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Chronique   

Molassess – Through The Hollow


La dernière fois que Farida Lemouchi, mémorable Mouth of Satan de The Devil’s Blood, était montée sur scène, c’était lors de l’édition 2014 du Roadburn, entourée d’une dizaine de musiciens de son entourage proche, pour rendre hommage à son frère, le guitariste Selim Lemouchi, décédé quelques semaines plus tôt. La chanteuse aurait pu en rester là, si ce n’avait été l’insistance de Walter Hoeijmakers, directeur artistique du festival, qui l’a poussée à revenir sous les projecteurs pour l’édition 2019. Accompagnée de ses anciens camarades Oeds Beydals, Ron van Herpen (guitares) et Job van de Zande (basse) et de deux nouveaux venus, Bob Hogenelst (batterie) et Matthijs Stronks (claviers), elle a accepté, mais pas question de rejouer les chansons de Selim sans lui pour autant. Le combo fraîchement formé n’a joué que des nouvelles compositions : Molassess était né. Un EP, Mourning Haze & Drops Of Sunlight, et une signature chez Season Of Mist plus tard, le sextet propose son premier album, Through The Hollow, sept ans après les dernières créations en commun de Lemouchi, Beydals, van de Zande et van Herpen (III: Tabula Rasa or Death and the Seven Pillars, le dernier album – avorté – de The Devil’s Blood, et Earth Air Spirit Water Fire de Selim Lemouchi & His Enemies). Une histoire chargée pour un résultat paradoxalement aérien.

« Through The Hollow », premier titre éponyme, annonce en effet la couleur : après une ouverture en douceur très space rock, la chanson s’épanouit en longs méandres psychédéliques où moments krautrockesques éthérés et passages plus rythmiques et accrocheurs se succèdent. Les couches de guitares et de claviers se superposent jusqu’à donner le tournis, mais l’auditeur garde les pieds sur terre grâce à la basse chthonienne de van de Zande et surtout grâce à la voix chaleureuse et enveloppante de Lemouchi. Expressive, sans époque et sans âge, tenant plus de celles des grandes chanteuses soul que du rock, elle est sur le devant de la scène tout au long du disque. Les musiciens ne sont pas en reste pour autant : capables de compositions entêtantes (« Get Out From Under ») comme d’échappées progressives à la King Crimson, leur virtuosité brille, servie par une production claire et aérée. Ils déploient des ambiances sombres et narcotiques, parfois étouffantes (la fin anxiogène de « Formless Hands »), parfois éblouissantes (le « clignotement » hypnotique de « Death Is »), souvent délicieusement 70s (l’ouverture très Goblin de « Corpse Of Mind »), s’aventurant à l’occasion du côté du jazz ou du bon vieux heavy (« The Maze Of Stagnant Time »).

Si tant du point de vue visuel que musical, l’album est plutôt dans la lignée d’Earth Air Spirit Water Fire, difficile d’esquiver la question que de nombreux fans des Hollandais se posent : alors, est-ce que Through The Hollow a quelque chose à voir avec The Thousandfold Epicentre ? Est-ce qu’il faut voir Molassess comme un The Devil’s Blood acéphale ? Au lieu de reproduire des formules éprouvées et de tenter de ressusciter ce qui est enterré depuis des années, sans faire le choix de la table rase non plus, le groupe semble activement en train de digérer son passé et de négocier avec la présence fantomatique de Lemouchi. C’est évident sur le bien nommé « The Devil Lives », qui recycle une composition du guitariste et qui s’achève sur un long solo habité, et c’est perceptible tout au long de l’album tant dans les paroles (qui le citent ou l’évoquent) que dans les mélodies et la composition (les neuf titres sont truffés de clins d’œil à des chansons du guitariste, le final de « Through The Hollow » qui évoque celui de « On The Wings Of Gloria » par exemple), voire l’état d’esprit (pas de satanisme ici, certes, mais une nouvelle fois, un hommage vibrant à la mort).

Car c’est bien de ça qu’il s’agit : plus de costumes, de sang, de métaphores et de pseudonymes ; malgré la sophistication et la beauté de ses arrangements, Through The Hollow est d’une authenticité dépouillée voire brutale. Courageux et vulnérable, soigné et imparfait, résolument vivant, il est le récit méticuleux et parfois éreintant d’un deuil particulièrement douloureux, mais aussi d’une renaissance aux allures d’émancipation – Farida chante enfin ses propres mots, les musiciens jouent leurs propres partitions – qui va elle aussi avec son lot de souffrances. La mort prend mais donne, c’est elle qui est à la source des créations les plus éclatantes, elle transforme et métamorphose : Selim Lemouchi peut reposer en paix, ceux qui restent ont bien compris sa leçon.

Chanson « The Devil Lives » :

Clip vidéo de la chanson « Death Is » :

Clip vidéo de la chanson « Through The Hollow » :

Album Through The Hollow, sortie le 16 octobre 2020 via Season Of Mist. Disponible à l’achat ici



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