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Interview   

Les mains et le cerveau de Dehn Sora


Graphiste, illustrateur, musicien, la polyvalence artistique de Dehn Sora n’est plus à démontrer. Pour autant, ce dernier n’a étonnamment pas la prétention de se qualifier lui-même d’artiste, même si on le retrouve sur tous les fronts et dans de multiples projets et collaborations. Bien au-delà de la simple modestie, Dehn Sora voue une admiration sans faille aux groupes pour lesquels il travaille et n’ose ainsi pas se comparer à eux, y compris dans ses projets personnels Throane ou Treha Sektori.

Pourtant une de ses motivations premières dans la création est la confrontation, avant tout personnelle, avec ses propres échecs. Celle-ci devient intéressante, à son sens, quand elle a vocation à se développer dans la souffrance. Nous revenons avec lui sur ce processus singulier, sur les projets variés et profonds qui l’animent, dans un entretien parfois assez bouleversant et d’une authenticité rare et éloignée du stéréotype de l’artiste torturé, qui n’a ici rien d’une simple posture.

« Le mot ‘artiste’ ne me dérange pas en soi. C’est juste que je n’ai pas la sensation d’être suffisamment bon pour être considéré comme artiste. »

Radio Metal : Tu es graphiste, musicien, photographe, tu as réalisé plusieurs artworks et clips pour de multiples groupes, et parfois même des ambiances sonores pour ces mêmes projets. En somme, tu es un artiste très polyvalent. Te considères-tu d’abord comme un artiste visuel ou comme un musicien ?

Dehn Sora : Je me considère comme un très mauvais musicien, déjà ! Du coup, même « artiste » au sens large, je n’ai pas trop cette prétention. Après, j’avoue être attiré par différents types d’expression malgré mes faibles capacités techniques. Je n’ai pas vraiment de problème à me lancer quand ça m’appelle ou que ça me touche, donc si je peux exprimer des choses par la musique, ce sera par la musique, et parfois ce sera par le visuel… Je pense que l’aspect visuel a plus pris le pas, c’est quand même ce que je fais le plus au quotidien, mais je n’ai pas vraiment de qualification pour ce que je fais ! [Rires] J’essaie de ne pas me cloisonner dans quelque chose. Le mot « artiste » ne me dérange pas en soi. C’est juste que je n’ai pas la sensation d’être suffisamment bon pour être considéré comme artiste. En tout cas, je ne me nomme pas !

Tu parles de ne pas cloisonner les choses. Toi, comment perçois-tu le lien entre l’image et le son, notamment dans tes projets perso où tu gères les deux ?

J’avoue ne pas mettre de séparation entre les deux. Pour moi, les deux vont ensemble. Même au-delà du visuel, il y a aussi le texte. Les choses vont vraiment ensemble, pour moi. Je ne les considère pas comme plusieurs temps. Il y a toujours la musique, qui est la substance pour un groupe, et ensuite l’aspect visuel vient en second plan. Ça dépend des groupes, mais j’ai tendance à vraiment travailler l’ensemble comme un tout. Pour moi, le visuel est tout aussi important que la musique dans l’expression ou même la compréhension d’un album, au sens global.

Comment choisis-tu les groupes avec lesquels tu travailles ?

J’ai la chance qu’ils me choisissent depuis plusieurs années, donc ça va vraiment se faire par la sensibilité artistique, principalement. Il faut aussi que ça soit humain. Je ne vis pas des pochettes, c’est une extension de ma création, donc je préfère être de moins en moins dans la commande. Ce n’est pas quelque chose que j’ai beaucoup fait. Parfois, ça va surtout se faire sur la connexion humaine. Récemment, il y a des groupes avec qui j’ai pu travailler parce qu’il y a eu une rencontre. Je pense par exemple à Svart Crown, j’étais moins friand de leur musique à la base, mais lors de notre rencontre, ça s’est bien passé et je pense que nous allions dans le même sens. La collaboration peut venir comme ça. Après, il y a des groupes avec lesquels je travaille qui, artistiquement, m’ont énormément inspiré dans ma vie, donc c’est d’autant plus gratifiant, et ça me pousse beaucoup pour les projets sur lesquels ils me mettent des challenges.

Il y a un point commun avec les différents groupes avec lesquels tu as travaillé, surtout ces dernières années. Ce sont des groupes qui ont opéré des changements stylistiques importants. Tu as mentionné Svart Crown, mais j’ai aussi envie de te parler de Secrets Of The Moon, de Blut Aus Nord ou de Schammasch. Est-ce que c’est un impératif pour toi de travailler avec un groupe qui a une esthétique et un univers assez complets ?

En tout cas, s’ils ont cette volonté, oui, ça me parle beaucoup. Je pense vraiment à Secrets Of The Moon, où ç’a été un très gros projet, ne serait-ce que sur le contenu à fournir. Eux avaient vraiment cette démarche-là dès le départ, ils voulaient vraiment faire ça, quitte à ce que ça prenne plus de temps. Je sais qu’ils avaient enregistré l’album depuis déjà plusieurs mois quand nous avons commencé à nous parler. J’apprécie beaucoup ce genre de démarche. C’est quelque chose qui m’effrayait un peu au départ, particulièrement ce projet, car il y avait beaucoup de choses à faire. La demande et l’exigence étaient vraiment hautes. J’aime bien aller là où on pourrait potentiellement se casser la gueule, si on schématise. Je crois que vous avez mis le doigt sur quelque chose d’assez intéressant, car l’année dernière, j’ai pu travailler sur des albums où il y avait des changements radicaux de style. Je pense à Schammasch, où c’était surtout un morceau, « A Paradigm Of Beauty », qui était vraiment le morceau inattendu pour eux. Je trouve ça beaucoup plus intéressant d’aller vers des choses complètement différentes là où les gens ne les attendent pas, et si je peux accompagner dans cette démarche-là, ça me parle vraiment particulièrement.

Finalement, ce sont plus la démarche et l’atmosphère qui priment que la musique en elle-même ?

Oui, c’est vrai. Je suis assez d’accord là-dessus. C’est vrai que je ne suis pas forcément bloqué sur un style de musique. Je ne dirais pas non à un groupe de hip-hop, par exemple, si la démarche me plaît, ou si je me sens à l’aise avec. C’est une histoire d’atmosphère et surtout d’implication. Si ce sont des groupes qui veulent faire ça parce qu’ils ne pourraient pas faire autre chose, et que ça se sent vraiment, c’est ce qui me touche le plus, peu importe le genre de musique qu’ils font. J’ai un exemple assez global avec quelqu’un avec qui je travaille beaucoup, qui est Blut Aus Nord. Pour moi, sa démarche est complète, totale, et depuis plusieurs années, nous travaillons vraiment ensemble, main dans la main. Sur l’aspect visuel, il a souvent des idées en tête, mais quand nous commençons quelque chose, ça finit complètement sur autre chose, et il a une implication qui est essentielle, totale. Il n’y a pas de place pour faire les choses à moitié. Son implication émotionnelle est quotidienne et ça se ressent beaucoup dans la façon dont nous travaillons ensemble.

« J’aime bien aller là où on pourrait potentiellement se casser la gueule, si on schématise. »

Est-ce que les groupes avec lesquels tu travailles te laissent carte blanche ou est-ce qu’ils ont un cahier des charges très précis sur ce qu’ils attendent ? Finalement, dans quelle mesure ces groupes-là sont-ils impliqués ?

Il y a vraiment un exemple par projet. Dans l’ensemble, on me fait beaucoup confiance, on me laisse partir presque de zéro. Par contre, il y a toujours un thème, une base textuelle, voire une idée globale sur l’ambiance recherchée, mais c’est vraiment au cas par cas. J’ai travaillé avec des groupes qui ont une image très précise de ce qu’ils veulent, mais qui ne savent pas comment la formaliser. C’est là que j’interviens vraiment. Dans une grande partie des cas, il y a surtout une ambiance, une idée globale, qui n’est pas du tout formalisée ou directe. Il y a beaucoup de place pour l’interprétation, et c’est là que j’affine la direction dans laquelle on va avancer. Ça dépend vraiment des projets et des groupes avec lesquels je peux travailler. Il y a des groupes qui ont vraiment une idée très précise de ce qu’ils veulent, ou en tout cas des descriptions quasi définitives de ce qu’ils voudraient. L’idée est vraiment de le formaliser avec mon interprétation, mais aujourd’hui, une grande partie des groupes avec lesquels je travaille me laissent carte blanche, c’est-à-dire que je n’ai rien à respecter en termes de cahier des charges, de stratégie, de volonté… On me dit : « L’album part dans cette direction-là », on m’envoie un peu de texte, de musique si possible, car je travaille parfois très en amont et il n’y a pas d’enregistrement, juste quelques démos. Il y a même des projets sur lesquels le simple fait d’avoir travaillé sur le visuel en amont a pu faire un peu changer la direction sonore de l’album. Ça m’est arrivé plusieurs fois. C’est d’ailleurs très intéressant et gratifiant pour moi. Il y a quelques projets sur lesquels j’ai pu travailler où, entre les pré-prod et ce qui a été enregistré au final, l’ambiance a vraiment bougé par rapport aux visuels fournis en amont.

Il y a un artwork qui m’intrigue en particulier, c’est celui de l’album We Disappear du groupe Hegemone. On y voit une sorte de monument, de statue, je ne saurais pas dire… Qu’est-ce qui t’a inspiré cet artwork-là ?

C’est vraiment la musique, pour le coup, parce que je ne connaissais pas du tout le groupe. C’est Debemur qui m’a mis en contact avec eux. J’ai écouté la musique avant de lire quoi que ce soit ou même de parler avec le groupe, et ça m’a assez immédiatement inspiré ça. Il y avait juste le nom de l’album, qui était We Disappear. Ça m’est venu assez spontanément d’avoir, en effet, cette espèce de monument qui efface complètement toute vie, c’est-à-dire qu’il n’y a rien autour. Dans l’artwork, l’idée était vraiment de créer quelque chose de complètement désertique, avec un seul monument monolithique ou quelques monuments qui semblent appartenir à la même connexion. Ça m’a vraiment inspiré ça, très spontanément. Il y a parfois des artworks sur lesquels je peux travailler, sur lesquels je réfléchis beaucoup en amont avant de me lancer, et parfois il y en a qui viennent très spontanément, comme celui-ci, où pour moi, le ressenti premier était ça : créer un monument qui efface tout, qui fait tout disparaître autour de lui.

Tu as pas mal collaboré avec des groupes de Debemur Morti Productions, y a-t-il un lien particulier avec ce label ? C’est d’ailleurs chez ce label-là que tu sors le prochain EP de Throane…

Oui. Il y a une vraie connexion humaine. Ça fait plusieurs années maintenant que nous nous connaissons et que nous travaillons ensemble. Le gérant du label, Phil, est devenu un ami et nous travaillons ensemble quasi quotidiennement. Ça va parfois de juste demander des conseils sur certaines choses, à débloquer parfois des histoires de fichiers, des trucs très pragmatiques. Et parfois, quand les artistes avec lesquels il travaille n’ont pas de graphiste ou sont en recherche et sont intéressés pour travailler avec moi, nous nous mettons en relation. Le fait que j’aie pu travailler avec pas mal de groupes de chez Debemur, ça s’est beaucoup fait comme ça. Nous nous faisons très confiance, eux et moi, donc parfois, quand des groupes n’ont pas de graphiste ou d’aspect visuel prêt et sont en recherche, mon nom est posé sur la table par lui et ça intéresse les artistes, ça m’intéresse, et nous en venons à travailler comme ça. Ça m’a permis de travailler avec des groupes que j’aime beaucoup musicalement, comme Manes, un groupe que j’écoutais assez peu à une époque, et juste avant qu’ils me contactent, je les avais découverts sur le tard. Je crois que j’aimais principalement un album, je m’étais mis à réécouter les autres albums et je les ai trouvés intéressants avec le temps. Deux ou trois mois après, on m’a proposé de faire un artwork pour une compilation que sortait Debemur. J’aime bien ces petites connexions de symboles.

On parlait d’artistes qui avaient eu un virage stylistique, et Manes, c’est quand même un paroxysme à cet égard !

Oui, il y a des Manes, des Ulver, des Blut Aus Nord… Je ne suis pas du tout choqué par des virages stylistiques. Tant que la démarche reste sincère et que l’on sent que l’artiste a voulu aller dans cette direction… C’est une autre proposition, c’est complètement différent et déroutant, mais je trouve que c’est très intéressant. En tout cas, j’aime beaucoup ce genre d’artiste. Il y a des changements stylistiques qui sonnent incohérents, mais je trouve que chez ces artistes-là, ça sonne toujours vrai, dans l’ensemble. Je pense notamment à Blut Aus Nord avec qui je suis plus proche. Je ne sais pas de quoi sera fait leur prochain album et je trouve que c’est hyper important, car ça crée toujours de la surprise, de la tension… Ça me parle beaucoup.

« Il y a même des projets sur lesquels le simple fait d’avoir travaillé sur le visuel en amont a pu faire un peu changer la direction sonore de l’album. »

Pour parler de tes projets perso et de Throane, dont l’EP est tout récent, tu parles souvent de ton rapport à l’échec, aux difficultés. C’est un thème récurrent dans les paroles. On vient d’en parler : on voit ton travail un peu partout, tu as collaboré avec beaucoup de groupes. Est-ce que ton exposition modifie justement ta façon de voir les choses, ton rapport avec ta propre création ?

Non, au final, je ne pense pas du tout. Ma sensation d’échec n’est pas liée à ça. C’est sur un autre plan. Je pense que le fait de collaborer avec des artistes que j’aime bien et qu’il y ait un « succès »… Déjà, je n’ai pas ce sentiment de réussite. Je pense que je n’arriverai même jamais à le ressentir. J’essaie de ne pas me laisser envenimer par les retours que je peux entendre. Je veux vraiment garder un maximum de distance. Ce n’est pas toujours évident avec les réseaux sociaux, mais plus je suis éloigné, mieux c’est, pour ne pas me sentir parasité. Et quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ça change ma perception. En tout cas, sur le fait d’être plus exposé, ça n’a pas du tout d’impact sur ma façon de composer. Throane est un projet très instinctif, ça arrive par phases, il suffit un peu d’attraper le moment. C’est souvent la somme de plein de ressentiments qui me viennent sur un temps assez long, mais je n’ai jamais eu la sensation que ça ait pu jouer sur ma façon d’écrire ou sur le processus. C’est très détaché.

Tu as quand même un discours assez pessimiste sur ton propre travail. Si tu voyais les choses de façon plus positive, tu penses que ça impacterait ta façon de travailler ou la nature même de ton travail ?

Probablement. En tout cas, j’en suis arrivé à un âge où je sais comment je fonctionne ! J’ai tendance à voir les choses de façon plus ombrageuse qu’elles peuvent peut-être l’être de façon objective. Après, je ne suis pas fermé à la lumière. Je trouve cette lumière grâce au fait de faire de la musique. Ça ne se ressent peut-être pas du tout sur la forme, car c’est une expulsion de plein de noirceur. Mais si je ressentais beaucoup de lumière et que j’avais tendance à voir la lumière un peu partout, je pense qu’en effet, la forme serait complètement différente. Ce n’est pas impossible.

Est-ce que Throane, en tant que projet beaucoup plus personnel, c’est justement une expression de cela ? Est-ce un terrain d’expérimentations, un exutoire, une catharsis ?

Aussi cliché que ça puisse paraitre, c’est complètement ça. Sans me replonger dans certains souvenirs, le projet est vraiment né dans un temps où le choix était soit de faire ça, soit de faire une connerie. Les choses me sont venues comme ça et ça m’a permis de trouver un certain équilibre. C’est vraiment comme ça que l’impulsion est née. Après, c’est forcément un terrain d’expérimentations, car c’est un peu ma façon de concevoir la musique aussi. Même si j’ai des influences qui vont se ressentir, j’essaye d’aller sur des terrains qui ne sont pas explorés. En tout cas, c’est ma perception de la composition. J’essaie déjà de faire la musique que j’aimerais écouter, ce qui en soi est difficile à atteindre, parce qu’entre ce que j’ai en tête et mes mauvaises capacités techniques et musicales que j’évoquais tout à l’heure, il y a parfois des barrières à franchir. Mais tous les projets qui me sont très personnels, je les vois en effet comme des terrains d’expérimentations à cent pour cent, parce que c’est vraiment ma conception première de la composition.

Comment approches-tu ces deux manières de travailler, entre tes projets perso et ce que tu fais pour les groupes ? J’imagine que c’est fait de manière très différente, finalement ?

Oui, il y a vraiment plusieurs façons de faire, comme je disais tout à l’heure. Chaque projet a son processus. C’est vrai que quand je travaille avec un groupe, je ne travaille pas du tout de la même façon. Il y a malgré tout une contrainte, qui n’est pas ressentie comme une contrainte, mais qui est de correspondre à la vision du groupe. J’avais une image en tête qui est que souvent, quand tu travailles pour un groupe, tu es leurs mains, alors que quand tu travailles sur des choses personnelles, tu es ton cerveau. Il y a un vrai travail psychologique parce qu’il faut comprendre le groupe, comprendre leur démarche et un peu se mettre à leur place. Il y a une grande part de personnel dedans, car j’y mets beaucoup de moi-même, mais au final, ceux qui doivent défendre leur projet, c’est le groupe. Moi, je pourrai toujours défendre mon visuel, mais la substance même reste le groupe, leur expression, et moi, je suis en retrait vis-à-vis de ça. J’essaye juste d’être à la hauteur de ce qu’ils veulent exprimer. C’est sûr que j’ai beaucoup moins de frein [sur mes propres projets]. Cela dit, je n’en ai jamais trop ressenti dans les projets sur lesquels j’ai pu travailler en visuel, mais je travaille mes projets personnels beaucoup plus avec le cœur et les tripes, alors que quand je travaille avec un groupe, je mets beaucoup de mon cerveau, dans le sens où j’intellectualise beaucoup en amont, et c’est un travail sur le long terme qui va parfois même sur des discussions hors projet. Quand il s’agit de travailler sur mes projets personnels, musicaux en tout cas, je peux m’enfermer dedans et retirer toute intellectualisation du processus.

Pour parler d’un projet récent, à savoir ta participation au premier album d’Ovtrenoir, dirais-tu que ta part était de justement apporter ta subjectivité ?

Ovtrenoir, c’est un projet sur lequel nous travaillons avec William Lacalmontie, quelqu’un dont je suis très proche. C’est plutôt un travail de groupe, ce projet-là, car il y a plusieurs personnes, plusieurs visions qui convergent, mais l’idée est que tout le monde puisse défendre la musique. Je trouve que mon implication là-dedans est d’être une confrontation au regard de l’autre. C’est-à-dire que William a une façon de composer et moi, j’en ai une complètement différente. Lui va aller sur des ambiances plus rythmiques, alors que j’aurais tendance à aller sur des ambiances plus abstraites. C’est la confrontation des deux qui est intéressante. Comme le processus de composition qui est parsemé de la vision de tout le monde et de la confrontation de tout le monde, c’est enrichissant pour tous, je pense. L’idée est de créer quelque chose qui est au maximum original, avec ces visions différentes.

« Je n’ai pas ce sentiment de réussite. Je pense que je n’arriverai même jamais à le ressentir. J’essaie de ne pas me laisser envenimer par les retours que je peux entendre. »

C’est quelque chose qui se ressent à l’écoute de Fields Of Fire. Ce sont différentes approches qui sont incarnées dans les différents éléments et passages de la musique qui, même s’ils sont complémentaires, sont parfois assez différents…

Oui, je crois que ça finit de toute façon par se ressentir. À la rigueur, sur l’album, je trouve que nous nous marions un peu plus. Nous avons un peu plus d’expérience ensemble, ne serait-ce que grâce au live qui nous a beaucoup aidés à aborder la composition de l’album aussi, car ça a ouvert des portes pour chacun, donc je pense que c’était assez fluide. Mais oui, je pense que les pattes de chacun peuvent se ressentir ! Nous ne sommes pas prêts à faire des concessions, du coup les choses ne se mélangent pas forcément comme un magma. Après, c’est ce que je trouve intéressant aussi. Rien n’est incompatible non plus.

Pour en revenir à tes projets plus personnels, qu’est-ce qui rassemble et différencie tes deux projets que sont Throane et Treha Sektori ? Throane semble assez violent, immédiat et instinctif, tandis que Treha Sektori paraît beaucoup plus ambient. Est-ce que, pour toi, ce sont deux formes d’expression qui se complètent ?

Oui, sur la forme, c’est vrai que les deux projets sont complètement différents. Treha Sektori c’est vraiment la première façon dont j’ai pu m’exprimer musicalement. C’est une forme beaucoup plus ambient, même intérieure. J’essaye de faire en sorte que ça appartienne à un autre monde aussi, dans le sens où ça appelle des zones de mes émotions qui ne sont pas forcément descriptibles et qui sont assez abstraites. Alors qu’en effet, Throane a ce côté beaucoup plus terre à terre et frontal.

C’est pour ça que tu passes par le langage ? Parce que sur Treha Sektori c’est une langue inventée, alors que sur Throane, c’est du français…

Voilà. Je pense que Throane aurait pu être une extension de Treha Sektori à un moment, car ça appelle vraiment le même cœur de jaillissement, mais d’un côté, il y a cette langue qui est une langue qui me vient lorsque je suis un peu débordé par mes émotions et qui du coup a créé une sorte de refuge en moi qui se détache un peu du monde terrestre. Alors que Throane, c’est dans ma langue maternelle, c’est très instinctif. Pour résumer un peu bêtement, il y en a un qui est une baston et l’autre, c’est un autre monde. Il y a un pied qui est revenu sur terre et qui avait besoin d’être un peu plus frontal avec Throane. Treha Sektori, je pense que c’est quand même quelque chose d’assez nerveux, il y a beaucoup de nervosité quand je travaille dessus aussi, mais ce ne sont pas du tout les mêmes sensations et ça n’appelle pas du tout les mêmes capteurs émotionnels.

Par rapport à l’artwork de Throane, tu as poursuivi le choix de faire contribuer un membre de ta famille. Après ta mère sur Plus Une Main À Mordre, c’est ta sœur qui figure sur la pochette d’Une Balle Dans Le Pied. Est-ce que ce choix est là pour apporter une dimension encore plus personnelle au projet ?

Au début, ce n’était pas du tout quelque chose qui avait été conçu comme ça. Et ça s’avère toujours validé dans le temps. C’est-à-dire que je n’ai pas forcément pensé les artworks par rapport à des membres de ma famille, mais les choses se sont faites un peu comme ça, spontanément. Avec le temps, les symboles se sont validés, je trouve. Je pense principalement à celui avec ma mère. D’une certaine façon, c’est quelque chose qui me tient à cœur car ça me connecte aussi beaucoup à eux, et ça a plus de sens pour moi et c’est beaucoup plus authentique car je ne vais pas chercher un acteur ou un modèle. Ce sont des personnes qui font partie de mon histoire et qui, même s’elles ne le comprennent pas formellement, auraient toutes les raisons de comprendre pourquoi je veux mettre ça en scène pour la pochette, par exemple. Finalement, j’ai tendance à ne plus du tout y voir cet aspect « mise en scène », car ça a du sens pour eux parce que ça correspond à des moments où eux pourraient s’exprimer de cette façon-là. Par exemple, la première version de la pochette du EP n’a même pas de personne dessus, et en laissant un peu le temps à l’idée de mûrir, finalement, ça a beaucoup plus de sens d’impliquer quelqu’un de proche. Une fois que j’avais la photo avec ma sœur, j’ai été obligé de mettre l’autre pochette à la poubelle, parce qu’elle était désincarnée par rapport à cette version qui me touche beaucoup plus.

Il y a un parallèle avec le métier d’infirmière de ta sœur, avec un certain rapport au corps, du fait qu’elle porte avec elle l’histoire de ses patients, aussi bien corporellement que psychiquement. Ce rapport au corps, tu l’avais déjà utilisé avec la pochette où tu mettais en scène ta mère. C’est toujours une dimension qui reste essentielle dans ton travail ?

Oui, complètement. Ce n’est même pas forcément que dans Throane, mais l’implication corporelle, pour moi, c’est quelque chose de fondamental par rapport à mes travaux là-dessus. Le corps qui est toujours un peu mis à mal, le fait qu’il soit en souffrance ou qu’il ait l’air abîmé, c’est quelque chose que je trouve très beau, déjà, et le fait de s’impliquer corporellement dans les projets, c’est vraiment quelque chose qui est central dans ce que je peux faire. C’est-à-dire que je m’implique vraiment corporellement dans ce que je fais, que ce soit en concert ou dans le cadre d’artworks. J’ai besoin de sentir que les choses ont été ressenties physiquement.

« J’avais une image en tête qui est que souvent, quand tu travailles pour un groupe, tu es leurs mains, alors que quand tu travailles sur des choses personnelles, tu es ton cerveau. »

C’est un point commun évident avec Amenra, dont tu es très proche. Tu n’hésites pas à faire du corps un élément central dans sa mise en scène et dans ton processus créatif…

Oui. Je pense que nous nous entendons en grande partie pour ça. Je me souviens d’une discussion il y a très longtemps avec le chanteur d’Amenra où il me disait que quand il écrivait quelque chose, il fallait qu’il puisse l’avoir déjà vécu. Ça peut paraître abstrait de l’extérieur, mais quand il dit qu’il sent de la peau brûler, il veut déjà avoir senti sa peau brûler, par exemple. Lui, en plus, a ce côté très engagé physiquement dans ce qu’il fait, parfois avec de la modification corporelle, etc. mais je rejoins à cent pour cent cette conception. On pourrait écrire sur ce que pourrait être tel ressenti, par exemple avoir du verre dans le pied ; s’il faut l’écrire, c’est parce qu’on l’a vécu aussi et c’est important de le ressentir physiquement avant de l’avoir écrit.

Ce parallèle à la souffrance et au fait de le porter au corps, ça a un côté très psychanalytique, finalement. Je ne sais pas si tu as lu des choses par rapport à ça ou est-ce que pour toi, c’est vraiment une démarche naturelle et artistique ?

C’est plutôt naturel et artistique, car malheureusement, je ne lis pas beaucoup, ou plus beaucoup, du moins. Je me suis beaucoup intéressé à la psychanalyse, par contre, mais je me rends compte aussi que plus on analyse et plus on reste dans l’intellectualisation des choses, moins on ressent et moins on pratique. Ce n’est pas une loi universelle ou immuable, mais je me sens finalement plus à l’aise en étant dans le ressenti et la pratique qu’en étant dans la distance de l’intellectualisation. Je vois toujours en plusieurs temps et j’ai l’impression que je fonctionne plutôt bien comme ça, en analysant énormément d’émotions et de ressentis sur le long terme. J’aime bien emmagasiner tout ça et même parfois être déstabilisé par ça, à suffoquer d’émotion. Mais je n’ai pas vraiment eu de lectures théoriques très soutenues là-dessus. Malheureusement, je ne lis pas beaucoup. Je manque un peu de temps pour ça.

Cette idée de spontanéité pourrait être associée à un processus de création fluide et simple, quelque part. Or, tu as expliqué que tu ne concevais pas de faire les choses facilement. Tu dis qu’il y a une grosse part d’autoflagellation. Comment expliques-tu cela ?

Je ne l’explique pas ! Sinon, je pense que je le ferais peut-être moins de cette façon-là. Mais oui, il y a beaucoup d’autoflagellation dans ce que je fais, c’est assez évident. J’ai une espèce de sensation qui me vient en tête… On me pose souvent la question : à quoi ça sert de faire des concerts quand on a autant le trac, quand on est aussi nerveux que je peux l’être avant ? En fait, il y a une sensation qui peut parfois durer juste deux secondes mais qui est indescriptible, qui est un ressenti de plénitude qui arrive, sans technique. Toute cette souffrance mène à un état un peu extatique qui peut parfois durer une seconde, parfois trois minutes, parfois plusieurs heures… C’est vraiment quelque chose d’indescriptible. Le fait de vouloir toucher ce sentiment, ça justifie aussi beaucoup toute cette dureté en amont. Après, le fait de toujours faire les choses dans la douleur, je ne l’explique pas véritablement dans mon cas, mais c’est assez nécessaire, dans le sens où si les choses sont simples, c’est qu’on va aller sur quelque chose que l’on a peut-être déjà fait, que l’on connaît ou dans lequel on est à l’aise, et ce n’est pas comme ça, personnellement, que j’avance. Je ne dis pas qu’il faut que tout se fasse tout le temps dans le sang, ça ne serait peut-être pas envisageable sur le long terme, mais je le conçois quand même comme ça. C’est vraiment la sensation que j’en ai. À chaque fois, ça peut être une source d’angoisse, de tension, mais la volonté d’achever quelque chose est suffisamment forte pour passer outre et finalement, c’est toujours dans ces moments-là, une fois qu’on regarde un peu en arrière, qu’on se rend compte que c’était nécessaire et qu’il n’y avait pas vraiment d’autre option. Il n’y a pas longtemps, il y un ami qui me disait qu’à chaque fois que je faisais un projet, il avait la sensation que c’était toujours très engageant émotionnellement et physiquement, mais qu’à la fin, c’était toujours comme une mue. C’est-à-dire qu’il fallait accepter qu’on ressorte toujours avec une nouvelle peau de ces expériences-là, parce que sinon, on resterait sur nos acquis et sur nos certitudes, et ce n’est pas comme ça que je conçois les choses.

Par rapport aux concerts, si on parle de la Church Of Ra avec des membres d’Amenra, vous faites des concerts extrêmement ritualisés. Comment appréhendez-vous ce genre de performance ? Comment les préparez-vous ? Est-ce que c’est encore une fois une manière d’atteindre une sorte d’état de transe ou un état physique ou émotionnel particulier ?

Oui, je pense qu’il y a même plusieurs paramètres qui entrent en jeu. Mais en effet, il y a de ça. Sur cent concerts de faits, il y en a peut-être parfois un seul où il y a vraiment cet état-là qui arrive, parce que ça ne s’explique pas et ça ne se commande pas. Du coup, il y a cette recherche-là. Le contexte peut aussi favoriser ce moment. Ce que je dis n’est pas du tout péjoratif, mais il y a aussi le fait d’avoir la sensation de proposer autre chose qu’un concert. On parle beaucoup de performance, mais même le mot de « performance », je ne suis pas toujours d’accord avec. En concert, finalement – en plus, en ce moment, tout le monde est un peu en manque de ce côté très vivant et physique des choses –, parfois je trouve que nous sommes vite déconcentrés par le fait que c’est aussi un rassemblement social, donc nous sommes déstabilisés par le bruit du bar, le bruit de l’extérieur, etc. et le fait de cérémonialiser un peu les choses, ça va rendre l’importance de ce que c’est, d’une certaine façon. Nous allons essayer au maximum de ne pas être parasités par l’extérieur. Le fait de créer des environnements, des cérémonies plus que des performances, c’est aussi pour permettre de faire entrer tout le monde dans cet état et que ça crée une vraie contagion de l’émotion dans l’audience.

« Le fait de toujours faire les choses dans la douleur, je ne l’explique pas véritablement dans mon cas, mais c’est assez nécessaire, dans le sens où si les choses sont simples, c’est qu’on va aller sur quelque chose que l’on a peut-être déjà fait, que l’on connaît ou dans lequel on est à l’aise, et ce n’est pas comme ça, personnellement, que j’avance. »

Comment choisis-tu les lieux qui vont accueillir ces concerts ou ces expériences-là ?

Pour le coup, je ne choisis pas tout le temps. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de le faire à cent pour cent. Mais c’est vrai que ces derniers temps, le lieu est devenu quelque chose de super important pour moi. Cette année j’ai pu faire une session avec Treha Sektori dans les Pyrénées. Il y a déjà le fait d’essayer d’être à la hauteur du lieu. J’ai pu jouer dans des endroits où il y a une énergie telle qu’on se sent hyper petit face à ça et on veut faire encore mieux, parce qu’on veut se sentir à la hauteur du fait de jouer pour cet environnement, au-delà même de la présence du public, car parfois j’ai pu jouer devant pas grand monde voire personne. Ça crée vraiment une autre façon de faire. Parfois, la musique peut-être pas très bien interprétée, il peut y avoir beaucoup d’erreurs… À partir d’un moment, les énergies enveloppent tellement les choses que l’on essaie juste d’être une bonne bande-son pour les énergies qu’il peut y avoir dans ces lieux-là. Au mieux, le lieu est un acteur principal des performances, improvisations, concerts ou autre. J’ai la chance d’avoir pu jouer dans des festivals, dans des lieux assez insolites, avec une vraie ambiance globale qui, au final, ne ressemble pas vraiment à un concert, et c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup développer à l’avenir parce que… Déjà, c’est plus difficile ! [Rires] On en revient à mon côté « appréciation de la difficulté » : c’est plus difficile à mettre en place, on a moins de confort que dans une salle de concert, finalement, et ça rend les choses beaucoup plus fortes. Il y a un vrai engagement de la part de tout le monde, du public principalement, et ça pousse beaucoup à créer un univers global.

On a un peu l’impression que cet engagement doit passer par une volonté de rendre le concert moins spectacle, moins divertissant, pour le rapprocher de quelque chose de plus essentiel…

Oui, tout à fait. Je suis complètement d’accord avec ça, il y a vraiment ce côté. J’adore les concerts, je ne suis pas du tout fermé à ça, et je ne me bloque pas sur le fait qu’un concert se passe forcément dans une salle de concert, mais c’est vrai que j’ai de plus en plus tendance – l’expérience aidant – à être un peu déconcentré par des gens autour qui parlent de choses… J’ai eu un exemple très bête : l’année dernière, je suis allé voir Cult Of Luna et en face de moi, il y avait un groupe de gens qui parlait juste de raclette. Ils organisaient leur dîner, c’est super, mais je n’avais pas du tout envie d’être parasité par ça, d’une certaine façon. En même temps, je ne peux pas être dans le reproche, parce que c’est un lieu de rassemblement social. D’une certaine façon, je me disais que j’aurais adoré voir ce concert dans un lieu où il est impossible d’avoir une conversation pendant que le groupe joue, dans le sens où j’avais envie d’être avec le groupe, j’avais envie qu’ils m’emmènent avec eux, et finalement, je me sentais toujours un peu ramené à la réalité par des discussions autour de moi ou même par le fait qu’il y ait de la lumière à l’extérieur de la salle…

Pour en revenir à Amenra, c’est peut-être pour ça qu’ils ont choisi des églises où c’est moins propice à parler de raclette…

Oui. Après, il y a aussi l’aspect symbolique, ça leur parle aussi pour d’autres raisons. Le fait de jouer dans des lieux sacrés, au sens large, on est moins tenté… Et puis je pense que même le public aura la sensation d’être impliqué, car il y aura moins ce côté distant entre un groupe sur une scène surélevée et des gens qui regardent.

Même si, tu l’as dit, tu ne vois pas tes œuvres comme des réussites, on a quand même envie de te demander si parmi toutes les collaborations que tu as eues, des plus anciennes aux plus récentes, il y en a une que tu trouves particulièrement remarquable ou que tu mettrais un peu plus en-haut, par rapport aux autres ?

Non, j’essaye de ne pas faire de hiérarchisation là-dessus. Après, récemment, je travaillais plus sur des vidéos et j’ai la sensation de progresser au fur et à mesure, donc je pense que cette sensation va bien avec le fait que des groupes aient pu me faire confiance, des groupes que j’adore. Je pense à Ulcerate ou Dark Buddha Rising, que j’écoutais beaucoup avant et avec qui la connexion humaine s’est très bien faite, ce qui fait qu’aujourd’hui j’ai d’autres relations avec eux. Ce sont des projets qui sont très gratifiants. Mais je ne mets pas du tout de hiérarchie là-dessus et j’espère que ceux sur lesquels je travaille actuellement seront encore meilleurs. Je travaille sur d’autres collaborations avec des groupes avec qui je collabore déjà beaucoup et je pense que ça va nous amener sur d’autres choses, qui vont être encore plus… J’essaie d’avoir mon highlight à chaque fois.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur les projets sur lesquels tu travailles actuellement ou est-ce qu’il y a un secret ?

Il y a un peu de secret sur trois… [Rires] Du coup, je ne peux malheureusement pas encore les évoquer. Il y en a un qui va sortir bientôt et c’est un truc un peu inhabituel par rapport à ce que je fais. Tout ce que je peux dire, c’est que musicalement, ce n’est pas si incohérent, mais il y aura un peu de surprise. Après, ça je peux en parler, je travaille aussi sur quelque chose d’un peu conséquent pour Amenra. Ils vont sortir un album en début-milieu d’année prochaine et j’ai travaillé sur une vidéo qui devrait voir le jour dans ces eaux-là.

Interview réalisée par téléphone le 15 octobre 2020 par Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn.
Fiche de questions : Chloé Perrin, Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn
Retranscription : Robin Collas.

Facebook officiel de Dehn Sora : www.facebook.com/dhnsra

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