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Interview   

Lux Incerta dans l’ombre du crépuscule


Dire qu’il aura fallu vingt ans à Lux Incerta pour être considéré comme un projet de premier plan pour ses compositeurs serait un peu tiré par les cheveux, mais la vérité n’est finalement pas bien moins si l’on en croit les confidences de son guitariste. Lux Incerta se faisait difficilement une place entre les différentes formations du duo fondateur Benjamin Belot et Gilles Moinet, avec Penumbra pour le premier et The Old Dead Tree pour le guitariste, si bien que le premier album A Decade Of Dusk a été publié dans une grande intimité, comme trop souvent dans la scène doom par ailleurs… Mais les années passent, certaines formations s’éteignent et la vie professionnelle et personnelle se tasse, et Lux Incerta peut aujourd’hui enfin bénéficier du temps et de l’investissement qu’il mérite. En résulte Dark Odyssey, une œuvre beaucoup plus aboutie qui affiche clairement son ambition d’être amenée à la lumière…

Bien qu’imprégné d’une certaine nostalgie et d’une admiration sans faille pour les classiques du doom/death, Dark Odyssey est un album qui se veut résolument contemporain avec une production léchée et maîtrisée bénéficiant notamment d’orchestrations travaillées. En réalité, ses penseurs et compositeurs préfèreront l’appellation de dark metal pour le qualifier, Lux Incerta ne se contentant pas d’appliquer les codes du doom mais embrassant aussi les mélodies du metal progressif voire même du post-black metal. Un disque plus complet et complexe, qui enferme évidemment un noyau mélancolique et une tristesse profonde sublimés par des pièces massives et éclectiques. Nous revenons en profondeur avec le guitariste Gilles Moinet sur ce qui entoure cette œuvre et plus globalement sur l’histoire du groupe, accompagné de la nouvelle recrue Maxime Pascal à la basse, qui vient tout juste de rejoindre le train de Lux Incerta et qui partage ses sentiments sur ce premier voyage.

« J’avais vraiment beaucoup de travail et c’est pour ça que naturellement Lux Incerta a été mis entre parenthèses – pas sans regrets du tout, mais nous n’avions pas vraiment le choix. »

Radio Metal : Lux Incerta est un groupe qui a plus de vingt ans d’existence, et pourtant l’album « Dark Odyssey » est seulement le second, succédant à « A Decade Of Dusk » paru en 2012. Qu’est-ce qui explique ce faible nombre de sorties ? Était-ce seulement un projet secondaire, en parallèle de The Old Dead Tree pour toi, Gilles ?

Gilles Moinet (guitare) : C’est vrai que Lux Incerta a été fondé il y a longtemps, en 2000 précisément, c’était initialement mon projet principal, que j’avais monté avec Benjamin [Belot]. Lui avait monté ça suite au split de son précédent groupe Synopsia, du metal plutôt goth de la fin des années 90. Nous avons sorti une démo de trois titres en 2004 et nous avons fait des concerts dans les années qui ont suivi, c’était un projet vraiment important. Comme beaucoup de groupes, nous avons eu un certain nombre de problèmes d’instabilité de line-up. Aussi bien Benjamin que moi, nous sommes entrés dans des formations qui demandaient beaucoup plus d’investissement : lui dans Penumbra, moi dans The Old Dead Tree. A cette époque, il y a à peu près quinze ans, c’était difficile de mener plusieurs projets en parallèle, car en plus de nos activités musicales, nous avions – et avons toujours – un travail et une vie de famille. The Old Dead Tree me demandait beaucoup de temps, puisque quand je suis entré dans le groupe, nous avons composé un disque et c’était assez intense. The Old Dead Tree, ce n’était pas du tout le même niveau de travail et d’exigence que chez Lux Incerta, car c’était un groupe qui était déjà signé à l’époque. J’avais vraiment beaucoup de travail et c’est pour ça que naturellement Lux Incerta a été mis entre parenthèses – pas sans regrets du tout, mais nous n’avions pas vraiment le choix.

Après, il y a eu effectivement une baisse d’activité de ces deux groupes – autant Penumbra que The Old Dead Tree, dont il y a eu une séparation en 2009. Ça a créé un gros vide dans ma vie – ça vaut pour nous tous les membres de The Old Dead Tree d’ailleurs – mais ça m’a donné le temps de retravailler avec Benjamin sur des compos de Lux Incerta que nous avions maquettées depuis quelques années et que nous n’avions jamais finalisées. C’est comme ça que courant 2011, nous avons sorti de manière assez confidentielle A Decade Of Dusk. C’était une autoproduction et nous n’avions pas investi plus que ça dessus, mais c’était vraiment quelque chose que nous avions fait pour finaliser une période d’écriture.

Ensuite, pour répondre à ta question sur l’écart temporel entre nos deux albums, la principale raison est que j’avais fait énormément de musique avec The Old Dead Tree, donc j’étais un peu gavé de musique et du travail en groupe. D’ailleurs, nous avions fait un documentaire avec The Old Dead Tree où nous en parlions un peu, de tout ce travail mis dedans. Je voulais donc mettre un peu la musique en pause. Une seconde raison est aussi le fait que Lux Incerta était un groupe parisien à la base, mais aujourd’hui il est essentiellement nantais. Entre 2010 et 2011, j’ai déménagé de Paris pour aller à Nantes. Il m’a fallu quelques années pour me remettre à faire de la musique de manière sérieuse, c’est-à-dire avec un vrai projet. Il me fallait trouver les bonnes personnes. C’est comme ça que j’ai rencontré Phil [T.], le batteur actuel. Nous sommes devenus amis en faisant de la musique ; nous avons créé une vraie relation d’amitié avant tout. Naturellement, nous avons joué des morceaux de Lux Incerta courant 2017. Nous avons pris beaucoup de plaisir à rejouer ces titres qui avaient dix ou quinze ans.

De fil en aiguille, nous avons remonté un line-up. Nous avons refait quelques concerts et naturellement, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas nous cantonner à jouer nos vieux titres et que ce serait bien d’en composer de nouveaux, étant donné que nous avions désormais une certaine expérience et que nous avions évolué musicalement et progressé. Phil a une culture musicale qui n’est pas tout à fait la même que la mienne : je suis plutôt heavy, doom metal, tous ces styles un peu old school, tandis que lui est plus black et post-black metal. Benjamin est bien plus éclectique que moi au niveau des goûts, car il aime aussi beaucoup le black il me semble. Avec ces trois influences réunies, nous avons pu créer quelque chose de neuf, en gardant les racines de Lux Incerta mais en injectant ces influences. Ça a donné aujourd’hui un album composé de sept nouveaux titres.

A Decade Of Dusk est sorti en 2011 mais pas en physique ?

Oui, il est sorti en 2011 juste en numérique : sur les plateformes comme Spotify, Deezer… Il n’était pas du tout en format physique. C’était pour relancer le projet et mettre cet album en lumière que nous l’avons ensuite édité en CD. Je suis très attaché aux CD, aux vinyles, tout ça. C’est ma culture. Quand j’ai découvert le metal, je l’ai découvert avec des vinyles d’Iron Maiden ou autres. Ça m’embêtait un peu de ne pas avoir de format physique pour ce disque, j’avais l’impression que nous n’étions pas allés jusqu’au bout du projet. Nous avions besoin d’avoir de quoi relancer le groupe. Nous avons donc sorti cent ou cent cinquante exemplaires, vraiment pas beaucoup. Nous l’avons aussi remasterisé pour que ce soit un peu mieux que ce que nous avions fait en 2011.

« Nous avons voulu travailler comme font tous les groupes qui souhaitent se retrouver aux côtés des autres grands groupes de cette scène. Nous avons voulu mettre dans cet album tout ce que nous pouvions artistiquement. »

Sur combien de temps s’est façonné ce deuxième opus ?

Nous avons remonté le groupe fin 2017. Fin 2018 nous avons recommencé à faire des concerts, nous avons mis un peu de temps avant de trouver un line-up stable, quelques mois. C’est à peu près à ce moment-là que nous nous sommes dit que nous devrions commencer à écrire de nouvelles choses. Nous avions vraiment des idées neuves qui sont apparues début 2019. L’écriture intégrale de l’album s’est terminée fin 2020. Ça nous aura pris quasiment deux ans.

On sent une démarche assez différente sur Dark Odyssey, ne serait-ce que par la production signée Fabien Devaux qui est beaucoup plus aboutie. La basse a un son différent, le visuel est travaillé… Est-ce qu’il faut y voir une volonté de faire décoller le projet avec ce nouvel opus ?

Oui, c’est vrai que pour ce disque nous avons voulu travailler différemment. Nous avons voulu travailler comme font tous les groupes qui souhaitent se retrouver aux côtés des autres grands groupes de cette scène. Nous avons voulu mettre dans cet album tout ce que nous pouvions artistiquement. C’est-à-dire que nous avons énormément travaillé les compositions, nous y avons passé beaucoup de temps – deux ans, comme j’ai dit. Nous avons fait des préproductions qui ont évolué pendant des mois. Elles sonnaient d’ailleurs aussi bien voire même mieux que A Decade Of Dusk. Nous avons vraiment souhaité avoir une production de qualité, mais aussi actuelle. Nous adorons Cathedral, My Dying Bride, etc. mais ce qui a toujours un peu péché notamment chez My Dying Bride – sauf sur le dernier album qu’ils ont sorti il y a deux ans –, c’était la production de leurs disques. Niveau artistique et écriture, c’est absolument génial, mais la production n’a jamais vraiment été à la hauteur de leur art. Pour notre disque, nous voulions vraiment avoir une production d’envergure, avec un son de guitare très massif, à la fois agressif et très mélodique, où on entend bien chaque élément de batterie, le chant death, le chant mélodique, les doubles voix.

Nous avons aussi énormément travaillé les orchestrations. Au début, elles étaient samplées, puis nous avons essayé de retirer au maximum les samples pour mettre de vrais instruments. C’est ainsi que nous avons fait appel à un jeune pianiste, Rémi Pardigol, et à un violoncelliste, Raphael Verguin. C’est vrai qu’il y a eu une volonté de pousser le projet le plus loin de possible. Je pense que nous ne pouvions pas faire mieux au niveau temps d’écriture, de production, etc. Avec Phil et Benjamin, nous avons voulu mettre le maximum pour être satisfaits et nous dire que nous avons été au bout, artistiquement et qualitativement. Aujourd’hui, il y a énormément de très bons groupes sur la scène française, sans parler de la scène internationale, donc on ne peut plus se permettre en 2022 de sortir un disque au son de démo – ou alors ce serait vraiment un parti pris. Il faut faire des choses super bien produites et faire appel à des gens qui connaissent bien leur métier pour obtenir le mieux.

C’est vrai que si on regarde des groupes comme Paradise Lost ou My Dying Bride, ceux-ci sont dernièrement revenus à leurs fondamentaux mais avec une bien meilleure production. Finalement, votre démarche s’inscrit bien dans celle de la scène doom/death actuelle…

Oui. Je ne connais pas tous les groupes de la scène actuelle, mais je pense notamment à Swallow The Sun qui a amené beaucoup en matière de doom ces dernières années. Ils ont un son bien plus massif, ils ont de très belles productions. Moins dans la sphère doom, il y a eu aussi Triptykon, dans la lignée de Celtic Frost, qui a une très grosse production, très soignée, très fine. Nous voulions garder les racines de la musique que nous aimons, sans pour autant sonner old school. Même Paradise Lost et My Dying Bride sur leurs derniers albums, on sent que la production est au rendez-vous – Paradise Lost se sont même accordés plus grave à une période, je ne sais pas si c’est toujours le cas. C’est obligatoire maintenant. On peut vouloir un son roots comme les vieux groupes de doom, pourquoi pas, mais ce n’était pas ce que nous voulions pour notre musique. Notre musique est assez mélodique avec pas mal d’harmonisations de guitares, etc. Nous voulions que tout soit audible et intelligible.

« Je dirais même qu’il y a dix ans, Lux Incerta s’inscrivait vraiment comme un groupe de doom mélodique ou gothic doom classique, tandis qu’aujourd’hui c’est un groupe avec beaucoup d’éléments doom, mais ce n’est pas que ça. C’est un groupe de dark metal au sens large avec beaucoup d’influences doom et un peu d’influences post-black et progressives. »

L’invitation du pianiste et du violoncelliste sur l’album était-elle prévue depuis le départ, ou est-ce lors de la conception que vous y avez pensé ?

Au départ nous n’avions pas forcément l’idée de faire appel à des musiciens externes. Nous avions écrit et composé les morceaux avec des samples quand il y en avait besoin, nous avons cherché les meilleurs sons possible pour nous rendre compte de ce que ça pouvait donner. A force de pousser les choses dans une production toujours plus pointue, nous nous sommes demandé : « Pourquoi ne pas faire appel à des vrais instrumentistes ? », dans la mesure de nos moyens évidemment. Nous aurions pu nous dire que quitte à aller plus loin, autant faire appel à un orchestre symphonique, mais à un moment donné, on arrive à certaines limites, en tout cas pour nous. Nous n’avons que deux morceaux avec du piano, et ce sont des parties de piano assez simples ; c’est nous qui les avons composées et aucun de nous n’est pianiste. Nous avons donc proposé à Rémi et ce qui est bien avec lui, c’est qu’en tant que vrai pianiste, nous lui avons proposé d’y mettre sa patte, d’apporter quelque chose harmoniquement, de ne pas hésiter… Ce qu’il a fait. Avec Raphael au violoncelle, ça a été la même démarche. Nous lui avons passé ce que nous avions composé au niveau violon et violoncelle. Il a repris ce que nous avions écrit, mais en ajoutant sa touche personnelle, des harmonisations, etc. Ça permettait vraiment de créer quelque chose de supplémentaire. Et puis, c’est toujours mieux d’avoir de vrais instruments organiques sur le disque. Ça aurait été dommage de passer à côté.

Il semblerait que vous ayez joué certains de vos nouveaux morceaux en 2020 aux côtés d’Ataraxie. Est-ce que vous avez eu des échos particuliers ?

Nous avions fait ce concert au Klub à Paris en janvier 2020, dans le cadre d’un tribute à Cathedral auquel nous avions participé avec Ataraxie et Father Merrin. L’idée était de faire une soirée-concert Doom où chaque groupe jouait sa reprise de Cathedral et des compositions originales. Nous en avons profité pour jouer deux nouveaux morceaux, « Dying Sun » et « Farewell ». Ils n’étaient pas complètement finalisés, c’est-à-dire qu’ils ont un peu bougé entre-temps. Au niveau des échos, il y a eu quelques chroniques de ce concert, et je me rappelle avoir lu que ces compositions étaient perçues comme étant plus recherchées, plus construites que nos anciens titres. Ce qui est finalement une bonne chose. Je ne dirais pas que c’est ce que nous voulions, mais ça s’est fait naturellement. Il est vrai que les titres de Dark Odyssey sont éloignés de ce que nous faisions dix ans plus tôt. Nous le revendiquons sans problème. Je dirais même qu’il y a dix ans, Lux Incerta s’inscrivait vraiment comme un groupe de doom mélodique ou gothic doom classique, tandis qu’aujourd’hui c’est un groupe avec beaucoup d’éléments doom, mais ce n’est pas que ça. C’est un groupe de dark metal au sens large avec beaucoup d’influences doom et un peu d’influences post-black et progressives. Nous avons quand même évolué, notre musique me paraît plus riche qu’il y a dix ans.

Vous avez aussi beaucoup d’éléments qui se rapprochent du metal progressif – on pense à Anathema, Katatonia ou Opeth. Ce côté prog et pluriel est aussi ce qui fait votre identité et votre marque de fabrique. Maxime, comment tu te positionnes par rapport à ça ?

Maxime Pascal (Basse) : Me concernant, c’est plutôt du pain bénit que de jouer du doom plus dans l’ère du temps. Ça m’arrive aussi pas mal d’écouter du doom, même si mes inspirations sont différentes de celles de Gilles : sur le doom je suis plutôt sur Candlemass ou j’ai aussi un excellent affect avec le Dopethrone d’Electric Wizard. Quand il s’agit de jouer des morceaux de l’album de Lux Incerta, c’est du pain bénit, parce que ça change beaucoup du doom un peu à l’ancienne et de ses productions plus cradingues, avec une basse qui résonne, soit trop forte soit pas assez. Le fait de pouvoir conjuguer du doom avec du death, du post-black ou des éléments prog, c’est bien plus intéressant et dans l’air du temps.

Il est régulièrement fait le procès à cette scène doom death / dark metal de ne pas se renouveler, d’être très codifiée. Qu’est-ce qui fait que vous avez un rapport particulier à cette scène, qui a ses codes mais qui est assez atypique ?

Gilles : Cette scène, dont j’apprécie les Candlemass et Pentagram, a la particularité d’avoir un côté assez désespéré et implacable, qu’on ne retrouve pas ailleurs. On a estampillé du qualificatif doom beaucoup de choses ces dernières années, dans le stoner, le sludge, etc. y compris de super groupes mais qui ne sont pas du tout du doom. Je suis de la vieille école et pour moi, il peut difficilement y avoir un côté sautillant, stoner, etc. dans le doom. Ce sont deux mondes que j’aime beaucoup mais qui n’ont, pour moi, pas trop de lien. Le doom est quelque chose d’extrêmement sombre, désespéré, implacable, avec une forme de tristesse… Ce n’est même pas de la tristesse, c’est quelque chose d’assez difficile à exprimer. Rien qu’en écoutant Black Sabbath – l’origine pure est là –, il y a quelque chose de très particulier dans l’ambiance – cette musique se doit aussi d’être ambiant. La lourdeur doit créer quelque chose de lancinant et d’hypnotique. C’est aussi pour cette raison que les morceaux sont souvent très longs. C’est ce que j’aime dans cette musique.

« C’est ce que nous recherchons aussi : une musique qui amène des images. C’est la force du doom : par son ambiance, elle doit amener et procurer quelque chose, et chacun peut créer ce qu’il veut avec. »

Je pense à Cathedral qui, à un moment donné, faisait du doom extrêmement lourd et dark, et puis est passé vers un style beaucoup plus stoner et sautillant, un peu années 70, un peu comme Black Sabbath a pu le faire aussi il y a très longtemps. Ce que j’aime et ce que je conçois dans cette musique, c’est plutôt le côté très sombre qu’on n’a pas dans beaucoup d’autres styles de metal. Dans le death metal, évidemment, c’est sombre mais pas du tout pour les mêmes raisons : c’est beaucoup plus morbide et violent, c’est très souvent bien plus technique. Le doom, ce n’est souvent pas très technique, c’est beaucoup plus basé sur l’ambiance et la lourdeur, l’écrasement. J’adore ce côté riff implacable, qui écrase, avec un lead qui vient se poser dessus, mais il faut que derrière ça reparte. Je n’éprouve pas ce plaisir-là s’il n’y a pas des envolées. C’est pour ça que le doom qui n’est que lent et lourd avec des morceaux qui durent parfois vingt minutes, comme Esoteric, ce n’est pas ce que j’aime le plus, pour moi c’est trop. Je pense qu’on perd cette puissance en restant trop dans la lenteur et la lourdeur. A un moment donné, il faut que les choses varient pour donner cette force.

Tu parlais des ambiances, si l’on prend le titre « The Ritual » à la fin de l’album, il a des ambiances très funestes, qui tirent limite vers le funeral doom. Est-ce que ça répond à ce besoin de relancer et de laisser le plus lent en tant qu’épilogue ?

Ce morceau-là est particulièrement doom et ambiant. On est vraiment dans le cœur du truc. Pour être transparent sur sa création, j’avais composé ce que l’on entend, mais je voulais lui trouver une suite, sans succès. En le travaillant Phil et moi, nous avons réalisé que c’était un morceau purement ambiant, dans la pure tradition doom, et extrêmement visuel. C’est ce qu’un peu tout le monde a ressenti parmi les personnes à qui nous l’avons fait écouter. Je suis un grand lecteur de bandes dessinées et j’aime beaucoup les films d’horreur et fantastiques – comme Maxime d’ailleurs. Ce morceau m’évoque énormément d’images. C’est un morceau très puissant et lourd, mais comme j’expliquais, la puissance et la lourdeur doivent être au service de quelque chose, et là elles créent un sentiment mystérieux et visuellement grandiose. J’imagine des décors immenses – je ne dirai pas lesquels, car chacun se fera son image à l’écoute. C’est ce que nous recherchons aussi : une musique qui amène des images. C’est la force du doom : par son ambiance, elle doit amener et procurer quelque chose, et chacun peut créer ce qu’il veut avec.

Par exemple, dans le death, le heavy ou autre, je ne pense pas que l’on ait forcément le temps de se créer ces images ou ces ambiances. Après, il y a des groupes de heavy qui arrivent à créer des choses. Je suis un grand fan d’Iron Maiden – désolé, Maxime, j’en parle souvent [rires]. Ça fait partie des influences citées pour Lux Incerta – ça a été un peu un débat parce que ce ne sont pas les influences de tout le monde dans le groupe. Ce que j’aime chez Maiden, c’est qu’au fil du temps, ils ont créé une musique de plus en plus progressive. Plus ils ont amené cette dimension progressive, plus ils ont créé des images – pour moi, en tout cas. Je ne parle pas forcément d’images en rapport avec les textes, mais créées uniquement par la musique, la manière de jouer, l’enchaînement des riffs, etc. C’est un peu ce que je retrouve dans ce que nous avons créé avec Dark Odyssey. C’est ce qui m’anime : donner le temps à la musique d’exprimer quelque chose et non pas créer des morceaux courts parce qu’il faut que ce soit court. Un morceau peut très bien fonctionner en trois ou quatre minutes, mais personnellement, j’aime les choses qui prennent le temps de s’exprimer pour justement créer ces images. Sur le premier morceau de l’album, « Far Beyond The Black Skies », nous avons un quart d’heure pour le dire, donc nous avons vraiment le temps, c’est un peu notre « Rime Of The Ancient Mariner » de Maiden. Nous avons un univers qui s’ouvre. Et puis finalement, avec « The Ritual », en quatre minutes trente, nous arrivons aussi à créer quelque chose, mais je dirais qu’on est plus dans une image simple et immédiate, pas forcément palpable, alors que dans « Far Beyond The Black Skies », on est plus dans une épopée et une histoire.

C’est ce qui montre la diversité de cet album. Il y a un autre morceau, l’instrumental « Shervine » qui peut faire penser à du Opeth époque Damnation. C’est un titre assez court aussi mais dans une ambiance différente, à la fois lumineuse et mélancolique, et on s’éloigne un peu du doom. Il y a donc une volonté de montrer des « saynètes » différentes ?

Oui. « Shervine » est un titre très particulier, le plus court de l’album ; c’est un instrumental qui fait trois minutes trente. Musicalement, il est différent du reste et il crée une coupure dans l’album. Il arrive en opposition numéro cinq. Avec les quatre premiers titres réunis, on a déjà quarante-cinq minutes. Encore une fois, ça s’est fait naturellement, il n’y avait pas un énorme calcul de notre part. Nous n’avons pas écrit un morceau pour créer un appel d’air à ce moment-là, nous l’avions déjà et nous nous sommes dit qu’il serait très bien ici pour amener quelque chose de différent niveau sonorité et ambiance. Tu as raison, on est plus dans la mélancolie que dans la puissance et la lourdeur.

« L’album a pris une dimension particulière : Dark Odyssey est un titre qui avait déjà été choisi, mais suite [au décès du guitariste Michel Hejazy], ce voyage initiatique a pris une forme réelle. »

En plus, ce titre est très spécial : « Shervin » est le prénom d’origine perse de notre ancien guitariste Michel Hejazy, qui est décédé juste avant que nous entrions en studio. Il est arrivé fin 2019 dans le line-up et nous avons fait le concert de 2020 avec lui, et il a participé à l’écriture de l’album, plus dans les arrangements. Il aimait beaucoup ce morceau, qui ne s’appelait pas ainsi initialement. Il voulait même qu’il dure un peu plus et soit un peu plus développé, mais nous n’avons pas vraiment trouvé comment faire. Nous nous sommes dit qu’il fonctionnait bien comme ça. Tout ce que Michel avait rajouté dans le morceau était l’arrivée des guitares saturées sur le dernier tiers du morceau. Malheureusement, Michel nous a quittés brutalement en janvier 2021, donc peu de temps avant d’entrer en studio. Nous nous sommes dit que cet album devait avoir un sens par rapport à la démarche artistique que nous avions avec lui, c’est pourquoi nous avons décidé de lui rendre hommage. L’album a pris une dimension particulière : Dark Odyssey est un titre qui avait déjà été choisi, mais suite à ça, ce voyage initiatique a pris une forme réelle. Nous n’avons pas prévu de jouer « Shervin » pour l’instant, car c’est un morceau un peu particulier musicalement, et par ce qu’il évoque, mais peut-être que ça viendra.

Nous avons parlé des distinctions entre les titres, les différentes recherches d’ambiance que ça pouvait inspirer. Est-ce que les pièces de cet album se distinguent entre elles conceptuellement ou bien font-elles corps entre elles, y a-t-il une histoire commune ?

Initialement, quand nous avons composé les morceaux, nous n’avions pas décidé de les créer dans l’idée de faire une épopée ou un album racontant quelque chose, partant d’un point A pour aller à un point B. Nous les avons donc composés et développés, et quand les parties instrumentales étaient suffisamment écrites, Benjamin a commencé à travailler sur ses textes et nous nous sommes rendu compte que ceux-ci parlaient un peu d’un même univers. Ce n’était pas forcément lié, mais ce sont des paroles très imagées. En mettant ces titres dans un certain ordre… Car nous voulions que l’album soit cohérent, qu’il soit à écouter dans son entièreté. Non pas parce que nous voulions que ce soit un album concept, mais parce que musicalement, l’écoute nous paraît bien plus logique et fluide dans l’ordre actuel. On a l’impression de traverser quelque chose : l’odyssée devient de plus en plus sombre au fil des minutes de l’album, avec une remontée vers la fin vers quelque chose de plus lumineux ou mystique. Finalement, il n’y a pas vraiment de concept, mais avec la disparition de Michel, ça a créé une ambiance sur ce disque – c’est ce que je ressens, en tout cas. Lorsque l’on met tous les éléments en perspective, on a l’impression de vivre quelque chose de particulier.

Je ne sais pas si les gens ressentent ce que j’exprime lorsqu’ils écoutent, mais au niveau des paroles, ça parle beaucoup de l’être, de nous, de ce qu’une personne peut ressentir ou vivre, de voyage initiatique, du fil de la vie, des différentes périodes. Nous ne nous étions pas dit qu’il fallait écrire un concept album sur tel sujet, mais il se trouve que, tel que le disque est, il y a quelque chose de particulier. Notre illustratrice Marianne Blancharde, une artiste de Besançon, a créé la pochette elle-même en se basant sur son écoute de l’album et sur les quelques lignes conceptuelles de chaque titre que nous lui avons transmises, sans trop lui en donner. Elle nous a donc créé quelque chose qui illustre ces idées de mort, de disparition, de déchéance, d’évolution de l’être au fil du temps, peut-être de résurrection… C’est un peu l’idée de l’album : tout être traverse quelque chose sur cette terre et ne sait pas forcément pourquoi il est là et comment ça va se terminer… Enfin, si, on sait tous comment ça va se terminer… Ce que je raconte n’est pas gai, mais en même temps, on parle de doom metal ! [Rires] On sait tous comment cela va se terminer, mais sans trop savoir comment, s’il y a quelque chose après, etc. On peut imaginer plein de choses. Par exemple, « Dying Sun » parle de l’extinction d’un soleil qui, en s’auto-détruisant, recrée quelque chose derrière, mais on peut imaginer que c’est ce qui peut se passer pour un être.

Maxime : J’ajouterais aussi que si on fait une écoute attentive d’un point A à un point B, en y conjuguant l’artwork, et le côté esthétique et visuel que l’on espère faire ressortir en concert, il y a un aspect très baudelairien. Il faut vraiment ressentir tout l’aspect poétique qui ressort de tout le travail. Il y a un côté très « Spleen », notamment dans des morceaux comme « Decay And Agony », où l’inspiration est purement baudelairienne, venant de notre chanteur qui a fait les paroles.

« C’est un peu l’idée de l’album : tout être traverse quelque chose sur cette terre et ne sait pas forcément pourquoi il est là et comment ça va se terminer… Enfin, si, on sait tous comment ça va se terminer… Ce que je raconte n’est pas gai, mais en même temps, on parle de doom metal ! [rires] »

A propos des paroles, il est vrai que le français et l’anglais sont mélangés sur cet opus, c’est assez rare dans cette scène-là. Il y a aussi les Lyonnais de Gonezilla, avec qui vous allez partager la scène prochainement, qui le font. Pourquoi jongler entre les deux langues ? Est-ce que Benjamin a eu des difficultés à chanter en français, que cela soit sur le chant clair ou crié ?

Au contraire, je crois justement que notre chanteur Benjamin ne ferait que du français si ça ne tenait qu’à lui [rires]. Il y a un effet de groupe qui faisait qu’il fallait peut-être des conciliations, mais je vais plutôt laisser Gilles répondre.

Gilles : C’est vrai que Benjamin aime beaucoup le chant en français. Il était au préalable dans un groupe qui s’appelait Synopsia, où il y avait énormément de morceaux avec des paroles en français. Benjamin aime beaucoup Forbidden Site, un groupe de black metal avant-gardiste des années 90 dans lequel le chant était en français. Sur le premier album de Lux Incerta, il y avait un morceau avec du chant en français, « Clear Water ». Pour le dernier disque, Benjamin a d’ailleurs écrit plus de paroles en français que nous n’en avons gardé au final. Je me demande même si « Decay And Agony » n’était pas intégralement en français au départ. Le problème avec le français, c’est que ce n’est pas forcément évident de le concilier avec le chant death, ou même avec un groupe de rock ou de metal de façon générale. C’est une vaste question : il y a des groupes qui y parviennent, mais pas beaucoup, peut-être parce qu’il y en a peu qui osent ou que les paroles sont vite casse-gueule, je ne sais pas trop. Si on les analyse, il peut certainement y avoir dans les paroles en anglais des tournures aussi idiotes que si c’était en français, mais toujours est-il que l’anglais sonne mieux dans le rock et dans le metal. Après, il y a des exceptions : Rammstein chante tout en allemand et c’est parfait, mais ils ont une musique et un univers très particuliers, c’est totalement unique.

J’aime bien le chant français, mais je ne voulais pas qu’il y en ait en trop grande quantité, car encore une fois, ça peut être compliqué et ça peut rebuter. Déjà, rien que de mélanger du chant clair et du chant death dans une même chanson, ça peut rebuter beaucoup de gens. Beaucoup de gens n’aiment pas le chant death ou black et pour eux c’est bloquant. D’autres n’aiment que le chant death ou que le chant black, et donc le chant clair, pour eux, c’est bloquant. C’est un peu délicat de mélanger les deux. C’était la même chose avec The Old Dead Tree, j’ai souvent entendu des gens qui nous disaient : « C’est super ce que vous faites, mais s’il n’y avait que du chant clair, je préférerais car je n’aime pas le chant growl », ou même l’inverse ! Nous aimons bien les deux, donc nous avons choisi de mélanger, de même pour les langues. Il se trouve que « Decay And Agony » est un morceau très axé sur un poème de Baudelaire, donc ça nous paraissait complètement logique qu’il y ait des paroles en français. Si nous ne le faisions pas là, il n’y aurait pas eu d’autre endroit dans l’album. Ça faisait parfaitement sens. Si nous mettons du chant en français, il faut que ce soit au service de quelque chose, nous ne voulions pas en mettre juste pour en mettre. Là ça apportait quelque chose par rapport au thème du morceau et au lien avec le Spleen de Baudelaire. Nous en avions mis dans d’autres passages, mais ça ne sonnait pas forcément très bien et on ne comprenait pas forcément ce qui était dit, donc ça n’avait pas vraiment d’intérêt. Ceci dit, peut-être qu’on ne comprend pas non plus les paroles en anglais [rires].

Maxime : J’imagine aussi la grosse difficulté à faire du cinquante-cinquante entre les paroles en français et en anglais. Il y aurait peut-être plus de facilité pour des paroles uniquement en français. Tu parlais tout à l’heure de Gonezilla, qui fait ça très bien. Ils vont justement sortir un album chanté en français, parce qu’il y a toute une thématique très précise, autour de tout ce qui est légendes et contes, et la langue française s’y prête beaucoup mieux, notamment grâce à la voix de la chanteuse qui est très claire et plus proche du chant type chorale, symphonique, très classique.

Votre line-up live s’est solidifié. Comment vous préparez-vous pour cet opus et quels sont vos projets de tournée à l’heure actuelle ?

Gilles : Pour l’instant, nous n’avons pas d’autres dates, même si nous avons eu des propositions. Il faut réussir à faire coïncider les emplois du temps de chacun des cinq membres. Les propositions de concert en plein milieu de semaine à six cents kilomètres, ce n’est pas vraiment simple. Nous avons tous un travail, car aujourd’hui, vivre de la musique, surtout en faisant du doom en France, je pense qu’on peut faire une croix dessus [rires]. En tout cas, nous souhaitons faire des dates et défendre ce disque. Nous cherchons. J’ai discuté avec des copains d’autres groupes de doom metal pour monter un plateau qui tournerait début 2023, en France et pourquoi pas à l’étranger. Il y a des choses qui sont prévues, mais je ne peux pas en dire plus, étant donné que les choses ne sont jamais arrêtées. C’est difficile de donner des informations qui ne sont pas validées. Dans tous les cas, nous souhaitons vraiment faire des concerts et jouer, idéalement dans quelques festivals. Nous visons les festivals doom, car nous aimons jouer avec des groupes similaires à ce que nous faisons, mais pas uniquement. Nous sommes ouverts à faire des dates avec d’autres styles, même si notre musique ne se prête pas à un certain type de festivals ou certaines dates. C’est quand même une musique sombre et plutôt contemplative, à l’inverse d’Ultra Vomit – que j’aime beaucoup – ou d’autres groupes. Je ne vois pas comment nous pourrions partager une scène avec un groupe comme Gronibard, par exemple. J’ai un énorme respect pour eux, mais ça ne pourrait pas coller du tout au niveau du public, même si les gens sont très ouverts.

« Nous voudrions faire des concerts avec des groupes de metal avec lesquels nous pouvons échanger humainement. […] Nous voulons vraiment allez au-delà de juste arriver, jouer un concert, partir et rien d’autre, ça ne nous intéresse pas trop. »

Nous voudrions faire des concerts avec des groupes de metal avec lesquels nous pouvons échanger humainement. C’est d’ailleurs pour ça que c’était important pour nous de partager la date au Ferrailleur avec des groupes dans le même esprit, mais qui soient aussi des gens de la scène, investis, intéressants et cool humainement. Nous voulons vraiment aller au-delà de juste arriver, jouer un concert, partir et rien d’autre, ça ne nous intéresse pas trop. Nous allons donc probablement monter des dates pour la fin d’année 2022, et plus probablement pour 2023, car comme tout le monde sait, il y a un embouteillage de groupes qui veulent faire des concerts après ce qu’il s’est passé pendant deux ans – et ce n’est pas fini, avec tous les reports. Les salles sont toutes à moitié complètes et ont été prises d’assaut, donc c’est compliqué de trouver des créneaux. Les salles ont aussi besoin de faire jouer des groupes qui vont amener du monde, donc faire jouer Lux Incerta qui est moins connu et qui fait une musique plus sombre, ce n’est pas forcément viable pour eux, même si artistiquement ça les intéresse. Il faut réussir à trouver le juste milieu, ce n’est pas forcément évident, mais nous ne désespérons pas, nous allons bien trouver.

Maxime, quel est ton passé musical ? Et en tant que bassiste live, qu’est-ce ce groupe t’apporte par rapport à d’autres styles musicaux ?

Maxime : Je n’ai pas toujours été dans le doom, je varie les plaisirs dans le metal. Je ne dirais pas que je suis dans une case plus qu’une autre. C’est pour cela que je disais que Lux Incerta était du pain bénit : le fait de conjuguer un peu plus de genres en plus du doom, c’est très intéressant à jouer. Je suis arrivé chez Lux Incerta fin 2021, grâce à un côté relationnel. Je connaissais déjà Lux à l’écoute. Je connaissais Phil, le batteur, car nous venons de la même région du vignoble nantais, et surtout je connaissais mon vieux frère d’armes, Tibo [Pfeifer], l’autre guitariste, qui est arrivé quelque temps avant moi. C’est donc de fil en aiguille que j’ai intégré les rangs de Lux Incerta, avec toujours cet intérêt de pouvoir jouer une musique qui rassemble plusieurs genres et sonorités. Du côté de la basse, il était intéressant de pouvoir sortir un peu du doom à l’ancienne, traditionnel. Il y a beaucoup plus de travail et de détails. C’est moins linéaire, moins « autoroute » au niveau des mélodies, moins répétitif. C’est la première fois que j’intégrais un groupe avec autant de travail fourni et à fournir, avec tout un cadre autour à respecter : la sortie d’albums, la promotion, l’organisation des concerts, les répétitions vraiment régulières. C’est vraiment ma première grosse expérience, comparée à d’autres projets peut-être un peu plus éphémères que j’ai connus auparavant dans d’autres genres, que ce soit dans le metal ou le rock en général. Là, c’est un gros tremplin pour moi. C’est aussi très intéressant de jouer avec des gars charmants, sympathiques, avec qui nous rigolons, avec des musiques très jolies à jouer et avec une bonne ambiance à cinq, car il faut gérer tout ça aussi [rires].

Gilles, qu’est-ce que tu as retenu des années de The Old Dead Tree et en quoi est-ce que ça a eu une influence sur ce Lux Incerta revivifié ?

Gilles : Ce que disait Maxime juste avant, je pense que je l’ai vécu quand je suis arrivé dans The Old Dead Tree en 2006. Avant, je faisais de la musique avec Lux Incerta, c’était fantastique mais totalement amateur. C’était de la musique comme on en fait lorsque l’on a entre quinze et vingt ans, sans encadrement, sans réel projet. Quand je suis arrivé dans The Old Dead Tree, c’était un monde totalement différent de ce que je connaissais. Il y avait une régularité, un travail énorme à fournir en répétition et à la maison, avec des projets d’albums, des concerts, des interviews, des photos et tout ce qui se fait de manière professionnelle. Nous étions semi-professionnels, car ce n’était pas notre métier, mais nous le faisions comme si c’était le cas. Ça a toujours été la volonté de The Old Dead Tree. Tout ça était évidemment tiré par Manuel Munoz, car sans lui, son travail et son acharnement quotidien… Pour lui, c’était vital de faire avancer son groupe et je comprends tout à fait ce qu’il a pu ressentir à l’époque en étant impliqué à deux cents pour cent dedans. Je ne dirais pas que je suis autant impliqué dans Lux Incerta version 2022 que lui l’était avec The Old, loin de là, mais tout de même.

« Pour ne rien te cacher, j’ai demandé régulièrement conseil à Manuel de The Old [Dead Tree]. Je lui ai régulièrement envoyé des ébauches de compositions pour savoir ce qu’il en pensait, etc. Evidemment, il n’a pas du tout participé à l’écriture, mais il m’a parfois donné des indices sur des manières de composer certaines choses. »

Les années avec The Old Dead Tree m’ont énormément appris, notamment niveau organisation et méthodes de travail, que l’on ne peut pas forcément deviner naturellement – bien que certains aient certainement ça en eux, mais ce n’était pas mon cas, donc j’ai eu besoin que l’on me mette le pied à l’étrier. The Old Dead Tree était un peu un envoi en orbite, à l’époque, pour moi. Il faut reconnaître aussi que ça ne s’est pas fait sans souffrance. Quand on fournit autant de travail, on se rend compte que l’on passe plus de temps à faire autre chose que de la musique. Avant d’entrer dans The Old Dead Tree, je jouais de la musique, j’étais guitariste dans un groupe et ça se limitait à peu de choses près à ça. Le gros de mon travail, c’était quatre-vingt-dix pour cent de guitare, d’écriture, etc., alors que quand je suis entré dans The Old Dead Tree, c’était soixante pour cent d’entraînement, de réflexion sur les projets, sur ce que nous allons faire, comment le faire, etc. et pas vraiment de musique. C’était assez dur, mais je me rends compte que c’était incontournable parce que la plupart des groupes n’ont pas quelqu’un qui s’occupe d’eux. A moins d’avoir une structure derrière toi qui te pousse, qui gère tout ce qu’il y a à gérer, auquel cas tu peux te concentrer à jouer de la musique pure, mais je pense que peu de groupes le vivent. Avoir une maison de disque, un manager, un tourneur, tous ces gens-là permettent de se décharger et de se concentrer sur la musique.

Avec l’album Dark Odyssey, je vis un peu ce que, je pense, a vécu Manuel pendant des années, c’est-à-dire me retrouver à faire beaucoup d’autres choses que de jouer de la musique, mais ce n’est pas une surprise. C’est ce que The Old Dead Tree m’a apporté : je le savais. A l’époque, je ne le savais pas, c’était une découverte, mais maintenant j’ai compris que c’était nécessaire pour faire avancer l’histoire du projet. Ce groupe a été une très bonne école, et ça l’est toujours, car le groupe continue à faire des choses ; je ne vais pas en dire plus, mais il y a enfin un concert de prévu fin 2022, qui avait été reporté. C’est intéressant de pouvoir vivre un groupe comme The Old Dead Tree de l’intérieur. A l’époque où ce groupe a décollé dans les années 2000, quand il y avait The Nameless Disease et The Perpetual Motion, c’était un « full job », il fallait travailler quotidiennement, il y avait plein de répétitions le soir, beaucoup d’écriture, beaucoup de réflexion… Je ne dirais pas qu’il y avait des visioconférences tous les jours pour discuter, parce qu’en 2005 c’était moins à la mode qu’aujourd’hui ! [Rires] C’est à double tranchant : ça apprend beaucoup, ça permet d’avancer et de faire de grandes choses, comme des disques, des tournées ou le Hellfest, mais ça ne se fait pas sans une certaine souffrance. Il faut vraiment en avoir conscience.

Aujourd’hui j’ai un peu plus de quarante ans, je sais ce qu’il faut faire au niveau où nous en sommes pour ne pas nous faire trop mal tout en faisant bien avancer les choses, comment travailler, etc. J’imagine que pour les groupes encore plus gros, à un moment donné il n’y a plus le choix, il faut se concentrer à cent pour cent sur le projet et se séparer au fur et à mesure de son métier pour ne se consacrer qu’à son art, mais c’est très dur. Ce sont des choix très compliqués. Nous n’avions pas pu le faire avec The Old Dead Tree à l’époque, c’est pourquoi le groupe s’était arrêté. Nous nous sommes retrouvés confrontés à ce plafond de verre qui fait que le casser, passer au-delà, va demander des sacrifices trop importants et dangereux. On n’est jamais assuré que ça marche, ni que ça dure.

Pour Lux Incerta, la volonté n’est pas du tout celle-là. Ce n’est pas de devenir professionnel, de lâcher son travail, de se consacrer à deux cents pour cent au groupe et de ne faire plus que ça. La volonté est plutôt d’utiliser ce que chacun a appris de ses expériences musicales et de sa vie pour créer quelque chose qui ait une certaine envergure, sans prétention. Et ce que nous voulions faire, c’est ce disque, Dark Odyssey. Nous ne voulions pas refaire un album de Lux Incerta juste pour faire quelque chose, nous voulions le faire de la plus belle manière qui soit, et j’ai utilisé toute l’expérience que j’ai acquise avec The Old Dead Tree. Pour ne rien te cacher, j’ai demandé régulièrement conseil à Manuel de The Old. Je lui ai régulièrement envoyé des ébauches de compositions pour savoir ce qu’il en pensait, etc. Evidemment, il n’a pas du tout participé à l’écriture, mais il m’a parfois donné des indices sur des manières de composer certaines choses. Je n’ai pas retenu tout ce qu’il m’a dit, car parfois Manuel a une approche beaucoup plus rock aujourd’hui que doom metal prog, qui demande, comme je disais, des morceaux avec une certaine longueur et des idées qui ont le temps d’évoluer. Manuel ne fonctionne pas forcément comme ça aujourd’hui, mais j’avais besoin de son oreille pour me rassurer, donc s’il me lit, je le remercie pour son oreille durant ce processus d’écriture de Dark Odyssey.

Interview réalisée par téléphone le 24 mars 2022 par Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn.
Retranscription : Maxime Tabuteau.
Photos : Artemesia Photographie.

Site officiel de Lux Incerta : luxincerta.com

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