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Chronique   

Mastodon – Hushed And Grim


Le temps comme ressource la plus précieuse et notre incapacité à la considérer comme telle. Voilà la thématique qui habite Mastodon aujourd’hui, fort de vingt et une années d’un line-up stable. Le quatuor a traversé son lot d’épreuves, à l’instar de la mort en 2018 de leur manager et ami de longue date Nick John et de ces deux années de pandémie qui ont tout simplement menacé leur mode de vie, en dépit de leur statut. Afin d’honorer la mémoire de Nick John et de célébrer la chance de pouvoir toujours écrire de la musique, Mastodon a décidé d’envoyer paître les impératifs de l’ère du streaming et de livrer son premier double album intitulé Hushed And Grim. Mastodon s’est toujours magnifié lorsqu’il a laissé toute son ambition s’exprimer, celle-là même qui lui a permis d’assembler Crack The Skye (2009). Sans aller aussi loin dans l’écriture conceptuelle, Hushed And Grim est de cette trempe. Mastodon n’a jamais aussi bien concilié immédiateté et complexité dans son écriture, jusqu’à devenir un orfèvre de l’ornement.

Depuis The Hunter (2011), Mastodon privilégiait une écriture individuelle – titre par titre –, plutôt que s’épuiser de nouveau à dessiner une grande fresque. Emperor Of Sand (2017) avait embrassé le respect d’une cohérence thématique mais appartenait toujours à une formule classique du songwriting. Hushed And Grim n’est certes pas une histoire en plusieurs chapitres mais il prend tous les aspects d’une épopée musicale. « Pain With An Anchor » présente tous les ingrédients de la recette Mastodon, porté par un jeu de guitare extrêmement articulé et les rythmiques ininterrompues de Brann Dailor. Il y a cette atmosphère mystique qui se dégage immédiatement du titre, comme si Mastodon laissait sa facétie de côté pour laisser place à une esthétique plus grave. Les arpèges sautillants de « Sickle And Peace » n’ont rien de léger. Ils préparent au contraire toute la sentence du riff qui s’ensuit, réminiscence du Mastodon des heures moins cérébrales. Le groupe conserve ce goût pour les riffs mordants, à l’image de « The Crux ». Il ne recule jamais devant des breaks impromptus propices aux soli héroïques plébiscités par Brent Hinds. Surtout, Mastodon possède ce don inné pour multiplier les dynamiques. Brann Dailor affectionne toujours autant ce feeling d’un adolescent excité par ses nouveaux fûts mais est évidemment capable de marquer le pas : « More Than I Could Chew » présente un Mastodon digne de son nom, bombant le torse. Des guitares gonflées pour une démonstration de puissance. Celle-là même qui cohabite sans broncher avec le blues de « The Beast » (auquel contribue le guitariste Marcus King) et la science mélodique d’un « Teardrinker » aux élans pop – lead de synthé inclus.

Si globalement le premier disque présente un Mastodon familier qui tient l’excellence comme seul palier acceptable, le second se charge de multiplier les facettes. « Peace And Tranquility » est un exercice de gymnastique qui doit beaucoup au rock progressif des seventies et prouve que Mastodon apprécie toujours autant quelques plages de rock « feel good » tant que Brent Hinds peut faire dégouliner des notes en solo à leur terme. « Dagger » se permet d’injecter des sonorités orientales et des rythmes tribaux, à coup notamment de tablas indiens, pour enrichir son atmosphère qui prend un tournant spirituel, presque de trance. « Had It All » utilise un vocabulaire d’une ballade feutrée et langoureuse – dont se délecte Kim Thayil de Soundgarden invité à poser un long solo – avec tout l’excès mais aussi la subtilité dont est capable le quatuor, « Gobblers Of Dregs » est un récital progressif, presque psychédélique, de riffs entêtants et de grooves fluides, et « Gigantum » met un pied dans le post-rock pour offrir au double album sa douce catharsis finale. Mastodon a besoin de s’amuser et de varier les plaisirs sans se desservir. Surtout, Hushed And Grim entérine les progrès fulgurants du groupe quant au traitement des voix. Troy Sanders profite grandement de son expérience au sein de Gone Is Gone, transparente sur le délicat « Skeleton Of Splendor ». Sa grosse voix éraillée se trouve parfaitement contrebalancée par le timbre clair haut perché de Brann Dailor sur le tube « Pushing The Tides ». Le seul « perdant » est peut-être Brent Hinds qui limite ses accents nasillards et endosse désormais plus souvent le rôle de support, à l’exception de « The Beast » qui lui offre un terrain d’expression taillé sur mesure.

Hushed And Grim est aussi opulent qu’on pourrait l’imaginer. Mastodon est un générateur de dynamique, de soli mémorables parfaitement incarnés au placement adéquat et de riffs singuliers que lui seul peut produire. Il peut même désormais se targuer de briller vocalement en démontrant une alchimie entre les chanteurs jamais atteinte auparavant dans la discographie du groupe. Si le temps est précieux, Mastodon l’utilise parfaitement. Hushed And Grim rappelle élégamment que rien ne remplace plus de vingt ans de musique pratiquée ensemble avec une fidélité inébranlable.

Clip vidéo de la chanson « Teardrinker » :

Clip vidéo de la chanson « Pushing The Tides » réalisé par Lorenzo Diego Carrera :

Album Hushed And Grim, sortie le 29 octobre 2021 via Roadrunner. Disponible à l’achat ici



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  • Je trouve cet album fantastique.

    [Reply]

    Lykan

    C’est un peu normal : il l’est.

    Thorpedo

    Pareil.
    Pour une raison ou pour une autre (pas le temps, pas envie, pas le moment, etc.), j’ai toujours repoussé mon premier contact avec Mastodon alors qu’on me présentait cela comme un truc qui allait me plaire…
    Et bien, c’est fait avec ce Hushed And Grim.
    La claque !
    Je me suis commandé le disque.

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