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Interview   

Meshuggah : une mécanique inébranlable


Proposer du neuf sans sortir de son cadre. Telle est l’équation épineuse que nombre de groupes tentent de résoudre avec plus ou moins de succès. Finalement, la bonne solution, c’est peut-être celle de Meshuggah qui fait les choses sans trop réfléchir, en se tournant vers les albums de leur jeunesse pensés comme des ensembles dynamiques et pas comme des « formats ». C’est la somme des personnalités des musiciens composant le groupe qui fait, au final, la personnalité de ce dernier. Le résultat est que, malgré les multitudes de tentatives de copies – allant jusqu’à engendrer un genre, le djent –, Meshuggah reste inimitable, proposant à chaque album des variantes d’une même formule.

C’est ce que propose Immutable : un album plus « chaud », par opposition à la froideur de certains prédécesseurs, mais à l’atmosphère pas moins singulière, souvent malaisante, parfois jouant avec nos nerfs. Une expérience, en somme. Le batteur, co-compositeur et co-parolier Tomas Haake nous raconte leur philosophie artistique, et en particulier celle de ce neuvième album, mettant en avant les composantes et méthodes ayant, historiquement, façonné le son de Meshuggah.

« La musique froide et plus cérébrale que je perçois comme étant bleue vient, généralement, de Dick et moi, et peut-être de Fredrik, alors que Mårten apporte souvent quelque chose de plus viscéral et rouge. »

Radio Metal : Tu as déclaré que « même si [v]ous change[z] un petit peu d’un album sur l’autre, [v]ous travaill[ez] malgré tout au sein d’un cadre ». Qu’est-ce que ça implique d’essayer de se développer au sein de ce cadre qui, par définition, est limité ?

Tomas Haake (batterie) : Je pense que nous nous sommes toujours sentis relativement libres au sein de ce que nous faisons, mais évidemment, comme tu le dis, il y a un cadre et nous connaissons nos limites respectives. Donc, bien sûr, il faut adhérer à ces contraintes quand on compose de la musique. Il s’agit plus de trouver de nouvelles prises avec chaque album et chaque nouvelle chanson que nous composons. Nous sommes assez inflexibles et rigoureux quant à trouver à chaque fois quelque chose qui sonne nouveau pour nous, mais il est clair que nous voulons quand même continuer à sonner comme Meshuggah. Dans une certaine mesure, peut-être parce que ça fait longtemps que nous existons, il y a un son et un style distinctifs que nous ne voulons pas abandonner, parce que ce ne serait pas fidèle à notre perception du groupe, et je pense que nos fans n’aimeraient pas forcément non plus. Donc, effectivement, nous avons une limite à cet égard, mais nous sentons malgré tout qu’il reste encore énormément à faire au sein de ce cadre, sur le plan des tonalités, des rythmiques, des idées, etc.

D’un autre côté, les limites ne stimulent-elles pas la créativité ?

Oui, je pense. Je peux seulement parler pour nous, évidemment, et jusqu’à présent, ça semble fonctionner. Nous n’allons pas tout d’un coup sortir un album avec du chant clair et du chant tonal où on se dit : « Oh, tu dois atteindre cette note ici » ou quelque chose comme ça. Tout d’abord, ce n’est pas dans les cordes de Jens [Kidman] et ce n’est pas ainsi que nous voulons sonner non plus. Nous restons dans cette sorte de voie latérale que nous avons commencé à emprunter dès le début des années 90. Même si notre musique n’est pas restée la même, c’est certain, c’est quand même dans la veine de ce que nous cherchions à faire. Evidemment, en 1991, nous n’aurions pas pu imaginer que nous sonnerions ainsi aujourd’hui, mais ça a toujours été en phase avec la direction que nous voulions prendre.

Il y a justement une forme de paradoxe avec Immutable : il est clair que vous proposez de la nouveauté mais ça sonne toujours très Meshuggah, d’où le nom de l’album. Êtes-vous très conscients de votre marque de fabrique lorsque vous travaillez sur de la musique pour Meshuggah ? Est-ce un processus très prudent ou contrôlé à cet égard ?

Je ne sais pas. Il y a quelque chose dans notre manière d’écrire et d’aborder la musique qui relève de l’inconscient, dans le sens où nous n’avons pas à réfléchir à la façon de faire les choses et à vraiment parler de : « Est-ce qu’on va faire ça ? Est-ce qu’on va essayer un truc dans tel ou tel style ? » Ce n’est jamais le cas. Dans une large mesure, je dirais que nous composons simplement ce qui nous vient en tête et pour qui nous sommes à ce moment-là. Evidemment, ça change avec le temps. Nous sortons un album tous les quatre ou cinq ans et nous sommes des personnes différentes à chaque fois, donc ça aura forcément un impact direct sur la musique que nous composons. Mais je suis bien d’accord, il y a quelques nouveautés dans l’album. C’est un petit peu plus orchestral à certains moments, c’est-à-dire que nous ajoutons des couches de guitare, des harmonies sur les mélodies de guitare, etc., ce qui fait qu’elles ne sonnent parfois pas forcément comme de la guitare. Dans une certaine mesure – et ce n’est pas non plus quelque chose que nous avons fait délibérément, je m’en rends compte plutôt après coup – il y a du backbeat sur la caisse claire tout au long de l’album, et c’est le tout premier album que nous sortons qui est comme ça. Ce n’est pas conscient, genre : « Rendons ça plus facile à écouter » mais je pense que ça a effectivement cet effet. Ça devient un peu plus groovy et il est peut-être aussi un peu plus facile de suivre ce que nous faisons. Après, de là appeler ça une nouveauté… Ce n’en est pas vraiment une, c’est juste que nous n’avions jamais eu tout un album comme ça. Le précédent, Violent Sleep Of Reason, commence avec « Clockworks » qui balance des coups dans tous les sens et je pense que c’est assez dur à suivre pour certains, alors que sur ce nouvel album, on peut vraiment ressentir le rythme.

Le terme Immutable est autant un commentaire sur le groupe que sur l’humanité parce qu’on commet continuellement les mêmes erreurs. Mais dirais-tu que c’est également le cas de Meshuggah ?

Oui, je pense que nous faisons aussi toujours les mêmes erreurs ! Mais il se trouve que ces erreurs jouent en notre faveur. Ceci dit, nous avons aussi fait des erreurs que nous n’aimons pas sur la plupart de nos albums. Il y a toujours un ou deux morceaux où tu te dis : « Cette partie du morceau est cool, mais le reste n’est pas terrible », ou « Je ne sais pas trop pour cette partie, ça gâche un peu la chanson qu’on soit allés là-dessus, on aurait dû faire autre chose ». Aussi loin que je me souvienne, c’est arrivé sur tous les albums que nous avons sortis, mais je n’ai pas du tout l’impression que ce soit le cas de cet album. Il n’y a pas de morceau ou de partie de morceau où je me dis : « Ah, pourquoi on a fait ça ? » Parfois les erreurs jouent en notre faveur et parfois ce sont des erreurs que nous regrettons après coup, mais que peut-on y faire ?

Tu as déclaré que vous vous coupez de presque tout le reste en musique. Cependant, on reconnaît des couleurs musicales qui ne sont pas forcément ce pour quoi Meshuggah est connu en premier lieu : un côté stoner dans « They Move Below » ou black metal dans « Black Cathedral ». D’où tirez-vous les couleurs que vous utilisez pour enrichir la palette de Meshuggah comme vous l’avez fait sur Immutable ?

C’est vraiment lié au genre de musique qui intéresse les différents membres du groupe. Le côté stoner qu’on retrouve – avec un pied dans le metal et un pied dans le stoner – dans « They Move Below », je pense que ce n’est pas vraiment nouveau pour nous non plus. Ça vient complètement de Mårten [Hagström]. Il pourrait sortir des tas d’albums avec rien que de la musique stoner qu’il a écrite au fil des années. Il a probablement composé des centaines de morceaux stoner, mais la plupart n’ont pas été faits pour Meshuggah. Quand il écrit quelque chose comme ça, il a pleinement conscience qu’il faut que ça s’intègre à ce qu’est Meshuggah. Déjà sur Nothing, nous avions « Nebulous » qui avait un petit côté stoner. Nous avons eu des chansons qui avaient un peu ça, je pense, sur pas mal d’albums, mais effectivement peut-être pas au point de « They Move Below », je suis d’accord.

« L’un des plus grands albums de tous les temps et qui a été un peu un guide pour nous, c’est Master Of Puppets. La façon dont il commence et les mouvements par lesquels il passe, c’est vraiment crucial dans cet album. »

Il y a clairement un sentiment de malaise dans votre musque, surtout dans cet album avec des chansons comme « Broken Cog » ou « Black Cathedral » : est-ce que ça traduit ou reflète – consciemment ou pas – l’époque que l’on vit ou bien penses-tu que votre musique n’est pas forcément enracinée dans notre réalité et peut-être appartient à un autre monde ? Et je parle vraiment de la musique, pas forcément des paroles.

La musique en tant que telle n’a aucune véritable corrélation avec la réalité ou avec ce qui se passe dans le monde. C’est la partie texte qui donne cette dimension aux morceaux. Nous avons effectivement des paroles fermement ancrées dans la réalité, même si parfois pas. Parfois c’est de la pure fiction, mais souvent c’est un genre de commentaire social, et parfois c’est un peu plus personnel. Mais avant que les paroles soient rajoutées, la musique est clairement quelque chose qui… Nous voyons notre propre musique comme des visuels. Nous avons une idée visuelle quand nous composons une chanson. Si Dick [Lövgren] et moi sommes en train de travailler sur un morceau, par exemple, nous ne nous posons pas forcément pour parler de ce que nous visualisons, mais parfois si. Je pense que nous avons tous un côté très visuel et nous voulons susciter des images dans l’esprit de l’auditeur, même sans les paroles. Evidemment, avec les paroles, on oriente d’une façon ou d’une autre, parce que ça a tendance à être très évocateur une fois qu’on les a lues et qu’on les comprend ou qu’on sait de quoi ça parle. Mais la musique en soi, les bons jours et avec les bonnes chansons, ça suscite aussi la réflexion et des images chez l’auditeur.

Nous avons parlé à Tosin Abasi d’Animals As Leaders à propos des émotions en musique, et il a dit : « Je me souviens de la première fois que j’ai entendu Meshuggah, ça sonnait presque mécanique, inhumain, mais ça avait un effet émotionnel sur moi parce que ça sonnait froid et sombre comme l’intelligence d’une machine pourrait l’être. J’ai trouvé ça vraiment cool ; même si c’est peut-être stérile, ça peut quand même avoir un impact. » Comment analyses-tu ou vois-tu les qualités émotionnelles de Meshuggah, qui peut être perçu comme aride ou stérile par les gens ?

Oui, je comprends cet aspect parce que, c’est sûr, un paquet de morceaux au fil des années ont eu ce genre d’ambiance où on dirait presque une machinerie cassée qui n’arrête pas de sauter et répéter la même partie. Donc je comprends le côté mécanique et froid. Pour moi, il est aussi crucial que nous composions tous dans le groupe. La musique froide et plus cérébrale que je perçois comme étant bleue vient, généralement, de Dick et moi, et peut-être de Fredrik [Thordendal], alors que Mårten apporte souvent quelque chose de plus viscéral et rouge ; je vois sa musique comme étant plus rouge et celle de nous autres comme étant plus bleue. Mårten est ancré dans quelque chose qu’on ressent peut-être un peu plus. Ceci, pour moi, est un aspect crucial et ça fait que nous ne sonnons pas constamment complètement froids, mais si tu prends Chaosphere, par exemple, ça c’est un album très froid. Je pense qu’Obzen est un album très froid. Le nouveau penche clairement plus du côté de Mårten parce qu’il a écrit plus de chansons pour cet album et Fredrik n’était pas vraiment impliqué dans l’écriture, donc c’était généralement plutôt Dick et moi travaillant ensemble sur un morceau de Mårten. Globalement, je pense que ça apporte un autre type de chaleur à cet album. Il n’est peut-être pas aussi froid et mécanique que certains autres albums. C’est lié aussi à la production et au son de l’album, car nous avons vraiment essayé de faire quelque chose qui sonne un petit peu plus gras. J’ai par exemple sous-accordé la caisse claire, donc elle sonne beaucoup plus épaisse que d’habitude. Nous avons vraiment opté pour quelque chose qui sonne un peu plus organique et moins froid. Il y a donc ces deux éléments qui jouent un rôle sur la perception de la musique.

D’ailleurs, l’album débute sur une chanson intitulée « Broken Cog ». C’est comme si ça symbolisait que vous vouliez casser la mécanique de Meshuggah…

Je ne sais pas, mais en un sens… C’est la chanson de Mårten et il en a aussi écrit les paroles, et je ne suis pas sûr qu’il ait pensé à quel point ce titre est pertinent, car on a ce rythme bizarre avec lequel, avant que la caisse claire n’arrive, il est difficile de saisir ce qui se passe. Ça, pour moi, ça sonne comme une roue dentée qui est cassée. C’est comme une machinerie qui saute au niveau de la roue dentée et recommence. Donc je trouve le titre de cette chanson très approprié pour la musique, mais il avait un titre de travail complètement différent avant de rajouter le texte.

« Black Cathedral » est clairement l’une des surprises d’Immutable. A son sujet tu disais que « c’est une torture d’attendre l’entrée de la batterie, car on s’attend à entendre le premier blast beat de Meshuggah » mais évidemment, ça ne vient jamais. L’une des raisons que tu as données pour ça est que tu ne peux pas jouer vite, mais plus généralement, est-ce qu’il y a une part de jeu avec la frustration de l’auditeur dans votre approche « tordue » de la musique ?

Oui, il y a une part de vérité là-dedans, et je sais que nous l’avons fait par le passé où on termine l’album avec un son super agaçant qui devient de plus en plus fort et ce genre de chose. Cela dit, ça fait un moment que nous ne l’avons pas fait. En fait, ce n’est pas juste pour emmerder l’auditeur. « Black Cathedral » est vraiment un morceau que nous aimons, mais je comprends que c’est très surprenant, il n’y a que des guitares, et il y en a peut-être vingt ou plus ; il y a plein de couches de guitares sur ce morceau. Il n’a jamais été conçu ou composé pour être autre chose que seulement des guitares. C’est clairement un morceau qui va diviser les gens, dans le sens où ils se demanderont : « Pourquoi est-ce qu’ils ont mis ça ? Ça n’a aucun sens. » Pour nous, c’est un outil pour vous emmener d’une partie à l’autre. Car aussi, l’album fait combien ? Dans les soixante-huit minutes ou quelque chose comme ça. Donc si tu prends l’intro calme de « They Move Below », « Black Cathedral » qui est un empilement de vingt ou trente guitares en trémolo façon black metal, et aussi la façon dont l’album se termine avec « Past Tense », qui est aussi très calme, nous utilisons ça comme des outils pour emmener l’auditeur en voyage ou dans une aventure tout au long de l’album.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de garder ce morceau dans l’album, parce qu’il a une utilité. Au lieu d’enchaîner les chansons et que ce soit tout le temps à fond, ça nous aide à créer quelque chose de plaisant, avec la façon dont l’album débute, les différents mouvements par lesquels il passe et la façon dont il se termine. Nous sommes vieux et nous sommes de la vieille école, donc nous composons des albums comme ça et peut-être que nous y avons mis encore plus d’efforts cette fois. Rien que la discussion pour choisir l’ordre des chansons a pris des mois, et nous avons beaucoup discuté des idées, pensées et visuels que ça suscitait en nous, si on remplaçait tel morceau par tel autre, et tu te dis : « Non, c’est trop proche au niveau du tempo… » Parfois la tonalité semblait étrange en passant de l’un à l’autre. Ça a donc été très réfléchi.

« On voit des gosses de quatorze ans maintenant qui me battent à plate couture en tant que batteurs avec leurs capacités, mais ça ne veut pas dire qu’ils seront de bons créateurs de leur propre musique ou même qu’ils seront capables de créer quelque chose d’intéressant. »

Nous avons grandi avec ce genre d’album. Du temps des vinyles, les groupes avaient tendance à mettre un peu plus d’effort et de réflexion là-dedans, parce qu’ils savaient que les gens allaient écouter l’album du début à la fin. Evidemment, nous avons conscience qu’aujourd’hui, la plupart des gens vont écouter les titres indépendamment sur Spotify, Apple Music ou autre, mais nous devons quand même composer pour les auditeurs qui veulent toujours écouter l’album en intégralité. L’un des plus grands albums de tous les temps et qui a été un peu un guide pour nous, c’est Master Of Puppets. La façon dont il commence et les mouvements par lesquels il passe, c’est vraiment crucial dans cet album. Il ne s’agit pas juste des chansons et de la musique en tant que telles. Il s’agit aussi vraiment du placement des morceaux dans l’album.

As-tu l’impression que le metal actuel a parfois oublié la notion de « danger », pour ainsi dire, qui avait rendu le genre si excitant, qu’ils ont tendance à être un peu trop rangés ?

Oui, je pense qu’il y a long à dire là-dessus. C’est drôle que tu aies décrit ça comme un « danger ». Je trouve que c’est essentiel et très bien vu de ta part. Je n’aurais même pas pensé à ce mot, mais c’est très vrai. On peut se demander quel genre d’émotions la musique provoque, ou bien est-ce juste une musique qui joue sur certains aspects ? Parfois, il y a de la technicité. C’est techniquement difficile à jouer à la guitare ou à la batterie, c’est rapide, c’est extrême à bien des égards, ou c’est extrêmement heavy, ou extrêmement sous-accordé, mais est-ce que ça procure vraiment quelque chose à l’auditeur ? Ou est-ce juste une forme ou un format ? Nous essayons, et dans une certaine mesure, peut-être que nous avons véritablement plus d’outils dans notre boîte à outils pour ça, grâce à notre âge et au type de musique avec lequel nous avons grandi. Evidemment, si tu regardes la compétence musicale, il y a un certain niveau. Quand nous étions gamins, nous écoutions ces batteurs et ces guitaristes. Aujourd’hui, les gens écoutent des trucs qui sont beaucoup plus extrêmes. Donc la musicalité et la technicité sur l’instrument ne font qu’augmenter. On voit des gosses de quatorze ans maintenant qui me battent à plate couture en tant que batteurs avec leurs capacités et tout ; ça vaut pour n’importe quel autre instrument. Mais ça ne veut pas dire qu’ils seront de bons créateurs de leur propre musique ou même qu’ils seront capables de créer quelque chose d’intéressant pour autrui.

Nous avons d’abord grandi avec la British Wave Of Heavy Metal, avec Black Sabbath, Iron Maiden, Saxon et tous ces groupes, et aussi les groupes allemands comme Accept, jusqu’à 83-84 quand est arrivé Kill ‘Em All et les premiers albums de thrash, tous les groupes de la Bay Area, ainsi qu’Anthrax et ainsi de suite. A un moment donné, il faut réaliser que ce avec quoi on grandit, ce qui nous affecte dans notre jeunesse nous suivra probablement toute notre vie, et tout ce qu’on fait après est, dans une certaine mesure, un reflet de nos jeunes années quand on est très impressionnables et influençables par rapport à ce qu’on écoute, comment on l’apprécie et ce que ça fait à notre petit cerveau d’enfant.

Tu dis que vous êtes de la vieille école. Pourtant, vous avez été le point de départ ou la rampe de lancement de tout un pan du metal moderne : as-tu parfois l’impression que vous êtes à la croisée de deux époques ?

Oui, peut-être. C’est une autre idée à laquelle je n’ai pas vraiment pensé, en tout cas pas en ces termes, mais peut-être que tu as raison. Peut-être que c’est ce qu’il se passe. Dans les années 90 – surtout au début des années 90 – quand nous débutions tout juste, nous ne nous doutions évidemment pas que nous allions avoir le moindre impact sur les gens, y compris en tant que soi-disant créateurs d’un sous-genre de metal – car beaucoup de gens aujourd’hui nous voient comme des pères fondateurs. Même si nous ne nous considérons pas comme un groupe de djent, je comprends la corrélation et de quoi ce genre musical découle. C’est bien sûr très cool et ça rend humble, d’une certaine façon. Même si, à titre personnel, je trouve qu’un grand nombre de ces groupes sont à côté de la plaque. Ce n’est pas mon genre de prédilection à écouter, que ce soit pour découvrir des nouveautés, m’inspirer ou quoi que ce soit. Ces groupes ne suscitent rien en moi, je ne ressens rien à leur écoute. Je ne sais même pas pourquoi. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce que c’est. C’est lié à ce dont on parlait plus tôt : est-ce que vous savez faire passer quelque chose au travers de la musique que vous composez ou bien composez-vous une musique qui n’est rien d’autre qu’un format ? Ou composez-vous une musique, qui, même si elle peut sonner froide et mécanique, vient de votre âme ? Ou faites-vous de la musique machinalement en vous disant : « C’est de la musique cool, il doit y avoir tel niveau de difficulté et tels éléments » ?

D’un autre côté, on dirait que beaucoup de groupes reviennent aux vieilles méthodes d’enregistrement live, comme vous l’avez fait avec Violent Sleep Of Reason. Or Immutable a été enregistré de façon presque opposée. Dirais-tu que l’enregistrement live ne convient pas à Meshuggah ?

Non, en effet, ça ne nous convient pas vraiment. Nous avons énormément répété pour Violent Sleep Of Reason pour pouvoir faire cet album en prises live. Tout d’abord, c’est très chronophage. Quand arrive le moment d’enregistrer l’album, on en a déjà ras le bol des chansons. Donc ça retire une partie de l’excitation envers la musique, alors que cette fois… Enfin, je jouais et j’enregistrais la chanson d’une traite, et suivant le morceau et à quel point j’étais susceptible de faire des erreurs dessus, nous l’enregistrions entre quatre et dix fois. Ensuite, nous choisissions les prises et nous les corrigions si besoin. Si nous nous disions : « Ce roulement est génial, mais ce coup est à côté », nous replacions le coup en question. Nous corrigions tout jusqu’à ce que ce soit super, et ensuite nous commencions à enregistrer la guitare pour ce morceau, puis la basse. Ce n’était clairement pas comme Violent Sleep Of Reason ; c’était comme la plupart des groupes enregistrent de nos jours : tu enregistres d’abord la batterie, tu corriges parfois pour que ça sonne bien en place, puis tu ajoutes chaque couche les unes après les autres, pour ainsi dire. C’est une manière de faire très courante. C’est juste que ce n’est pas comme ça que nous avons fait Violent Sleep. Je veux dire que, vu la complexité de la musique, si tu ne fais que… Comme avec celui-ci, je crois que nous avons répété pendant un mois avant d’enregistrer l’album, donc tu n’es toujours pas exactement sûr de tout dans toutes les chansons, donc il y avait clairement des erreurs où tu disais : « Ah, merde. » C’est évidemment plus facile d’opérer comme ça. Ça veut aussi dire qu’une fois l’album terminé, nous étions toujours très excités par les morceaux, car nous ne nous étions pas forcés à endurer six mois de répétitions.

« Beaucoup de gens aujourd’hui nous voient comme des pères fondateurs. Même si nous ne nous considérons pas comme un groupe de djent, je comprends la corrélation et de quoi ce genre musical découle. Même si, à titre personnel, je trouve qu’un grand nombre de ces groupes sont à côté de la plaque. »

A l’époque de Violent Sleep Of Reason, tu disais qu’Obzen et Koloss étaient de super albums mais qu’ils étaient un peu trop parfaits. N’y a-t-il donc pas moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre, ou bien penses-tu que c’est ce que vous avez obtenu avec Immutable ?

Je pense, oui. Je veux dire que c’est en aucun cas régulier comme une machine ou quoi que ce soit de ce genre. Il y a clairement des fluctuations de tempo et tout. J’ai quand même le sentiment que le jeu est très vivant. Nous n’avons pas tué ça. Parfois, on entend des groupes, et on se dit : « Cette batterie, c’est trop. » Soit le batteur est trop parfait, soit ils ont trop corrigé au point de tuer l’âme de la musique en étant trop perfectionnistes. Prends un groupe, par exemple, qui n’a strictement rien à voir avec nous, mais dont la musique me donne cette impression : Babymetal. Des musiciens extrêmement bons et ce sont des perfectionnistes, mais pour moi, ça détruit tout ce qu’ils font, parce que c’est tellement mathématiquement exact qu’on perd toute intention ou toute âme derrière. Je suppose que c’est ce qu’ils recherchent, mais pour moi, ça rend la musique complètement inintéressante. Si c’était un groupe sans fille qui chante ou s’ils avaient un autre style ou une autre atmosphère, ça n’aurait pas d’importance, je les prends comme exemple de musique qui, selon moi, est complètement gâchée par trop de perfection, pour ainsi dire. Je ne trouve pas du tout que ce soit le cas de cet album, et nous étions même loin de ça avec Obzen et Koloss, mais oui, parfois, ils sonnent peut-être un petit peu mieux que la réalité quand je suis derrière la batterie.

En parlant de batterie, le fait que tu aies admis ne pas pouvoir jouer vite donne des indications sur ce qui t’intéresse dans cet instrument et ce sur quoi tu as travaillé et t’es concentré en tant que batteur, et de toute évidence, la vitesse n’en fait pas partie. Bien sûr, Meshuggah est réputé pour sa polyrythmie, mais quelle a été ta philosophie vis-à-vis de cet instrument et l’apprentissage de sa pratique ?

Encore une fois, il faut regarder le type de batteurs et de musiciens avec qui j’ai grandi. Certains de mes batteurs préférés, que ce soit Neil Peart, Vinnie Appice ou Ian Paice, les gars de cette époque, avaient tous une sorte de peps. Evidemment, la batterie est un instrument très physique, peut-être même le plus physique sur la planète, et certains batteurs jouent bien mais quand je les vois ou les entends de près, ils ne me procurent rien. Ce sont peut-être de très bons musiciens sur le plan technique ou ils ont peut-être un super swing, mais s’ils n’ont pas une certaine vigueur ou force derrière… C’est de là que je viens. Je trouve ça assez intrigant quand j’entends d’autres batteurs. Quand je vois Dave Lombardo ou Gene Hoglan, ça me procure ça, ils jouent en étant à fond dans l’instrument. Ils dégomment cette pauvre batterie [rires]. Ils la frappent vraiment ! Pour moi, c’est un aspect. Ça me donne envie de ne pas être un batteur rapide, parce que tout d’abord, dès que tu dépasses une certaine vitesse, tu perds en patate. Ce n’est tout simplement pas mon truc et ce n’est pas ce que je préfère écouter. Donc même si je peux être épaté par la pure compétence qui a été nécessaire à certains batteurs pour jouer certains plans, genre « ouah, comment est-ce humainement possible ? », ça ne me procure quand même rien. Pour moi, jouer vite me demanderait trop d’énergie. En fait, ce que je joue demande déjà trop d’énergie. Une chanson comme « The Abysmal Eye » sur le nouvel album, c’est physiquement très exigeant pour moi parce que ce n’est pas du gâteau à jouer. Je ne peux pas me détendre et y aller tranquille. Je dois y mettre autant de force que pour n’importe quoi d’autre, donc pour moi, ça exclut toute idée de vitesse. Enfin, si ça m’avait intéressé, je suis sûr que je m’y serais entraîné il y a longtemps, mais je suis nul à ça. Je suis incapable de jouer du blast beat, même si ma vie en dépendait.

Fredrik a pris du temps pour construire son studio et se concentrer sur son album solo pour essayer de le finir, ce qui explique pourquoi il n’a pas vraiment été impliqué dans le processus de cet album, en dehors de ses solos signature. Déjà il n’avait pratiquement pas composé pour Violent Sleep Of Reason. D’un point de vue extérieur, le sentiment global est qu’il est progressivement en train de se retirer du groupe, mais quel est ton sentiment en interne sur sa place dans le groupe et sur le futur ?

Tout d’abord, il faut bien comprendre qu’en tant que groupe, nous n’aurons jamais sonné comme ça sans lui. Il a toujours été un élément moteur très important pour repousser les limites, avec des chansons comme « Bleed », par exemple, que je n’aurais jamais cru être capable de jouer un jour. Non seulement ça, mais il a énormément composé pour le groupe au fil des années, et oui, il n’a pas composé pour Violent Sleep Of Reason, ni pour Immutable. Heureusement, comme tu l’as dit, au moins nous avons ses solos signature. Il joue quatre solos dans Immutable. Il revient maintenant pour rejouer en live avec nous, mais il n’y a pas de décision ferme de sa part ou de notre part sur le fait qu’il restera éternellement dans le groupe ou jusqu’à la fin de ce dernier. Nous ne le savons pas et nous ne savons pas non plus comment il va se sentir en tournant de nouveau. Il a envie de le faire maintenant et évidemment, il a passé cinq ans sans tourner, donc il est de nouveau excité. Nous savons tous qu’il en avait vraiment marre de tourner et que c’était aussi, en partie, la raison pour laquelle il a décidé de se retirer pendant un temps. Il voulait vraiment mettre ses efforts dans la composition de son prochain album solo et la construction de son studio ; posséder son propre studio était aussi, je pense, dans une certaine mesure, un rêve qu’il a eu tout au long de sa vie d’adulte. Tout a fini par prendre trop de temps ; il pensait que la construction du studio prendrait un an, et ça en a pris trois. Concernant son album solo, je n’ai aucune idée où il en est aujourd’hui. Je pense qu’il l’a mis de côté pour l’instant. Donc je ne sais pas quand ça va arriver, mais évidemment quand nous recommencerons à tourner et qu’il sera avec nous, ça freinera sa capacité à le poursuivre, mais on verra. Je ne sais pas trop où il en est avec ça, donc je ne peux pas parler à sa place.

Nous sommes juste excités qu’il revienne, parce que même si nous étions super contents et très chanceux que Per Nilsson nous rejoigne durant ces années-là, et que c’est un guitariste et un musicien démentiel, et que sa compréhension et la rapidité avec laquelle il saisit cette forme de musique sont stupéfiantes, même plus que n’importe qui dans le groupe… Il pouvait avoir appris trois chansons du jour au lendemain : « Je les connais maintenant. » « Mais tu viens à peine de commencer à t’exercer hier ! » « Oui, je pense que c’est bon. » T’es là : « Bordel, il m’a fallu un an pour les apprendre ! Comment tu fais ? » [Rires] Nous avons donc eu beaucoup de chance de l’avoir sur cette période, mais il est clair que c’est un guitariste différent de Fredrik. Fredrik a une manière de jouer caractéristique qui est indissociable de ce qu’attendent les gens quand ils voient ou entendent Meshuggah en tant que groupe. Même s’il n’a pas composé pour Violent Sleep ou celui-ci il reste et restera une part essentielle du groupe – qu’il soit dans le groupe ou pas. Comme je l’ai dit, ce groupe ne serait allé nulle part sans lui, pas seulement à cause de son sens musical et de sa manière de composer de la musique, mais aussi du fait qu’il a toujours été celui qui n’a jamais dit non aux répétitions. Il nous a toujours poussés. Surtout dans les années 90, il était le principal moteur à l’époque. Peut-être qu’au fil du temps, ça a changé et qu’il n’est plus comme ça, mais il faut quand même comprendre l’importance de ces années et à quel point ça a permis au groupe de se faire connaître, donc il est clair qu’il sera toujours une part essentielle de ce groupe.

« Les musiciens de Babymetal sont des perfectionnistes, mais pour moi, ça détruit tout ce qu’ils font, parce que c’est tellement mathématiquement exact qu’on perd toute intention ou toute âme derrière. Je suppose que c’est ce qu’ils recherchent, mais pour moi, ça rend la musique complètement inintéressante. »

A propos du son plus chaleureux et de la direction musicale sur Immutable, tu as déclaré qu’« en vieillissant, on se dit [qu’on a] envie de pouvoir prendre du plaisir avec ça et pas juste se faire malmener et écraser ». Est-ce que ça veut dire que tu ne te reconnais plus dans certains plus vieux albums, qui sont plus brutaux, comme Chaosphere, ou même que tu as du mal à les écouter aujourd’hui ?

Oui, absolument. Tu tapes en plein dans le mille. Je ne suis plus le même batteur, donc pour moi, c’est très bizarre de jouer les morceaux de Chaosphere. Je crois que nous avons tout retiré de nos setlists désormais, nous ne jouons plus rien de cet album. En un sens, j’étais un meilleur batteur à l’époque, mais j’étais aussi un autre type de batteur. On change tous au fil du temps et d’une carrière. Quand on a la chance d’avoir une longue carrière, on change forcément en tant que musicien. Ça a clairement été le cas. Dans le temps, il y a certaines de ces chansons que nous ne répétions pas au clic et nous n’enregistrions pas la plupart des albums au clic. Aujourd’hui, nous répétons au clic et nous jouons avec une piste de clic en live. Donc certaines de ces chansons sont aussi très bizarres à jouer avec un clic qui décide à ma place le tempo de chaque partie. C’est un autre truc qui fait que c’est étrange de jouer certains vieux morceaux. Et plus on remonte dans le temps, plus étrange ça devient.

Je sais que nous avons fait de notre mieux pour jouer quelques très vieux morceaux quand nous avons fait la tournée anniversaire des vingt-cinq ans, dont une chanson du premier album Contradictions Collapse. C’était très bizarre, car à l’époque, nous ne savions même pas vraiment ce qu’était une piste de clic ou, en tout cas, nous nous fichions de ce genre de chose. Donc les chansons sont ainsi : quand c’est une partie plus heavy, on a tendance à ralentir, quand c’est une partie plus agressive, on a tendance à accélérer. C’est comme ça que fonctionne l’être humain et c’est reflété dans ces albums. Donc, tout d’un coup, si tu essayes de jouer ces morceaux de façon linéaire… Même « Future Breed Machine » paraît étrange, même si nous continuons à le jouer tout le temps, car nous ne programmons pas de piste de clic pour avoir différents tempos, donc c’est linéaire, et alors que certaines parties semblent bien adaptées au tempo, sur d’autres parties, tu dis : « Oh mon Dieu, c’est beaucoup trop lent ! » Encore une fois, plus on remonte le temps, plus jouer au clic sur un tempo linéaire procure une sensation étrange. Cela dit, ça fait entre dix et douze ans que je fais ça, donc je m’y suis un peu habitué, mais certains soirs, tu ne le sens pas, et tu as l’impression que le clic te retient ou, au contraire, te pousse constamment. Ça reste un art que je dois parfaire. C’est très spécial de jouer ce genre de musique avec un clic. C’est vraiment énervant parfois.

Tu as travaillé avec Dick sur un paquet de chansons, et c’était d’ailleurs déjà le cas sur l’album précédent où vous êtes crédités ensemble sur pas mal de morceaux. Evidemment, Meshuggah est un groupe très rythmique. Peux-tu nous parler de ta relation avec Dick et de votre dynamique créative ?

Nous avons vraiment commencé à travailler ensemble pour la première fois sur Violent Sleep Of Reason. Avant ça, il ne composait pas vraiment pour le groupe, mais à partir du moment où nous avons commencé à composer pour Violent Sleep, il m’est apparu clair que ce gars était également un fantastique guitariste, pas seulement un bassiste. Son sens du rythme est meilleur que le mien. Son esprit est vraiment cool quand il s’agit de trouver des trucs qui se démarquent. Si tu prends une chanson comme « God He Sees In Mirrors » sur le nouvel album, c’est complètement lui. Il a programmé toute la batterie ; j’ai peut-être changé des notes fantômes ou des petites choses comme ça, mais autrement, je reproduis exactement ce qu’il voulait que je fasse à la batterie jusqu’aux roulements. Il connaît bien la batterie en tant qu’instrument, ce qui aide, bien sûr. Nous n’avons jamais vraiment à nous battre sur quoi que ce soit par rapport à la façon dont il veut que la batterie ou les riffs sonnent. C’est une collaboration très fructueuse et décontractée entre deux esprits qui ont tendance à penser pareil. Nous visons les mêmes objectifs, et s’il suggère quelque chose, je dis : « Ouais, c’est exactement ce que j’allais suggérer. » Nous travaillons très bien ensemble, en ce sens.

Mårten et moi avons aussi beaucoup travaillé sur des chansons. Nous avons coécrit un paquet de trucs au fil des années, et c’est pareil. Il se focalise plus sur les riffs. Il ne se soucie pas trop de la batterie. Donc disons que là-dessus, il laisse ses chansons un peu plus ouvertes pour que je puisse les interpréter à ma façon et faire ce qui me semble bien. Mais souvent c’est la même chose, il programme une batterie et je comprends où il veut aller, et je joue dans l’esprit de ce qu’il veut. En tant que batteur, je ne suis pas obligé d’écrire les parties de batteries si je n’en ai pas envie. Evidemment, parfois, tu t’amuses sur le kit et tu trouves un plan : « Oh, je pourrais en faire un truc sympa. » Ensuite, tu le programmes et le fais évoluer dans le monde informatique. Nous ne fonctionnons pas comme un groupe normal. Nous ne jammons pas. Nous n’avons pas jammé ensemble en vingt-cinq ans. Nous ne composons pas de musique en salle de répétition, car c’est inhérent à notre musique que ça doit être fait d’une certaine manière. Si ces outils n’existaient pas… Je veux dire que lorsque j’ai rejoint le groupe, ils utilisaient déjà des boîtes à rythmes Roland R-5 et des studios portatifs, donc ils faisaient déjà des démos comme ça, sans aller en studio pour les enregistrer. Donc nous savions déjà quelle atmosphère allait avoir la chanson, car nous avions ces batteries programmées et tout dessus. Au milieu des années 90, nous avons tous commencé à utiliser des ordinateurs et ensuite Cubase et d’autres programmes comme ça sont arrivés. Nous n’aurions pas été le groupe que nous sommes aujourd’hui si nous n’avions pas eu ces outils. C’est un groupe dont la progression et le son ont été largement dictés par les outils que nous avions à notre disposition.

« Jouer vite me demanderait trop d’énergie. En fait, ce que je joue demande déjà trop d’énergie. […] Je suis incapable de jouer du blast beat, même si ma vie en dépendait. »

Mårten a écrit la plus grande partie de l’album, alors que la dernière fois c’était toi. Comment comparerais-tu vos approches respectives ? Vous concentrez-vous sur des paramètres différents, même si vous composez pour le même groupe ?

Un petit peu. Je pense que Dick et moi avons peut-être tendance à penser l’aspect rythmique de manière encore plus alambiquée, alors que Mårten, dans une certaine mesure, y va plus à l’instinct. C’est aussi pourquoi, dans mon esprit, je perçois souvent sa musique comme étant plus chaude et viscérale, venant un peu des bourses, si tu veux, alors que notre musique est peut-être un peu plus froide et cérébrale. L’approche est légèrement différente, c’est certain. Il arrive même que Dick et moi commençons les chansons rien qu’à partir de la batterie. J’ai une idée et parfois je construis tout le morceau à la batterie, puis il arrive et dit : « D’accord, c’est vraiment cool. J’ai envie de faire quelque chose comme ci et quelque chose comme ça » et il compose la musique sur cette base rythmique. Ce n’est pas très courant, mais nous l’avons fait plusieurs fois ; par exemple, « Clockworks » a été construit comme ça, en tout cas certaines parties, et ensuite nous en avons fait une chanson complète. Ou « Spasm » sur l’album Nothing, c’est vraiment juste de la batterie soutenue par des guitares sous-accordées. Si tu prends ce morceau, ce ne sont pas vraiment des riffs, c’est plus comme si nous utilisions la guitare comme un autre instrument percussif. Il y a donc clairement de petites différences dans l’approche, mais en général, même pour Dick et moi, ça commence avec une idée de riff qu’il a. En ce sens, ce serait similaire entre lui et Mårten.

Le premier album de Meshuggah, Contradictions Collapse, a passé la barre des trente ans l’an dernier. C’est un album largement négligé, mais quel est ton propre regard sur cet album et votre vision artistique à l’époque ?

Quand j’écoute cet album, j’entends des gamins ; c’est très audible. Il y a beaucoup d’excitation qui transparaît. Chaque morceau contient dix à vingt riffs, c’est démentiel. Ça part dans tous les sens. Ça montre l’excitation de la jeunesse, si tu veux, à l’égard du processus. Nous nous en fichions un peu et nous ne savions pas vraiment ce que nous faisions, mais nous trouvions que ça sonnait cool. Evidemment, avec l’âge et la maturité, en tant que musicien, on a tendance à lentement changer pour composer de plus en plus au profit de la chanson. Il s’agit de moins en moins d’impressionner ou de dire : « Regardez ce qu’on peut faire ! Cette prochaine partie est dingue ! Et cette autre partie, écoutez ! » Donc tu te débarrasses de ça et tu as tendance à composer de la musique plus mature, j’imagine. Nous n’avons clairement plus rien à prouver. Ça vaut aussi pour les paroles. Il est clair que quand on a dix-huit ans, on ne peut pas formuler ses pensées adéquatement en utilisant une langue étrangère. C’est aussi quelque chose qui mûrit au fil du temps et on s’améliore au fur et à mesure dans la compréhension et l’usage de la langue anglaise en tant que telle ; l’utilisation de mots et de formulations qui n’avaient pas vraiment de sens était l’un de nos problèmes au début.

Je me souviens que nous avons joué l’album en intégralité en tournée. Un soir, nous avions un jour de repos le lendemain, donc nous faisions la fête et quelqu’un a mis l’album, nous l’avons écouté en entier. Nous avons dû arrêter plusieurs fois pour éclater de rire, genre : « Bordel, à quoi on pensait ? Bonté divine… » Mais ça reste sympa. Je pense que nous en sommes encore tous fiers. Nous étions tellement jeunes à l’époque que nous n’avons pas à ressentir quoi que ce soit. Nous pouvons en être fiers ou alors penser que c’est une grosse merde, mais au moins, ça reste ce qui nous a mis sur cette trajectoire et c’est le moment où nous avons décidé de nous écarter de ce que l’on appelle le metal mainstream, du thrash de l’époque et du côté Pantera. Nous voulions faire quelque chose de différent. Au moins ça nous a mis dans une direction que nous suivons encore, dans une certaine mesure.

Cet album penchait plus vers le thrash et le metal alternatif. Du coup, à partir de là, comment avez-vous façonné le style de riffing caractéristique et l’identité de Meshuggah pour en faire un groupe aussi reconnaissable ?

Je ne sais pas ! Je crois que nous ne pouvons pas faire autre chose, pour être honnête. Ça sort comme ça. C’est le mélange de nos personnalités respectives et des sons que nous décidons d’utiliser, c’est-à-dire ce que Dick veut dans son son de basse, ce que Mårten veut dans son son de guitare, la manière dont Mårten et moi percevons les paroles, comment elles doivent se marier au rythme et à l’atmosphère de la chanson, etc. Ce n’est jamais conscient et ce n’est pas nécessaire que ça le soit. Je veux dire qu’évidemment, si nous essayions vraiment, je suis sûr que nous pourrions composer et produire un album qui ne sonne pas comme nous, mais pourquoi ferions-nous ça ? Dans une large mesure, c’est comme ça que ça sonne au final, grâce à qui nous sommes, aux sons que nous employons et tout.

Dans Immutable, tu as écrit le morceau « Phantoms » en référence à ce qui nous hante, c’est-à-dire le mal qu’on a pu faire à des gens, ce qu’on a pu dire ou faire dans le passé qui revient nous hanter. Quels ont été les fantômes du passé qui te hantent aujourd’hui ?

Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais disons simplement que, comme la plupart des gens ou beaucoup de gens, j’ai blessé des personnes, pas physiquement, mais verbalement et avec mon comportement, principalement quand j’étais plus jeune. Je pense que c’est très courant. On a tous nos regrets dans la vie. En vieillissant, en tout cas pour ma part, j’ai l’impression d’être devenu plus empathique et plus calme, si tu veux. Donc ces choses ont tendance à de plus en plus accaparer mes pensées et ça me revient et me hante. Les paroles parlent de ça. Ensuite, par rapport au groupe, je ne pense pas avoir de fantômes ou de regrets. Enfin, seulement de petites choses. Ce serait plus de l’ordre du détail dans certaines chansons. Nous nous disons tous : « J’aurais aimé ne pas avoir fait ci et ça. » Mais concernant les décisions que nous avons prises en tant que groupe, plus généralement, et les choix que nous avons et la trajectoire que nous avons prise, il n’y a rien que je ferais différemment si je devais tout refaire. Je ne pense pas que nous ayons de vrais regrets par rapport à ce que nous avons fait dans le passé. Il n’y a donc aucun fantôme qui hante le groupe. C’est un gars en bonne santé qui dort bien et qui ne fait aucun mauvais rêve ! [Rires]

« Quelqu’un a mis l’album Contradictions Collapse, nous l’avons écouté en entier. Nous avons dû arrêter plusieurs fois pour éclater de rire, genre : ‘Bordel, à quoi on pensait ? Bonté divine…' »

D’ailleurs, est-ce que les rêves t’inspirent parfois ?

Oui, ça arrive. Je sais que Mårten aussi, parfois les rêves peuvent directement se retrouver dans des paroles. Cette musique, avec la désolation et l’obscurité qui résident dans les textes, parfois c’est le parfait défouloir pour quelque chose qui pourrait venir d’un cauchemar. Enfin, comme je l’ai dit, il est clair qu’un grand nombre de paroles sont des sortes de commentaires sur la société. Certaines sont plus personnelles, et d’autres sont de la pure fiction et c’est là que certaines pensées ou idées venant de rêves ou de cauchemars peuvent prendre forme. Si on prend l’album Nothing, par exemple, et une chanson comme « Nebulous »… Nous avons eu un paquet de chansons comme ça au fil des années qui ne sont que des images, c’est dur de saisir exactement de quoi ça parle. Ça ne parle pas forcément de quelque chose de spécifique. C’est juste pour susciter une vision, comme on en parlait, ou une pensée. Donc parfois, les paroles prennent plutôt cette forme, au lieu de d’essayer de véhiculer une certaine idée ou une critique. Parfois, c’est juste un genre de trip.

Tu es aussi très cinéphile, notamment concernant les films d’horreur. Peux-tu nous parler de cette autre passion ?

Mårten et moi sommes potes depuis nos six ans. Nous avons grandi ensemble, nous étions dans la même classe à l’école, durant toute notre scolarité, et nous avons toujours été les meilleurs amis. Un intérêt que nous avions en commun étaient les romans et le cinéma d’horreur, et c’est toujours le cas. Il n’habite plus à Stockholm. [Il montre la pièce où il se trouve] Ici, c’est un peu notre quartier général depuis vingt ans maintenant. Quand il vient ici pour répéter et tout, nous essayons toujours, au moins, de prendre un soir où nous traînons dans la pièce à cinéma ici pour regarder un nouveau film d’horreur. Nous avons toujours aimé ça. Nous faisons ça depuis que nous étions de jeunes adolescents, voire avant. Nous avons commencé à regarder des films ensemble à dix, onze ou douze ans, et nous l’avons fait tout au long de notre vie. C’est quelque chose que nous apprécions tous les deux. De même, ce que, je pense, nous essayons de faire avec notre musique – c’est-à-dire susciter des émotions et des pensées –, certaines personnes arrivent à le faire avec des films. Je me souviens d’un des premiers films à m’avoir vraiment procuré un sentiment à la fois étrange et très cool que j’ai adoré, c’est L’Échelle De Jacob, avec Tim Robbins, datant des années 90, qui est en gros son rêve de mort, si tu veux. Il vit sa vie, mais il ne se rend pas compte qu’en fait, il est en train de mourir. C’est vraiment super ; ça fait vraiment réfléchir et il est clair que ça fait très peur. C’est un film très flippant. Il y a plein de super séries télévisées aussi. Prends les Sopranos par exemple, The Wire ou Six Feet Under. Il y a plein de choses profondes à regarder si on aime ça. Evidemment, ça ne vous changera probablement pas en tant que personnes ou quoi, mais c’est très plaisant quand c’est fait habillement et de main de maître, c’est certain. Puis il y a aussi les romans : l’un des livres les plus hallucinants et déroutants que j’ai lus dans ma vie, c’est Imajica de Clive Barker ; un livre vraiment étrange et cool.

Merci d’avoir pris le temps de parler avec nous. J’espère qu’on vous reverra bientôt sur scène, quand on retrouvera enfin une forme de normalité…

Oui, ce qui se passe en Ukraine nous déprime tous, mec. Aujourd’hui, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait et quand les tournées pourront revenir à la normale. Il y a la pandémie et ses résidus qui sont encore là, avec toutes ces règles qui font qu’il est très difficile de tourner et qu’il faut investir beaucoup d’argent. Si quelqu’un tombe malade, il faut rentrer chez soi et ça peut être dévastateur sur le plan financier. C’est vraiment une période étrange en ce moment. Avec un peu de chance, la guerre en Ukraine se terminera. Le plus tôt sera le mieux, évidemment, mais que se passera-t-il si d’autres pays européens se retrouvent impliqués ? C’est une situation effrayante qui, si on ne fait pas très attention, peut se transformer en troisième guerre mondiale. Il faut qu’on soit vigilants tout en soutenant le peuple ukrainien.

Comment la Suède vit-elle ça ?

Comme partout, ça accapare les infos. C’est dans l’esprit de tout le monde. Je ne sais pas quelle en est la réalité, mais je pense qu’il y a une plausible menace pour la Suède et tous les pays baltes, n’importe quel pays autour de la mer Baltique. Avec un peu de chance, ça n’en arrivera pas là… C’est clairement quelque chose qu’on voit partout aux infos et auquel on pense.

Interview réalisée par téléphone le 18 mars 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Meshuggah : www.meshuggah.net

Acheter l’album Immutable.



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  • Mr CLaude dit :

    Excellente interview, comme toujours avec Nicolas G.

    Questions pertinentes et réponses passionnantes du sieur Thomas H.

    Grace à ça, tu comprends pourquoi Meshuggah est un groupe hors norme.

    [Reply]

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