des circonstances qui vont pouvoir parler aux gens, et quand ils vont en arriver à les vivre, ils vont dire : « Putain, mais tu l’avais dit ! », alors que ce n’est pas forcément ce qu’on est en train de dire. C’est juste que c’est décrit de manière à ce que les gens puissent l’imager correctement. Je pense que tout artiste fait ça, inconsciemment. C’est ce qu’il se passe. Et encore une fois, sans avoir la prétention de penser que l’on prédit les choses, que l’on est devin. Si tu es assez perméable et assez sensible à ce qui t’entoure, ce qui n’est pas forcément facile à vivre, je reste persuadé que c’est le but du jeu. Tout art sert à ça.

Après, tu as des gens qui soit s’intéressent à ce qui est raconté, soit prennent la chose au premier degré, libre à eux. Mais je pense que tout artiste, ou tout art, si tu grattes un peu, il y a beaucoup de choses où ils étaient déjà en train de dire ce qui allait se passer. Charlie Chaplin est un super exemple, avec Le Dictateur. Si tu regardes ce film, ça s’est fait à une période qui est grave et tout ce qu’il décrit dans le film, c’est la folie ! Le texte de fin qu’il balance, ça prédit exactement ce qui allait se passer politiquement dix ans après. C’est pareil pour Les Temps Modernes. Je parle de Charlie Chaplin car c’est un vieil exemple, tout le monde en a fait un cas d’étude. On se demande comment il a pu deviner ça, mais ce n’est pas qu’il l’a deviné, c’est juste qu’artistiquement parlant, il est assez sensible, perméable, observateur, et tu vois les choses en train de se passer et de se dérouler. C’est comme une suite d’accords, ça devient logique. Après, je ne sais pas, je t’avoue que je n’ai rien fumé, mais si tu me prends là-dessus le matin, c’est chaud bouillant, je peux parler pendant trois heures là-dessus ! [Rires]

« Je reste persuadé – et je ne suis pas branché sur les gourous ou les devins – que si tu as vraiment une démarche créative, que tu vois ou que tu ressens des choses et que tu veux les exprimer, peu importe la manière, tu vas inconsciemment voir ou dire des choses qui sont en train de se passer et qui vont arriver. »

L’idée de l’album était d’apporter une lumière au bout du tunnel et de créer de l’espoir. Du coup, l’idée de s’enfermer, c’était pour volontairement se mettre dans des conditions où justement l’espoir n’est pas facile à trouver ?

C’est marrant, car je me rappellerai toujours comment ça s’est passé. Nous nous sommes appelés avec Peter Junge, qui nous a produit l’album, à l’époque où nous étions en train de finir les compos et de voir les préproductions des morceaux. Est arrivé un moment où il nous a posé la question : « Combien de temps voulez-vous qu’on reste en studio ? » Je me rappelle que d’un coup, j’ai balancé : « Un mois ! », alors qu’avec le groupe, nous n’en avions pas vraiment parlé. Mais vu ce que nous étions en train de vivre pendant la composition de l’album, et vu comment nous nous sentions, c’est sorti tout seul. Il nous a dit : « OK, pas de problème. On va voir où on va faire ça. » Après que nous nous sommes dit ça, nous nous sommes tous regardés, et je me rappelle que William m’a dit : « Un mois ? T’es sûr ? Ça fait long, putain ! » Moi, ça me paraissait logique. J’ai dit : « Non, il faut qu’on vive ça. Il faut qu’on vive ce mois à faire tout ce qu’on a à cracher sur ce putain de disque ! Il faut qu’on puisse le faire ! » Du coup, nous sommes partis dans ce délire-là, sans trop nous poser de questions.

Pendant ce mois en studio en Allemagne, nous avons vécu des choses inimaginables, que jamais nous ne nous étions dit que nous vivrions en studio. Et des histoires personnelles ! Nous étions très loin de chez nous, certes, donc ce n’est pas pire que d’être en tournée, mais nous étions avec une personne en plus, qui était le producteur, Peter. En plus, dans cet endroit, Castle Studios, qui n’est pas loin de Dresde mais qui est assez reculé sur la montagne. Nous avons vécu des choses assez folles personnellement, et je pense que ça s’est ressenti sur le disque. De par le sujet de notre album, de par ce que nous avions mis dedans pour la compo, nous avons voulu creuser ça jusqu’au bout, jusqu’à l’enregistrement, à rester enfermés… Je pense que oui, c’était voulu, mais que c’était inconscient. Encore une fois, c’est comme une suite d’accords. Ça nous paraissait logique que nous vivions cela pour cet album-là.

L’album est structuré de la même manière que Shift, avec ces deux parties, donc la seconde plus calme ; ça fait vraiment référence à cette structure façon vinyle qu’il y avait sur Shift. Dirais-tu que maintenant, ça va faire partie de votre identité, avec ce second temps plus intimiste ?

Je comprends, mais je t’avoue franchement que ça, non. Je vais peut-être en décevoir certains, mais non. Ça, c’était vraiment une décision de structurer nos morceaux et de structurer l’album à cause du médium. Quand je dis le médium, c’est le support. Aujourd’hui, il y a beaucoup de digital, et comme c’est digital, il y a beaucoup de personnes qui n’écoutent pas les albums en entier, car ça permet de faire ça. Donc peu importe comment tu vas structurer ton disque, le but du jeu, c’est le morceau. Le CD, c’est pareil, c’est une plage que tu peux écouter du début à la fin et que tu peux zapper, mais au final, c’est une plage. Tu n’as pas à te lever pour aller choper la deuxième face ! [Rires] Tu peux aussi programmer ton lecteur, si tu as encore un vieux lecteur CD, comme moi. Ou alors, tu peux même programmer sur ton ordi quels morceaux tu veux écouter, et voilà. Encore une fois, tout ce qui est digital, peu importe comment tu construis ton disque, aujourd’hui les gens vont le déconstruire, et volontairement ! Il faut quand même se le dire, aujourd’hui. Il y a des putains d’artistes qui pendant des années se sont cassé le cul à construire un CD, que les gens s’amusaient à déconstruire ! Et ils étaient persuadés que c’était le bon ordre, cette façon dont ils le déconstruisaient. Donc tout ce qui est digital, aujourd’hui, sur le rapport artistique et volontaire de l’artiste, ça ne tient plus le pavé.

Par contre, le vinyle revient en force, et est réellement revenu en force depuis cinq ou six ans sur le marché. Nous avons trouvé ça intéressant parce qu’on nous a souvent demandé du vinyle, et nous n’en avons pas fait. La première fois que nous en avons fait, c’était pour Shift, mais sur demande du public, pas parce que nous voulions faire du vinyle. Les gens nous ont tellement rabâchés qu’ils voulaient du vinyle, que du coup, nous nous sommes dit que pour Shift, et pour celui-là, nous allions nous servir du support. Parce que bizarrement, les quatre-vingts minutes que tu as de disponibles sur un CD, tu es obligé d’en faire un double sur un vinyle si tu veux ça. Quatre-vingts minutes de musique ne tiennent pas sur un vinyle. Nous nous retrouvons donc limités par le médium, mais nous nous sommes dit que, du coup, cette limite devait devenir une arme. Nous nous sommes dit que ça serait cool pour les gens qu’ils aient leur face du mood de la journée, genre : « Je veux écouter Lizzard, mais un truc qui pète ! », tiens, ils ont leur face qui patate pendant vingt minutes. Et s’ils veulent le côté cool de Lizzard, boum, ils ont la face cool, où ils n’ont pas besoin de se bouger le cul et de bouger leur écoute. Ils peuvent vraiment se plonger dedans pendant vingt minutes non-stop, dans le mood qu’ils souhaitent. Voilà pourquoi nous avons structuré ces albums-là comme ça. Mais si demain le médium change, nous allons encore une fois essayer d’être créatifs et artistiques jusqu’au bout suivant le médium. Nous allons essayer de nous servir des carences du médium pour en faire une force.

Il y a pas mal de moments instrumentaux calmes sur l’album. C’était déjà le cas sur Shift, où il y avait une forte influence de Steve Reich, avec ce côté répétitif. Par contre, sur cet album-là, dans les passages calmes – du genre « Corrosive », « Usque Ad Terram », « Inertia », « Avalanche » – il y a un peu moins l’idée de boucle. Il y en a toujours, mais je trouve qu’il y a plus l’idée de nappe sonore. Pourrais-tu nous décrire le processus de création d’ambiances que vous avez eu sur ce disque-là ?

Je pourrais, et en même temps, c’est dur, car ces trucs-là sont complètement inconscients ! Je pourrais essayer de te décrire comment nous travaillons en groupe… Encore une fois, nous nous influençons plus de ce que nous ressentons vis-à-vis de nos vies de tous les jours. Nous ne faisons jamais de tour de table en nous disant : « Allez, sur cet album, on va se faire un délire comme ça avec ça. » Jamais nous ne faisons ça, parce que ce n’est pas comme ça que nous percevons le truc. C’est vraiment une question de moment. Nous nous retrouvons au local, j’arrive avec des idées de base, mais des idées où, moi le premier, je prends mes instruments et je jamme tout seul dans mon coin, et en réécoutant ça, je me dis : « Tiens, ça, c’est marrant, je garde ça, et ça. » Il n’y a pas de plan d’attaque. C’est juste que nous nous exprimons, nous aimons bien ce que ça dit, nous gardons, et nous travaillons là-dessus. Et au local, c’est ce qu’il se passe. J’apporte les thèmes que j’ai, et à trois, nous décidons ou pas de garder certains thèmes. Arrivés à ça, nous construisons là-dessus. Nous essayons de dire, tous les trois, tout ce que nous avons à dire sur ce thème-là. Il s’est trouvé que ce qui nous parlait, c’était ce côté ambient, plus qu’autre chose, à ce moment-là. Pour le côté ambient, je suis guitariste, donc j’ai des pédales, des reverbs, des trucs, des machins, et je m’amuse avec ça. Et parfois, nous nous sommes rendu compte que ça se suffisait à soi, pour cet album-là. Donc nous nous sommes retrouvés avec ces ambiances-là. Après, nous pourrions nous amuser, nous, à nous auto-analyser, mais je ne pense pas que ça soit constructif. Je ne pense même pas que ce soit sain, pour les artistes, de faire ça [rires].

« Je ne pense pas que l’humain soit un gros connard, parce qu’un hypocrite est un connard, mais je pense sincèrement qu’il n’est pas conscient de beaucoup de choses. »

Sur le morceau « Blowdown », il y a vraiment un travail de cohérence entre la batterie et la guitare, avec le motif en triolets, qui le rend très entêtant. Comment ce mélange s’est-il fait ?

C’est un truc tout simple. C’est parti d’un groove de batterie. Je voulais un truc rock’n’roll, où on pourrait danser le twist dessus. Encore une fois, avec les thèmes, tu regardes les infos, tu vois que ça pète de partout, qu’il y a la guerre, etc. J’ai pris la guitare et je suis parti sur ce groove twist à la con, genre Johnny B. Goode. Sauf que Johnny B. Goode, avec Mathieu Ricou, ça finit en tapping. Je suis parti là-dessus et d’un coup, boum ! Je me suis dit : « Putain, ça pourrait être fun de jouer ça là-dessus, comme ça ! » Et c’est marrant, parce qu’il y a plein de gens qui font référence à Gojira là-dessus…

Oui, parce que pour le coup, le plan de batterie, avec les ghost notes sur la caisse claire, etc. c’est le même que sur « Global Warming », qui finit l’album From Mars To Sirius.

Oui, mais tu vois, ce n’est qu’un pauvre 12/8… Mais je trouve ça cool. Je me dis juste que, quand nous avons eu ces échos-là, comme quoi ça rappelait Gojira, ce qu’il faut se demander, c’est comment eux ont trouvé leur truc. Je pense sincèrement qu’ils ont dû faire de la même façon que nous sommes tombés là-dessus. Genre, ils ont eu une idée toute conne, les mecs se sont mis à jouer ensemble, et voilà ça a donné un truc comme ça ! [Rires] Encore une fois, il n’y a pas de calcul dans l’histoire. Les choses arrivent comme ça, c’est une idée, et quand je l’ai jouée à Katy – car c’est souvent ce qu’il se passe, j’arrive avec l’idée et pour être sûr que ça pourrait le faire, je me pointe avec Katy au local, je lui dis : « Vas-y, tu peux me jouer un truc comme ça ? » et Je balance mes idées là-dessus – de là est né ça. Puis William est arrivé, nous lui avons joué ça direct, il a posé sa basse et ça a sonné de suite.

Apparemment, sur l’album, il y a un morceau qui a provoqué un impact émotionnel très fort chez vous, c’est « The Decline ». Peux-tu nous parler de ce qu’a provoqué ce morceau-là ?

« The Decline », c’est vraiment plus que le son, c’est surtout le thème. C’est un morceau, quand je l’ai amené à mes collègues, j’avais pratiquement déjà tout. C’est-à-dire que j’avais le délire de la musique, mais j’avais aussi les textes, la mélodie, etc. Mes collègues ont pratiquement entendu le truc fini et ça a parlé de suite. Nous nous sommes dit : « Putain, c’est génial ! » C’était comme si tout le monde avait entendu l’orchestration complète directe. Ce sont des morceaux qui se sont vite composés. C’est pour ça que je dis que ça a été très fort, c’est parce que ça a été l’un des morceaux les plus rapides à composer. Nous ne nous sommes jamais posé de question sur ce morceau-là. Nous ne nous sommes jamais dit : « C’est bien » ou « J’aime pas ». Quand les morceaux tombent tout seuls, ils tombent tout seuls.

Le morceau présente un contraste entre les couplets qui sont très cyniques et le refrain qui est un peu plus poétique. Apparemment, c’est censé définir le comportement humain vis-à-vis de son environnement. Dirais-tu que l’humain est hypocrite de par ses beaux discours ?

Je ne le traduis pas par de l’hypocrisie. Encore une fois, je ne pense pas que l’humain soit aussi gland. Je ne pense pas que l’humain soit un gros connard, parce qu’un hypocrite est un connard, mais je pense sincèrement qu’il n’est pas conscient de beaucoup de choses. Je pense qu’il est inconscient de sa difficulté à faire face aux choses, ce qui amène inconsciemment un aspect cynique aux choses. Il est capable de se plaindre que ça ne va pas, mais il n’est pas capable de faire ce qu’il faut pour que ça aille. C’est toujours ce paradoxe-là entre le côté qui le fait chier, qui le gratte, et en même temps, il n’arrive pas à trouver la potion magique pour que ça arrête de le gratter, de le faire chier. Nous sommes des machines à plaintes. Quand je m’amuse à comparer l’humain et l’animal, je me dis que le cheval, c’est une machine à caca, il bouffe de l’herbe et il chie de l’herbe. L’humain, c’est la machine à plaintes. Il ne peut pas faire autrement que de se plaindre que ça n’aille pas, mais il est incapable de faire ce qu’il faut pour que ça aille. « The Decline », c’est ça. Tous les couplets sont là, et il y a tout le côté un peu chiant, casse-couilles de l’humain, et à côté de ça, arrivé sur le refrain, il est capable de dire : « Ouais, c’est tellement chouette, mais on est des cons, et en même temps c’est chiant ! » Il y a vraiment ce côté-là, ce gros paradoxe, mais je ne mets pas ça sur le compte de l’hypocrisie. L’hypocrisie, c’est quand c’est volontaire, et je ne pense pas que l’humain soit très volontaire dans sa connerie. Par contre, je ne dis pas qu’il n’y a pas d’enculés. Il y a des enculés, mais ils sont en minorité [rires].

Sur votre page Facebook, Peter Junge a partagé pas mal d’infos sur la méthode d’enregistrement et sur le matos. Pour les nerds du matos, c’est un pied pas possible ! La dernière fois que nous nous étions parlé, nous avions parlé de ça, du fait que pour vous, le processus de création sonore pur et dur était tout aussi important que le reste. Ça vous paraissait important de partager sur votre page Facebook cet amour du son ?

Ce n’est pas ça, c’est qu’encore une fois, on nous pose tellement de questions ! Les gens découvrent ce qu’il y a sur disque, ensuite, quand ils viennent nous voir sur scène et que nous les voyons après les concerts, ce sont souvent des trucs qui reviennent, le côté son, le côté matos. Je crois que Katy et moi-même, nous sommes les moins geek du matos dans le groupe, même si nous sommes forcément obligés de nous en servir, puisque nous aimons quand même la beauté du son. Mais c’est surtout qu’encore une fois, pendant cet album, à cause de ou grâce à ce mois d’enfermement, nous nous sommes éclatés à découvrir pas mal de choses, et aujourd’hui, ces infos-là ont été balancées parce que nous sommes super fiers de cet album. Nous avons vécu des choses très personnelles, mais très intenses, et nous sommes super contents qu’il sorte, ce putain de disque, avec cette période de merde. Nous sommes contents de pouvoir encore sortir un disque, que le si peu d’échos que nous en avons pour l’instant soit super positif. Je pense que Peter, comme nous, quelque part, n’a pas envie de lâcher l’affaire avec ce truc-là, donc nous envoyons de l’info. Il a des choses à dire, il a envie de partager ça. Parce que pour un producteur, quand tu fais un album que tu aimes bien, c’est super frustrant parce que les producteurs sont souvent ceux que l’on oublie dans le processus, alors que putain, quand c’est un producteur digne de ce nom, c’est un membre de plus du groupe ! Je pense que pour Peter, de par les réseaux sociaux, ça a été logique de vouloir partager ce qu’il a vécu, comment il l’a vécu, et de dire aux gens : « On a fait comme ça, c’est génial ! » Il y a vraiment un engouement de ça. Je pense que c’est plus comme ça qu’il faut aborder ce truc-là, plutôt que : « Regardez, on est fans de matos ! » Il n’y a pas le côté geek.

Interview réalisée par téléphone le 15 janvier 2021 par Philippe Sliwa.
Traduction : Robin Collas.

Site officiel de Lizzard : lizzard.fr

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