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Interview   

Magoa : pour le meilleur et pour l’empire


« Liberté » : ce terme n’a pas perdu d’importance dans le débat social, politique et même géopolitique depuis des siècles, comme l’illustre le contexte mondial actuel, marqué notamment par le terrorisme, la persistance de régimes autoritaires et par l’arrivée au pouvoir de chefs d’états dont le programme et les mesures créent l’inquiétude. Un débat qui pose tant la question de la définition de ce qu’est la liberté que de celle des moyens à mettre en oeuvre pour la défendre.

Cette liberté, le groupe français Magoa a choisi de s’en saisir, essayant de profiter de la tribune que leur offre l’art, et donc leur nouvel album Imperial, pour inciter à la réflexion et au débat, déçus par ailleurs du manque d’engagement de certains artistes aujourd’hui. Ce groupe parisien, aux influences anglo-saxonnes particulièrement marquées et malgré le choix de chanter en anglais, s’ancre donc bien dans une tradition française de travailler sur des textes forts et prédominants. Entretien avec le chanteur Cyd Chassagne.

« Les artistes sont le dernier bastion de liberté […] pour parler sans aucune censure du monde qui nous entoure, des oppressions, des aberrations qui envahissent le monde de jour en jour. Malheureusement, il y en a beaucoup qui sont bridés, qui sont censurés, certains même s’autocensurent. »

Radio Metal : Vous utilisez beaucoup le champ lexical de l’empire, que cela soit dans le titre de l’album, les paroles et même votre façon de communiquer sur les réseaux sociaux. De quel empire parlez-vous ?

Cyd Chassagne (chant) : Alors pour parler d’Imperial je dois revenir deux secondes sur l’album d’avant qui s’appelle Topsy Turvydom, ce qui veut dire sens dessus dessous, ça exprime le désordre et le chaos. C’est ce premier chapitre qui décrivait l’empire qui commence à s’effriter un petit peu, les gens commencent à déceler les failles de cet empire. La suite de cet opus est donc Imperial, la deuxième phase qui est la phase de prise de conscience globale de la chute de cet empire, de cet ordre établi qui est là depuis trop longtemps et qui commence à s’effondrer, donc c’est la fin de ce cycle. Il faut donc rentrer dans une résistance active, se donner les moyens de s’en sortir, c’est le cœur de l’action, si tu veux. Voilà pourquoi cet album s’appelle Imperial. Ca exprime aussi simplement l’empire que l’on va devoir bâtir nous-mêmes peut-être maintenant, c’est le moment de prendre conscience que chacun de nous, que chaque être humain peut être une pierre de ce nouvel empire qu’on construira ensemble… ou pas. Après, nous avons eu l’idée du nom de l’album et du visuel avant d’enregistrer l’album, c’est la première fois que ça nous arrive et je pense qu’avoir ces éléments en main, avant même de commencer à écrire de la musique, nous a permis d’aller bien au fond de la question, si tu vois ce que je veux dire. Nous savions que l’album allait s’appeler Imperial, que nous allions dépeindre la chute d’un empire et j’ai essayé d’aborder tous les thèmes possibles qui me tenaient à cœur et qui pouvaient décrire ce processus. C’était intéressant de fonctionner comme ça.

C’est vrai que votre précédant album montrait déjà votre vision du monde qui nous entoure, est-ce important pour vous de vous exprimer sur ce que vous percevez du monde et ne pas être simplement neutres dans vos textes ?

Je pense que c’est primordial et que les artistes sont le dernier bastion de liberté pour faire ce genre de choses, pour parler sans aucune censure du monde qui nous entoure, des oppressions, des aberrations qui envahissent le monde de jour en jour. Malheureusement, il y en a beaucoup qui sont bridés, qui sont censurés, certains même s’autocensurent. Je pense que dans notre milieu, par exemple, de la musique alternative, underground, on va dire, je trouve ça dommage que dans une période aussi compliquée et troublée que la nôtre, il n’y ait pas plus d’artistes qui portent le flambeau de cette résistance. Je ne parle pas de ma vision de la résistance, mais de porter le flambeau d’une dissidence et d’une vraie voix contestataire.

On dirait que tu as été déçu par des artistes qui ont été engagés et qui aujourd’hui ne le sont plus, c’est le cas ?

Ce n’est pas tout à fait faux. Je suis étonné en fait, on dit que les périodes de grandes crises sont propices aux grandes créations et pourtant je n’ai pas l’impression qu’on soit dans cette période prolifique en fait. C’est ça qui m’étonne et effectivement ça m’arrive souvent d’écouter des albums et de me dire que c’est bien fait, bien écrit, ça pourrait être intéressant mais il n’y a pas de fond quoi ! J’ai du mal à comprendre comment on peut faire autant de musique alternative et de metal, qui par essence est dissident ou à contre-courant, aussi lisse et aussi léger. Après, c’est un avis personnel.

Quelles sont tes références en termes de groupes contestataires ?

J’ai l’impression qu’on en trouvait vachement plus avant, toute l’essence pour moi du rock ‘n’ roll et du metal, c’est là-dedans. Que tu prennes David Bowie jusqu’à Slayer, ce sont des gens qui ont des choses à dire. Après, ils les véhiculent avec des images diverses et variées, des visuels plus ou moins forts et des caricatures, évidemment, plus ou moins évidentes. Ce sont des artistes très encrés dans leur temps, en fait, et je pense que c’est ça qui est important, d’être ancré dans son temps et de représenter une période. Un album c’est comme si l’on se faisait tatouer, c’est un instantané, un ressenti qui va marquer une période et qui est imprégnée de tout ce qu’on vit. Nous nous sommes en France, donc nous sommes imprégnés par notre société française et les gens peuvent se reconnaitre dans des chansons, des phrases. Ce n’est pas obligé de partager l’avis de l’artiste mais si ça peut permettre de les faire réfléchir cinq minutes sur notre point de vue, une opinion différente, un élément auquel ils n’auraient pas pensé, c’est gagné !

« L’époque charnière dans laquelle nous vivons va devoir faire naître un nouveau type d’empire, qui va soit réussir à réunir l’humanité toute entière sous le même drapeau […], soit nous allons juste continuer à nous diviser et à nous exterminer au fur et à mesure. »

Que penses-tu du retour des musiciens de Rage Against The Machine au sein de Prophets Of Rage avec Chuck D et DJ Lord de Public Enemy et B-Real de Cypress Hill ? Est-ce quelque chose qui t’enthousiasme ?

Ah bah, bien sûr ! Oui, pourquoi pas ? Ce sont des groupes dont je suis fan à la base donc il n’y a pas de raison que leur réunion soit quelque chose de pas bon. Je pense que ça doit être très bien sur scène.

Mais est-ce que tu trouves leur retour pertinent en termes de contestation ?

Si ce retour part d’une idée que « maintenant les gens en ont besoin, il faut des gens comme nous qui vont rediffuser un message contestataire », oui. Dans ce cas c’est très louable et c’est vrai que les gens en ont besoin, je pense.

Tu parles beaucoup de liberté mais aussi de bâtir un empire, est-ce que ce n’est pas contradictoire ?

Non, je ne pense pas. Le pouvoir gagne sa crédibilité et son pouvoir par celui qui le légitime et on imagine un empire de l’être humain et plus simplement les puissants sur les moins puissants, là la vision est différente. Je pense que l’époque charnière dans laquelle nous vivons va devoir faire naître un nouveau type d’empire, qui va soit réussir à réunir l’humanité toute entière sous le même drapeau, en gros, nous sommes des humains, nous avons besoin de créer et de devenir meilleurs tous ensemble, soit nous allons juste continuer à nous diviser et à nous exterminer au fur et à mesure, et ça risque de s’accélérer très rapidement dans les décennies à venir.

Avez-vous dû maintenir un lien musical particulier avec l’album précédent pour maintenir une cohérence de l’ensemble ?

Non, pas tant que ça. Nous n’avons pas trop réfléchi à ça, je t’avoue. Le processus a changé puisque c’était la première fois que nous ne travaillions plus avec un producteur extérieur sur cet album. C’est la première fois que nous autoproduisons un album de A à Z sans aucun acteur extérieur. C’est Vincent et moi qui avons mené le processus de réalisation, de l’enregistrement jusqu’au mastering, donc c’est entièrement autoproduit et géré de A à Z par nous quatre. Tout émane de nous sur cet album. Je ne pense pas que nous ayons essayé de faire un lien quelconque avec Topsy Turvydom ; il y a forcément un lien qui se crée parce que c’était il n’y a pas si longtemps que ça et que ce sont les quatre mêmes personnes qui ont écrit la musique. Mais nous n’avons pas spécialement essayé de renouer… de toutes façons, à chaque nous avons essayé ça ne marche pas ! [Rires]

Vous avez enregistré vos deux précédents albums en Californie, était-ce pour mieux assimiler une influence américaine que vous vouliez mettre en valeur ?

Sur Animal effectivement et surtout sur Topsy Turvydom où nous sommes partis tous ensemble pendant un mois et demi avec notre ancien producteur Charles [Massabo] pour réaliser cet album. C’était une expérience très enrichissante qui nous a beaucoup appris parce que c’était un mois à travailler non-stop jour et nuit sur la même chose. C’était aussi être enfermé à l’autre bout du monde dans un contexte différent qui ne nous permettait pas justement de céder aux distractions qu’on peut avoir quand on est à cinq minutes de chez soi. C’était très intéressant et nous avons aussi beaucoup appris avec notre producteur Charles qui a, évidemment, essayé de tirer le meilleur de nous-mêmes. Ca a donné un album que je trouve intéressant, qui est peut-être un peu trop éclectique, un peu trop hétérogène peut-être, mais qui était probablement une étape nécessaire, c’est comme si Magoa avait été en gestation pendant quelques années et que les vrais débuts commençaient maintenant. Pour la Californie, ça part simplement du fait que Charles était parti s’installer en Californie et c’était plus simple de le rejoindre là-bas. Ça nous a permis de tourner des clips là-bas, de faire des photos, nous avons tout fait d’un coup, nous sommes revenus un mois et demi ou deux mois après avec plein de matière que nous avons ensuite distillée jusqu’à la sortie de l’album.

Avez-vous eu des retours de la presse et du public américains ?

Oui, un petit peu. Nous avons entretenu quelques bonnes relations avec des webzines, nous avons fait une avant-première il n’y a pas longtemps sur Metal Injection qui est un gros webzine américain et nous avons des critiques très élogieuses. C’est aussi très flatteur de voir des articles élogieux sur un groupe français alors qu’ils pourraient très bien nous ignorer complètement ou prendre ça de haut ! [Rires] C’est très flatteur. De toutes façons nos influences sont très majoritairement anglo-saxonnes.

« Paris est un no man’s land de subventions qui sont quasiment inexistantes pour notre style de musique […]. Ensuite, nous sommes extrêmement nombreux. Les salles qui peuvent accueillir des groupes émergents sont de plus en plus rares. »

Les critiques ont été plus mitigées en France où une partie de la presse semblait vous reprocher vos parties mélodiques et certains sons électroniques, penses-tu que votre musique est plus adaptée au public anglo-saxon ?

Question intéressante. Effectivement nous pouvons dire que nous avons eu quelques mauvaises voire très mauvaises critiques en France parfois. C’est intéressant d’avoir les deux côtés. Ca a un peu partagé les gens, soit on adore, soit on déteste. Ce n’est pas plus mal au final d’avoir réussi à faire ça. Avec le recul, maintenant, je lui trouve plein de défauts à Topsy Turvydom, mais au moins ça a eu le mérite de diviser les gens là-dessus et c’est intéressant. Maintenant, la question de si ça marche mieux à l’étranger, je ne suis pas sûr que nous en soyons encore à cette étape, à une échelle assez grande pour répondre à ça. Par contre, c’est vrai que le fait que nous chantions et écrivions en anglais n’aide pas à ce que la France prenne vraiment en considération toute l’étendue du message et du boulot. Forcément les gens se sentent moins concernés par la musique anglophone, ils se sentent vachement concernés quand ça chante en Français parce que c’est leur langue, ça leur parle et là tout de suite il y a une très grande attention qui est portée sur les textes, même dans le metal. Par contre, c’est vrai que dès que ça chante en anglais, « c’est de la musique anglophone et c’est un peu tout pareil » et du coup, on écoute la musique et personne n’écoute les paroles et ne parle du sens des morceaux. C’est vrai qu’il y a ça mais, en même temps, comme je te disais, nos influences sont anglo-saxonnes, moi je ne saurais même pas trop comment écrire ce que j’écris en français, des rimes… Je trouverais ça dommage de limiter l’écoute de notre musique aux francophones, nous parlons de situations que nous vivons ici en France et c’est bien que les étrangers puissent aussi la comprendre, se l’approprier un petit peu, la vivre à travers un morceau peut-être.

Aurais-tu une idée de comment faire en sorte de plus toucher le public français ?

Je t’avoue que je ne me suis jamais posé la question ! [Rires] Non, là comme ça, mis à part la barrière de la langue je ne vois pas trop. C’est déjà difficile de lâcher toute censure et écrire quelque chose de personnel sans trop penser à si ça va plaire. Mais j’y réfléchirai ! [Rires]

A ton avis, pourquoi la langue reste une barrière alors qu’aujourd’hui tout le monde ou presque parle anglais ?

Déjà, je mitigerais un tout petit peu le propos, je ne suis pas sûr que tout le monde parle anglais malheureusement en France. Je pense qu’on a une culture de chanson en France, le texte est très important. A partir du moment où un artiste chante en français, on fait très attention aux paroles, au texte et c’est quelque chose qui n’est peut-être pas si mal que ça, car ça arrive mais il y a peut-être moins d’artistes francophones qui écrivent vraiment n’importe quoi. Mais il y a cette culture de chansonnier ; le chansonnier va raconter une histoire et ensuite la musique est relativement accessoire. C’est l’approche inverse pour les anglo-saxons.

Est-ce que cette culture de la chanson en France te touche malgré tout ?

La culture au sens culture, oui, me touche. Après je n’ai pas du tout grandi avec la chanson française, ce n’est pas la musique qui a bercé mon adolescence et mon enfance. J’ai fait ma culture moi-même à coup d’émissions anglo-saxonnes, je n’ai pas été bercé par la chanson française ou même la musique française quelle qu’elle soit.

Votre groupe est basé à Paris, penses-tu que cela facilites les choses par rapport à si vous étiez en province ? Que cela soit pour tourner, se faire connaitre, etc.

Eh bien je pense que ça les complique ! Ça peut les faciliter peut-être au niveau réseau, à la limite, mais je pense que pour l’épanouissement d’un groupe et son habilité à faire des concerts, à mon avis ça les complique. Paris est un no man’s land de subventions qui sont quasiment inexistantes pour notre style de musique et pour même les musiques actuelles en général, qui sont très à la marge, contrairement à beaucoup de régions qui ont plus de subventions à redistribuer aux musiques actuelles, même si elles se réduisent d’année en année. Ensuite, nous sommes extrêmement nombreux. Les salles qui peuvent accueillir des groupes émergents sont de plus en plus rares parce c’est de plus en plus difficile de faire ce genre d’affiche, c’est malheureusement la réalité. Et pour terminer ça complique tous les problèmes logistiques du quotidien, la place pour répéter… [Rires] Autant on pourrait penser que c’est un terrain plus propice, autant je pense maintenant avec les années que ça nous dessert plus que ça nous sert.

Interview réalisée par téléphone le 12 octobre 2016 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Alexandre Covalciuc.
Photos : Anthony Dubois.

Site officiel de Magoa : magoamusic.com

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