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Chronique   

Ministry – Amerikkkant


C’était à prévoir. Il aurait été étonnant qu’Al Jourgensen, lui qui s’était illustré dans les années 2000 avec sa virulente trilogie anti-Bush, laisse passer le mandat de Donald Trump sans sourciller. Restait à savoir quelle forme prendrait cette nouvelle mandale politique. Car Al nous avait laissé sur un tout nouveau projet, Surgical Meth Machine, sans vraiment savoir ce qu’il allait advenir de Ministry. La mort du guitariste Mike Scaccia a beaucoup affecté le chanteur qui, encore sous le coup de l’émotion, déclarait la fin de Ministry, avant de nuancer ses propos pour finalement reprendre la route avec une formation en partie renouvelée. Mais voilà, le 9 novembre 2016, alors qu’il découvre le résultat des élections, c’est bien en tant que Ministry qu’il déclare : « On fait un putain d’album – maintenant ! »

Amerikkkant est éminemment politique, comme on peut le deviner avec ce titre explicite qui met l’Amérique face à son intolérance et son impuissance. Mais il ne faut pour autant pas s’attendre à un bis repetita : certes, Al n’a pas abandonné ses valeurs, ni sa colère, mais il a évolué dans son rapport à la politique, comme il l’avait déjà fait sur la durée des trois albums anti-Bush. Car Al n’est pas tant en colère contre le résident actuel de la maison blanche qu’il a honte de ceux qui l’y ont placé : le peuple américain. Voilà une donnée utile pour comprendre l’amorce de l’album et sa progression. Quelque part, Amerikkkant reprend là où le Surgical Meth Machine pré-électoral s’est arrêté : rappelons-nous comment, après deux tiers de passage à tabac, s’attaquant notamment à nos pratiques des réseaux sociaux (ceux-là même qui ont marqué la campagne présidentielle Américaine et marquent la présidence de Trump), Jourgensen nous entraînait dans un final psychédélique délirant.

C’est donc dans cette continuité psychédélique, avec une certaine tension en plus, façon bad trip, que démarre Amerikkkant. Un sample du fameux « We’re going to make America great again » du président américain résonne, passé au ralenti comme si ce dernier était ivre. On découvre des éléments jusque-là inexplorés chez Ministry : un violon électrique et les scratchs de DJ Swamp. Puis on entre en même temps que les percussions dans la « Twilight Zone » (la quatrième dimension), symbole de l’incrédulité d’Al Jourgensen face aux résultats de l’élection. Le président américain est encore une fois ridiculisé par des samples, et puis il y a cette voix féminine qui s’interroge : « Les gens dans ce pays sont-ils si stupides ? » La cadence est lourde, les mélodies lancinantes, l’ambiance groggy comme après une mauvaise cuite, et Jourgensen émerge, acerbe. On reprend progressivement nos esprits avec le groove entraînant de « Victims Of A Clown », titre affublé d’un solo de violon électrique épique et plein de grâce au milieu du malaise. Puis c’est la rupture.

Accélération thrashy soudaine sur les dernières secondes. Coups de feu et autres bruitages frénétiques sur le court interlude « TV 5-4 Chan ». Le réveil est brutal et nous renvoie illico les pieds sur terre. Déboule tel un bulldozer l’exutoire « We’re Tired Of It », ou la rencontre de Slayer et de l’industriel, avec un Burton C. Bell furieux en invité. S’ensuit un « Wargasm » très Killing Joke dans l’esprit et un « Antifa » bas du front, simple et avec pour seul détour une respiration stoner. « Game Over » et « Amerikkka » alourdissent le propos pour développer une atmosphère plus chargée et dramatique, puis clore le disque sur un long solo de guitare bluesy libérateur. Dans l’ensemble, Ministry continue d’ouvrir ses horizons sonores comme il avait déjà pu le faire sur From Beer To Eternity, suivant une cohérence dans son évolution. Et là où Surgical Meth Machine était froid et mécanique, Jourgensen retrouve une part d’humanité dans Amerikkkant qui, même s’il reste fermement ancré dans le royaume de l’industriel, se fait davantage organique, autant dans sa conception que dans les éléments employés : violon électrique, scratchs de DJ mais aussi de l’harmonica aux consonances sudistes, renforçant l’étrangeté de « Twilight Zone », et des sonorités de simili-cuivres sur le refrain ironiquement triomphant d’ « Amerikkka », ou tout simplement par la part substantielle réservée à l’expression des musiciens.

Là où on s’attendait à un album profondément corrosif, Ministry nous prend finalement par surprise avec, à quelques exceptions prêt (« We’re Tired Of It » et « Antifa »), des chansons plutôt posées et nuancées, sans considération des minutes qui tournent (ça va de moins de trois minutes à plus de huit pour trois des sept véritables chansons que compte l’album). Moins frontal, certainement, mais pas moins excentrique, ni moins intense (les cris suraiguës flippants vers la fin de « Game Over »). Surtout Amerikkkant, en dépit de sa structure particulière, profite d’une fluidité (les chansons s’enchaînent toutes comme une longue piste) permettant à l’auditeur de rentrer dans l’album comme dans le récit narratif d’une descente aux enfers. Alors, certes, la tonalité fortement politique pourra en chagriner certains (et même agacer par la répétition d’extraits de Donald Trump ; ça fait beaucoup pour un album qui ne se veut pas à proprement dit un album anti-Trump), mais il est indéniable que le désarroi d’Al Jourgensen donne de la consistance à sa musique. Amerikkkant est un album aussi sincère dans le fond que singulier dans la forme.

Lyric vidéo de la chanson « Wargasm » :

Clip vidéo de la chanson « Antifa » :

Album Amerikkkant, sorti le 9 mars 2018 via Nuclear Blast. Disponible à l’achat ici



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