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Interview   

Mantar : 1 – Univers : 0


Pain Is Forever And This Is The End : derrière ce titre exagérément dramatique et cynique se cache en réalité l’album qui a bien failli mettre un coup d’arrêt à Mantar. Entre un genou cassé à deux reprises, une déprime, le « syndrome de l’imposteur » et des crises de rage, ça n’aura pas été une partie de plaisir de venir à bout de ce cinquième opus. Toujours est-il que les épreuves ont été surmontées et Pain Is Forever And This Is The End voit désormais le jour, et il pourrait bien déstabiliser les habitués du groupe qui a légèrement revu sa formule : plus rock, plus mélodique, plus dynamique, plus varié.

C’est en substance ce dont nous parlons ci-après avec Hanno Klänhardt, chanteur-guitariste du duo, qui explique notamment l’influence de l’album de reprises Grungetown Hooligans II sur les nouvelles compositions et sur certaines prises de conscience. Il revient également sur la thématique générale de l’album – la peur de notre propre finitude – pour digresser sur des sujets plus socio-politico-spirituels. Comme d’habitude : la conversation s’est avérée particulièrement riche. Pas mal pour un groupe qui, finalement, n’a d’autre prétention que « divertir »…

« Je n’essaye pas de réinventer la roue. Je n’essaye pas de proposer des paysages sonores post-rock intéressants de huit minutes. Je n’essaye pas de vendre des arrière-pensées politiques et ce genre de conneries. J’ai juste envie d’éclater des tronches, c’est mon truc. »

Radio Metal : Quatre ans sont passés depuis The Modern Art Of Setting Ablaze. Cependant, vous avez fait entre-temps Grungetown Hooligans II pour « briser la routine », comme nous en parlions la dernière fois. Dans quelle mesure cette parenthèse a-t-elle été bénéfique quand est venu le moment de travailler sur de nouvelles chansons originales ? Est-ce que ça a rafraîchi ton esprit créatif et avais-tu une meilleure idée de la direction que vous deviez prendre avec Mantar ?

Hanno Klänhardt (chant & guitare) : Pas tellement la direction, mais ça a rafraîchi beaucoup de choses. Oui, absolument. Nous ne l’avons pas fait exprès, mais de nombreux journalistes nous posent la question. C’est une question parfaitement légitime, car ça s’entend probablement. Après avoir fait cet album de reprises, nous avons réalisé que ce côté rock nous va très bien. C’est une composition simple mais efficace, avec des morceaux accrocheurs et un jeu aussi heavy que possible. Nous avons de plus en plus réalisé que oui, dans une certaine mesure, nous sommes un groupe de metal, mais il y a d’autres choses qui sont très importantes pour nous, comme le grunge, le noise rock, les racines punk et ainsi de suite. Ça a donc eu un gros impact sur la composition et c’était très rafraîchissant. Je me suis rendu compte que, peu importe le style de musique, pour moi, personnellement, la seule chose qui compte vraiment, c’est que ce soit une bonne chanson. C’est la devise la plus forte dans toute musique pour moi : la composition. J’ai toujours été comme ça. J’aime « Highway To Hell », « Ace Of Spades », « Negative Creep » de Nirvana et « Big Bottom Girls » de Queen. Peu importe le genre musical, je suis toujours impressionné quand quelqu’un arrive à faire une chanson très efficace qui reste en tête. J’ai donc dit que ce serait un peu trop facile de se contenter de faire tout le temps le même album, comme le font beaucoup de groupes. Essayons d’oser un peu plus de faire des chansons cette fois, et de ne pas chercher à nous cacher derrière : « On est un groupe de metal extrême. On joue extrêmement fort, ou extrêmement vite, ou extrêmement ci ou ça. » Au final, tout ça c’est de la démonstration, et ça veut dire que dalle. Tout ce que les gens retiendront, c’est : est-ce une bonne chanson ? C’est mon opinion personnelle.

T’es-tu senti piégé à un moment donné dans le son heavy extrême que vous aviez avant ? Penses-tu que, par le passé, le son supplantait parfois la composition ?

Oui. Il y a plein de moments. Surtout quand j’ai composé Pain Is Forever And This Is The End, l’album actuel. J’ai pris la guitare, j’ai commencé à jouer et j’ai réalisé que ça sonnait étrangement familier, et c’est parce que c’était, par exemple, le pont d’une chanson qui s’appelle « I, Omen » que nous avions sorti sur le second album. « C’est quoi ce riff ? C’est cool ! Oh, attends, c’est quelque chose qui a déjà été utilisé sur The Modern Art. » Je me suis rendu compte que je devais réinitialiser tout mon de cerveau et tout remettre à zéro. Ensuite, il a fallu que je trouve une autre approche de la composition. En l’occurrence, quand nous avons fait l’album de reprises, j’ai appris que ce n’était pas un souci, les riffs peuvent être simples tant qu’on les joue de façon heavy, sinistre, sombre et méchante. Ecoute les riffs de « Can I Run » de L7 sur l’album de reprises. Si tu les joues sur une guitare acoustique, ça pourrait être un morceau de Bob Dylan. Si tu écoutes [joue le riff] l’accroche de « Hang ‘Em Low », la nouvelle chanson, ça pourrait être un riff de Kiss tiré de Kiss Alive! ou quelque chose comme ça. J’ai réalisé que ce n’était pas une mauvaise chose. Tous les riffs ne doivent pas être compliqués ou super difficiles ou lents ou rapides. Tout est une question d’attitude et de la mesure dans laquelle ça sert la chanson. Je n’ai pas envie de me vanter, mais avec la quantité de musique que j’ai jetée en faisant ce nouvel album, d’autres groupes en auraient fait deux ou trois albums, mais ce n’étaient que des choses banales, des trucs doom, sludge, toutes ces conneries qui ne veulent rien dire. J’ai tout jeté et j’ai juste gardé les chansons simples et épurées qui n’ont, en gros, qu’un riff principal.

Donc le fait de travailler sur Grungetown Hooligans II a vraiment orienté la direction musicale de Pain Is Forever And This Is The End…

Oui, ou en tout cas, ça a eu une influence majeure sur la composition, car je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas de faire des chansons compliquées et super intéressantes, il s’agissait de faire des chansons efficaces. Beaucoup de gens qui jouent de la musique depuis longtemps, surtout au sein du même groupe, oublient ça. Quand tu as, disons, seize ans, que tu formes ton premier groupe de punk et que tu vas en salle de répétition, ça n’apporte pas toujours les meilleurs riffs, mais ça apporte toujours la meilleure énergie, et les groupes ne seront plus jamais aussi bons ensuite. J’ai voulu essayer de retrouver ça. J’essayais d’accepter la simplicité cette fois.

Dirais-tu que l’album de reprises était plus qu’un album de reprises, que c’était une façon pour toi de réfléchir – consciemment ou pas – sur ce qu’étais réellement Mantar ?

Oui, pour trois raisons. Pour la composition – je viens d’en parler. Pour le son aussi, car l’album de reprises était la première fois où j’ai tout enregistré chez moi : mes propres guitares, mes propres micros, tout. J’ai découvert que j’étais un bon producteur, sans me vanter, ou disons plutôt que j’ai ce qu’il faut pour enregistrer un album de façon à ce qu’il soit écoutable. Avec les trois premiers albums, Death By Burning, Ode To The Flame ou The Modern Art, nous allions simplement au studio, nous faisions le son de guitare et nous jouions tout l’album avec ça. Parfois c’est cool, mais à la longue c’est peut-être un peu ennuyeux. Avec l’album de reprises, j’ai commencé à faire ce j’ai aussi fait maintenant avec le nouvel album : après avoir enregistré chaque chanson, j’ai tout remis à zéro, puis j’ai pris une nouvelle guitare, un nouvel amplificateur, de nouveaux micros, et j’ai reconstruit toute la production à partir de rien. Donc chaque chanson sonne un petit peu différente. En l’occurrence, on a un son de guitare très différent sur la dernière chanson, « Odysseus », et sur la première chanson, « Egoisto ». J’adore ça. C’est pourquoi j’ai toujours aimé des artistes comme Beck, par exemple, car chacune de ses chansons sonne un petit peu différemment.

« Je trouve que certains groupes répètent sans arrêt la même chose parce qu’à un moment donné les gens ont aimé, et ils n’ont même pas le talent ou le cran d’essayer quelque chose de nouveau. Il y a plein de groupes que j’aurais aimé voir oser un peu plus. »

La troisième chose, c’est que nous avons clairement compris que nous ne sommes plus obligés de nous cacher derrière l’étiquette de metal extrême. Nous sommes un groupe adulte. Nous nous contentons d’écrire des chansons. Peu importe si une personne considère que c’est du rock et qu’une autre considère que c’est du metal. Honnêtement, je crois que nous n’avions pas d’autre choix, car si nous avions fait un autre album qui sonnait exactement comme The Modern Art, tous les journalistes et fans auraient probablement dit qu’ils ont déjà eu leur dose, qu’ils n’avaient pas besoin de plus. Ou les chroniques et les news auraient dit : « Pas de surprise, mais ça reste bien. » Je ne fais pas ça. Donc nous essayons de trouver une approche un peu différente. Au final, l’album est ce qu’il est et c’est aux gens de décider s’ils l’aiment ou pas.

Tu as parlé du travail sur le son de guitare : différentes chansons impliquent différents sons et différentes nuances. Dirais-tu que ça faisait partie intégrante du processus créatif voire de composition ?

Pas du processus de composition, mais créatif, oui, comme la production et tout. Absolument, à fond. Ça m’a donné une bien plus grande raison d’être créatif en enregistrant cet album. Au lieu de jouer tout le truc avec le même son, j’ai fait des démos grossières des chansons et j’ai essayé de trouver un son de guitare qui convenait à l’atmosphère générale et à la raison d’être de la chanson. Par exemple, on a une chanson comme « Grim Reaping », qui commence avec ce plan au début, j’ai essayé de faire en sorte que ça sonne comme Blue Öyster Cul. Puis plus loin, on a l’accroche d’« Orbital Pus » ou d’« Egoisto » qui ressemble à un break dont le tempo est divisé par deux, j’ai voulu avoir un son de guitare à la Obituary avec la HM-2 que je n’avais jamais utilisée avant. J’ai donc essayé d’être un peu plus varié.

Ta voix sur une chanson comme « Odysseus » varie de cris super saturés à du chant presque clair. Est-ce que le fait de travailler sur des chansons au spectre musical plus large t’a poussé à revoir ton approche de ta voix ou t’es-tu instinctivement adapté ?

Non, j’y ai réfléchi, surtout après l’enregistrement d’une chanson comme « Ghost Highway » de Mazzy Star, ou « 100% » de Sonic Younth, j’étais là : « Je peux chanter si je veux. » C’est juste que parfois je ne veux pas, j’aime crier. Peut-être que ça m’a donné plus confiance dans mes capacités à réussir ça dans le cadre de Mantar. De même, certaines personnes disaient beaucoup aimer Mantar, mais après quarante-cinq minutes, ce qui les lassait dans nos albums, c’est que le chant sonne tout le temps pareil, c’est constamment [imite un cri]. Je comprends, mais d’un autre côté, je m’en fiche aussi, parce que c’est pour ça que j’écoute des albums de Cannibal Corpse : je n’ai pas envie que le gars chante ! [Rires] Quand je chante, c’est parce que je pense que la chanson le réclamait, comme avec « Odysseus ». Si je ne faisais que crier tout le temps, je pense qu’il n’y aurait pas ce côté inquiétant et effrayant.

C’est drôle parce que la chanson « Horder » me fait penser à « Orgasmatron » de Motörhead…

Oh mon Dieu ! Mec, tu es le premier à l’avoir remarqué. Je ne vais pas te mentir, j’avais cette chanson en tête quand je l’ai écrit, mais la version reprise par Sepultura, genre [chantonne la musique], ce tempo. Je n’ai pas essayé de copier la chanson, mais je me souviens avoir écouté « Orgasmatron » et être là : « Oh mon Dieu, je veux écrire quelque chose qui a ce groove, ce feeling. » Et « Horder » est personnellement mon morceau préféré dans cet album, car le riff dans le couplet n’est même pas un riff, je fais juste [joue sur sa guitare]. Je mets juste mon doigt sur la corde et je la tire. C’est le riff de la chanson. Il faut voir ça comme un hommage, pas un plagiat.

Motörhead est l’un des groupes avec lesquels tu as grandi. Même si vous ne sonnez pas comme Motörhead, à quel point ça a été une référence pour ton attitude en tant qu’artiste ?

Ce que j’ai toujours aimé chez Lemmy c’est genre : « Eh, c’est mon truc. Si vous n’aimez pas, pas de problème. On peut quand même être amis et prendre une bière ensemble, mais c’est mon truc. Je ne vais changer pour rien au monde. » De même, certaines personnes considèrent que Motörhead n’a qu’une corde à son arc et ça ne posait pas de souci à Lemmy. Il était là : « On joue de la musique primitive pour des gens primitifs qui veulent s’éclater » et c’est ce que j’essaye de faire avec Mantar. Je n’essaye pas de réinventer la roue. Je n’essaye pas de proposer des paysages sonores post-rock intéressants de huit minutes. Je n’essaye pas de vendre des arrière-pensées politiques et ce genre de conneries. J’ai juste envie d’éclater des tronches, c’est mon truc. Et c’est ce que j’aimais chez Motörhead, c’était constamment : « Même si vous n’aimez pas le groupe, on peut quand même traîner ensemble, être amis, etc. Mais si vous venez me voir pour me dire que mon groupe c’est de la merde, on a un problème. » Et je ressens la même chose. Ça ne me pose absolument aucun problème que quelqu’un me dise qu’il n’aime pas Mantar, que ce n’est pas sa tasse de thé, que c’est trop primitif ou trop unidimensionnel. Pas de souci. Je veux que les gens prennent ce que je fais au sérieux, car j’y mets tout mon amour et toute mon énergie, mais je n’en veux à personne s’il n’aime pas. C’est pourquoi j’aimais Lemmy. Il ne fallait pas le faire chier, pour ainsi dire. Il était toujours poli quand on lui faisait n’importe quel type de compliment, mais si quelqu’un n’avait rien à faire de lui… Je l’ai vu assis au Rainbow à Los Angeles, il était là, tranquille dans son coin, genre : « Je viens ici pour parier et boire un whisky-coca. Je me fiche de ce que les gens pensent de moi. » C’est beau, j’adore ce gars. J’aurais aimé être un petit peu plus comme ça, avoir ce tempérament. Il était tellement relax, mais quand même très sûr de ce qu’il faisait et a créé. Ça a été une personne très inspirante.

« Nous sommes un groupe de punk dans l’âme et nous ne faisons jamais de plans à long terme. Donc dès que nous finissons un album, nous ne prévoyons absolument pas d’en faire un autre. »

C’est clairement l’album de Mantar le plus varié et dynamique. Au final, n’est-ce pas la clé pour mettre en valeur le côté heavy ? Je veux dire que les parties plus légères deviennent un point de référence qui fait que les parties heavy paraissent encore plus heavy…

C’est ce que tu ressens ? Eh bien c’est une bonne chose, car je vais te piquer ça et l’utiliser dans les interviews maintenant : « Je sais que c’est un peu plus mélodique, mais vois la chose ainsi… » [rires]. Mais tu as raison. Honnêtement, oui, c’est une pensée que j’ai eue quand j’étais en train de composer les chansons, car si tu prends The Modern Art Of Setting Ablaze, j’aime plein de chansons dans cet album, mais avec le recul, ce que je ferais un peu autrement… Chaque chanson dans cet album démarre à cent pour cent et se termine à cent pour cent. C’est constamment [imite un son heavy]. Il n’y a pas de dynamique dans la composition. Avec le recul, j’aurais aimé avoir calmé un peu les couplets pour que les refrains ressortent mieux ou quelque chose comme ça. Je pense avoir mieux réussi le dernier album sur ce plan, mais tu as raison. C’est pourquoi j’aime autant Nirvana. C’était les maîtres quand il s’agissait de jouer avec la dynamique. Ecoute une chanson comme « Grim Reaping », le couplet est très décontracté, presque hypnotique, et ensuite l’accroche devient énorme à nouveau. Ou le couplet d’« Orbital Pus », ce n’est même pas une basse, c’est juste une guitare toute maigre, une batterie épaisse et mon chant. Ça sonne presque comme du Refused. Ils ont souvent fait ça, c’est-à-dire que les projecteurs sont braqués sur le chanteur pour qu’ensuite le reste explose à nouveau. On l’entend dans « New Noise », quand tout le groupe débarque, ça sonne tellement massif parce que, justement, les parties entre sont très épurées. Je n’aime pas ça à propos de l’album The Modern Art. Il y a de super chansons dedans, mais c’est produit comme un mur de briques.

Penses-tu que la diversité et la dynamique sont quelque chose qui manque parfois aux groupes extrêmes ?

Eh bien, qui suis-je pour juger ? Car voilà le truc, quand j’écoute un nouvel album de Cannibal Corpse, je sais ce que je veux. A une ou deux exceptions près, avec eux, il n’a jamais été question de faire des mélodies accrocheuses ou d’écrire la chanson pop parfaite. Ils veulent juste tout détruire et j’adore ça, et c’est aussi ce que j’adore chez un bon groupe de grindcore. Mais oui, je trouve que certains groupes répètent sans arrêt la même chose parce qu’à un moment donné les gens ont aimé, et ils n’ont même pas le talent ou le cran d’essayer quelque chose de nouveau. Il y a plein de groupes que j’aurais aimé voir oser un peu plus – juste un petit peu. C’est pourquoi j’aime Type O Negative. Leurs albums sont très différents les uns des autres, mais ça reste ce satané Peter Steel, peu importe ce qu’il faisait. C’est toujours ce son de basse, cette étrangeté, et cet énorme mur de son, et pourtant, chaque album est très différent. Il y a des groupes qui sont bons là-dedans et d’autres pas.

Je suppose qu’il s’agit de trouver une identité forte et alors on peut faire ce qu’on veut, on sonnera toujours comme soi.

Exactement. Est-ce que l’album sonne toujours comme Mantar ? Eh bien, si c’est le cas, je pense que nous tenons quelque chose qu’on peut considérer comme une identité. Et alors, on peut faire tout ce qu’on veut, de « Swinging The Eclipse », un punk D-beat, que nous avons fait sur le premier album, jusqu’à « Odysseus ». Tant que c’est Mantar, c’est tout ce qui compte.

Tu as déclaré que « rien n’a été facile pour cet album. Tout était nul et [tu as] détesté la majorité du processus », au point que vous avez « presque arrêté le groupe ». Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui fait que c’était aussi pénible ?

Pour la faire courte, nous sommes un groupe de punk dans l’âme et nous ne faisons jamais de plans à long terme. Donc dès que nous finissons un album, nous ne prévoyons absolument pas d’en faire un autre. Notre premier album, Death By Burning, était censé être une cassette démo, et puis c’est devenu un vrai album. Puis est arrivé Ode To The Flame et on connaît la suite. En conséquence, j’ai appelé Erinç [Sakarya] fin 2020, il y un an et demi. J’étais là : « Hey Erinç, crois-tu qu’on devrait faire un autre album ? Une autre question importante : penses-tu que quelqu’un a besoin d’un autre album de Mantar ? » Car, comme je l’ai dit, je suis de la vieille école punk rock. Je pense que beaucoup de groupes devraient se séparer bien plus tôt qu’ils ne le font. Nous avons donc longuement discuté des pour et des contre, et nous avons dit : « Tu sais quoi ? Je crois qu’on a encore quelque chose à offrir. Je prends l’avion pour venir en Allemagne et composer l’album avec toi. J’ai des riffs. Je vais les apporter, on pourra assembler l’album et bla-bla-bla. » J’ai donc pris l’avion, c’était en octobre 2020. Je suis allé au mariage d’Erinç. Il s’est marré et je me suis mis à genoux pour prendre une photo et je me suis déchiré le ménisque, une partie très compliquée dans le genou. J’ai donc dû aller à l’hôpital pendant un moment. Puis je me suis retrouvé complètement cloué au lit et je n’ai pas pu marcher pendant un mois ou cinq semaines. J’avais besoin d’une opération chirurgicale en Allemagne, alors que je vivais aux Etats-Unis. Donc je n’avais aucune assurance maladie. C’était très cher. La merde totale. Nous n’avons donc pas pu faire l’album.

« Maintenant, l’album est accroché sur mon mur, comme un cerf que j’ai chassé, comme un animal que j’ai vaincu, parce que c’est moi qui ai gagné, pas l’album. Mais bordel, j’ai détesté ça. »

Ce sont des choses qui arrivent. La vie craint. Je reprends l’avion pour rentrer aux US. Deux mois plus tard, après la chirurgie et de la rééducation, tout est rentré dans l’ordre. Je peux remarcher. Je dis : « Hey, je reviens en Allemagne, comme ça on pourra faire ce qu’on avait prévu de faire la dernière fois. » Je reviens, c’est le réveillon de Noël. Le premier soir des répétitions, je glisse au supermarché et je me romps le ligament croisé antérieur, même genou. A nouveau, hôpital, chirurgie, cloué au lit, pas d’assurance maladie parce que qui vit ça deux fois ? Grosse douleur. Nous avons donc construit une sorte de lit dans la salle de répétition et nous avons essayé encore et encore, mais nous avons dû laisser tomber, car j’avais tellement mal et je galérais tellement avec les allées et venues à l’hôpital, la chirurgie et tout. C’était très dur, car pour la première fois, les astres étaient contre nous. Ce n’était plus en notre pouvoir. Nous ne connaissions pas ce sentiment parce que nous maîtrisions toujours les choses. Cette fois, nous avions l’impression que quelque chose nous barrait la route. J’étais très déprimé, tout comme Erinç. J’ai pris l’avion pour rentrer chez moi et nous ne nous sommes pas parlé pendant un mois ou deux. Pas parce que nous étions fâchés, mais parce que nous étions vraiment déprimés et tous les deux, nous songions : « C’est fini. On n’a plus ce qu’il faut pour ça. L’univers ne veut pas d’un autre album de Mantar. »

Ensuite, j’ai écrit un e-mail à Erinç et j’ai dit : « J’accepte l’idée que le groupe soit terminé, mais si ça doit être le cas, il faut que ce soit nous qui le terminions. Ce n’est à personne d’autre d’arrêter ce groupe. Si on veut que ce soit la fin, ce sera selon nos propres termes. Aucun putain d’univers au monde ne peut m’obliger à arrêter. » J’ai donc dit : « Faisons-le. Je vais composer les chansons chez moi, en faire des démos que je t’enverrai et tu pourras enregistrer ta batterie », car je ne pouvais y aller, encore une fois à cause de mon genou, du Covid-19, etc. Il a donc enregistré ses parties sur la base de mes démos, avec moi au téléphone ou par Skype. Il m’a envoyé les pistes de batterie et j’ai enregistré le reste chez moi. C’est ce que vous entendez maintenant. Même pendant que j’étais en train d’enregistrer l’album, j’étais constamment au téléphone : « Je trouve que c’est de la merde, mec. Toutes ces chansons sont nulles. » Erinç était là : « Non, fais-moi confiance, c’est bien. Tu dois continuer à travailler. » C’était presque bipolaire. C’était horrible.

Rien ne s’est fait facilement pour cet album, tout craignait. C’est pourquoi les premières paroles de la première chanson, « Egoisto », disent : « I live in a house made out of broken bones, on every wall hangs a cross », car quand tu écris un album, ça donne l’impression de construire une maison. Le problème est que j’ai construit cette maison de l’intérieur. Donc après quelques jours, je n’avais rien d’autre que des murs autour de moi, et partout où je regardais et tout ce que je touchais, je rebondissais contre des murs et je devenais complètement fou. « On every well hangs a cross » est juste une référence à nous, en tant que punk, metalleux ou je ne sais quoi, quand nous nous vantons de notre passion et de notre dévouement à être musiciens. Ça m’a douloureusement rappelé à quel point j’ai été une grande gueule ces huit dernières années. Maintenant, j’étais assis là, les os brisés à l’hôpital, à aller et venir. Je me suis promis d’écrire un nouvel album et j’avais tous les jours l’impression d’être dans une putain de prison. Maintenant, l’album est accroché sur mon mur, comme un cerf que j’ai chassé, comme un animal que j’ai vaincu, parce que c’est moi qui ai gagné, pas l’album. Mais bordel, j’ai détesté ça.

Le titre Pain Is Forever And This Is The End ne vient pas de nulle part. C’était un titre de travail cynique au début, mais une fois que l’album était terminé, c’était genre : « Mec, c’est exactement comme ça qu’il doit s’appeler » car c’était l’univers qui me testait. Ce n’est pas qu’une histoire de genou, j’étais sincèrement déprimé, plus que je ne l’ai jamais été depuis longtemps, tout comme Erinç, et le groupe a failli se séparer. Comme tu peux l’imaginer, tout ceci dans un environnement où nous n’avions gagné aucun argent en deux ans à cause du Covid-19 et tout. Mais maintenant je suis en bons termes avec l’album. Je trouve que nous avons fait un super album. Peut-être que nous sommes un peu l’équipe « on n’a rien sans rien ». Peut-être que c’est ce dont nous avions besoin, car nous avons plus ou moins réinventé le groupe, pas seulement d’un point de vue musical, mais aussi en termes de dynamique entre Erinç et moi. Nous avons sous-estimé à quel point ce serait difficile de maintenir le groupe alors que lui vit en Allemagne et moi aux Etats-Unis. Nous nous connaissons depuis vingt-cinq ans, mais parfois, l’amitié, si tu n’y fais pas attention, elle s’estompe et vous devenez collègues, car vous ne vous voyez plus, vous ne sortez plus, vous n’allez plus boire un coup, vous ne faites plus la fête ensemble. Ça met beaucoup de pression sur une amitié quand tout tourne autour d’une maison de disque, de l’enregistrement d’un album, de ci et de ça, même si nous avons commencé en tant qu’amis les quinze premières années où nous nous sommes connus. Il a fallu que nous fassions une grosse guérison spirituelle. Et ça a marché, nous allons bien, tout va bien.

« Depuis que je suis gamin, j’ai toujours eu des problèmes de colère. D’autres gens dépriment ou pleurent tout le temps, alors que moi, j’ai des crises de rage. Ce n’est pas toujours facile. »

Tu as mentionné les deux dernières années, ça aussi, ça a dû laisser des séquelles…

Oui. En effet, même si j’ai essayé d’éviter que ça me déglingue trop la tête, mais au bout d’un moment, il s’est avéré que j’étais, non pas tellement tendu, mais énervé. Tourner ne me manquait pas énormément, il faut que je sois honnête avec toi. Nous avons tellement tourné, mais ces oscillations constantes, genre : « Il y aura de nouveau des concerts l’année prochaine. » « D’accord. » « Désolé, c’est annulé. » « D’accord, on va repousser. » « Désolé, c’est encore annulé. » Maintenant, je n’ai plus confiance en rien. Je suis là : « J’emmerde ça. » Ce qui arrivera, arrivera, mais je ne m’attends à rien.

Tu as déclaré avoir même « détruit beaucoup de matériel en faisant » cet album. Nous avons parlé par le passé des vertus de la destruction, que tu y voyais de la beauté. Tu avais mentionné le fait que même enfant « lorsque [tu] trouvais un vieil instrument électronique usé ou peu importe, [tu] prenais un marteau et [tu] l’explosais ! Parce que ça [t]’offrait un certain sentiment de satisfaction. [Tu] ne vois pas ça comme étant destructeur ou négatif, mais pour [t]oi, voir comment les choses se désagrègent est tout aussi puissant que de voir comment les choses s’assemblent. » Donc dirais-tu que la destruction fait – et faisait, dans le cas particulier de cet album – partie de la création ?

Malheureusement, oui. Surtout, c’est dangereux, j’ai failli me détruire moi-même durant la création de cet album. Je suis un mec plutôt maigre, mais j’ai perdu tellement de poids – c’était dingue – que le médecin a dit : « Si tu continues comme ça, tu vas finir très malade. » Je n’avais que la peau sur les os parce que j’étais posé avec ma guitare mois après mois. J’étais complètement obsédé, de façon négative. Je combattais littéralement des démons. Ce n’était pas bon. Bien sûr, j’ai détruit du matériel. J’ai des problèmes de colère ; j’y travaille [petits rires]. Je suis en train de regarder mes enceintes de studio : j’ai envoyé mon putain de poing dans ce truc un jour. Depuis que je suis gamin, j’ai toujours eu des problèmes de colère. D’autres gens dépriment ou pleurent tout le temps, alors que moi, j’ai des crises de rage. Ce n’est pas toujours facile. Tout le monde a ses problèmes et celui-là a toujours été le mien. Mais le souci est que, cette fois, je m’en suis pris à moi-même.

Sais-tu ce qu’est le syndrome de l’imposteur ? Ça veut dire qu’un jour, Nicolas, tu découvriras que Mantar ne vaut que dalle, que ce sont juste de vieux riffs piqués à Motörhead, que ce groupe ne sait faire qu’un truc et que Hanno n’est pas un bon compositeur. Un jour, tout le monde le découvrira. Je ne suis pas en train de dire que c’est ce que je ressens constamment, mais beaucoup de gens luttent avec ça. Tu fais quelque chose et tout le monde te dit que c’est génial, et toi, tu es là : « Ouais, je ne sais pas trop… » C’est en grande partie la dynamique que j’ai avec Erinç. Je compose ce qui est de toute évidence un tube… Par exemple, je me souviens que je ne voulais pas qu’« Era Borealis » soit sur l’album parce que je trouvais cette chanson stupide. Erinç était là : « Mec, c’est un putain de tube ! » J’étais là : « Ouais, ça repose un peu sur des gimmicks, c’est bizarre. » Tout le monde était là : « Qu’est-ce qui cloche chez toi, gamin ? » J’étais là : « Ouais, je ne sais pas. Je ne le sens pas. » Ça m’arrive souvent. Ça s’appelle le syndrome de l’imposteur. C’est quand tu crois qu’un jour ils sauront que tu n’as pas de talent, que tu pensais en avoir mais, en fait, non.

J’ai failli me détruire avec ça. Il m’a fallu longtemps pour guérir. Je ne veux pas avoir l’air pathétique, et je ne veux pas romancer ça, mais je peux te promettre que ce que je te dis est vrai : faire cet album a presque foutu ma vie en l’air. C’était vraiment moche. J’étais un mauvais mari, un mauvais collègue de groupe, un mauvais ami, et je n’étais pas non plus amical avec moi-même. Je suis encore en train de me remettre de toute cette énergie négative [rires].

Le fait que le tube d’un album soit une chanson qui a failli ne pas voir le jour est arrivé quelques fois. Même Deep Purple ne s’attendait pas à ce que « Smoke On The Water » soit un tube…

Je ne sais pas, mais je ne serais pas surpris. Je sais que Kurt Cobain n’aimait pas « Smells Like Teen Spirit ». Parfois, les gens voient quelque chose dans un morceau que tu crées et toi tu ne le ressens pas, car tu es parti du mauvais pied avec ou quelque chose comme ça. Mais oui, je peux imaginer pour « Smoke On The Water ». Et, nom de Dieu, je déteste « Smoke On The Water », je dois te le dire ! J’aurais souhaité qu’ils ne l’aient pas fait [rires].

« Sais-tu ce qu’est le syndrome de l’imposteur ? C’est quand tu crois qu’un jour ils sauront que tu n’as pas de talent, que tu pensais en avoir mais, en fait, non. J’ai failli me détruire avec ça. »

Vu le matériel cassé, je suppose que cet album a coûté plus cher qu’il n’aurait dû…

Considérant que j’ai détruit seulement mon matériel, ce n’était pas si cher. La production, généralement, est assez peu coûteuse avec nous, car j’ai tous les microphones, les préamplis et les guitares, et je fais tout moi-même chez moi. Donc ça va. Tu c’est quoi ? C’est juste stupide : personne ne m’a même vu faire [rires]. J’ai juste détruit des trucs et je pouvais voir dans les yeux de ma femme : « T’es content maintenant ? Est-ce que ça t’a aidé ? Félicitations, imbécile. » Je sais, c’est exactement ce que je ressens. Je n’en suis pas fier. Une fois, nous avons fait un concert après six semaines de tournée constante, tout a déconné sur scène, et j’ai complètement pété les plombs. Je voulais vraiment rentrer chez moi et rien n’allait. J’ai détruit tout le backline, deux de mes amplificateurs, deux enceintes, et j’ai éclaté une guitare, mais je ne me suis pas senti mieux après. Je n’étais pas fier ou quoi que ce soit. Je l’ai fait parce que je ne savais pas comment gérer mes émotions. Après, j’étais à l’hôtel en train de pleurer, parce que c’était complètement idiot. Je ne savais tout simplement pas comment gérer le stress et j’étais tout sauf une rockstar cool. Ces explosions de rage ne sont pas cool. Ça fait mal. C’est presque comme une crise maniaco-dépressive chez d’autres gens. Ça ne fait pas une bonne histoire à raconter. La personne que tu blesses le plus, c’est toujours toi-même. C’est stupide. Que cette enceinte de guitare aille au diable. Mais je pense que cet album a un bon côté, il m’a fait réaliser que je dois apprendre à être un meilleur ami pour moi-même.

Etant donné les difficultés que tu as vécues et dont on vient de parler, dirais-tu que plus c’est dur, plus grand est l’art ?

Parfois oui. Parfois non. Dans notre cas, avec cet album en particulier, la réponse est à cent pour cent oui. On n’a rien sans rien. Je pense que nous avons créé un monstre, mais nous avons pu l’apprivoiser, et maintenant nous gérons ce monstre comme bon nous semble, et c’est bien. Toutes les histoires quand l’industrie du disque était encore riche, quand il y avait plein de groupes avec un album à succès… Comme Def Leppard, l’album de 87, Hysteria, je crois qu’il a fallu trois ans et quinze millions de dollars pour le faire. Le résultat est sympa, ne te méprends pas. Mais pense à Chinese Democracy, il a mis huit ans et il est nul. Parfois ça marche, parfois pas. Je ne pense pas qu’on puisse dire que plus c’est dur, meilleur est le résultat. Ce n’est pas toujours le cas. Sérieusement, Erinç et moi, pour des raisons individuelles, nous avons chacun été à deux doigts de quitter le groupe pendant que nous étions en train de faire cet album. C’est donc presque un miracle que nous soyons encore là à discuter. Il faut que je le souligne. Ce n’est pas comme si nous étions super confiants durant tout ce temps : « Oh, c’est tellement pénible. On s’en fiche. On va quand même se battre et y arriver. » Absolument pas. Il y avait davantage de moments où nous avons songé à laisser tomber que l’inverse.

A propos du titre Pain Is Forever And This Is The End, pour compléter ce que tu disais tout à l’heure, tu as déclaré que c’était « tellement exagéré et presque une plaisanterie cynique que [tu as] pensé que ça [te] ferait du bien de l’adopter pour ne pas [vous] prendre, ainsi que [vos] difficultés, trop au sérieux. » Est-ce un genre de mécanisme de défense pour toi de te moquer des horribles expériences ou de les dramatiser au point de les rendre comiques ?

Oui, ça s’appelle le cynisme, mais je n’aime pas ça, car le cynisme est une arme à deux balles. C’est généralement utilisé par les gens qui commentent tout de manière cynique au lieu d’essayer d’améliorer la situation. C’est pourquoi le cynisme est toujours le dernier recours pour moi. Mais à un moment donné, je ne pouvais m’en empêcher, et c’est exactement ce que tu as décrit. A un moment donné, les choses étaient tellement merdiques que je ne pouvais rien faire d’autre que de me poser et rire, car tout partait de travers. On devrait pouvoir danser, même si ça implique de danser sur une tombe. C’est de là que vient le titre. C’était un titre de travail, mais après avoir fini l’album, nous avons réalisé qu’il mettait dans le mile et que c’était le titre de l’album. Quand quelque chose de mauvais arrivait, mes parents avaient toujours pour habitude de dire : « Dans dix ans, on en rira. » J’ai envie de le voir comme ça aussi. Ça fera une bonne histoire au final.

Tu as dit qu’en gros, « la plupart des chansons de l’album parlent de la peur de notre propre finitude ». Y a-t-il un moment particulier dans ta vie où tu as pris conscience de ta propre finitude ?

Non, mais je sais que dans le grand ensemble des choses, je ne joue pas un grand rôle, et ce n’est pas un problème. Je joue un grand rôle pour ma vie et pour mes amis, et c’est magnifique. C’est déjà plus qu’on peut en demander. D’autres gens jouent un grand rôle dans ma vie parce que j’aime la vie et les gens. Je ne suis pas un misanthrope ou quelque chose comme ça. Mais j’ai bien conscience que l’humanité en général, et aussi mon existence personnelle en tant qu’être humain, n’est rien d’autre qu’un grain de poussière dans l’existence de l’univers. Je suis peut-être une minuscule partie d’un tout, de façon spirituelle, parce que je pense que le monde, la Terre, a une conscience spirituelle et qu’elle ne vient pas de grands penseurs comme des leaders religieux ou politiques. Je pense que c’est la somme de vous et moi, de vos amis, de la culture, du collectif, et de l’amour et la haine que l’on échange. C’est notre savoir et notre sagesse spirituels. Certaines personnes appellent ça Dieu, pourquoi pas. Certaines personnes appellent ça rien. Certaines personnes pensent qu’on est juste des animaux qui chient et meurent. Je ne suis pas sûr de cette partie, mais je sais, peu importe ce qu’est le tout, que ma propre personne est toute petite, et ça me va.

« Plein de gens se laissent embarquer par les extrêmes politiques, la haine, la religion, les théories complotistes et ce genre de conneries, parce qu’ils veulent faire partie de quelque chose, d’un cercle restreint. Ils veulent des réponses simples à des questions complexes, car ils ne peuvent supporter le fait qu’ils ne sont qu’un sur un milliard. »

Voilà le truc : ne prenez pas la vie trop au sérieux parce que vous ne vous en sortirez pas vivant. Il n’y a aucune raison de prendre la vie trop au sérieux car on va mourir. Alors j’emmerde toutes ces conneries ! Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des problèmes qui nous font cogiter quotidiennement, les trucs qui nous empêchent de dormir, parce qu’on a peur de ce que notre patron pensera de nous – est-ce qu’il va te virer ? Est-ce que les gens ont aimé le dernier article que tu as écrit ? Est-ce que les gens vont aimer ton nouvel album ? – rien n’a vraiment d’importance, sauf le fait d’être en bonne santé, d’être bon avec ses amis, et d’être ouvert à la vie pour qu’elle ruisselle sur nous. Enfin, ne te méprends pas, je ne veux pas partir trop loin spirituellement, mais ceci, comme tu le sais, est tout ce qui compte. Le jour où on meurt, on ne va pas se demander : « Oh bordel, je suis arrivé en retard au boulot » [rires].

Pour répondre à ta question – désolé pour le grand détour – plein de gens ne réfléchissent pas suffisamment aux choses. C’est pourquoi ils se laissent embarquer par les extrêmes politiques, la haine, la religion, les théories complotistes et ce genre de conneries, parce qu’ils veulent faire partie de quelque chose, d’un cercle restreint. Ils veulent des réponses simples à des questions complexes, car ils ne peuvent supporter le fait qu’ils ne sont qu’un sur un milliard. Ça ne devrait pas poser de problème, car vous pouvez quand même être un merveilleux être humain, même si vous n’êtes qu’un sur un milliard. Mais tout le monde a cette envie irrépressible de faire partie de quelque chose. C’est là-dessus que se basent les religions, la politique et ce genre de chose. C’est presque comme un nouveau mouvement New Age : « Oh, je sais quelque chose qu’ils ne savent pas. Les choses vont changer. » Ces théories complotistes, c’est ridicule. Qui en a quelque chose à foutre ? La soi-disant élite en coulisse est contente de pouvoir s’en tirer avec les conneries qui se passent déjà, qu’Amazon ne paye pas d’impôts, que les gens n’ont pas d’assurance maladie, qu’il y ait des guerres dans le monde, et vous pensez que quelqu’un a mis quelque chose dans l’eau des nappes phréatiques pour rendre les grenouilles gays ? [Rires] Vous vous demandez si quelqu’un a vraiment atterri sur la Lune, qui en a quelque chose à foutre ? Ma voisine a travaillé toute sa vie et elle ne peut pas se payer une assurance maladie, elle est complètement fauchée et c’est légal, et les gens s’en tirent avec ces conneries. Et vous vous dites que si vous aviez joué le second album de Pink Floyd à l’envers, vous auriez peut-être su pour le Covid-19 avant tout le monde. J’emmerde toutes ces conneries.

C’était une grande inspiration pour cet album. C’est pourquoi la pochette est comme elle est. J’ai voulu lui donner l’allure d’un putain de tract scientologique ou quelque chose comme ça, car de toute évidence, les gens veulent qu’on leur mente, c’est ce qu’ils aiment aujourd’hui. Ils consomment des mensonges même s’ils savent que ce sont des mensonges, parce que c’est plus facile pour vivre. C’est comme ça que Trump a pris une telle ampleur aux Etats-Unis. Il savait qu’il était en train de mentir et les gens qui l’écoutaient savaient qu’il mentait, mais malgré tout, ils préféraient ça à la vérité complexe et inconfortable.

Pour revenir à la prise de conscience de notre propre finitude : penses-tu que ce soit aussi ce que la pandémie a provoqué chez les gens, ils ont réalisé leur propre finitude mais aussi celle de leur monde, pour ainsi dire, qui n’était pas éternel ?

Honnêtement, je ne sais pas si ce truc de Covid-19 était suffisamment sincère et dangereux pour faire penser à ça. Je ne sais pas combien de personnes dans ton cercle d’amis sont mortes du Covid-19. Personnellement, je n’en ai aucune. J’ai plein de personnes qui sont tombées malades et c’était assez merdique, mais je ne connais personne qui est mort. Donc je pense qu’on peut tous être d’accord pour dire que ce n’était pas la Peste noire où il y avait des millions de personnes qui pourrissaient dans la rue et ce genre de chose. C’est donc peut-être un peu exagéré. Je pense que ce que beaucoup de gens ont vécu durant le Covid-19, c’est la solitude. C’est pareil : pourquoi je me sens seul ? La solitude, ce n’est pas quand tu n’es pas entouré de gens. Ça, c’est juste être seul. Il y a une différence entre être seul et la solitude. Je pense que beaucoup de gens ont vécu ça durant le Covid-19, car pour la toute première fois, ils étaient obligés de passer du temps uniquement avec eux-mêmes. Je pense que c’est devenu un peu effrayant pour beaucoup de gens, parce qu’en temps normal, ils sont tellement distraits par leurs amis, la famille, le travail, etc. Ils se sont demandé : « Qui suis-je ? Qu’est-ce que je fais ici ? » J’ai entendu dire que non seulement beaucoup de gens avaient perdu leur emploi durant le Covid-19, mais aussi – et je trouve ça intéressant – beaucoup de gens ont quitté leur emploi durant le Covid-19. C’est parfaitement logique. Genre : « Bordel, qu’est-ce que j’ai foutu durant les dix-huit dernières années ? Je vais bosser dans un putain de supermarché tous les jours et je gâche ma vie. Ça n’a aucun sens de mettre des corn-flakes sur une étagère. » Je pense que ça a été quelque chose de très important durant le Covid-19, le fait que les gens aient vécu la solitude pour la première fois et aient réalisé que leur vie n’avait aucun intérêt ou valeur.

« Une chose qui a été très importante durant le Covid-19, c’est le fait que les gens ont vécu la solitude pour la première fois et ont réalisé que leur vie n’avait aucun intérêt ou valeur. »

Tu as déclaré que l’on « vit une époque intéressante où les gens ont une indicible envie de trouver des explications faciles à des questions complexes », ce qui rejoint ce que tu disais tout à l’heure. Mais est-ce vraiment spécifique à notre époque ? Les gens n’ont-ils pas, globalement, toujours été comme ça ? Tu as mentionné la religion : si ça existe depuis des millénaires, n’est-ce pas justement pour donner des explications faciles à des questions complexes ?

Tu as absolument raison. Le christianisme c’est : « Oh, tu es mauvais, tu vas en enfer. Tu es bon, tu vas au paradis », simple. Oui, c’était déjà le cas il y a cinq cents ans. L’énorme différence aujourd’hui est que tout le monde a son mot à dire à cause des réseaux sociaux et ce genre de chose. Tout le monde peut exprimer une émotion, un sentiment, une opinion, un mensonge. Ça n’a plus d’importance. Les gens veulent juste tout commenter, sur Instagram, Facebook, etc. C’est genre : « Je vais commenter ci, je vais commenter ça. » Tout le monde se sent obligé de commenter. Il y a cinq cents ans, oui, il y avait des réponses simples à des questions complexes, mais les gens n’étaient qu’une grande masse grise. Aujourd’hui, tout tourne autour de l’individualisme. Tout le monde est là : « Tu es cette photo de profil et ce profil Facebook. » Le fait que le pékin moyen ait une tribune aujourd’hui est la différence.

Pense à il y a vingt ans, pense au monde d’avant internet. A moins de devenir un musicien ou un acteur célèbre, c’était impossible de dire quelque chose que quelqu’un lisait ou entendait qui n’était pas ton ami ou ton collègue. Aujourd’hui, on peut dire n’importe quoi ou commenter quelque chose, et potentiellement le monde entier peut nous lire dans la seconde. Je ne sais pas si ce changement est pour le meilleur. Mais tu as raison, ça a toujours été comme ça, les gens veulent des réponses simples, mais la différence est que ce sont les gens qui donnent des réponses simples aujourd’hui, alors que dans le temps, les gens recevaient des réponses simples. Tout le monde essaye de se mettre en avant. Tout le monde a un avis. Tout le monde croit mieux savoir. « Oh ouais, ce sont les étrangers. Ce sont les noirs qui détruisent notre marché du travail aujourd’hui. Oh, c’est l’islam. C’est pour ça qu’il y a des fusillades à l’école maintenant. » Je pense qu’on devrait retirer internet à pas mal de gens [rires].

Tu as aussi dit qu’au « lieu que l’humanité atteigne un nouveau niveau de spiritualité, l’exact opposé est en train de se passer ». Penses-tu qu’on manque de spiritualité ?

Je ne sais pas si on manque de spiritualité. Mais oui, peut-être bien. Tu sais quoi ? Je pense que oui. Car ce n’est pas que les gens ne posent pas assez de questions, je pense qu’ils ne posent pas les bonnes questions. C’est en ça qu’il y a un manque de spiritualité. Au lieu de se demander : « Pourquoi ce Gitan est en train de me piquer mon boulot ? C’est pour ça que je vote pour la droite maintenant. » Ils devraient se demander : « Pourquoi ai-je aussi peur ? Pourquoi suis-je furieux ? Pourquoi est-ce que je pense que la chance et le bonheur d’une autre personne se feront à mes dépens ? » C’est une forme de spiritualité : poser les bonnes questions. Et je pense que l’on va dans la mauvaise direction.

A quoi ressemble ta propre spiritualité ?

J’y ai déjà répondu en grande partie : c’est juste que je ne prends pas la vie trop au sérieux. C’en est une part importante. Non seulement ça, mais c’est aussi un grand défi. Ne te méprends pas, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, je pense aux conneries les plus stupides. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, j’ai peur des conneries les plus stupides. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, je suis en colère à cause des conneries les plus stupides. J’aurais aimé pouvoir lâcher prise sur tout ça et être ici dans l’instant présent et profiter de cette merveilleuse conversation, de cet échange entre deux êtres humains, mais je perds énormément de temps à avoir peur. L’anxiété et la peur sont les racines de toutes les émotions extrêmes selon moi. Quand j’ai dit que j’ai fait un trou dans le mur avec mon poing à cause de la colère, en fait je n’ai pas de problème de colère, j’ai des problèmes de peur. C’est une énorme différence. Tout le monde a peur de quelque chose. Je pense que, d’une certaine façon, apprendre à vivre de façon à ne pas constamment avoir peur des scénarios qu’on se fabrique dans sa tête à cause de problèmes de civilisation est probablement l’objectif spirituel qu’on devrait tous avoir. Aujourd’hui, les gens ont peur de ne pas être beaux, car ils voient dans des catalogues ou sur Instagram d’autres gens qui ont l’air plus beaux qu’eux. Il y a une compétition constante.

« Apprendre à vivre de façon à ne pas constamment avoir peur des scénarios qu’on se fabrique dans sa tête à cause de problèmes de civilisation est probablement l’objectif spirituel qu’on devrait tous avoir. »

Les gens pensent : « Oh, les frontières disparaissent. Il y a des Mexicains qui viennent aux Etats-Unis. Oh, quand ils vont trouver un boulot, ça veut dire que je vais perdre le mien. » Même si ce n’est pas le cas et que ce ne sont que des scénarios inventés. Je pense que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce que les gens pensent au quotidien, c’est comme regarder des films qui font peur dans la tête. J’ai envie d’apprendre à aller voir des films qui rendent heureux. La méditation m’aide, à titre personnel, mais c’est dur à apprendre. Comme tout, ça nécessite beaucoup d’entraînement de réaliser ça. A moins qu’un lion soit en train de débarquer dans ton salon ou que quelqu’un soit en train de braquer un flingue sur ta tempe, tout ce dont tu as peur au quotidien, ça vient juste des expériences, des souvenirs d’enfance, de la pression de pairs, de conneries que tu lis… C’est pourquoi j’ai arrêté de lire les infos pendant un moment, car je ne le supportais plus. Parfois ça te rend dingue et tu as le droit d’arrêter. Tu ne dois à personne de lire constamment toutes les conneries qui arrivent dans le monde. Tu ne peux pas y échapper de toute façon, mais je pense que tu te dois à toi-même, en tant qu’être humain, d’être aussi heureux que possible, et d’être aussi gentil avec toi-même que possible, d’être un bon ami. Une bonne amitié n’est jamais basée sur l’anxiété et la peur.

Tu soutiens que Mantar ne se cache pas derrière le refuge d’une scène et que ce nouvel album prouve que vous ne laissez personne ayant envie que le groupe sonne éternellement pareil dicter ce que vous faites. Je me souviens dans une interview passée, tu nous avais dit que tu es « contre toute sorte de leader » et que tu « ne fais pas confiance aux gens lorsqu’ils se regroupent, car alors ils sont putain de dangereux et engendrent de l’hystérie de masse ». Donc est-ce que ça vaut aussi pour la musique et ta relation à tes fans ?

Non, parce que nous n’avons aucun message à vendre. C’est une énorme différence. Quand je parle de politique avec toi, même si c’est reflété dans les textes, je ne juge pas. Je ne veux pas que les gens agissent en fonction de mes paroles, je ne fais que relater. Je ne fais que peindre un tableau et les gens peuvent en faire ce qu’ils veulent. Ce que tu viens de décrire s’appliquerait seulement si j’avais un message à vendre, ou n’importe quelle arrière-pensée, religieuse ou politique. Si j’étais dans un groupe à fond de gauche ou de droite, et que mon idée principale était : « Nous sommes un groupe anarchiste » ou « Nous sommes un groupe suprématiste blanc » ou ce genre de conneries, alors tu aurais raison. Mais dans notre cas, non, je ne pense pas, car nous ne cherchons à convaincre personne d’un message. Aussi stupide que ça puisse paraître, notre seule raison de faire ça, c’est pour divertir. C’est que je fais. C’est pourquoi je joue de la musique. Je suis un bon vieux entertainer. Si les gens achètent mon album ou dépensent de l’argent pour me voir en concert, je monte sur scène et je divertis. Parfois mieux, parfois moins bien, mais j’aime divertir. Je suis un gars avec une guitare. Je n’ai pas formé ce groupe pour changer le monde. Je veux juste vous chanter une chanson. C’est tout [rires].

La dernière fois qu’on s’est parlé, votre contrat de deux albums avec Nuclear Blast avait pris fin et tu ne savais pas ce que vous alliez faire du point vue label. Au final, vous avez signé chez Metal Blade Records. Je suis sûr que vous avez reçu de nombreuses offres, y compris pour rester chez Nuclear Blast, donc qu’est-ce qui vous a poussés à signer chez eux en particulier ? Qu’est-ce qui a fait la différence ?

Pour répondre à ta question, nous avons reçu des offres d’à peu près tous les labels de metal ou, en tout cas, tous les gros labels de metal, évidemment y compris Nuclear Blast. Il n’y a aucune rancœur. Je pense juste que le changement a du bon. C’est toujours bien de varier un peu les choses. Au bout d’un moment, nous parlions avec tous les labels et nous avons réalisé que partir chez Metal Blade avait du sens. J’ai trouvé très intéressant et drôle que ce soit un label très focalisé sur le metal, qui s’appelle Metal Blade et véritablement indépendant. Nous nous éloignons du metal, mais tout en signant avec un pur label de metal. En dehors de ça, nous nous sommes simplement bien entendus. Tu leur parles, tu parles à leur A&R et tout, et tu optes généralement pour ceux avec qui le courant passe le mieux. Metal Blade est un petit label. Ça avait du sens. Pendant longtemps, nous avons aussi flirté avec l’idée de sortir l’album nous-mêmes, comme nous l’avons fait pour Grungetown Hooligans II. Mais après le merdier qu’a été cette production, nous avons pensé : « La dernière chose dont j’ai envie maintenant, c’est travailler sur cet album en tant que label. Donc on va le donner. Je ne veux plus jamais revoir cet album. Je l’emmerde » [rires]. Voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés avec eux.

Il y avait plein d’offres. Nous n’avons même pas choisi celle qui proposait le plus d’argent ou quoi. Nous avons suivi notre instinct, et dans ce cas, ça nous a menés à Metal Blade. Tu pourras me reposer la question dans un an, peut-être que ça me fera vomir. Je ne sais pas. Mais pour l’instant, ça a l’air bien. Peu importe le label, c’est toujours un compromis, car rien ne sera jamais exactement comme on veut, c’est dans la nature des choses. Ils ont tellement de groupes que tu n’auras jamais cent pour cent de leur attention. Ils jonglent, ils doivent toujours faire des compromis. Sans compter que nous ne sommes pas le plus grand groupe du monde, c’est clair. Nous ne sommes pas Amon Amarth ou quelque chose comme ça, je le sais bien. Sommes-nous les meilleurs ? Oui. Mais pas les plus gros. Je plaisante [rires].

Interview réalisée par téléphone le 6 juin 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Antoine Moulin.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Matthis Van Der Meulen.

Site officiel de Mantar : www.mantarband.com

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