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Chronique   

Manes – Slow Motion Death Sequence


Pour les élèves du fond qui n’auraient pas suivi leur cours d’histoire du black metal, Manes fait partie de l’école norvégienne qui a complètement basculé de style dans les années 2000 pour s’orienter vers une musique plus expérimentale et électronique. Le tournant de Manes s’est illustré avec l’album culte Vilosophe paru en 2003, donnant bien de la peine à ceux qui cherchaient à les placer dans une sphère musicale précise (même si la case trip-hop semble désormais leur convenir). Le public actuel de Manes n’est donc probablement pas plus large, mais il est en tout cas plus ouvert et apte à comprendre, et surtout à entendre, les horizons choisis par le groupe depuis ce second temps de leur discographie. Ainsi, comme ses prédécesseurs, le cinquième album Slow Motion Death Sequence n’a, en apparence, plus grand-chose de metal, mais il reste, en substance, de nombreuses touches qui effleurent l’esprit abasourdissant et tourmenté du style.

Manes ne cache pas son attirance pour l’art abstrait, bien au contraire, il l’expose au premier plan. L’énigmatique artwork signé Ashkan Honarvar en est d’ailleurs la parfaite démonstration. Pour illustrer cela sur le plan musical, « Endetidstegn », avec les vocalises hypnotiques d’Ana Carolina Ojeda et Asgeir Hatlen, lance ce nouveau voyage musical, en faisant fatalement écho aux derniers travaux des maîtres incontestés du trip-hop que sont Massive Attack. On retrouve cette influence également sur l’aérienne « Chemical Heritage » ou l’urbaine « Therapism », entre autres. Le point d’ancrage au metal subsiste sur les guitares électriques qui amènent du relief aux nombreux nappages ambiants. Dans l’univers aux multiples dimensions dans lequel Manes évolue, le chanteur Asgeir Hatlen incarne le personnage central. Un personnage qui aurait une posture paradoxale : ébloui face à ce qui se déroule sous ses yeux mais aussi déconcerté et dépassé. Ainsi, Hatlen use de son chant clair atypique, presque déluré parfois (le rap aigu au début de « Scion »), souvent déchirant (« Chemical Heritage »), pour dessiner les contours de ce décor surréaliste. Si le disque dans son ensemble est assez coloré, il n’en reste pas moins dans une teinte assez sombre (les titres des morceaux en sont un bon indicateur). Ainsi un « Poison Enough for Everyone » qui, avec ses différents effets, ses dissonances et son atmosphère pesante, nous fait nous imaginer prisonniers derrière un écran en tant que spectateurs du réel.

Pour évoquer l’évolution de Manes, difficile de faire l’impasse sur Lethe, l’autre projet expérimental de Tor-Helge Skei avec Anna Murphy (Cellar Darling, ex-Eluveitie), tant la musicienne semble devenir la nouvelle complice du groupe. Si l’album est mixé par ses soins au SoundFarm Studio, Anna Murphy gratifie par ailleurs l’œuvre d’interventions ponctuelles tout du long, rajoutant une pointe d’élégance et de mystère dans une ambiance féerique imprégnée d’une déstabilisante noirceur. Son envolée poignante sur la pièce « Last Resort », elle-même bouleversante de mélancolie, confirme à nouveau que sa voix est capable de se placer parmi les plus émouvantes. Un brin d’optimisme survient tout de même avec « Building the Ship of Theseus », presque en décalage par rapport à la dimension « hors de contrôle » du reste de l’opus, avec ses inspirations post-rock fusionnées à l’ensemble électronique et un chant quasi héroïque. Mais finalement ce fameux monde parallèle n’est-il pas bien plus ancré dans notre monde que ce que l’on pourrait croire ? Tout porte à penser que cette musique est liée au rêve, comme dans un « Night Vision » d’une quiétude des plus angoissantes, mais surtout à la mort (peut-être les deux sont-ils liés) qui plane en permanence et se manifeste au bout du chemin avec « Ater ». Ainsi, le titre de l’album prend tout son sens.

Avec Slow Motion Death Sequence, Manes a semble-t-il dépassé la phase d’expérimentation qui avait marqué les deux précédents albums et n’avait pas été au goût de tous les amateurs du groupe. Aujourd’hui ce dernier maîtrise son sujet, s’entoure indéniablement de musiciens qui partagent sa vision artistique. Il aboutit à une œuvre qui ne laisse pas indifférent par ses aspects les plus singuliers. Ce nouvel album est finalement, par son esprit, celui qui se rapproche le plus de Vilosophe, en se faisant aussi avant-gardiste que planant, mais aussi dans cette envie qu’il donne à l’auditeur de l’écouter et le réécouter pour toucher du doigt l’insaisissable.

Clip vidéo de la chanson « Endetidstegn » :

Clip vidéo de la chanson « Scion » :

Album Slow Motion Death Sequence, sorti le 24 août 2018 via Debemur Morti Productions. Disponible à l’achat ici



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