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Interview   

Ministry : le cauchemar américain d’oncle Al


Autant prévenir tout de suite : une fois n’est pas coutume, l’interview qui suit est très politique. Donc ceux que ça dérange vraiment qu’on parle des dernières élections américaines et françaises dans un média musical peuvent directement se rendre dans la partie concernant la musique à proprement dite, où Al Jourgensen nous explique la conception d’Amerikkkant, le nouvel album de Ministry.

Mais comme tout est interconnecté et que voilà un album particulièrement politique – sans le résultat qu’on connait de l’élection américaine, celui-ci n’aurait tout simplement jamais vu le jour -, pour comprendre l’oeuvre de l’artiste, y compris le lien de celle-ci avec ses œuvres passées, il faut aussi rentrer dans son message et sa pensée profonde. C’est ce que nous avons tenté de faire. Et après tout, Jourgensen est un vrai passionné instruit de politique, alors qui sait, même si vous n’êtes pas du même bord que lui ou ne vous reconnaissez pas dans sa vision, vous pourriez quand même vous surprendre à voir les choses sous un autre angle. Car comme l’artiste le dit : « Les gens devraient se rendre à des événements avec lesquels ils ne sont pas d’accord ! J’ai assisté à beaucoup de meetings de droite, juste pour entendre ce qu’ils y disent ! Et pour me rendre compte que ces gens ne sont pas plus bêtes que ceux de gauche. » L’inverse étant tout aussi vrai. Bref, bonne lecture.

« J’étais en colère, désorienté, frustré […]. L’autre option était de descendre dans la rue et de faire des choses qui auraient pu m’envoyer derrière les barreaux dans une tenue orange [petits rires]. Je me suis dit que je préférais faire un album plutôt que d’aller en prison. »

Radio Metal : D’après le communiqué de presse, tu étais choqué par tout ce qu’il se passait autour de toi pendant la récente période électorale, et tu t’es réveillé le 9 novembre 2016 au matin en déclarant « On fait un putain de nouvel album. Maintenant. »

Al Jourgensen (chant) : [Rires] C’est vrai ! Une anecdote marrante écrite à mon sujet et qui est véridique ! Je l’aime bien celle-là !

Est-ce que c’est vraiment le moment qui a déclenché l’écriture de ce nouvel album ? Est-ce qu’il s’agissait d’un besoin irrépressible pour toi ?

Je ne savais pas sur quel sujet je voulais écrire, tout ce que je savais c’était que j’étais en colère, désorienté, frustré, et la meilleure façon de me débarrasser de ça, plutôt que de m’engager dans une vie criminelle, est de le faire au travers de la musique. Donc j’ai décidé de suivre cette voie [rires]. L’autre option était de descendre dans la rue et de faire des choses qui auraient pu m’envoyer derrière les barreaux dans une tenue orange [petits rires]. Je me suis dit que je préférais faire un album plutôt que d’aller en prison.

Le début de l’album est très psychédélique, avec des extraits audios de Donald Trump dont le son a été modifié, comme si on était dans un bad trip ; il y a aussi la chanson « Twilight Zone » qui donne l’impression que tout est irréel ou que l’on est dans une autre dimension. Est-ce que ça veut dire que c’était plutôt de l’incrédulité et non pas de la colère que tu as ressenti en premier ?

Absolument. Je n’arrive pas à y croire… Car il ne s’agit pas d’un album anti Trump, les médias se trompent là-dessus. C’est un album qui parle de ce qui s’est emparé de la société pour qu’elle pense qu’élire Trump était une bonne idée, et si tu commences à regarder de plus près, tu te rends compte que les gens ne sont pas éduqués et ont peur, et l’âge de l’information est devenu l’âge de la désinformation à cause des réseaux sociaux. Tout était en place pour que ça se produise. Je trouve ça bien plus fascinant que Trump et sa stupidité, son racisme et tout ce merdier. Ce que je trouve plus intéressant, c’est la société qui l’a élu. J’ai suivi de près la dernière campagne électorale en France et oh, vive la France ! Merci beaucoup ! (En français dans le texte, NdT) Vous avez fait le bon choix et pas nous. C’était vraiment intéressant de regarder les sociétés fonctionner pour en arriver à ce stade. Trump n’est qu’un homme de paille, il n’a pas d’importance, qu’il aille se faire foutre. Tu comprends ce que je dis ? C’est ce qui est le plus important pour moi sur cet album ; c’est ce qui me fascine : comme tu l’as dit, l’incrédulité de notre société, plutôt que cet idiot aux cheveux orange et brillants – peu importe ce qui déconne chez lui.

En fait, tu es plus en colère contre les gens que contre Trump…

Je ne suis pas vraiment en colère, je ne comprends simplement pas comment on en est arrivé là, comment quelques trente millions de personnes en sont venus à penser que c’était vraiment une bonne idée de voter contre leur propre intérêt, d’élire quelqu’un… Je sais qu’il y avait beaucoup de votes de protestation, les gens sont frustrés, les gens sont en colère, mais ils sont en colère contre les mauvaises choses. C’est très similaire au début des années 2000, quand j’ai fait les albums anti Bush. Au début, j’étais très en colère contre George Bush ; arrivé au second album, j’étais encore plus en colère contre lui, et au troisième album, j’avais beaucoup de peine pour lui [petits rires] parce que le système qui a créé George Bush est le système qui nous opprime et c’est contre ça que ma colère était dirigée. Et la même chose s’est produite pendant la montée en puissance de Trump, cette montée des nationalistes de droite partout dans le monde, pas seulement aux Etats-Unis et en France : en Pologne, en Autriche, en extrême Orient, aux Philippines, il y a une montée des fascistes et de leur dictature autoritaire, ce qui n’était pas arrivé depuis l’Europe des années 1930 ! Aux Etats Unis, ce genre de fascisme manifeste n’a jamais été acceptable pour la majorité de la population comme c’est le cas maintenant. Il s’agissait toujours de groupes méconnus qui étaient mis à l’écart, même si, bien sûr, nous avons eu des présidents fascistes, mais pas ouvertement, ils s’en cachaient. Aujourd’hui c’est devenu largement acceptable, et c’est quelque chose qui est fascinant parce que ce n’est pas seulement le cas ici, mais dans le monde entier. C’est un cataclysme qui n’attend que de se produire. On voit l’histoire se répéter encore et encore parce que les gens refusent de s’instruire et d’apprendre comment aller de l’avant au lieu de reproduire les mêmes choses. Pour moi, c’est comme si ce qui s’était produit en Europe dans les années 1930 recommençait, mais à l’échelle mondiale. C’est terrifiant, mais également extrêmement fascinant et je voulais capturer un instant de cette période dans l’histoire du développement humain et le transcrire en musique.

Quand tu as fini la trilogie d’albums anti Bush, aurais-tu imaginé qu’après Bush, les Etats-Unis pourraient se retrouver avec un président comme Trump huit ans plus tard ?

A vrai dire, oui. Comme je l’ai dit, quand j’en étais au troisième album de la trilogie, j’ai compris que Bush n’était pas important ; c’était une perte de temps. C’était inutile de gaspiller ne serait-ce qu’une seconde de colère ou de n’importe quelle énergie contre un homme de paille. C’est comme si je me tenais devant un drapeau nazi et que je lui hurlais dessus parce que je n’aime pas le drapeau : qu’en est-il des principes ou de l’idéologie ? C’est ça qui doit nous préoccuper, pas le drapeau en lui-même. C’était évident pour moi que nous étions en train de prendre ce chemin qui nous mènerait à élire quelqu’un comme Trump. Simplement, je ne pensais pas que les gens de ce pays étaient assez ignorants, effrayés et craintifs pour permettre que quelque chose comme ça se produise. Parce qu’il n’y a que les gens effrayés et divisés qui se laissent être dirigé par un gouvernement autoritaire. C’est aussi simple que ça.

« Il ne s’agit pas d’un album anti Trump […]. C’est un album qui parle de ce qui s’est emparé de la société pour qu’elle pense qu’élire Trump était une bonne idée […]. Trump n’est qu’un homme de paille, il n’a pas d’importance, qu’il aille se faire foutre. »

Tu as dit que la France, contrairement aux Etats-Unis, avait fait le bon choix. Qu’est-ce qui a fait la différence d’après toi ?

Ce qui a fait la différence, c’est que les Français étaient instruits face à la campagne en ligne abusive menée par les robots trolls russes. Apparemment, vous disposez d’un système éducatif qui vous apprend à ne pas… Les Français sont de toute façon naturellement sceptiques [rires], en tout cas d’après ce que je sais en étant venu ici à de très nombreuses reprises au fil des années. Vous êtes naturellement sceptiques. Les Américains eux sont des rêveurs ; ils veulent tous gagner à la loterie et devenir le prochain Donald Trump. Les conditions étaient bien plus favorables aux Etats-Unis pour que quelque chose de stupide se produise, comparé aux Français merveilleusement sceptiques – que j’adore. Je ne suis pas en train de vous critiquer, je vous félicite parce que vous n’êtes pas tombés dans le panneau. Vous ne vous étiez pas laissé convaincre par son père non plus, c’est vrai, donc vous perpétuez une longue tradition française qui consiste à être méfiant vis-à-vis de quelque chose qui a l’air trop beau pour être vrai et dire « va te faire foutre ».

Les Etats-Unis et l’Europe sont des démocraties…

C’est vraiment ce que tu crois ? [Rires]

C’est précisément ma question : théoriquement, nous méritons nos leaders et les situations dans lesquelles nous nous retrouvons puisque nous sommes les responsables de ces choix. Est-ce que tu es d’accord avec cette supposition ?

Bien sûr, nous méritons tout ce que nous avons parce que c’est une démocratie, n’est-ce pas ? Sauf qu’aux Etats-Unis, la démocratie a échoué parce que la majorité des gens ont voté contre Trump et pourtant grâce à une bizarrerie du système, il a réussi à gagner. Ce n’est pas la majorité des gens, et leur nombre a encore diminué depuis parce que beaucoup d’entre eux se sont rendu compte que ça ne fonctionnait pas. Aujourd’hui il est à quelque chose comme trente pour cents d’opinion favorable mais ce qui m’inquiète n’est pas le fait que soixante-dix pour cents de la population se soit enfin dit « c’est une mauvaise idée ». Non, ce qui m’inquiète, c’est que trente pour cents de la population pense encore que c’est une bonne idée ; qu’est-ce qu’on peut faire pour récupérer ces cerveaux, ces âmes et ces boussoles morales au sein de notre société ? Ces personnes sont les mêmes qui votent à droite aux Pays-Bas ou en Hongrie ou en Pologne, partout ailleurs. Ou même en France : vous avez aussi cette population qui a très peur et qui appartient généralement à la classe ouvrière, qui est généralement pauvre… C’est très rare que des intellectuels se tournent vers ce genre de choses, mais les intellectuels ne votent pas ! Donc bon… [Petits rires]. On retrouve cette dichotomie de la population et ces idées qui se répètent même si elles sont contraires à la démocratie. Nous ne sommes plus dans une démocratie ! Mais dans un état mondial d’autocratie et de dictature. C’est comme dans les années 1930 quand les gens avaient peur, qu’ils n’avaient plus d’argent, ils étaient affamés et quelqu’un est arrivé et a dit : « Je sais comment on peut s’en sortir. » Une personne, un dictateur, et pendant ce temps-là, en appliquant le guide du parfait fasciste, ils te rendent suspicieux de ton voisin. « Votre voisin est la raison de vos problèmes, mais j’ai la solution pour y remédier. » C’est ce que nous sommes de nouveau en train de vivre ; apparemment, l’histoire ne nous enseigne rien dans notre système éducatif. Nous traversons la même merde, de manière régulière, ce sont des cycles qui reviennent et ce depuis bien avant les années 1930. Les années 1930 sont la première période avec un enjeu dictatorial évident qui me soit venu à l’esprit.

Est-ce que tu ne crois pas que le problème vient aussi du fait que les gens en ont marre du choix limité dont ils disposent, qu’ils en ont marre de devoir voter pour le moins pire des candidats, ou celui qui ferait barrage au pire des candidats, au lieu de voter par conviction ?

Oui, bien sûr, mais oui ! (En français dans le texte, NdT) Mais c’est le système que nous avons créé : les personnes qui se présentent aux élections ne représentent pas le peuple, mais le monde du business. Donc les gens n’apprécient aucun d’entre eux ! Et quand quelqu’un comme Trump ou Marine Le Pen dit « je ne reçois pas d’argent des entreprises, je prends l’argent d’autres personnes, je suis le candidat du peuple ! », c’est exactement ce que les gens veulent entendre ! Parce qu’ils savent que tous les politiques libéraux, si on veut les appeler comme ça, appartiennent aussi aux mêmes grosses compagnies. Ces compagnies limitent les risques, elles les mettent en compétition les uns contre les autres. D’une façon ou d’une autre, elles atteindront leurs objectifs. Oui, bien sûr, les gens sont désabusés, mais ils manquent aussi d’informations. Quelle célébrité se présente pour quel parti politique, gauche ou droite, n’a pas d’importance ; ces personnes sont des pantins au service d’objectifs privés dont on n’entend pas parler parce qu’elles évitent d’en parler aux médias de masse. Elles ne veulent pas devenir des célébrités, elles veulent juste devenir de plus en plus riches sur notre dos. Les gens doivent s’instruire à ce propos.

C’est ce qu’il s’est passé en France : beaucoup n’étaient pas d’accord avec la politique d’Emmanuel Macron mais ont quand même voté pour lui pour empêcher Marine Le Pen de gagner l’élection. En fait, les gens en ont marre du système dans son ensemble, dans lequel ils ont l’impression de ne pas réellement avoir de voix. Cette frustration mène à la colère, et la colère mène à l’irrationalité et les votes de protestation…

Exactement ! Macron n’est pas la réponse, tout comme quatre-vingt-dix-neuf pour cents des politiciens ne sont pas la réponse. Et si tu regardes l’historique de Macron, tu vois qu’il vient du secteur bancaire et qu’il est lié à toutes ces personnes qui établissent l’agenda. Comme je l’ai dit, elles limitent leurs risques. Elles soutiendront Marine Le Pen, et ces mêmes personnes soutiendront également Macron. D’une manière ou d’une autre, elles auront ce qu’elles veulent et en attendant, les gens sont déboussolés et pensent qu’ils ont gagné en élisant Macron et en battant Le Pen alors que le système est toujours le même ! Oh mon dieu ! Je crois que c’est une première : un putain d’idiot d’américain qui t’expliques le système politique français ! Ça doit être la première fois que ça t’arrive [rires]. Quel bordel ! Mais c’est ce que je dis : il faut éduquer les gens, apprendre à lire entre les lignes ! Juste un peu, de façon à être en mesure de comprendre ce qu’il se passe.

« Je pense vraiment qu’on devrait donner de la DMT et des produits psychédéliques à chaque homme, femme et enfant de la planète [rires]. […] On pourrait faire une semaine psychédélique pendant laquelle les gens entrent en contact avec leur soi cosmique et les connaissances universelles qu’on a tous mais dont on nous refuse l’accès dans les conditions actuelles. »

Malgré tout, il semblerait que certaines choses soient en train de changer. La parole des femmes concernant le harcèlement sexuel se libère et ce mouvement a lieu sous la présidence d’un président misogyne. Aussi controversé que cela puisse être de dire ça, Trump n’est-il pas d’une certaine façon un idiot utile, dans le sens où il montre aux gens à quel point ils ont pu agir stupidement ?

Je ne pense pas qu’il soit utile, dans le sens ou je ne veux lui faire aucun éloge. Je veux dire, l’oligarchie, les gens qui dirigent le monde, les banquiers et les un pour cent qui l’ont élu… Tu sais, j’ai soixante ans, j’ai vu beaucoup de cycles différents au fils des ans, et dans les années 1980, on a élu un parfait idiot, qui s’est retrouvé là grâce à l’oligarchie, appelé Ronald Reagan. Il n’était absolument pas qualifié pour le job, mais je n’arrive pas à croire que cet idiot ait réellement été choisi… C’est comme s’il y avait tellement de dédain et de mépris à l’encontre du peuple du monde entier, qu’ils choisissent des gens qui sont clairement… Ils ne vont même plus essayer de cacher leur fascisme, et ils se moquent de nous, ils nous méprisent quand ils proposent des candidats comme ça. Bref, je ne veux lui accorder aucun crédit, parce que pour moi, ce serait comme accorder du crédit à un bouton ou un furoncle pour t’avoir fait savoir qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez toi ; le furoncle ou le bouton que tu dois percer n’est pas le problème, le problème c’est ce qui l’a causé. Le cancer provoque des tumeurs qui doivent être retirées, mais la tumeur n’est pas le problème, c’est le cancer qui en est la cause. Dans ce sens, Trump est très utile, surtout avec ce passé de méconduite sexuelle misogyne, qui permet à des conversations qui auraient dû avoir lieu il y a des années d’avoir lieu maintenant, mais je ne vais surtout pas le saluer pour être le porc qu’il est. Je pense qu’il est peut-être temps que l’on regarde dans le miroir et que l’on commence à faire quelque chose, que l’on discute et que l’on éveille la conscience des gens sur des sujets qui ont été relégués sous le tapis pendant un millénaire.

Le nouvel album s’appelle Amerikkkant ; il semblerait que ce soit un mélange entre America, KKK [Ku Klux Klan] et « can’t », la contraction de « cannot », peut-être en opposition au « yes, we can » de Barack Obama…

Exactement. Parfaitement ! Exactement ! Merci, merci [rires] (En français dans le texte, NdT). C’est tout à fait ça ! C’est presque une parodie de la façon dont nous banalisons les sujets importants. Le KKK n’est pas notre plus grande menace, pas plus que les musulmans, les mexicains ou les noirs, rien de tout ça ne l’est. Cela fait partie d’un tout. Nous nous moquons de ça un peu comme « ok, le KKK est la facilité, Trump est la facilité, pour faire passer notre message. » Si les gens pensent que c’est un album anti Trump ou anti KKK, super, peut-être qu’ils l’écouteront, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Il faut écouter les paroles et prêter attention au message de l’album, qui parle du système qui nous a donné le KKK et qui nous a donné Trump, et de ce que l’on fait à propos de ce système. Donc c’est bien plus complexe que ça.

Sur la pochette de l’album, on peut voir la statue de la liberté se tenir le visage dans la main, de tristesse ou de consternation…

De honte ! De honte totale. Comme vous auriez vu la Tour Eiffel être représentée dans cet habit de honte si Marine Le Pen avait gagné. C’est une illustration qui coule de source compte tenu de l’ère qu’on est en train de vivre.

Est-ce que tu dirais que les Etats-Unis sont devenus l’antithèse de ce qu’ils représentaient, que les Américains renient tout ce qui faisait leur pays ?

Je pense que le cancer des Etats-Unis se manifeste enfin sous la forme d’un furoncle ou d’une tumeur. Tout ça, ce sont de très belles paroles. Si tu regardes n’importe quelle religion, ou gouvernement, ou n’importe quelle constitution, toutes ces paroles rendent bien sur papier mais les gens qui les dirigent ne sont pas si biens, et c’est ce à quoi nous avons tous eu affaire dans tous les gouvernements et toutes les religions, en remontant aussi loin que la culture humaine peut être tracée dans l’histoire. Donc oui, c’est l’antithèse des paroles mais on se rend seulement compte que, comme je l’ai dit, les personnes qui dirigent vraiment, les banquiers et les sept ou huit familles qui dirigent ce putain de monde, qui dirigent nos gouvernements, qui dirigent toute cette merde… Et ce n’est pas juste des théories du complot, nous savons que c’est vrai ; nous le savons intrinsèquement et nous le savons factuellement. Ces personnes font preuve d’un tel mépris envers la race humaine, pas seulement les Etats-Unis et la France, elles embrassent pleinement leur avidité et hostilité envers les humains. Ça me fait presque me demander si ces sept familles appartiennent vraiment à la race humaine parce qu’il y a ce mépris évident pour la nature humaine de la part de nos leaders élus, de nos religions et de nos constructions sociales. Donc ouais, c’est l’antithèse de tous les mots qui sont imprimés, et qui sonnent bien dit comme ça, mais ce n’est pas l’antithèse de ce qui s’est réellement passé. C’est enfin en train d’être mis à découvert par l’arrogance de l’oligarchie.

Qu’est-ce que les Etats-Unis représentaient pour toi, à l’origine ?

Pour moi ? C’est ça qui est marrant. Je ne crois pas aux frontières ! Et je ne crois pas au nationalisme, ni au patriotisme. Je crois que nous sommes tous pareils, dans chaque putain de pays. La seule chose qui soit différente sont les normes sociétales qui ont été imposées aux gens dans les limites de certaines frontières qui ont été créées par quelqu’un pour des raisons vraisemblablement financières, si ce n’est topographiques. Les gens sont des gens ! J’ai vécu en Europe pendant plusieurs années. J’ai vécu à Bruxelles, à Berlin, à Londres, j’ai vécu dans plein d’endroits différents aux Etats-Unis, je suis né à Cuba… Et je ne vois vraiment aucune différence intrinsèque entre différents êtres humains en fonction de l’endroit où ils vivent. Je n’en vois aucune. Je veux dire, les gens sont des gens quoi. Tout le monde me demande : « Quel est le pays dans lequel tu préfères jouer ? Quel pays a le meilleur public ? » Tous les publics sont les mêmes ! Les gens sont des gens, merde !

« On entend toujours cette blague aux Etats-Unis : ‘Oh mon dieu, on a un président démocrate, on peut s’attendre à des albums merdiques de la part de Ministry.’ Et quand c’est un républicain qui est élu, c’est : ‘Bon, Al retrouve sa source d’inspiration !’ [Rires] »

Dans « Twilight Zone », tu dis : « Distorsion de la réalité, la vérité est en état d’arrestation. » De nombreux philosophes ont réfléchi à la notion de vérité ; qu’est-ce que la vérité pour toi ?

La vérité est intérieure. Je pense que l’on connait tous la vérité intérieure. Je crois qu’il existe une vérité universelle, une vérité cosmique, à laquelle la religion organisée nous a empêché d’accéder au cours de l’histoire en nous disant : « Non, vénère ce Dieu-là, vénère ce Dieu-ci. Si tu ne vénères pas ce dieu, nous allons partir en guerre, etc. » Les gouvernements ne veulent pas que tu penses à un langage universel quel qu’il soit ou à un lien universel entre toutes les personnes de la galaxie et de l’univers. Ils veulent que nous nous concentrions sur nos quarante heures de travail par semaine pour que les riches s’enrichissent encore plus pendant qu’on se contente de survivre et d’exister. La vérité, tu dois la trouver à l’intérieur de toi et spirituellement. Je pense vraiment qu’on devrait donner, je ne sais pas, de la DMT et des produits psychédéliques à chaque homme, femme et enfant de la planète [rires]. Il y a ce film sur la nuit de la purge pendant laquelle tout le monde peut assouvir ces envies les plus violentes. Je pense que l’on pourrait faire une semaine psychédélique pendant laquelle les gens entrent en contact avec leur soi cosmique et les connaissances universelles qu’on a tous mais dont on nous refuse l’accès dans les conditions actuelles.

Tu as déclaré à propos de la musique que tu as créée : « Je crains la stupidité du refus de l’absurdité. Je pense que l’absurdité est un très bon moyen d’échapper au fait d’être coincé dans la roue pour hamster de la vie : de tourner en rond et répéter les mêmes erreurs. » Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Donald Trump et tout ce qui se passe actuellement ne sont pas des exemples d’absurdité ?

Si, bien sûr ! J’ai un groupe qui s’appelle Revolting Cocks, nous adorons l’absurdité, l’ironie, la parodie, le paradoxe, je pense que c’est presque un art perdu. Mais ça, ce n’est pas drôle ! Ce n’est pas absurde, c’est dangereux. Pour moi, il n’y a rien du tout de drôle à propos de Trump. Les humoristes sont ravis, ils gagnent leur vie en se moquant de la situation, mais nous devrions plutôt nous moquer de nous-mêmes pour avoir élu quelqu’un comme ça, et non pas se moquer de Trump ou je ne sais qui, parce qu’ils sont dangereux ! Ils sont dangereux, putain ! Et le fait que cette société l’accepte est dangereux, et plus cette absurdité est popularisée, plus on réagira en disant « oh, ce n’est qu’une absurdité. » Sauf que ce n’est pas juste de l’absurdité parce qu’apparemment ce mec a un bouton plus gros que celui de Kim Jong-Un [petits rires]. Ce n’est pas de l’absurdité quand tu te mets à te vanter de la taille du bouton de ta commande nucléaire. Pour moi ça n’en n’est pas, et j’ai un grand sens de l’humour, crois-moi ! Je ne trouve tout simplement pas ça drôle.

Dans « Game Over », tu dis : « J’ai une mission : améliorer les choses. » Pendant les élections présidentielles, énormément de personnalités du monde du show business et d’artistes ont pris la parole contre Donald Trump, et pourtant il a été élu. Certains disent même que ça a eu l’effet inverse. Est-ce que tu penses qu’en tant qu’artiste, tu as le pouvoir de changer les choses ou, au moins, de faire une différence et d’encourager les gens à penser différemment ?

Non, je ne pense pas avoir de pouvoir mais je dispose quand même du pouvoir de ma propre individualité : je peux dire et faire entendre ce que je ressens, et peut-être que ce sera accepté, peut-être pas. Je sais qu’il y a déjà beaucoup de critiques contre le nouvel album de la part des trolls de droite sur internet. C’est aux gens de décider. Autrement dit : ne tirez pas sur le messager. Je suis juste là pour donner un aperçu de ce que je ressens, de la façon dont je vois la société et ce qu’elle est devenue, et c’est le mieux que je puisse faire. Je vais simplement faire ça au moyen de la prise de conscience. Encore une fois, c’est malheureux que les femmes mais aussi les hommes aient dû vivre cette oppression pendant des années mais la conversation a commencé, et je pense que cet album et notre façon d’aborder les choses ne sont que la continuation de ces conversations. Je n’ai pas les putains de réponses, je n’essaye pas d’arranger les choses parce que je ne sais même pas par où commencer ! Personne ne le sait. Le fait est qu’il faut initier une conversation. Il se peut que les gens aient les réponses par la suite, mais ils ne les auront pas si on n’en parle pas. Donc c’est ce que nous faisons, nous initions des conversations. Nous alimentons le feu. A vrai dire je suis très optimiste en ce qui concerne… Sauf si tu es un champignon, tu ne peux pas rester dans le noir pour toujours. Et la dernière fois que j’ai vérifié, je n’étais pas un champignon. Donc ouais, ça finira toujours par arriver.

Surgical Meth Machine a été écrit pendant le cycle d’élection présidentielle, tandis que Amerikkkant concerne plutôt l’après élection. Et tandis que Surgical Meth Machine finissait sur une note très psychédélique, Amerikkkant commence de cette façon. Même si les deux albums n’ont pas été fait avec le même type de groupe ou même de la même manière, est-ce que tu dirais qu’ils sont liés ? Que l’un est la continuation de l’autre ?

Oui, ils sont liés par leur but et les sujets qu’ils abordent. Ils ne le sont pas par la manière dont ils ont été faits, parce que pour faire court, Surgical Meth Machine a été fait par moi et un ingénieur ; je crois qu’on a peut-être eu un invité qui est venu un jour. Mais en gros, pendant toute la période électorale, jour après jour, on fulminait et ralait contre les réseaux sociaux et la manière dont on est passé de l’ère de l’information à l’ère de la désinformation bien avant que les élections ne soient finies, et on voulait montrer les dangers – c’est très similaire à la série Black Mirror – des réseaux sociaux quand tu te retrouves pris dans une mentalité de troupeau et que tu te soucies plus du toi virtuel que du toi réel. C’est de ça que parle Surgical Meth Machine. Donc oui, ça enchaîne parfaitement derrière ça : nous avons un président des réseaux sociaux maintenant et il y en a aussi dans le monde entier, qui sont de droite ; la droite a transformé l’ère de l’information en ère de la désinformation, voilà où nous en sommes, et apparemment on en est content puisque on continue d’élire ces gens qui gouvernent contre nos intérêts. Donc oui, ils sont liés par le sujet qu’ils traitent mais ils ont été faits de manière complètement différente.

« Cet album est très collaboratif. C’est la première fois que j’avais un groupe qui jouait en live en studio depuis Filth Pig en 1993 ou 1994. »

Cet album puise clairement sa source dans ta frustration. Est-ce que tu penses que tu es plus créatif et inspiré lorsque tu es frustré ?

C’est ce qu’on m’a dit, oui [rires]. Je ne sais pas quoi faire de ça mais… Je ne vais pas dire que c’est faux, mais je ne sais toujours pas si je suis d’accord, mais on entend toujours cette blague aux Etats-Unis : « Oh mon dieu, on a un président démocrate, on peut s’attendre à des albums merdiques de la part de Ministry. » Et quand c’est un républicain qui est élu, c’est : « Bon, Al retrouve sa source d’inspiration ! » [Rires] Je n’essaye pas volontairement de faire de cette façon mais peut-être que j’écris mieux dans des circonstances pénibles.

Il s’agit du premier album depuis que Mike Scaccia est décédé. Je suppose que cela marque le début d’une nouvelle époque et d’une nouvelle dynamique pour Ministry, d’autant plus qu’une partie du line-up a changé, avec l’arrivée d’un DJ par exemple. Comment c’était de travailler avec cette nouvelle incarnation du groupe ?

Cet album est très étrange de plusieurs façons. D’abord, je ne voulais vraiment pas faire un album de Ministry. Je venais juste de faire Surgical Meth Machine, qui était une collaboration entre moi et un ingénieur, simplement l’expression de mes pensées par la musique avec des ordinateurs ; j’ai travaillé avec un ingénieur et non un groupe parce qu’à ce moment je n’avais pas vraiment envie de jouer avec d’autres personnes. Et puis, à mi-chemin de l’enregistrement de l’album, j’ai appris que mon ex-manager avait programmé quelques concerts en Europe sous le nom de Ministry que je ne pouvais pas annuler, donc j’ai dû remplacer mon meilleur ami qui est décédé, la personne qui a été mon guitariste pendant de nombreuses années, Mike Scaccia – c’est une autre raison pour laquelle je ne voulais pas faire un nouvel album de Ministry. J’ai donc rassemblé ces personnes et nous avons joué ces concerts afin de remplir les obligations contractuelles. Mais j’ai remarqué, lorsque nous étions en Europe, que le groupe s’entendait de mieux en mieux, les musiciens étaient sur la même longueur d’onde et les concerts ont commencé à être meilleurs. Nous nous disions : « Wow, c’est cool ! On a une super bonne énergie ! » A la fin de la tournée, j’ai dit : « Quand on sera rentré de tournée, je vais réserver une semaine en studio et on verra ce qu’on peut faire sans jouer les mêmes vieilles chansons. » En une semaine, soixante-dix à quatre-vingt pour cents de l’album étaient écrit ! Ensuite j’ai passé les cinq mois suivants à le cultiver, en ajoutant les orchestrations, les paroles, le chant et toutes ces choses. Mais les chansons en elles-mêmes, le squelette de cet album, a été fait en une semaine avec le groupe. Cet album est très collaboratif. C’est la première fois que j’avais un groupe qui jouait en live en studio depuis Filth Pig en 1993 ou 1994. Nous avons eu d’autres personnes qui jouaient sur des albums, c’est vrai, mais pas en tant que groupe, tu vois ce que je veux dire ? Un invité venait pour poser la basse ou quelque chose comme ça mais il n’y avait pas tout un groupe qui jouait, donc là c’était différent.

L’autre différence c’était – on en a déjà parlé – que Trump a été élu et ce n’était pas tellement Trump mais « pourquoi les Américains pensent que c’était une bonne idée d’élire cette personne. » Je pensais que notre pays était un peu mieux éduqué que ça. C’est ce qui m’a mis au travail le 9 novembre ; nous avons enregistré l’album en janvier et commencé tous les overdubs après notre tournée européenne. Le processus était très différent de ce à quoi je suis habitué. C’était bien plus organique. Nous avons joué en groupe ; la plupart des riffs ont été concoctés par groupe en train de jammer, ce qui était à l’antithèse de ce qu’est Ministry habituellement ou mes autres projets parallèles, en dehors de Revolting Cocks – une bande de mecs blancs bourrés [rires], qui boivent et jouent, ou quelque chose comme ça. Mais là, c’était un groupe de personnes avec la même idéologie, des artistes vraiment talentueux qui se retrouvent et créent de façon très naturelle et collaborative ; ça a été un regain d’énergie pour moi parce que je ne pensais pas que je retrouverais cette atmosphère avec un groupe de personnes après la mort de Mikey. Nous avons collaboré avec des personnes très intéressantes sur cet album et c’était un vrai coup de pied aux fesses de faire ça, c’était super ! C’était énergisant d’échanger des idées avec les autres. Je pense que ça a rendu l’album meilleur. Je sais que je me suis beaucoup plus amusé sur cet album, plutôt que d’être assis seul dans une pièce à programmer.

Cet album est composé de neuf chansons reliées comme si c’était un unique morceau de musique, et il y a une progression au fil de l’album, comme si tu racontais une histoire. Pourquoi avoir choisi cette approche et quelle est véritablement l’histoire racontée par cet album au-delà des thèmes politiques et sociaux ?

C’est une histoire mais une histoire sans vrai début, milieu et fin. C’est simplement un recueil en temps réel de ce qui se passe dans ma vie sur une certaine période. Autrement dit, c’est un aperçu de ce que j’ai vu pendant une certaine période de ma vie, et la plupart de mes albums sont comme ça. Je réagis à ce que je vois et j’écris à ce sujet. Ça ressemble à ce que font les auteurs et les peintres. Un peintre va voir quelque chose de beau et ressentir le désir de le peindre : c’est l’aperçu de ce moment. C’est ce que j’essaye de faire avec ma musique et ce que je fais depuis de nombreuses années maintenant : prendre des instantanés de ce qui m’affecte à un moment particulier. Donc ça n’a ni début, milieu ou fin mais oui, c’est une histoire. En ce qui concerne le lien entre les chansons, nous avons fait ça en post-production. Quand je commence à accumuler des mots, des émotions et une direction, alors je commence à assembler l’album et je vois s’il comporte un fil narratif ou si les chansons se parlent ; c’est bien plus important pour moi que si elles parlent à quelqu’un d’autre [petits rires]. Je veux m’assurer que les chansons communiquent entre elles. Ce n’est pas simplement un ensemble de hits ou autre, c’est la narration de ce que j’ai ressenti pendant cette période, lorsque j’ai enregistré l’album. Où est-ce que tu es ? Tu es en France ? Disons que tu pars en vacances en Grèce ou dans le sud de la France, par exemple, et tu prends pas mal de photos ; quand tu rentres, tu veux que tout le monde voie que tu as passé de super vacances et que tu t’es amusé. Tu organises tes photos de façon à ce qu’elles racontent tes vacances, n’est-ce pas ? Bon, et bien ceci est mes vacances : je sors de mon cocon et j’entre dans la réalité, et j’ai simplement réorganisé les photos pour que ça fasse sens, pour que les gens comprennent ce à quoi je suis confronté et, avec un peu de chance, tout le monde vit la même situation – enfin pas avec un peu de chance… Mais en d’autres termes, je leur montre : « Regarde, tu es en train de traverser ce que je viens juste de traverser. Qu’est-ce que tu penses de ça ? » En gros, ce sont des photos de vacances organisées [rires].

« Si Donald Trump veut me faire taire, il va devoir m’offrir une somme d’argent colossale, mais je suppose que chacun à un prix [rires]. Si Donald Trump dit ‘voilà quinze millions de dollars, ne fais pas un autre album de Ministry.’ Je lui répondrais : ‘Ok, je te donne la réponse demain.' »

Amerikkkant contient beaucoup d’expérimentations et d’éléments inattendus, comme du violon ou des scratchs de DJ. On a l’impression que depuis quelques albums, tu as élargi la direction musicale du groupe, qui est plus éclectique et diversifié. Est-ce que c’est ce qui te motive aujourd’hui : donner libre cours aux idées les plus folles, sans limite, et ne pas être enfermé dans un carcan ?

Oui, ce que tu as dit est vrai, mais je pense aussi que c’est simplement une progression naturelle. Par exemple, les trois albums sur Bush : sur le premier, j’étais en colère, énervé, je ne savais pas quoi faire, je me défoulais ; sur le deuxième, j’étais toujours agressif mais plus tempéré, je pensais que peut-être je savais ce que j’étais en train de faire ; le troisième album contenait de la pitié, du dégoût, du mépris. C’était une évolution naturelle, et cet album, qui est le résultat d’efforts collectifs avec toutes ces personnes intéressantes… Par exemple, le violoniste dont tu parles, je l’ai rencontré sur un marché aux puces à Los Angeles, où il jouait en échange de quelques pièces, dans la rue. La musique qu’il jouait m’a vraiment ému. Il n’avait jamais fait partie d’un groupe, il avait dans les soixante ans et je lui ai juste dis : « Ok, tu dois venir avec nous ! Tu touches à l’âme humaine avec ta musique. » Et nous l’avons inclus sur l’album. Ensuite, j’ai rencontré Arabian Prince, un des membres d’origine de N.W.A., à un salon de la musique où nous signions tous les deux des autographes. Nous avons discuté et aucun de nous ne savait grand-chose à propos de la musique de l’autre, mais nous savions que nous avions des opinions similaires sur beaucoup de choses, et que nous nous ressemblions beaucoup. Donc nous avons travaillé ensemble et c’était aussi très énergisant. Quant à DJ Swamp, qui a fait les deux premiers albums de Beck, il a aussi ajouté ses sons sur l’album. Donc nous avons vraiment commencé à nous diriger vers un son plus électronique, ce qui n’est pas très différent de ce que Ministry a fait pendant trente ans, parce que la seule différence c’est qu’au lieu d’utiliser une platine, j’avais utilisé un sampler et je l’avais programmé, sauf que maintenant j’ai des gens qui jouent en live les mêmes types de samples ou qui créent une atmosphère avec un instrument, parce que la platine est tout autant un instrument que la guitare.

D’ailleurs, en parlant de sample : est-ce que tu n’as pas besoin d’une autorisation pour utiliser des échantillons de discours de quelqu’un comme Donald Trump ?

Non, parce que ça relève du domaine public. Si tu te portes candidat à des fonctions officielles, tu dis plus ou moins adieu à ton droit de vie privée, sauf si toutes les strip-teaseuses qu’il a baisées veulent qu’il leur offre des tonnes d’argent pour les faire taire… Si Donald Trump veut me faire taire, il va devoir m’offrir une somme d’argent colossale, mais je suppose que chacun à un prix [rires]. Si Donald Trump dit « voilà quinze millions de dollars, ne fais pas un autre album de Ministry. » Je lui répondrais : « Ok, je te donne la réponse demain. » Je considérerais l’offre. Qui ne le ferait pas ?

Burton C. Bell du groupe Fear Factory fait aussi une apparition sur l’album. Je sais que c’est un grand fan de Ministry et que tu es un de ses héros ; il a d’ailleurs déjà participé à The Last Sucker et te rejoignait pour chanter sur scène pendant la tournée de 2008. Qui est-il pour toi ? Un disciple, un fils spirituel… ?

Non. Depuis la mort de Mike Scaccia, il est mon meilleur ami sur cette planète. Je n’ai que très peu de meilleurs amis, et je dirais que mes deux meilleurs amis sur terre sont probablement Burton Bell et Jello Biafra. Nous sommes simplement amis. Il n’y a aucune arrière-pensée ou quoi que ce soit. En plus de ça, l’emploi du temps de Burton collait avec l’enregistrement de cet album, Fear Factory ne faisait rien à ce moment-là et il travaillait sur Ascension Of The Watchers, et il vivait littéralement à deux kilomètres de moi. Donc nous passions pas mal de temps ensemble. Encore une fois, c’était quelque chose de très naturel. Ce n’est pas comme si notre manager avait appelé leur manager et dit : « Hey, est-ce que Burton Bell peut travailler avec nous ? » Non, nous somme simplement de bons amis ! Burton Bell chante sur la chanson « We’re Tired Of It », et il fait partie des personnes qui ont collaborées sur l’album qui en ont fait un album vraiment spécial à faire. Il va aussi venir en tournée avec nous, donc vous les verrez en France.

Pour la prochaine tournée, il y aura des poulets gonflables géants à l’effigie de Trump et des images à caractère politique projetées sur un écran en complément de la musique. En plus, tu invites des organisations d’électeur locales à tous les concerts aux Etats-Unis pour permettre à de nouveaux électeurs de s’inscrire…

L’extrême droite manifeste tout le temps contre nos concerts aux Etats-Unis et ils commencent à le faire aussi en Europe, donc nous avons le point de vue des deux côtés. D’après les trolls de droite, je suis la chose la plus effrayante depuis le fondateur de l’Eglise de Satan, Anton Lavey, ce qui était une blague, donc je ne le prends pas comme un compliment [petits rires], mais le truc c’est que… Et pas seulement ça : les gens qui ne sont pas d’accord devraient se rendre à des événements avec lesquels ils ne sont pas d’accord ! J’ai assisté à beaucoup de meetings de droite, juste pour entendre ce qu’ils y disent ! Et pour me rendre compte que ces gens ne sont pas plus bêtes que ceux de gauche, ils sont aussi futés les uns que les autres. Donc on retrouve beaucoup de pensées intellectuelles diverses à nos concerts, et je pense que c’est une bonne chose, ce n’est pas toujours tranquille mais c’est sain. Je pense que ça doit être fait. Cependant, il ne s’agit pas de « foutre le bordel là où il faut foutre le bordel. » C’est plutôt : « Discutons de ça. Ne commençons pas à nous mettre des coups, discutons. » Si tu peux prendre une minute pour écouter ce que l’autre camp a à dire, c’est bien, peu importe à quel point tu te crois intelligent parce que tu sais quoi ? Il se peut que tu deviennes plus intelligent si tu sais ce que tes supposés ennemis pensent. Donc je pense que ce n’est qu’une question de conversation et j’espère que c’est ce qui se passe aux concerts de Ministry, même si je sais qu’au final ce n’est pas le cas – c’est plutôt qui achète des tee-shirts et qui envoie balader qui dans le pit, je comprends ! Ce n’est pas le médium idéal pour enseigner et apprendre, c’est un divertissement, j’en suis conscient. Mais j’ai vraiment l’impression qu’il y a quand même un peu de mouvement grâce à l’échange de discours intellectuels entre les gens.

« Si tu peux prendre une minute pour écouter ce que l’autre camp a à dire, c’est bien, peu importe à quel point tu te crois intelligent parce que tu sais quoi ? Il se peut que tu deviennes plus intelligent si tu sais ce que tes supposés ennemis pensent. »

Est-ce que tu aimerais aller jusqu’à faire de ces concerts des meetings politiques en quelque sorte ?

Je fais ça aux Etats-Unis parce que sur cette tournée – et je l’ai fait sur des tournées précédentes – nous offrons un service d’inscription des électeurs. Pour les gens de droite et les gens de gauche. C’est très amusant : Ministry a beaucoup de fans parmi les gens de droite. Ils aiment notre énergie, ils aiment le fait que nous soyons honnêtes mais ils sont très à droite et ils sont aussi impressionnables, ils ne sont pas éduqués, ils ne savent pas quoi croire, et tout ce que nous voulons c’est qu’ils pensent par eux-mêmes et qu’ils votent. Donc nous permettons aux gens qui viennent à nos concerts de s’inscrire en tant qu’électeur. Quand nous faisons ça, au niveau du stand de merch, nous travaillons toujours avec des groupes d’inscription d’électeurs aux Etats-Unis. Nous avons travaillé avec Rock The Vote par le passé, et il y a une nouvelle association avec qui nous aimerions essayer de collaborer, qui s’appelle… Ah, je les ai eus au téléphone à l’instant, mais j’ai un trou, je ne me rappelle pas du nom, mais nous pensons travailler avec eux parce qu’ils sont plus proactifs. Nous allons travailler avec eux sur cette tournée. Devant la salle, avant les concerts, nous sortons et nous parlons avec les gens, nous faisons notre part du travail.

Tu as toujours eu des opinions politiques très arrêtées et tu n’as jamais hésité à les faire savoir aux autres. Est-ce que tu as déjà considéré de faire de la politique pour changer les choses de l’intérieur au lieu d’essayer d’influencer de l’extérieur ?

C’est impossible. Je ne pourrais pas aller plus loin qu’un poste de gouverneur ou sénateur aux Etats-Unis, je ne pourrais jamais être président parce que je ne suis pas né dans ce pays. Donc ce n’est pas une possibilité. J’ai vu des tee-shirts « Uncle AI for president » et ça m’a fait rire parce que constitutionnellement, il m’est impossible d’être président puisque je suis né à La Havane à Cuba. C’est une chose. Et puis il y a le fait que j’ai fait beaucoup de choses odieuses et salaces dans les années 90, j’étais accro à l’héroïne et j’ai participé à des orgies et je suis sûr qu’il existe des photos de cette période. Je n’ai pas besoin d’ennuis. Mon seul objectif est de faire en sorte que les gens discutent. Je ne vais pas m’attribuer le mérite pour le feu, je vais m’attribuer le mérite pour l’étincelle qui a démarré le feu.

Tu as eu l’occasion de rencontrer Adam Schiff, membre du congrès des Etats-Unis, et de vider ton sac concernant tout ce contre quoi tu es en colère dans la politique actuelle. Comment a-t-il répondu et réagi ?

Il était étonné que quelqu’un soit assez éduqué pour connaitre tous les tenants et les aboutissants, tous les noms, tout l’historique – je lis tout ça. Et je ne me contente pas de lire un point de vue, je lis tous les points de vue, comme ça j’élargis mon spectre de connaissance. Je l’ai vu dans un aéroport, je l’ai simplement abordé et j’ai commencé à lui parler. A la fin, il ne voulait pas que la conversation se termine parce qu’il faut se rappeler que ces gens-là sont protégés. Ils vivent dans une bulle. Et quand ils rencontrent quelqu’un qui a des connaissances sur le sujet, une personne « banale », qui plus est avec des piercings sur le visage et des cheveux étranges, ils sont autant flippés que toi. « Oh mon Dieu, c’est Adam Schiff ! C’est le membre du congrès de ma circonscription ! » Et lui il se dit : « Oh mon Dieu, c’est un habitant de ma circonscription ! Est-ce que c’est ces gens-là que je représente ? » [Rires]. Tu vois ce que je veux dire ? Les deux flippent un peu, mais au final on est plus ou moins sur la même longueur d’onde. Peut-être que la raison pour laquelle il s’est lancé dans la politique était pour faire quelque chose de bien, et puis tu te retrouves à Washington, au milieu de groupes d’intérêt et d’objectifs personnels auxquels tu deviens asservi. Même si à la base tu es un radical quand tu te portes candidat, lorsque tu arrives là-bas, ils te démoralisent et te brisent – c’est le cas de n’importe quel gouvernement, pas juste aux Etats-Unis, mais c’est très intense ici avec tout l’argent qui entre en jeu pour te transformer en serviteur. Nous avons eu une conversation intéressante sur plusieurs niveaux et je suis sûr que j’en aurais d’autres avec lui dans le futur parce que nous sommes restés en contact.

Tu t’es même renseigné sur un possible impeachment du président, pas seulement pour obstruction et conspiration, mais aussi pour trahison. Est-ce que tu penses que ça pourrait arriver ?

Pas avec le congrès tel qu’il est aujourd’hui, mais je pense après 2018, quand la nouvelle vague qui vote pour les démocrates et la gauche arrivera, dieu merci, même si pour moi tout cela est très superficiel ; mais à ce moment-là il n’aura pas d’autre choix que de démissionner. Parce que s’il ne démissionne pas, il ira en prison. S’il démissionne, il pourra garder ses enfants et ses amis hors de prison et il pourra conserver son business – c’est d’ailleurs la seule chose qui lui importe vraiment. Donc je prédis une démission d’ici la fin de l’année. Ils donneront probablement une excuse, un problème de santé ou quelque chose d’autre, il y aura des arrangements en coulisse, « Ecoute, si tu t’en vas, on pourra te faire éviter la prison. » Je ne pense pas que l’impeachment puisse être sérieux tant que les élections de mi-mandat ne seront pas passées, ces élections seront marquées par une réaction violente contre cette présidence et la politique de droite du gouvernement. Donc en 2018, le congrès et le sénat seront majoritairement démocrates et Trump n’aura pas le choix : démissionner ou être inculpé. Je sais que c’est une poule mouillée, donc il démissionnera et alors nous aurons Mike Pence, l’actuel vice-président, qui était tout autant complice de cette arnaque envers le peuple américain et le monde. Il est impuissant. Je ne sais pas s’il ira en prison mais quand le président est impuissant, en gros c’est le congrès qui gouverne. Donc il se peut que nous réintégrions l’accord de Paris sur le climat, nous pourrions devenir les leaders en matière de changement climatique, nous pourrions faire quelque chose en ce qui concerne nos infrastructures et d’autres choses. Mais, encore une fois, tous ces changements sont superficiels. Le vrai problème c’est qu’on continue à se débarrasser du kyste plutôt que de traiter le cancer. Du coup, encore une fois, en 2018, nous aurons affaire au kyste. C’est facile de s’en occuper, n’importe quel chirurgien te le dira. Tu te promènes avec un gros kyste qui te sort du cou, ils vont le retirer et ce qui se importe ensuite c’est quelle est la progression fondamentale.

Interview réalisée par téléphone les 16 et 22 janvier 2018 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Lison Carlier.

Site officiel de Ministry : ministryband.com.

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  • Cultosaurus dit :

    J’adore ce mec pour son intelligence musicale et politique. Interview passionnante en tout cas. Merci radiometal !

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