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Interview   

Life Of Agony : de l’eau rouge a coulé sous les ponts


Il y a des disques qui marquent l’histoire des groupes et il y a des disques qui vont encore plus loin en marquant l’histoire des genres dans lesquels ils évoluent, obtenant ainsi le statut peu commun de « disques cultes » aux yeux des fans. Pour cela, il n’est pas forcément nécessaire qu’ils réunissent une énorme communauté de fans ou qu’ils se vendent à des millions d’exemplaires. Car ce statut, les disques concernés l’acquière avant tout par l’enthousiasme souvent démesuré qu’ils ont suscité, et suscitent encore évidemment, auprès d’auditeurs devenus fanatiques. Avec River Runs Red, disque sorti par Life Of Agony en 1993 mélangeant metal et sonorités plus hardcore, on a ici à faire à un album appartenant à la catégorie des ovnis cultes par sa profondeur et sa noirceur.

Mettant en avant l’histoire d’un jeune adolescent qui rencontre de multiples problèmes existentiels, ce disque conceptuel dépasse le cadre purement musical car il s’intéresse à une descente aux enfers aussi bien physique que psychologique. Lorsque nous avons rencontré Mina Caputo et Alan Robert à l’occasion de la sortie du dernier album en date des New Yorkais, intitulé A Place Where There’s No More Pain, nous en avons également profité pour discuter avec eux de leur rapport à River Runs Red, près de vingt-cinq ans après sa sortie.

« Il y a toujours une dépression qui couve en moi. Je suis quelqu’un de joyeux, en général, mais mon esprit ère vers des pensées sombres, et c’est encore le cas maintenant, même en étant très heureux comme je le suis aujourd’hui. »

Radio Metal : Lorsque vous repensez à l’époque de River Runs Red, en 1993, quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit ?

Alan Robert (basse) : Je me souviens des concerts que nous jouions et puis Joey [Zampella], notre guitariste, qui devait me déposer à mon nouveau boulot, sans sommeil, en étant resté debout toute la nuit. Je me souviens de voyager partout, travailler très dur et puis travailler à la boutique tôt le dimanche matin. Je me souviens écrire les paroles sur un mur dans l’arrière-boutique, et puis des dessins et tout.

Est-ce que vous considérez cette époque comme une triste époque ?

Tu sais, dans la vie, il y a toujours une dépression qui couve en moi. Je suis quelqu’un de joyeux, en général, mais mon esprit ère vers des pensées sombres, et c’est encore le cas maintenant, même en étant très heureux comme je le suis aujourd’hui. C’est la nature qui est ainsi, je suppose. C’est mon esprit qui fait ça et je dois me convaincre de ne pas penser comme ça. Parfois je suis surexcité par l’avenir. Je suis un rêveur, je l’ai toujours été.

Mina Caputo (chant) : [Chante] « And I’m not the only one… » (« Et je ne suis pas le seul… »)

Alan : [Petits rires] Et j’aime être excité par les possibilités qu’offrent les choses. J’aime avoir des idées et essayer de les concrétiser avec beaucoup d’efforts, de réflexion, de préparation et d’actions délibérées. J’aime avoir une graine à planter et la voir grandir et germer dans des illustrations, de la musique…

Mina : C’est presque comme si tu étais davantage dans l’acte de la création que dans le fruit de la création, je le sais, je me sens comme ça aussi parfois. Genre, je recherche l’art de faire ressortir quelque chose à partir de rien, via l’imagination, le mystère de l’imagination, et l’amener dans le monde physique, comme il le dit, la manifester dans l’instant présent où c’est tangible et où les sens peuvent si raccrocher.

Alan : Pour ma part, dès que cette chose tangible est terminée ou relâchée dans la nature, je me mets dans un état d’esprit sombre, presque comme une dépression post-partum, genre : « Ok, c’est fini, et maintenant ? Je ne sais pas sur quoi je vais me concentrer après ça. »

Avez-vous toujours ressenti cette puissance qui vient avec la création, depuis votre enfance ? Lorsque vous étiez un jeune homme, une jeune fille…

Mina : J’étais une jeune fille quand j’étais un jeune homme, je te remercie, tu es adorable. Je me suis toujours sentie très créative et je pense que le catalyseur pour ma créativité était que je me cachais toujours de mon grand-père. Car mon grand-père était très violent envers sa femme, moi, mon père, tout le monde dans la famille. As-tu déjà vu Raging Bull, avec Robert De Niro ? Va voir ce film ! As-tu vu Goodfellas ? Bref, à l’époque, les familles italiennes étaient – et peut-être que c’est encore le cas aujourd’hui – très racistes, homophobes, violentes… En tout cas, mon grand-père l’était, c’est avec ça que j’ai grandi, donc j’essayais toujours de me cacher de lui, ce qui faisait marcher mon imagination car tout ce que j’avais, c’était moi-même. Je n’ai jamais su où était mon père, je n’avais pas de frères et sœurs… J’avais mes cousins mais je vivais seule, il n’y avait que moi, grand-mère et grand-père, et des raclées tous les jours. Donc j’étais toujours cloîtrée dans ma chambre et régulièrement j’étais recluse. Je suis devenue plus productive et imaginative en étant seule plutôt qu’en ayant à faire à d’autres enfants. Tous les gamins sortaient et jouaient, moi je préférais rester dans ma chambre et écouter de la musique, tu vois, de la musique classique, et le piano est entré dans ma vie à l’âge de quatorze, quinze ans. Donc ça aussi, ça a façonné ma créativité parce que, je ne sais pas pourquoi, je gravitais autour des grands, Beethoven, Chopin, qui est encore un de mes compositeurs préférés, surtout dans le classique… Tu sais, j’ai grandi en jouant de la musique classique et ça m’a aussi rendue très créative.

Quand j’ai commencé à être plus âgée et rebelle, plus hors-la-loi, plus contre tout dans le monde, et que j’ai rencontré Alan, que j’ai rejoint le groupe, et que j’ai découvert l’honnêteté dans l’amitié et la créativité d’autres personnes, tout a pris forme à partir de là, vraiment. Et Alan et Joey étaient très créatifs, ils étaient naturellement… Alan est né artiste, et j’ai beaucoup appris, surtout niveau paroles et comment écrire des chansons. En gros, je me posais et j’observais parce qu’Alan a écrit en majorité River Runs Red. J’étais trop jeune, j’étais trop négligente, j’étais trop distraite par mes propres arrière-pensées. Donc, en gros, j’ai appris d’Alan. C’est mon mentor pour ce qui est de directement et indirectement m’apprendre à jouer avec les mots et m’encourager à lire. J’avais grosso-modo décroché de l’école. En fait, j’ai quitté l’université pour finir River Runs Red, je n’allais jamais au lycée… Nous séchions les cours et regardions MTV… Moi et mes amis, nous séchions, nous nous défoncions chez mon ami, Jason Lomano, parce que ses deux parents travaillaient, donc nous avions MTV toute la journée, nous jouions du Led Zeppelin au piano et à la guitare. Tu sais, c’était l’époque où Mazzy Star était très populaire… Et j’allais au lycée et c’est ce que nous faisions, nous séchions et allions regarder des putains de vidéos, mec ! Et nous jouions et faisions semblant d’être de grandes rock stars.

« Le catalyseur pour ma créativité était que je me cachais toujours de mon grand-père. Car mon grand-père était très violent envers sa femme, moi, mon père, tout le monde dans la famille. […] J’étais toujours cloîtrée dans ma chambre. Je suis devenue plus productive et imaginative en étant seule plutôt qu’en ayant à faire à d’autres enfants. »

Penses-tu que sans Alan, tu n’aurais pas eu cette carrière ou aurais-tu quand même travaillé dans la musique ?

Avant que je ne rencontre Alan, lorsque je vivais chez mes grands-parents, le frère de mon père a vécu avec nous pendant un temps. Et j’ai partagé une chambre avec mon oncle Jeff qui était un peu comme mon grand frère. Il avait une collection de vinyle de dingue : Queen, Led Zeppelin, Pink Floyd… Donc j’étais déjà scotché par les images de Robert Plant et de l’album de Queen News Of The World avec le robot, pas que je voulais écraser les gens mais, tu vois… Mais c’était dans la chambre et c’était de l’écoute, le fait d’absorber de la musique… Je ne sais pas, c’est dur de répondre à cette question parce que c’est comme ça que ça s’est passé, et si ça ne s’était pas passé comme ça, peut-être que je serais devenu un genre de Nina Simone. Peut-être que j’aurais été à Juilliard, peut-être que je serais devenue toxicomane parce que si je n’avais pas eu la musique ou des amis comme Alan et mon cousin Joey, j’aurais probablement emprunté la mauvaise route, et j’aurais suivi dans les pas de ma mère et mon père. Parce qu’à 20 ans, je… Je voulais déjà mourir parce que je savais en moi, étant enfant… Je traversais déjà ce que je traversais. Je ne savais pas comment expliquer ce que je traversais et c’était presque comme si l’univers m’avait envoyé un sauveur pour me créer un chemin.

Alan : Et nous n’avons pas cherché à faire carrière. Nous étions juste…

Mina : Nous nous amusions ! Nous nous la coulions douce, nous invitions des amis dans notre local de répétition qui faisait la moitié de la pièce où nous nous trouvons, nous répétions et pendant que nous répétitions comme un groupe de garage, nous avions vingt de nos amis qui faisaient les fous et s’éclataient. Donc c’était plus un genre de rituel avec des amis et de la musique. Nous n’avons pas cherché : « Oh ! Imagine si on devenait comme Metallica ! » Non.

Alan : Mais tu sais, Joey et moi, ça nous arrivait de rêvasser à propos de ce genre de chose, genre : « Imagine si le groupe devenait si énorme qu’on jouerait au Madison Square Garden. » Et nous étions assis à sa table de cuisine en train de manger du ragoût directement au bocal tard le soir, en essayant de dessiner un brouillon de plan de scène pour le Madison Square Garden. Ca nous arrivait ! Nous fantasmions !

Mina : Tu ne peux pas t’en empêcher mais…

Alan : Mais tu sais, nous n’arrivions même pas à attirer vingt personnes dans un pub local et nous pensions au Madison Square Garden. Mais voilà où nos esprits vagabondaient. Nous voyions nos héros, Kiss, Metallica, prendre part à ces énormes événements et nous adorions aller les voir et les analyser, tu sais, c’est ce que nous voulions faire.

Pour River Runs Red, est-ce que vous aviez d’emblée l’idée de créer un album conceptuel ?

Ça l’est devenu après que les chansons aient été écrites. Nous avons toujours été de grands fans de Pink Floyd, The Wall, The Final Cut, et toujours inspiré pour faire quelque chose d’éloquent comme ceci, ces albums sont vraiment des œuvres importantes dans la musique.

Mina : Ce n’était pas juste des putain de singles foireux !

Alan : Tu sais, l’idée de lier ça à l’artwork, les clips audio, vraiment en faire une histoire…

Mina : C’est Alan qui a planté cette graine. Nous adorons tous Floyd mais Alan était juste… Je crois qu’il a dit à Josh [Silver, producteur] qu’il fallait que nous lions tout ça. Et ainsi, lundi, putain de mardi, mercredi, tous les jours de la semaine sont venus.

Alan : Mais Josh a été d’une grande aide pour mettre ça en œuvre parce que c’était un maître dès qu’il s’agissait de créer une atmosphère confinée dans nos oreilles. Il savait comment mettre en œuvre les idées de façon géniale. Nous nous sommes beaucoup amusés à créer tout ça, nous avons fait appel à nos amis pour appeler un répondeur, pour respirer, Sal [Abruscato] était la mère et le père grâce à altérateur du ton de la voix. C’était vraiment marrant !

Diriez-vous qu’étant donné le rôle important qu’il a joué sur cet album, Josh était le cinquième membre du groupe à l’époque ?

Mina : Oui, clairement.

Alan : En fait, il a été un grand mentor en façonnant ce groupe, le faisant passer de groupe de garage rock, hard rock, hardcore composé de gamins novices sans expérience à de véritables artistes professionnels.

Mina : Pour nous, il était le juge dans la salle du tribunal.

Alan : C’était vraiment sa décision de remplacer le batteur à la dernière minute, de faire appel à Sal, lorsque nous étions en train d’enregistrer. Et il a déployé beaucoup d’efforts pour nous convaincre que c’était ce que nous devions faire. Il nous a fait jouer, Joey et moi, par-dessus une boite à rythme, avec une mise en place parfaite, et ensuite il nous a fait comparer ça au batteur que nous avions, et c’était comme écouter Pantera à côté d’un petit groupe de gamins avec des instruments en plastique. C’était le jour et la nuit. Il était là : « Vous pourriez sonner comme ça avec Sal. Et là, voilà comment vous sonnez pour l’instant. »

« Je n’aurais même pas pris une guitare s’il n’y avait pas eu Master Of Puppets de Metallica. J’ai entendu cet album et j’étais presque confus : ‘Comment ont-ils fait ça ?’ Je n’arrivais pas à comprendre… »

Mina : Et ensuite les gars m’ont fait virer le batteur [petits rires]. Nous avions Palmeri, tu te souviens ? Et les gars, vous étiez là : « Tu dois virer Paulie et Mike Palmeri. »

Alan : Vraiment ? Je ne m’en souviens pas du tout !

Mina : Ouais ! Je m’en souviens parce que c’était moi qui a viré Paulie et c’était devenu la tradition : c’était moi la personne qui virait tout le monde dans le groupe [rires]. Parce que Life Of Agony, à l’origine, avait deux guitaristes mais ensuite, je ne sais pas… La dynamique ne fonctionnait pas ; l’autre guitariste prenait de la drogue que nous ne voulions pas prendre ou il en amenait dans notre cercle.

Alan : Il ne venait pas souvent aux répétitions.

Mina : Ouais, il buvait et prenait des pilules… Tu sais, tu as dix-huit, dix-neuf ans, et tu prends déjà des putain de pilules, mec ? Et j’ai grandi avec ce gars. Je crois en fait que c’est moi qui l’ai amené.

Alan : Il était là avant moi…

Mina : Vraiment ?

Alan : Ouais, parce que c’était dans Isolated Fear, n’est-ce pas ? Vous aviez en fait un gars qui s’appelait Tom à la guitare.

Mina : Tom Pioli ! Quel bordel ! Nous nous sommes débarrassé de tout le monde quand ce mec [montrant Alan] a débarqué ! Et ensuite Alan a rêvé du symbole et du nom du groupe. Nous avons changé le nom du groupe, nous avons créé le symbole…

Alan : Nous avons construit ce bidule pour Mina pour jouer du clavier derrière qui portait le symbole. Nous étions très influencés par Pink Floyd, très théâtraux pour du hardcore [rires].

Mina : Nous étions dingues. Nous avons tout essayé ! Tu ne peux pas nous abattre parce que nous n’avions peur de rien, nous tentions absolument tout, vraiment. En y repensant, c’était, wow !

Alan : Les claviers, en général, il n’y en avait pas dans cette scène à l’époque. Ça ne se faisait pas. Mais nous étions juste de grands fans de Pink Floyd. Nous voulions ce côté dramatique. Des chansons comme « Plexiglass Gate » sont vraiment sombres [petits rires]. Nous étions complètement fous, je ne sais pas à quoi nous pensions [rires].

Mina : Nous ne pensions pas. Nous expérimentions. Nous étions en avance sur notre temps pour des gamins, mec. Vraiment, c’est pour ça que tous les groupes ont fini par nous détester parce que c’était, genre : « Putain, mais d’où sortent ces gars-là ?! » Tout d’un coup, nous travaillions dur pour construire cette incroyable communauté underground d’adeptes, ce culte. Mais nous étions vraiment, en quelque sorte, en avance sur notre temps, nous l’étions toujours, je pense.

En dehors de Pink Floyd, quelles étaient vos influences musicales à l’époque, en 1993 ?

Les mêmes qu’aujourd’hui !

Alan : Sinnead O’Connor était une grande influence. Que ce soit vocalement ou au niveau mélodie, j’adore Sinnead O’ Connor ! A cette époque, The Lion And The Cobra était l’album que j’écoutais le plus, c’était mon préféré. J’étais aussi à fond dans les Misfits à l’époque, les Cro-Mags, The Age Of Quarrel, Sex Pistols… Oh bon sang, j’étais un énorme fan des Sex Pistols à l’époque ! Et c’était toute une vague de musique qui m’a intéressé après les groupes thrash de la fin des années 80, Metallica, Slayer, Possessed. J’ai commencé avec le metal, Maiden, j’ai grandi avec ce genre de trucs. Mais ensuite, je me suis mis au hardcore, au punk et tout.

Mina : Mon vrai premier vinyle que j’ai acheté de ma vie était Sick Of It All, un classique du groupe, Blood, Sweat And No Tears, et puis The Age Of Quarrel [de Cro-Mags] et Earth A.D. des Misfits, mais j’avais une éducation classique très stricte qui m’a mené à Pink Floyd et Led Zeppelin qui est encore à ce jour mon groupe favori de tous les temps. Si je devais m’isoler sur une île déserte et que je pouvais prendre avec moi la discographie de seulement un groupe, ce serait Led Zeppelin. J’adorais John Lennon, les Beatles, j’adorais Queen, j’adorais Freddy Mercury, j’adorais The Eurythmics et Annie Lennox. La toute première cassette que j’ai achetée était Purple Rain de Prince. Etrangement, j’étais à fond dans Bitches Brew de Miles Davis avant d’avoir vingt ans. Mes goûts étaient un vrai kaléidoscope. Et ouais, évidemment, Nevermind The Bollocks a débarqué et ça s’est ramifié à partir de là, et puis l’album Quickness de Bad Brains était et est encore aujourd’hui l’un de mes albums préférés, et I Against I… Mais l’éventail est énorme. Avec Metallica, j’aime certains albums en particulier ; j’adore Master Of Puppets, …And Justice For All et Kill ‘Em All. Je suis très attaché au format album. Tout dépend le groupe mais, maintenant c’est Radiohead, Sigur Rós, Low Roar, My Bloody Valentine…

Alan : Je vais te dire, je n’aurais même pas pris une guitare s’il n’y avait pas eu Master Of Puppets de Metallica. J’ai entendu cet album et j’étais presque confus : « Comment ont-ils fait ça ? » Je n’arrivais pas à comprendre… Tout d’abord, mes oreilles n’étaient pas habituées et je n’arrivais pas à différencier une basse d’une guitare d’une cymbale, c’était un son massif que ne pouvais pas m’arrêter d’écouter. Et je sortais avec une fille et elle savait bien jouer de la guitare…

Mina : Rose ?

Alan : Non, c’était Suzann.

Mina : Suzann ?

Alan : Ouais, c’était une nana metalleuse.

Mina : J’ai été à l’école avec elle, non ? Ouais, j’étais dans la même classe qu’elle.

« J’aime jouer des instruments cassés, donc ça me limite encore plus. Et ça, c’est quelque chose que j’ai appris de Jack White. Qu’est-ce qu’on s’en fout si tu n’as que trois cordes à ta guitare ? Putain, fait en sorte que ça fonctionne ! C’est ça toute la philosophie. »

Alan : Nous trainions dans la cours de l’école pendant des vacances, en train de boire, c’est là que je l’ai rencontrée. Et j’ai commencé à sortir avec elle et elle savait très bien jouer de la guitare, et lorsque j’allais chez elle, j’apprenais à jouer de la guitare plus que je ne passais de temps à traîner avec elle. Elle était là : « Pourquoi, tout simplement, tu ne la prend pas avec toi ?! » Et j’ai emporté la guitare chez moi et je ne suis jamais vraiment revenu. J’avais quinze, seize ans… Et j’ai eu le livre de tablatures de Master Of Puppets, un autre sur Black Sabbath, et je m’entraînais, essayant d’apprendre ces riffs, tout seul. Je n’ai jamais pris de cours avant que nous ayons sorti l’album Ugly, pour apprendre quelques gammes ; je voulais apprendre à improviser. Mais encore aujourd’hui, je ne sais pas lire les partitions de musique.

Mina : Moi si, mais plus aussi couramment qu’avant, car je ne m’entraîne pas. Tout ce que j’ai appris au piano classique a désormais été transféré vers la composition rock n’ roll, comme les trucs que je fais en solo, comme les ballades au piano, tous les préludes rock que j’aime écrire. C’est pour ça que je suis si sensible avec mes propres trucs, car j’ai toujours voulu mettre le rock… Je voulais croiser le classique et le rock n’ roll comme les Beatles le faisaient. J’ai toujours rêvé de préludes rock n’ roll. Les deux toutes premières chansons que j’ai jamais écrites étaient une chanson qui s’appelait « 3 Companions », qui parlait de moi, Alan et Joey, et puis « Let’s Pretend » ; la première fois que j’ai pris une guitare acoustique j’ai écrit « Let’s Pretend ». Je m’y connaissais tellement bien sur le piano que je pouvais prendre une guitare et comprendre les accords à partir de ceux que je faisais sur le piano.

Grâce à ton éducation au piano, tu avais déjà un bon bagage musical…

Ouais ! Et grâce à cette éducation que j’avais au piano, je peux grosso-modo me poser par terre et jouer de l’harmonium ou n’importe quel instrument indien et donner du sens à ce que je veux dire et comment je veux le dire. Je suis un peu un anti-musicien ; je suis un non-musicien dans le sens où j’utilise des instruments mais je ne me qualifierais pas de guitariste, même si je joue de la guitare. Je ne suis pas une guitariste typique, si tu vois ce que je veux dire.

Tu n’es pas Yngwie Malmsteen…

Non, et ça ne m’intéresse pas non plus de le devenir.

Alan : Je ne me considère pas comme un bassiste, même si je joue de la basse. Je suis davantage un compositeur.

Mina : Ouais, c’est un compositeur.

Alan : Je peux l’exécuter et m’en sortir, j’ai pu le faire pendant vingt-cinq ans, mais je ne suis pas du genre à me poser dans ma chambre et m’entraîner sur les gammes toute la journée.

Mina : Mais tu sais quoi ? Lou Reed c’était pareil et regarde ce qu’il a accompli ! Lou Reed ne s’est jamais entraîné de sa vie. J’ai oublié le nom du documentaire que j’ai vu, mais un gars demandait : « Est-ce que tu t’es entraîné lorsque tu étais gamin ? Est-ce que tu t’entraînes toujours ? » Et il était là : « S’entraîner ? La guitare a de la chance ne serait-ce que si je la prends ! » Tu vois ce que je veux dire ? [Petits rires] Et s’il n’y avait pas eu de Lou Reed, il n’y aurait pas eu de David Bowie ; sans Lou Reed et Velvet Underground, Bowie n’aurait pas eu l’inspiration pour ébranler les paradigmes du rock n’ roll. Tout ça venait de Lou Reed, il était le véritable putain de poète du rock n’ roll. Et Lou Reed, évidemment, composait son équipe mais… J’étais hystérique [petits rires], j’étais… Car je me suis vraiment forcée à être… Je me suis rendue compte avec les années que je peux dire plus avec trois notes que Les Paul pouvait en dire avec huit notes en dix secondes, d’une certaine façon. Car je l’ai justement appris de Les Paul lui-même, il a dit que ça lui avait pris cinquante ans pour réaliser qu’il pouvait en dire davantage avec une seule note qu’avec cent notes en dix secondes. Et j’ai pris cette philosophie à la guitare, car j’étais vraiment une guitariste, et j’ai arrêté de me forcer à être ce « truc », tu vois ce que je veux dire ? Et j’ai épuré mon jeu pour n’en retenir que le strict essentiel. Je veux que quelqu’un sorte d’une écoute en fredonnant ces deux notes de guitare, et puis tu as des chansons comme « Raspberry Mockery », je ne sais pas si tu es familier avec ma musique en solo… Tu connais l’album Died Laughing ? Tu vois « Raspberry Mockery », quand tu as des riffs qui font « tada da da da da da », six notes ! Et c’est ce que tu retiens après avoir écouté. Et encore aujourd’hui ça reste ma philosophie. J’ai même encore plus épuré. J’aime jouer des instruments cassés, donc ça me limite encore plus. Et ça, c’est quelque chose que j’ai appris de Jack White. Qu’est-ce qu’on s’en fout si tu n’as que trois cordes à ta guitare ? Putain, fait en sorte que ça fonctionne ! C’est ça toute la philosophie. « Ouais, on joue cette chanson sur scène, je ne sais pas du tout quelle tonalité fonctionne ou ne fonctionne pas, je vais le découvrir sur le moment en direct. » Voilà à quel point cet enfoiré était dingue et j’aime ça, mec ! J’adore cette philosophie. Bonham a dit « ce n’est pas ce que tu joues, c’est ce que tu ne joues pas », et c’est ce qui a fait de lui un putain de grand batteur.

Alan : Ouais, c’est l’émotion qui importe.

Lorsque vous écoutez River Runs Red maintenant, êtes-vous totalement satisfaits ?

Je ne l’écoute pas.

Mina : Moi non plus. Je n’écoute pas Ugly, je n’écoute pas Soul Searching Sun, je n’écoute pas Broken Valley, mais j’écoute A Place Where There’s No More Pain. J’adore ce putain d’album ! Je peux désormais écouter le groupe comme un fan.

River Runs Red se termine avec la mort et on peut avoir l’impression quand on écoute cet album qu’il y a deux sortes d’échappatoire : la musique et la mort, ce qui est une pensée très sombre. Pensez-vous que cet album ait de l’espoir, malgré tout ?

Alan : Je ne le voyais pas à l’époque mais maintenant je le vois. Juste de par la réaction des gens à cet album. Mais il n’a pas été conçu dans l’espoir, il a été conçu dans des pensées perturbantes. Je l’ai utilisé comme un journal intime, c’est tout ce que c’était. C’était un journal intime audio. Et c’était donc une expérience cathartique, et j’ai découvert avec le temps que ça a aidé plein de gens parce qu’ils s’y identifiaient. Et c’est de là que l’espoir est venu : la réaction et l’impact qu’il a eu sur les gens qui écoutent ce groupe depuis presque vingt-cinq ans. Ce n’est que récemment que j’ai compris son impact. Ce qui nous mène au nouvel album et à son titre, et le sens derrière ce que nous faisons aujourd’hui.

Interview réalisée en face à face le 9 mars 2017 par Amaury Blanc.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt (avec Damien Renard).

Site officiel de Life Of Agony : www.lifeofagony.com.



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