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Interview   

Malemort a des choses à dire


S’il y a bien un groupe dans la scène française qui aujourd’hui fait les choses à sa façon, c’est Malemort. Car pour eux, un groupe n’est pas qu’un ensemble de musiciens, c’est une entité qui doit avoir quelque chose de singulier à exprimer, se démarquant de la masse uniforme de plus en plus foisonnante avec l’accessibilité des moyens d’enregistrement. Une démarche qui ne vient pas sans embûche, comme nous l’expliquent le chanteur Xavier et le bassiste Jean-Christophe, évoquant la frilosité du business qui se terre dans des choix confortables et peu audacieux.

Voilà pourquoi Malemort a également sa propre gestion de carrière en main, cravachant au-delà de la musique pour parvenir à ses fins, jusqu’à l’épuisement. Mais le jeu en vaut la chandelle, compte tenu de la très bonne réception de ce second album, Ball Trap, sorti en décembre dernier mais qui s’est récemment vu gratifié d’une seconde sortie distribuée par Season Of Mist, toujours aussi personnel, avec cette prouesse de réussir à faire aimer le chant français dans le metal même aux plus réfractaires à l’exercice. Et comme sur tous ces sujets, ils ont beaucoup de choses intéressantes à partager, on vous invite à lire notre entretien ci-après.

« Comme il est devenu plus facile d’enregistrer de la musique, il y a beaucoup de groupes qui en font mais qui parfois ne se posent peut-être pas suffisamment la question : ‘Qu’est-ce que j’ai envie vraiment de dire ?' »

Xavier et Seb, vous avez une relation de travail particulière, car apparemment, le style de musique de Malemort n’était pas forcément le style de prédilection de Seb au départ… Comment avez-vous travaillé sur votre alchimie et pour que Seb se « fasse » au style de Malemort ?

Xavier Malemort (chant) : Je trouve la question vachement bien vue. Il n’y en a pas beaucoup qui pensent à ça [rires]. Effectivement Seb au départ, c’est un très bon guitariste et claviériste aussi. Et lui, il vient plutôt du monde du metal progressif, que j’écoute aussi mais quelques albums et ça me suffit largement, alors que lui c’est son domaine. Mais nous nous sommes retrouvés sur le fait que nous sommes quand même tous les deux des gros fans de Metallica. Donc il y a une bonne base, on a plein de groupes en commun.

Jean-Christophe Tassin (basse) : C’est le dénominateur commun de Malemort.

Xavier : Voilà. Nous avons plein de groupes en commun, mais c’est vrai que nous avons essayé plusieurs choses pour réussir à travailler ensemble. Et je sais que dans un premier mouvement, quand il est rentré il m’a dit : « Le style Malemort, je ne saurais pas comment faire, c’est ton truc à toi, donc c’est toi qui compose, on reste comme ça. » Et puis après, il m’a dit : « Je vais tenter de faire des compos dans le style de Malemort. » Il a donc essayé, puis il n’était pas très convaincu, c’était pas la bonne formule non plus. Et puis dans un troisième temps, je lui ai envoyé les maquettes des morceaux qui allaient devenir le deuxième album, il s’est mis à beaucoup travailler sur la retouche, tout ce qui est les harmonies, les arrangements et restructurer parfois un morceau, dire : « Tiens, là ce pont on pourrait le remettre à tel endroit, on pourrait faire ceci, cela… » C’est un très bon arrangeur, en fait. Il a fait ce boulot-là, et dans un quatrième temps il m’a dit : « Bon écoute, Xavier, moi j’ai une réserve d’un tas de trucs, que je ne saurais si on pourrait les utiliser ou pas pour Malemort. Regarde dedans et s’il y a un truc qui te plaît, tu prends. » C’est comme ça que j’ai pris deux instrus complètes de morceaux qui figurent sur l’album. C’est tout un cheminement, où il faut que chacun trouve ses marques. C’est quelque chose de délicat parce que tu ne peux pas non plus faire fi de l’alchimie d’un groupe, c’est des équilibres à trouver. C’est vrai donc que ta question est très judicieuse.

Seb a donc écrit « La Fille de Manchester » et « Carnaval Cannibale », du coup qu’est-ce que ça apporte au groupe ? Il y a une dimension de choses que vous n’auriez pas écrite autrement finalement…

Ouais, c’est vrai. Mais en même temps, ça a aidé aussi dans le sens où tu n’as pas forcément un regard très clair sur ce que tu fais toi. Le fait qu’il me dise : « Tiens, voilà ce que j’ai, est-ce qu’il y a des choses qui t’inspirent, qui te plaisent ? » J’ai été chercher peut-être ce que lui n’aurait pas imaginé comme étant le plus approprié, et c’était bien comme ça. Et puis je ne sais pas comment ça évoluera, comment nous continuerons à travailler cette association. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que c’est un lien assez étroit.

A propos de votre premier album, tu as déclaré par le passé : « Nous y mélangions pleins de styles : du hard rock, du heavy, du rock, du thrash, du punk. Nous ne nous attendions pas à ce que cela fonctionne. Notamment parce que le chant est en français. » Vous sentiez vous vraiment inquiets par rapport à votre mélange musical et par rapport au chant en français ?

Oui. Jean-Christophe n’était pas encore là à l’époque. Quand je l’ai fait, j’avais dit à mes musiciens de l’époque : « C’est là où j’en suis aujourd’hui, c’est ce que j’ai envie de proposer, mais je vous préviens, les gars… » Ils connaissaient moins le milieu metal, ils venaient plutôt du milieu classic rock. Je leur avais dit : « Par contre, ce mélange-là ce n’est pas du tout ce qui est attendu de nos jours, et il y a de fortes chances pour que personne n’en parle, et si jamais on en parle [petits rires], il y a de fortes chances pour qu’on s’en prenne plein la gueule. » J’avais préféré les prévenir. Mais ça s’est pas du tout passé comme ça, mais alors pas du tout ! Déjà j’étais étonné que les média trouvent ça hyper intéressant et que même chez les gens qui ont des goûts plus extrêmes, nous ne rencontrions pas de résistance. Et c’est vrai qu’à part dire que Malemort est à cheval entre le rock et le metal, il n’y a pas eu de gêne par rapport à cette proposition-là. Il y a eu un étonnement, mais pas de critique. C’est inattendu mais les gens se disent « pourquoi pas » et puis « tiens, ah bah oui, ça fonctionne, » mais parce qu’on est dans un cadre d’utilisation du français qui n’est pas du tout celle qui en a été faite dans les années 80.

Jean-Christophe : Voilà, c’est ce que j’allais dire. Un ami commun nous a mis en relation, parce qu’à l’époque ils cherchaient un guitariste éventuel pour faire quelques dates, il m’a dit : « Il faut que tu écoutes Malemort, il y a vraiment quelque chose de particulier – c’était Aurélien [Ouzoulias] qui avait fait les parties de batterie du premier album. Ecoute, vois avec eux, tu verras, ils chantent en français ! » Et là, j’ai eu un blocage. Je lui dis : « Attend, ils chantent en français, ils font quoi ? Du Trust des années 80 ? Du Noir Désir des 90 ? » Parce que quand on écoute bien aujourd’hui les voix françaises dans le rock, je ne veux pas généraliser mais c’est vrai que très souvent, c’est assez proche de ces deux références là. Je lui ai dit : « Bon écoute, je vais voir. » J’avais eu l’album, j’ai mis quatre semaines à l’écouter. Je partais dans le nord, je l’ai mis dans la bagnole, me disant que j’allais quand même l’écouter, et là j’ai fait : « Putain mais c’est vachement bien ! » Et c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés.

Xavier : Ouais. Tu vois à la rigueur, si les gens ne savent pas que le chant est en français, il y aura la surprise sur le moment, mais du coup, il n’y aura pas l’angoisse avant [rires]. Parce que je vais te dire, sincèrement, j’aurais les mêmes angoisses si on me faisait découvrir [une musique] en français. Parce que je suis de la génération des années 90, qui a grandi avec tout le metal alternatif, mes influences elles sont anglo-saxonnes à mort sur la musique. Et donc dans ma tête, le français sur du metal c’était très daté et pas toujours terrible. Et par contre, me demande pas pourquoi, j’en sais rien, je ne me voyais plus chanter autrement qu’en français parce que c’est ma langue, j’avais des choses à dire, et que c’est un truc d’auteur, je ne pouvais plus faire autrement.

Jean-Christophe : Ce que je veux dire aussi c’est que Xavier a quand même cette qualité d’écriture en français que je trouve assez remarquable. Les mots sont bien choisis. Là je te le dis, parce c’est quelque chose dont toi, tu ne te rends pas forcément compte parce que c’est chez toi, mais moi c’est ce qui m’a énormément surpris quand j’ai lu les textes. Au début, j’ai écouté, j’ai fait : « Wah ! C’est bien foutu ! » Après, tu te plonges un peu plus dans le truc, tu commences à lire les textes, et là tu fais : « Ah ouais… Ah ouais. »

Oui c’est un truc que tu ne peux pas faire en anglais…

Xavier : Ouais, je n’aurais jamais pu.

Jean-Christophe : Et là, j’approuve à deux-cent pour cent.

Xavier : S’il s’était agi de chanter, je ne sais pas, ma énième soirée bourrée dans un club de Los Angeles, je n’aurais pas eu intérêt à chanter en français, tu vois [rires].

Jean-Christophe : Chanter « Highway To Hell » en Français… [Rires]

Xavier : Ouais, « L’autoroute de l’enfer », c’est un peu ridicule [rires]. Par contre, pour chanter quelque chose de plus personnel, d’une part la langue française peut être riche et d’autre part, surtout, je n’ai pas la maîtrise suffisante de l’anglais pour prétendre faire une « œuvre littéraire ». Quand j’écris en anglais, ce sont des poncifs, tout le monde est capable d’écrire en anglais un texte convenu, banal, et je l’ai fait pendant des années [rires]. Mais quand j’ai fait le premier album, je n’en étais plus du tout au stade de me dire : « Tiens, si on perçait, si on faisait un truc qui… » L’objectif était de faire quelque chose qui soit le plus proche de ce que j’étais moi à ce moment-là. C’est pour ça que j’ai balayé l’obstacle d’un revers de main, en me disant « Tant pis, l’album je le fais pour moi, là. » Et c’est vrai que ce premier album sera toujours important pour moi parce que, finalement, sur le second album, les gens ne se posent plus la question de la légitimité de savoir si nous pouvions le faire ou pas. Le premier album a montré que nous avions pu le faire, donc c’est acté, les fondations sont posées. Et comme le premier album était suffisamment diversifié, c’est pareil on ne nous attendait pas dans un tel registre, en disant : « Ah ouais mais il n’y a plus ça du premier album, comment ça se fait ? » Ca, c’est une de mes pires craintes, souvent les musiciens confrontés à ça. Tu as commencé dans un registre, les gens vont t’adorer dans ce registre-là, et le jour où tu infléchis un peu ta musique, parce que tu as des influences diverses et que tu as envie de dire d’autres chose aussi, boom ! Tu te prends le revers. Ça je n’en voulais pas.

« Aujourd’hui, il y a tellement de choses qui sont compliquées dans le milieu de la musique à gérer que nous nous retrouvons dans une espèce de no man’s land où personne ne veut prendre de risque, où tout le monde veut jouer dans le confort. »

Finalement, l’album a bien marché. A ton avis, qu’est-ce qui a séduit, dans votre démarche ?

Je pense que c’est le fait qu’on a une production industrielle de musique en ce moment. Il y a des milliards de groupes qui sortent des albums tous les mois – je pense qu’à Radio Metal, vous êtes bien placés pour le savoir. Comme il est devenu plus facile d’enregistrer de la musique, il y a beaucoup de groupes qui en font mais qui parfois ne se posent peut-être pas suffisamment la question : « Qu’est-ce que j’ai envie vraiment de dire ? Est-ce que j’ai envie simplement de faire un album de death tendance technique, machin, tout ça, avec telle influence, ou est-ce que je pense avoir mûri mon truc et que dans ce registre-là, j’ai quelque chose de plus personnel à proposer, qui sonnera pas comme un groupe de cette famille-là ? » Et comme c’est facile d’enregistrer, on y va, et tu as des milliers de groupes qui jouent les mêmes riffs, les mêmes trucs. Et je pense que, pour en revenir à ta question, Malemort, on peut ne pas aimer du tout, comme on peut bien aimer, mais en tout cas, on ne peut pas nous confondre avec un autre groupe et on y trouve quelque chose qu’on n’aura pas dans un autre album. Encore une fois, on peut le refuser et ne pas être à l’aise avec ça, mais au moins la musique que nous proposons, c’est une offre, c’est quelque chose qui nous est très personnel. Et moi, c’est comme ça que je conçois la musique, parce que finalement tous les albums qu’on adorait avant, qui nous ont construit comme musiciens, et qui toi te construisent aussi, c’est des groupes, généralement, avec un chanteur qui a une voix que tu ne peux pas confondre avec les autres, le style, t’entends trois mesures tu sais que tu écoutes ce groupe… Et ça, ce n’est pas juste du gimmick pour se différencier, c’est juste parce que les gens ont besoin de dire quelque chose, qui est en eux. Qui n’est pas de la simple copie, plus ou moins bien faite de ce qui a été fait avant. Et bien sûr, après, les influences, on en a tous. Tous les musiciens sont le produit d’influences gigantesques qui viennent de partout, tu ne viens pas de nulle part, mais en tout cas, il faut que tu ais quelque chose à dire. Je pense que ce qui a plu dans Malemort, pour ceux à qui ça plait, c’est qu’il y a une démarche sincère, une offre musicale, qu’on ne peut pas confondre avec autre chose.

Vous êtes actuellement sans label et ce n’est pourtant pas faute d’en avoir démarché. Déplorez-vous le manque de prise de risque des labels et de l’industrie musicale aujourd’hui ?

Jean-Christophe : Ouais, on peut le dire. Aujourd’hui, il y a tellement de choses qui sont compliquées dans le milieu de la musique à gérer que nous nous retrouvons dans une espèce de no man’s land où personne ne veut prendre de risque, où tout le monde veut jouer dans le confort. Mais à la fois, il y a le disque qui s’est écroulé, donc il n’y a plus de rentrée d’argent là-dessus, donc on se dit « on en prend beaucoup mais on pas grand-chose ».

Xavier : Tous les labels se sont fait avoir par ça. Ils ont tous voulu compenser la baisse du disque en signant énormément de groupe, à un moment donné, qu’ils ne travaillaient pas. Du coup les disques se vendaient très peu, et effet boule de neige : on vire tout le monde. Et nous, nous arrivons après tout ça, tout est un peu en ruine. Mais c’est vrai que j’ai plusieurs fois entendu des responsables de label me dire : « Tu sais Xavier, votre album est mortel, mais notre label ne signe plus de groupe en développement depuis plusieurs années. » Tu vois, on ne va pas les citer, mais les labels en question ne signent, finalement, que des groupes qui sont arrivés avant la crise du disque, qui ont donc un public fidélisé qui achète des disques et on fait avec les restes, et on fait tourner ces groupes-là. Et c’est pour ça qu’il y a des labels qui ont parfois des écuries, quand tu regardes les différents artistes qui sont sur le label, ils n’ont parfois pas de points communs. Le seul point commun est qu’ils sont d’avant la crise du disque, et qu’ils ont donc un public fidélisé. Bon, je comprends aussi le point de vue des labels, à un moment donné faut faire rentrer l’argent. Mais on va faire une drôle de tête dans quelques années, quand tous les grands du metal auront tiré leurs révérences, que tous les groupes d’avant la crise du disque s’arrêteront les uns après les autres et qu’on se retrouvera avec une sorte de paysage un peu en ruine où il y aura des milliers de groupes, dont certains excellents, mais que tout sera à faire. Je pense que les festivals d’ici quelques années vont tirer une drôle de tête aussi. Parce qu’avec la disparition des têtes d’affiches, tu sais, quand tu n’as pas constitué la suite… Je pense que le prochain Maiden ou Metallica, on ne l’aura pas forcément, parce qu’avec la multiplication de l’offre, on ne peut plus créer de tels effets de masse, tu le vois aussi dans le cinéma et dans plein d’arts différents. Mais par contre, des grosses têtes d’affiches sérieuses, c’est encore possible à condition de développer des groupes, et ça, ça n’existe plus. Nous la démarche que nous avons, nous ne sommes pas des chouineurs, l’idée c’est que nous faisons ce que nous avons à faire, nous le faisons du mieux possible. Et puis là, nous avons quand même des trucs qui se produisent : maintenant nous avons un éditeur, Season Of Mist, ça y est, distribue l’album, il y a des gens qui commencent à nous donner de sérieux coups de main… Donc il y a beaucoup de choses qui bougent. Mais dans l’état actuel, les labels sont dans une telle situation délicate que, par exemple, je pense que nous, nous avons intérêt à attendre encore un album. Parce que le label, pour te signer, il faut qu’il en ait très envie, dans le sens qu’il ait presque besoin de toi. Sinon tu as des deals catastrophiques, où tu es complètement perdant. Nous avons connu des groupes qui, sur label, n’arrivaient pas à se dépêtrer de situations dans lesquelles ils étaient perdants à tous les coups, alors qu’ils étaient bien plus gros que nous.

Jean-Christophe : Perdant sur les ventes d’albums, perdant sur les dates de concerts, perdant sur tout. Et nous, c’est ce qui nous a pas mal dissuadé, parce que nous y avons vraiment réfléchi au moment de l’enregistrement de l’album : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Et finalement nous nous sommes dit que nous allions tout autoproduire et puis nous verrons.

Xavier : Parce qu’il y avait deux ou trois propositions qui étaient là, mais des propositions où c’est toi qui prend tous les risques. De toute façon, il y en a plusieurs des labels qui font ça. Alors il fallait gérer nous-mêmes toute cette phase-là, et puis quand t’es consolidé, éventuellement, tu vois ce qu’il se passe.

Pensez-vous que faire face à ces difficultés renforce votre identité ?

Moi, je pense que ça nous renforce d’une certaine manière, mais ça nous épuise aussi. Nous nous sommes cramés, comme plusieurs groupes qui sont dans le même cas.

Jean-Christophe : En fin d’année, début d’année, quand il a fallu courir après le merch… Il y a des trucs que tu découvres toi-même, des soucis auxquels tu ne t’attends pas, genre : « Merde, le truc de Paypal, ça ne marche pas ! Comment… » Des trucs à la con, comme ça.

Xavier : Et au niveau de la gestion, par exemple, la première promo de l’album, je l’ai gérée de A à Z, sur la première sortie, c’est phénoménal. Et ça s’est bien passé mais à quel prix ! À mon avis, en France notamment, tu as des groupes qui crament, faute d’avoir le moment où tu as ce fameux relais. Là, tu vois, au moment de la sortie de ce deuxième album, finalement il a fait vachement parlé, et à l’époque, t’aurais eu un distributeur, une petite structure derrière, nous aurions vendu de manière exponentielle !

Jean-Christophe : Je pense que nous aurions vendu le double voire le triple d’aujourd’hui.

Xavier : C’est sûr. Là, ça s’est bien passé, et pour le coup tout le monde était gagnant, mais il n’y a pas eu le…

Jean-Christophe : Il y a pas eu la prise de risque.

Xavier : « Ah ouais, Malemort ça s’est bien passé jusque-là, le premier album a été super bien chroniqué, ça fait quatre ans qu’ils jouent, ils ont fait de belles premières parties, le deuxième album, visiblement, ça se présente bien… » J’ai contacté des gens au moment où c’était sur le point de sortir, où je savais déjà, par exemple, que dans Rock Hard, ils avaient adoré l’album et qu’ils voulaient le foutre double album du mois, c’est quand même des garanties ça aussi ! Et bah non, c’était difficile de franchir le pas, « non mais tu comprends, on va voir… » Et oui, je pense que des groupes s’épuisent à ça. Et ça joue aussi sur l’aspect artistique, parce que pendant que tu gères tout ça, tu ne gères pas l’artistique. J’ai toujours détesté les musiciens qui disent : « Ah ouais, non mais tu comprends, moi, il n’y a que la musique, je suis musicien donc il n’y a que ça qui m’intéresse… » Je trouve que c’est très con parce qu’il faut avoir conscience du monde qui t’entoure. Mais quand même, je me dis qu’à un certain stade, être obligé de faire quasiment que ça, et très peu de musique, il y a un problème.

Jean-Christophe : Aujourd’hui, quand tu regardes bien, depuis que nous avons fini l’enregistrement, nous avons eu ce petit moment de répit, enfin, moins pour Xavier quand nous étions sur la phase mixage et mastering. Le moment où l’album est parti en pressage, la promo on commençait à la préparer…

Xavier : En fait, octobre novembre, préparation de promo, décembre, à fond la caisse, janvier, à fond la caisse, tu continues… Là, nous avons dû travailler parce qu’il y a l’éditeur qui s’intéressait à nous, Season Of Mist qui se rajoute là-dessus et tout d’un coup te dit : « Vite, vite, il nous faut un re-pressage de l’album, il nous faut ceci, il nous faut cela parce que ça doit sortir le 2 juin. Tiens, il nous faudrait un clip… » Et nous avions tout en décembre. C’est juste qu’il y a des timings, à un moment donné, c’est un peu idiot.

« Si nous nous contentions d’écrire des chansons uniquement avec des éléments qui fonctionnent bien en live, ça serait d’une banalité affligeante. »

Ce deuxième album sort quatre ans après le premier. Vous avez déclaré que c’était notamment dû à votre envie de développer votre activité live et de travailler votre show. Pouvez-vous nous parler un peu plus du travail que vous avez effectué sur cet aspect ?

Tu vois, là, c’est pareil, quand on parlait des handicaps que peuvent avoir les groupes français, la difficulté d’accès aux premières parties, qui sont de plus en plus trustés par les groupes étrangers qui se greffent sur les tournées et ce genre de trucs, c’est un problème aussi parce qu’il y a des choses que tu n’apprends que dans ces conditions-là, que lorsque tu les vis. Je sais que nous, ça nous a beaucoup fait progresser. Mais jusqu’à il n’y a pas longtemps, nous n’avions même pas d’équipe technique. Donc tu as des exigences qui montent. Tu te retrouves à jouer devant des groupes internationaux, qui sont des références, et toi, tu n’as même pas un ingé son perso et un ingé lumière. Là nous avons commencé à nous dire que ça pouvait plus passer. Et même ça, c’est un gros travail de trouver des gars de confiance. En France, dans le milieu, des ingés sons, tu en as quelques-uns, mais ceux d’expérience sont tous surchargés. Et il faut trouver la personne qui correspond bien au groupe aussi. Là nous avons une fille qui est géniale, Lorelei, nous avons commencé à travailler avec elle, et nous nous sentons vraiment bien avec elle, mais c’est tout récent. Et tout ça, c’est parce que le groupe se gère entièrement lui-même, et tu découvres au fur et à mesure, tu essayes, c’est du bricolage en permanence. Donc nous essayons de bricoler le moins possible quand même, de faire en sorte que ce soit un peu sérieux, je pense que ça commence à le devenir mais…

Jean-Christophe : Et que ça ait du sens aussi, surtout, de ne pas s’éparpiller. Ce qui est essentiel, c’est avant tout la musique. Après, il y a effectivement l’aspect visuel que tu peux donner sur scène et l’énergie. Tout ça ce sont des choses qui se travaillent. Et comme tu le dis très bien Xavier, ça fait peu de temps que nous commençons à avoir des gens autour de nous. Ça fait quatre ans que je suis dans le groupe, ça fait quatre ans que nous cherchons. Là, ça y est, ça commence à se figer petit peu.

Vous avez testé pas mal des morceaux de cet album en live avant de l’enregistrer, est-ce que cela a impacté votre manière d’écrire de la musique et de l’enregistrer ?

Xavier : Un petit peu mais je dirais de manière marginale. Les titres, nous les avons tous essayés en concerts, donc nous avons quand même pu voir comment ça réagissait, ce qui fonctionnait et ce que fonctionnait moins bien. Donc, oui, bien sûr, nous ne nous sommes pas privés de se servir de ça, mais en même temps, nous nous méfions comme de la peste des gimmicks qui fonctionnent hyper bien tout le temps sur scène, genre la mosh-part au bon moment, etc. Oui, tu vas être content de le faire sur scène, mais tu as des milliers de groupes qui font le même truc et, surtout, ta compo, avant tu la mets sur disque, et quand quelqu’un écoute de la musique chez lui, pénard, il a envie d’entendre une bonne chanson, qui ait un sens. Si nous nous contentions d’écrire des chansons uniquement avec des éléments qui fonctionnent bien en live, ça serait d’une banalité affligeante. Donc pour nous, l’important est d’abord que la chanson soit bonne. Une chanson que tu as envie d’écouter à la radio, une chanson que tu as envie d’écouter pénard en te levant le matin pour te mettre de bonne humeur, une chanson que tu as envie d’écouter parce que tu es déprimé, mais quoi qu’il en soit, une chanson que tu as envie d’écouter. Et cette chanson, par contre, on vérifie qu’en live, elle puisse tenir le coup.

Parmi toutes ces différentes sensibilités qu’on entend dans l’album, il semble y avoir un liant, qui est le sens de l’accroche, notamment sur les refrains. Est-ce pour vous la base de travail d’un morceau de Malemort ?

Tu cibles une fois de plus très bien. Ce n’est pas forcément le refrain au sens US du terme, mais dans le groupe, nous avons toujours considéré les uns les autres [l’importance du refrain]. Jean-Christophe et moi, par exemple, nous adorons le rock, Il y a pleins de trucs même dans la vielle variété…

Jean-Christophe : On s’est même foutu de ma gueule parce que j’écoutais Brian Adams [rires] !

Xavier : Il y a de très bons trucs ! Mais tu vois, nous avons des goûts quand même éclectiques et quand tu réfléchis à la raison pour laquelle tu aimes tous ces morceaux qui sont tellement différents les uns des autres, de Slayer à Polnareff – pour moi, par exemple -, c’est simplement parce qu’il y a des refrains inoubliables, que tu passes par des émotions et que les couplets ne sont pas trop pourris non plus. Parce que ça, c’est ce que je déteste parfois dans le metal rock ricain : le refrain, tu le vois arriver gros comme une maison et puis le couplet bouche-trous, je trouve ça horrible, affreux. Donc j’essaye vraiment de nous en garder. Par contre, oui, c’est le centre névralgique de Malemort, c’est ce qui décide d’une chanson. Il faut que ce soit une vraie chanson où les refrains et les couplets nous plaisent et qui ne soient pas interchangeables avec autre chose.

Ball Trap est un concept album qui traite d’un jeune créateur dans les années 20. Quelle est l’origine de ce concept ?

Ça m’est venu par ma passion de l’histoire et de l’histoire des arts. Et les années 20, c’est un bouillonnement culturel phénoménal, c’est le dadaïsme, le surréalisme, la photographie expérimentale… Même musicalement, tu as le jazz qui arrive et qui pour l’époque est vachement révolutionnaire. Quand on parle de musique ou de littérature psychédélique, c’est les années 60, mais en réalité, dans les années 20, il s’est passé exactement la même chose. Les types écrivaient sous l’influence de tas de produits, on tentait des tas de choses. Et surtout, tout ça se passait à Paris. Les jazzmen noir-américains se pointaient parce qu’ils n’étaient jamais aussi bien accueillis qu’à Paris.

Jean-Christophe : Et puis il y avait la prohibition qui faisait qu’ils venaient pour faire la fête ici.

Xavier : Tous les artistes d’Europe Central qui avaient créé des mouvements particuliers qui se pointaient à Paris, tout le monde s’éclatait [rires]. C’était vraiment un des derniers moments où Paris était un peu le centre du monde artistique, et donc je trouvais ça passionnant. Et je ne sais pas pourquoi, j’avais vu des tas de documentaires là-dessus, des lectures et tout, et une fois, je pensais à un jeune homme qui navigue dans cet univers là, ça pourrait être passionnant, mais j’ai repoussé l’idée parce que je me disais : « Putain, un concept album… » Il y a plein de concept albums qui sont super mauvais – il y en a d’autres qui sont très bons -, et je voulais éviter ce côté intello. Et je me suis rendu compte que notre musique n’était pas narrative, tu ne peux pas mettre des interludes parlés entre les morceaux, ça n’allait pas du tout avec ce que nous faisions. Donc j’ai dû me résoudre plutôt à faire onze photographies de onze moments de l’histoire. Alors, ça peut paraître un peu obscur quand tu n’as que les paroles du disque mais tu peux déjà trouver des empreintes de ce qui se passe. Et puis quand on m’en laissera un peu le temps, j’écrirais la nouvelle que je suis censé écrire depuis quelques mois déjà, mais je n’arrive pas à trouver le temps. Je le ferai parce que ça vaut le coup et c’est une histoire qui me semble vraiment tenir la route. Et bien sûr il fallait faire en sorte que l’auditeur qui n’a pas connaissance de ça puisse aussi prendre plaisir à rentrer dans la musique sans les paroles, un concept qui sait se faire oublier.

Interview réalisée en face à face le 2 juin 2017 par Aline Meyer.
Fiche de questions : Philippe Sliwa.
Retranscription : Matthis Van Der Meulen.

Site officiel de Malemort : www.malemort.online.

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