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Interview   

Moloch et Aladdin


Difficile d’introduire un entretien d’une telle richesse ! A l’occasion de la sortie du très bon The Epigenesis, nous avons eu Moloch de Melechesh au téléphone. Doctorant en philosophie politique et guitariste à ses heures perdues, l’homme a décortiqué avec nous ce nouvel album de fond en comble, de l’interprétation philosophique et spirituelle de son titre The Epigenesis jusqu’à son artwork en passant par le processus de composition. Un album enregistré en Turquie, un pays dont l’importante relation au metal est méconnue de nous autres Occidentaux. Il nous en a donc fait un portrait intéressant et élogieux.

Melechesh étant historiquement l’un des pionniers du mélange entre metal et sonorités orientales, nous étions curieux de savoir ce que Moloch pensait de la montée en puissance de ce genre à l’heure actuelle. Une montée en puissance qui, nous étions d’accords là-dessus, génère immanquablement une série de clichés grossiers. Ou, comme le dirait le guitariste, du metal « à la Aladdin ».

L’entretien s’est conclu par un point sur la cohabitation entre son activité de musicien et celle de thésard… Instructif pour ceux qui se demandent si on peut jongler avec les deux !

« La Turquie est aussi le pays où il est le plus simple d’atteindre rapidement à la fois l’Europe et le Proche-Orient. […] Par exemple, on s’est retrouvé coincés en studio à 1h du matin car on n’arrivait pas à trouver un bon son de guitare. Un simple coup de fil et le guitariste de Pentagram arrivait pour nous aider à avoir ça sur les sons metal. Le jour d’après, c’était un son de flûte et là encore, un simple coup de fil et un ingénieur du son plus spécialisé dans les musiques orientales arrivait. »

Radio Metal : Vous avez déclaré que vous vouliez changer vos habitudes et enregistrer votre album hors d’Europe. Vous avez trouvé l’inspiration en Turquie. Est-ce que cela veut dire que vous ne trouviez plus l’Europe inspirante ?

Moloch (Guitare) : Eh bien… Je crois que pour notre type de musique, cela a plus de sens d’écrire dans les pays de l’Est. C’est là que notre groupe a débuté. Cela ne veut pas dire que l’Europe nous inspire moins, mais nous avions besoin de quelque chose de différent cette fois. Après avoir enregistré en Suède et en Allemagne, nous avons senti que nous avions besoin d’un autre aspect pour enregistrer cet album. Et Istanbul était en fait la dernière pièce de l’équation. Je pense que cela a donné un vrai plus pour l’album. Après de nombreuses années en Europe, nous avions besoin en quelque sorte de retourner vers l’Est. Et je pense que nous avons fait le bon choix.

Est-ce à dire que le lieu est si important que cela pour vous et votre processus d’écriture?

Pour le processus d’écriture, pas vraiment parce que… (il hésite)… en fait si, ça l’est parce que nous avons écrit la plupart de la musique aux Pays-Bas et en Europe, mais en ce qui concerne l’enregistrement, c’est vraiment important parce que quand vous êtes coincés dans un studio pour un mois ou deux, vous avez besoin d’un bon environnement qui soit une source d’inspiration. Et ça aide vraiment. Je n’avais jamais ressenti ça depuis l’enregistrement de notre premier album. Ca a été la meilleure session que nous avons eue et je pense qu’on est tous d’accords là-dessus. Istanbul a joué un grand rôle là-dedans. Alors oui, c’est vraiment important.

Récemment nous avions Wolf Hoffman (Accept) en interview, qui nous disait que c’était de la connerie, que par exemple le fait de déménager d’un pays à un autre n’avait aucune influence sur la composition. Peux-tu comprendre que certains trouvent l’inspiration ailleurs que dans leurs origines ou leur environnement géographique, voire culturel ?

Je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’il dit. L’avantage avec Melechesh est qu’on a commencé le groupe à Jérusalem donc ce n’est pas difficile pour nous d’amener avec nous nos influences en Europe après avoir passé dix ans au Moyen-Orient. Dans ce sens, que ce soit en France, aux Pays-Bas, ce n’était pas très difficile. Mais il y un tout autre facteur qui rentre en compte selon l’endroit où l’on se trouve. L’ambiance dans les rues, le climat… Tout ceci n’est ni plus ni moins qu’une question d’influence, un peu comme la musique que tu peux écouter.

Tu dis ça par rapport au rapport que tu as à la musique, mais peut-être aussi que des gens puisent leur inspiration ailleurs: un film, les journaux, ce qui leur arrive dans la vie…

Exactement, on ne peut pas réduire la musique à mes propres influences. Beaucoup de facteurs entrent en compte dans l’écriture de la musique. Pour nous, l’endroit compte beaucoup, surtout qu’entre le Moyen-Orient et l’Europe, il y a une énorme différence.

Au cours de votre carrière, notamment lors des débuts du groupes, vous avez du beaucoup bouger, en France puis en Hollande. C’est peut-être ça qui vous pousse à changer régulièrement d’environnement pour trouver l’inspiration…

Oui, il y a un avantage dans le fait de beaucoup bouger. Déjà, cela nous influence beaucoup en tant que personnes et cela finit par jouer avec le domaine de la musique. Je ne savais pas, aux débuts de Melechesh, si on finirait par toujours changer d’endroit pour chaque album, qu’on changerait autant géographiquement que musicalement. Moi, par exemple, j’habite aux Etats-Unis en ce moment. Cela ne peut qu’enrichir le groupe alors que d’autres seraient plus aptes à penser que ces changements ne contribueraient qu’à démolir un combo.

Justement, maintenant, ne vous sentez-vous pas presque obligés de changer d’environnement à chaque fois que vous faites un nouvel album ?

Tu sais, pour nous, c’est devenu une règle de changer à chaque fois sinon on referait le même album. On adore ça et ce serait chiant de se répéter tout le temps. Le groupe a évidemment une identité, une base, mais l’idée est de nous forcer à bouger pour pouvoir évoluer d’album en album. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il y a un au gros laps de temps entre les disques.

Pourquoi avoir choisi la Turquie, spécifiquement ?

Pour commencer, c’est probablement parce qu’Ashmedi (guitare/chant) a beaucoup de contacts avec ce pays, notamment sa copine (et peut-être future femme) qui est turque. La Turquie est aussi le pays où il est le plus simple d’atteindre rapidement à la fois l’Europe et le Proche-Orient. Istanbul est une ville où l’on trouve l’influence de ces deux parties du monde, par exemple en termes de metal, de guitares, d’amplis… Et dans le même temps, tu trouves tout ce que tu veux en termes de musique orientale. Par exemple, on s’est retrouvé coincés en studio à 1h du matin car on n’arrivait pas à trouver un bon son de guitare. Un simple coup de fil et le guitariste de Pentagram arrivait pour nous aider à avoir ça sur les sons metal. Le jour d’après, c’était un son de flûte et là encore, un simple coup de fil et un ingénieur du son plus spécialisé dans les musiques orientales arrivait. Pour nous, c’était donc l’idéal.

Il semble que la Turquie ait une culture rock et metal bien plus grande que ce que l’on s’imagine en tant qu’Occidentaux. Peux-tu nous parler de ce rapport au rock auquel tu as pu assister ?

C’était énorme ! En fait, j’ai rarement vu autant de bars metal, de magasins metal et de gens qui écoutaient du metal. C’est vraiment très impressionnant. En France, mis à part à Paris, je ne connais pas énormément de bars metal alors que rien qu’à Istanbul, j’ai dû en voir au moins quatre. Pour eux, depuis les années 70, c’est une tradition d’avoir des groupes officiant dans un registre rock/metal. Ils ont évolué de la même manière qu’en Europe et aux Etats-Unis: la pop comme les Beatles, toute la vague rock progressive des 70’s puis des groupes purement metal comme Pentagram.

Dans les différents making of de l’album, on vous voit essayer de nouveaux instruments. Est-ce pour ça que vous avez déclaré que c’était votre enregistrement le plus difficile parce qu’il vous a fallu vous habituer à jouer d’autres instruments ? Avez-vous été obligés de vous remettre en question en tant que musiciens, ce qui aurait contribué quelque part à compliquer le processus ?

Pas du tout. Moi, personnellement, je joue d’un instrument oriental appelé le bouzouki qui a une version turque du nom de saz. Le problème était que cela ne marchait pas énormément lorsque l’on désirait enregistrer cet instrument dans un studio européen alors que cette fois, nous avions des ingénieurs du son spécialisés là-dedans à proximité. Pareil pour les percussions. Au contraire, c’était plus facile pour nous cette fois car on était à l’endroit idéal pour enregistrer ce type d’instruments avec la possibilité en plus d’inviter des musiciens en jouer d’autres. La principale difficulté venait de notre manière de travailler. C’était vraiment très professionnel cette fois, dans un studio de haute qualité. On a travaillé dur mais d’un côté, l’ambiance était très sympathique. C’était vraiment une bonne expérience au final. Mais deux mois d’enregistrement, c’est très épuisant. Lorsque tu dois faire attention à chaque note que tu joues durant une période aussi longue, tu finis par péter les plombs.

C’était donc pour ça les médicaments contre la douleur que nous présente la demoiselle dans la seconde vidéo ?

A force de te poser le cul sur une chaise pendant un mois et que le Doliprane ne marche plus, tu es obligé de recourir à d’autres moyens (rires) !

L’album contient beaucoup d’improvisations et de crescendos autour d’un riff, d’une mélodie, d’un motif qui se répète pendant de longues minutes, notamment sur le dernier titre « The Epigenesis ». Est-ce votre façon de revisiter le principe du jam, à la façon orientale ?

En effet. Tu as tout à fait compris le titre. En fait, ce morceau-là est parti d’un jam entre Ashmedi et moi chez lui. On a ensuite développé ça dans une salle de répétition puis on a décidé de continuer dans cette voie. On fait énormément de jams et d’improvisations entre nous. Et cette fois, on a poussé cet aspect plus loin. Dans la musique orientale, il y a toujours eu une part d’improvisation. Ca commence par un rythme de base où quelqu’un improvise dessus. On retrouve ceci dans « The Epigenesis » mais c’est également le cas pour les instrumentaux. Tous nos titres instrumentaux sont improvisés en studio. Cela nous permet de capturer le moment, d’associer ce souvenir, ce titre à Istanbul.

Comment ce dernier titre a-t-il été enregistré ? Avez-vous fait en sorte de faire le moins de prises possibles histoire de garder toute la spontanéité de ce genre d’exercice ?

On a énormément répété entre nous avant d’enregistrer, juste pour savoir si tout le monde avait bien compris ce qu’il se passait. Malheureusement, on ne pouvait pas enregistrer ce morceau en live en studio. On le voulait mais cela créait un décalage avec les autres morceaux. On a donc dû le faire en session. On l’avait tellement répété avant que cela n’était pas très difficile. Par contre, les solos de guitares ont été purement improvisés.

« Chaque chose tend vers une finalité, mais il y a beaucoup de facteurs externes qui y contribuent. Nous avons interprété cette idée par rapport à la création musicale, qui peut aller bien plus loin que la musique en elle-même, puisqu’elle contribue au développement de l’esprit. […] L’Homme ne pourra jamais expliquer cela. La création que ce soit avec un grand ou petit ‘c’ fait partie d’un processus plus grand que lui. »

Vous avez déclaré dans un des trailers pour cet album que « le plus grand risque est de ne pas prendre de risque ». Tu penses donc que ce que les fans attendent de Melechesh, c’est justement qu’il les surprenne à chaque album, qu’il ne la joue pas « safe » ?

C’est sûr. Quand tu commences par faire un groupe de black metal à Jérusalem et avec des sonorités orientales, c’est déjà un gros risque. Je me souviens que lorsqu’on a commencé, la scène black metal ne comprenait pas très bien ce que l’on voulait faire. Le changement a toujours fait partie des motivations du groupe. D’une certaine manière, cela nous encourage à aller plus loin. Sans cette motivation, on aurait probablement mis fin au groupe il y a de cela quelques années. Je pense que c’est quelque chose que les fans attendent en partie. Il y a toujours du neuf, par contre, l’identité de base du groupe est toujours présente. C’est un moyen pour nous d’explorer le genre d’album en album.

N’y a t-il jamais eu de tentation de sortir un album plus sécurisant ?

Non, au contraire, c’est quelque chose dont on a vraiment très peur. On met énormément de temps à sortir des albums car lorsqu’un nouveau sort, on se dit toujours qu’on ne pourra pas faire mieux. Au bout d’un moment, on se dit qu’il faut faire quelque chose de différent et cela rend les choses beaucoup plus simples. Jusque là, cette recette marche donc tant mieux.

Elbert Hubbard disait « La plus grande erreur que puisse faire un homme est d’avoir peur d’en faire une »… J’imagine que tu es d’accord avec ça ?

Oui, je suis tout à fait d’accord. Honnêtement, cela nous fait vraiment peur. Lorsqu’on était en studio pour cet album, on n’avait aucune idée sur la façon dont il allait être accepté. Et là, je suis bien content qu’il y ait de bons échos.

Alors que de plus en plus de groupes de metal inspirés de la culture du Moyen-Orient ou de l’Afrique du nord fleurissent aujourd’hui, vous avez été un des tout premiers à pratiquer ce mélange il y a presque 20 ans. Comment expliques-tu l’actuel succès de ce mélange ?

Déjà, il y a des groupes du Moyen-Orient qui commencent à émerger, venant d’Egypte, Syrie, Liban… Cela doit jouer pas mal. Après, je ne sais pas trop comment expliquer cet engouement. Quand on a commencé, on avait l’espoir que d’autres groupes nous suivraient dans notre démarche en explorant de nouvelles pistes. Je suis donc très content que ça marche. Non, franchement, je ne pourrais pas t’expliquer.

Penses-tu que cette vague peut carrément détrôner les styles de metal en vogue aujourd’hui comme le metalcore et devenir à son tour une mode ? Avec tous les avantages et inconvénients que cela implique ?

Jusque là, non. J’ai l’impression que chaque groupe qui prend ce chemin a une identité qui lui est propre et du coup, prend une direction complètement différente des autres. Il n’y a qu’à prendre Nile et Orphaned Land en exemple. Melechesh, Nile et Orphaned Land sont très différents. Chacun a une idée qu’il explore. Il n’y a donc pas encore de style réellement défini. Je ne sais pas si cela deviendra un style qui détrônera d’autres styles. Tout ce que j’espère est que d’autres prendront ce chemin et auront une identité unique.

Le nom Epigenesis évoque l’idée de causalité. Tout arrive pour une raison, même l’accident qui semble le plus hasardeux. Peut-on rapprocher ça de la théorie du chaos avec la métaphore du papillon ?

Ce n’est pas une idée de pure causalité, Epigenesis signifie un certain déterminisme mais aussi l’influence de facteurs extérieurs. Par exemple, une personne est génétiquement amenée à être ce qu’elle est mais des facteurs externes comme le lieu de vie vont aussi s’avérer déterminants. Les facteurs externes qui jouent sur la causalité sont très importantes pour la philosophie du terme Epigenesis. Chaque chose tend vers une finalité, mais il y a beaucoup de facteurs externes qui y contribuent. Nous avons interprété cette idée par rapport à la création musicale, qui peut aller bien plus loin que la musique en elle-même, puisqu’elle contribue au développement de l’esprit.

Finalement, la multitude de ces facteurs externes fait qu’il nous est impossible d’expliquer en détail les raisons d’un événement en particulier…

Oui. Mais l’idée, c’est aussi que ces facteurs contribuent à développer quelque chose de bien plus grand et important que le point de départ. L’Homme ne pourra jamais expliquer cela. La création que ce soit avec un grand ou petit « c » fait partie d’un processus plus grand que lui.

Epigenesis évoque, en plus de cette notion de causalité, également l’idée d’apogée spirituelle. Comme si notre expérience, nos difficultés, nos erreurs nous mènent à un réveil spirituel. Mais ce processus est-il naturel ? Est-ce que tout le monde finit à un moment ou à un autre par arriver à cet état de grâce ? Ou bien est-ce un réveil qu’il faut rechercher ?

Non, je trouve que c’est quelque chose qu’il faut absolument rechercher et cette idée-là est très présente dans l’album. On s’est beaucoup inspiré des groupes mystiques assez isolés qui font toute cette recherche spirituelle. Je pense que comme 90% des gens aujourd’hui ne recherchent pas cet éveil, ils ne le trouvent pas. Il y a donc tout un processus de recherche à enclencher pour atteindre ce réveil.

Est-ce que vous avez ressenti cela pendant l’enregistrement du disque ? C’était apparemment le nom idéal pour représenter ce que vous aviez vécu pendant l’écriture…

Nous sommes devenus de gros mystiques (rires) ! Non, c’est juste un thème philosophique et spirituel qu’on voulait explorer à travers différents morceaux. Si tu prends chaque titre séparément, cela donne différents moyens d’atteindre cet éveil. Chaque morceau évoque des idées vraiment différentes pour cela. On ne peut pas vraiment dire que cet album a une thématique ciblée, simplement une idée assez vague qu’on explore par l’intermédiaire de différents moyens.

« Je me demande parfois si les groupes ne pourraient pas faire plus d’efforts pour obtenir un résultat différent, plus original. […]C’est toujours les mêmes couleurs, dans des tons rouges et des figures avec des cornes comme les boucs ou les diables.  Je ne regarde même plus la pochette alors que j’y prêtais beaucoup d’attention à une époque. »

L’artwork donne l’illusion d’avoir beaucoup de relief. Apparemment cette technique était notamment utilisée par Léonard de Vinci. Peux-tu nous en parler ?

Au niveau de la technique, il faudrait plus en parler à John Coulthart, l’artiste qui a réalisé la pochette. Pour moi, ce sont les arabesques qui créent cet effet de relief. Si tu regardes bien, ces arabesques sont superposées l’une sur l’autre. A la base, on voulait beaucoup de relief et c’est quelque chose qu’on a demandé à l’artiste. Par contre, je n’avais pas pensé à Léonard de Vinci.

Alors que les ventes de disques sont en chute libre, les artistes font de plus en plus d’efforts de créativité sur leurs artworks, en faisant de véritables œuvres pour donner aux gens l’envie d’acquérir l’objet plus qu’une série de mp3. En ce sens, on pourrait presque dire que la chute des ventes de disques a été bénéfique d’un point de vue artistique ! Qu’en penses-tu ?

Pour nous, l’artwork a toujours été important. La musique ne se limite pas qu’à un défilé de notes, il y a également un grand aspect visuel. Lorsqu’on compose des riffs, on se dit toujours qu’Untel crée du relief, un autre un climat. On peut parler de la musique autrement qu’en terme de notes: en terme de visuel ou d’émotion. Il est très important pour nous de recréer notre musique dans le visuel et je trouve que la pochette est très réussie à ce niveau. J’espère aussi qu’on pourra en faire de même pour le clip qui sera enregistré prochainement. Au sujet de la chute du disque, on a pu remarquer que des gens avaient beaucoup parlé de la pochette sur un forum, que les gens la trouvaient énigmatique, cela a d’ailleurs beaucoup étonné l’artiste. Il y a quelques années, on parlait de l’effondrement du marché du disque mais maintenant, on voit que les gens prennent le temps de parler de l’artwork.

Penses-tu que cet effort de sortir de beaux objets pour inciter les gens à acheter des disques sera suffisant pour relancer les choses ?

J’en doute sincèrement. J’ai l’impression que la génération habituée à télécharger de la musique est également habituée à avoir la pochette affichée sur un écran d’ordinateur. Je ne sais donc pas si cela sera réellement suffisant. Dans notre cas, cela reste toujours important d’avoir une belle pochette artistiquement parlant et ce, même s’il n’y a pas de disque. Enfin, j’espère que ce ne sera pas le cas quand même.

Du coup, les musiciens considèrent de plus en plus les réalisateurs d’artworks comme des membres à part entière du groupe. Qu’en penses-tu, est-ce que c’est votre cas ?

Absolument ! Je pense qu’on a trouvé l’artiste parfait pour nous avec Emissaries. Déjà, avec Sphynx, on avait un artiste qui travaillait pour Georges Lucas et qui apporté sa contribution pour des films comme Star Wars. C’était vraiment une superbe pochette. Mais avec John Coulthart, on a vraiment trouvé notre artiste, quelqu’un qui est capable de retranscrire en image ce que l’on pense. Il suffit de lui envoyer les paroles, quelques idées, rien de plus. Juste avec ça, en lui donnant carte blanche, il nous pond des superbes artworks. Evidemment, on change toujours des détails mais ce n’est pas grand-chose. C’est quelqu’un qui comprend vraiment le groupe et ça, c’est très important.

L’artwork est très chargé en sens, en symboliques. Il fait partie intégrante de l’album. Trouves-tu que trop de groupes mettent le travail sur la pochette au second plan ?

En effet. Moi, j’ai toujours l’impression de voir la même pochette dix mille fois avec toujours les même figures comme un bouc ou un diable. Au bout d’un moment, ça perd son intérêt. Je me demande parfois si les groupes ne pourraient pas faire plus d’efforts pour obtenir un résultat différent, plus original. Ce n’est peut-être pas l’intérêt de tous les groupes de faire comme nous, car beaucoup de gens trouvent que nos pochettes sont un peu trop bizarres. Qui sait, peut-être que les gens préfèrent des visuels plus simples.

Quel est le cliché qui t’insupporte le plus dans toutes les pochettes que tu peux voir ?

C’est toujours les mêmes couleurs, dans des tons rouges et des figures avec des cornes comme les boucs ou les diables. Je trouve ce genre de représentations superbes mais elles sont trop répétitives et cela a fini par me gaver à force. Je ne regarde même plus la pochette alors que j’y prêtais beaucoup d’attention à une époque. Quand, à dix ans, tu vois une pochette d’Iron Maiden, il y a quelque chose qui t’attire vers la musique. Je n’ai plus cette impression-là quand je regarde la plupart des disques qui sortent maintenant.

Y a-t-il eu une pochette dernièrement qui t’a fait saturer pour de bon ?

Sûrement mais je n’ai même pas vu le nom du groupe. J’ai juste regardé la pochette en me disant: « c’est quoi cette merde ? » (rires) !

« Je ne veux pas faire de reproches à personne mais je trouve qu’il faut parfois se montrer subtil dans ce qu’on fait. Même dans les mélodies, parfois j’ai l’impression d’entendre Aladdin. Cela n’a pourtant rien à voir avec ce qui se fait au Proche-Orient.  […] Tout cela est de l’ordre du cliché, tant musical que culturel.  Je n’aimerais pas me lever le matin en me rendant compte que j’ai produit une merde culturelle sur un disque. »

Vous avez déclaré qu’il était important pour vous que l’artwork soit représentatif mais pas cliché. Est-ce un reproche que tu fais à cette scène émergente de metal oriental qui utiliserait cette influence, tant musicale que visuelle, d’une manière trop grossière ?

C’est vrai. Je ne veux pas faire de reproches à personne mais je trouve qu’il faut parfois se montrer subtil dans ce qu’on fait. Même dans les mélodies, parfois j’ai l’impression d’entendre Aladdin. Cela n’a pourtant rien à voir avec ce qui se fait au Proche-Orient. Il faut faire très attention de ne pas utiliser ce genre de cliché. C’est très facile de tomber là-dedans, en particulier pour des contrées plus lointaines de nous. C’est d’ailleurs à cause de ça que les gens mélangent l’Egypte avec la Mésopotamie. Tout cela est de l’ordre du cliché, tant musical que culturel. De notre côté, je pense que tu as pu remarquer qu’on faisait toujours attention de ne pas tomber dans le piège, de rester subtil. Pour nous, c’est une philosophie.

C’est drôle que tu dises ça. Tu disais que ces influences orientales faisaient partie de vos influences mais vous faites quand même attention à comment vous les utilisez. Penses-tu que tous ces groupes qui dénaturent ces influences vous forcent à faire plus attention que d’habitude ?

C’est vrai qu’il y a de ça mais il y a aussi le fait qu’on sait ce que c’est que d’être là-bas et on sait ce que c’est que de voir être représenté de manière grossière. Cela s’applique à tous les niveaux. Je n’aimerais pas me lever le matin en me rendant compte que j’ai produit une merde culturelle sur un disque.

D’un certain côté, heureusement que ces groupes sont là. S’ils n’existaient pas, vous auriez pu finir comme eux (rires) !

C’est vrai ! On a cette phrase type entre nous quand on écrit des riffs: « non, ça c’est du Aladdin, on n’en veut pas ! ». C’est le moyen de se dire de ne pas tomber dans le cliché. D’une manière ou d’une autre, cela peut finir par tuer la musique.

Allez, cite-moi donc un groupe de ce style qui t’a particulièrement énervé !

C’est difficile ce que tu me demandes là. La plupart des groupes de metal qui prennent ce chemin « oriental » se débrouillent très bien. Ce genre de cliché se retrouve à tous les niveaux : d’autres styles de musique, les films…

« Pour nous, il n’y a pas que de la musique et c’est une manière de vivre, c’est une philosophie. […] Ce n’est pas l’un contre l’autre, les deux vont ensemble d’une manière ou d’une autre. Je ne vais pas non plus passer un disque de Melechesh au comité de thèse, ni rentrer dans des carcans philosophiques sur scène. Mais les deux ne sont pas contradictoires, les deux parlent l’un à l’autre d’une manière intéressante. »

Tous les membres du groupe ont suivi des études poussées. Tu as par exemple obtenu un doctorat en philosophie. Quel est votre rapport à votre carrière de musicien ? Est-ce que vous vivez de la musique ?

Moi, personnellement non mais Ashmedi oui. Il gère également le groupe, il n’a donc pas le temps de faire autre chose, même s’il aimerait bien. Les autres membres du groupe, par contre, non.

Comme tu as été au bout de tes études, est-ce ton objectif de vivre de la musique ou pas ?

J’aimerais bien mais la situation pour la musique en France n’était pas très simple à ce niveau. Lorsque j’y étais, il fallait toujours que je pense à d’autres choses. La philosophie est quelque chose que j’adore. Pour l’instant, je continue ma thèse car je n’ai pas encore fini. Pour nous, il n’y a pas que de la musique et c’est une manière de vivre, c’est une philosophie. On peut même aller jusqu’à parler de dimension spirituelle. Ce n’est pas l’un contre l’autre, les deux vont ensemble d’une manière ou d’une autre. Je ne vais pas non plus passer un disque de Melechesh au comité de thèse, ni rentrer dans des carcans philosophiques sur scène. Mais les deux ne sont pas contradictoires, les deux parlent l’un à l’autre d’une manière intéressante. Dans Melechesh, il y a toujours des thèmes philosophiques qui sont abordés mais présentés sous forme d’album musical et non de livre. La musique prend la place des arguments.

Comment réagissent tes chargés de thèse ou étudiants que tu côtoies lorsqu’ils viennent à savoir que tu fais du black metal à côté de tes études de philosophie ?

Ils ne comprennent pas vraiment, surtout quand je dois partir pendant quelques mois pour les tournées ou enregistrer un album. Mais je suis un adulte, je n’ai pas systématiquement besoin de me justifier. Pour moi, cela rend la vie un peu plus intéressante. Les gens trouvent ça très contradictoire alors que de mon côté, j’y trouve une unité qui me plaît.

N’est-ce pas trop difficile de s’absenter si longtemps ? Tu dois bien avoir des obligations vis à vis de tes études ?

Bien sûr. Mais quand j’étais en France, quelqu’un m’a remplacé pendant des dates aux Etats-Unis. De plus, il m’arrive souvent de retourner en Europe, je ne veux pas lâcher ça. Cela m’arrive souvent de passer un mois aux Pays-Bas pour écrire avec Ashmedi. Ce sont les avantages de la fac, on est assez libre. Je peux donc écrire ma thèse de manière autonome.

Y a-t-il des étudiants qui ont été voir Melechesh en concert et qui apprécieraient le groupe ?

Il y en a. A la fac, je ne le dis pas mais il m’est arrivé d’en voir en concert après coup. C’est assez étrange mais j’essaie de garder une certaine frontière entre les deux. Je ne fais pas de publicité pour le groupe pendant les cours mais si on me pose des questions là-dessus à la fin des cours, j’y réponds.

Quel est le sujet de ta thèse ?

Je fais de la philosophie politique. Le sujet tourne autour de l’identité narrative et la conciliation politique. Si toi et moi représentions deux pays différents et qu’on se battait pour quelque chose, l’idée serait de séparer le territoire en deux et chacun prendrait sa part. L’idée pour moi est de savoir si l’on peut négocier malgré l’histoire nationale qui plane derrière et qui est souvent responsable de guerres.

Le groupe tourne avec Nile et Rotting Christ. C’est important pour toi de jouer avec ces groupes qui ont une démarche musicale similaire à la vôtre, à savoir exploiter des éléments culturels liés à un pays particulier ou à une région du monde ?

C’est très important,. Quand tu tournes, tu n’as pas toujours le choix mais sur ce coup-là, on a été bien chanceux. Nile et Rotting Christ ont une identité à part. Ca me plaît de me retrouver avec des groupes qui ont une identité et ont des choses à dire. C’est une tournée qui va être très intéressante.

N’est-ce pas un peu dommage de ne devoir jouer qu’avec des groupes du même style ? J’aime beaucoup le thrash mais ça me gonfle de me dire que je vais devoir me taper quatre groupes de thrash en une soirée…

Moi aussi, ça me fatigue pas mal. Je ne suis pas trop fan des festivals. Je préfère amplement voir un groupe en première partie qui a quelque chose d’autre à dire. Si je vois quatre groupes qui disent la même chose, je m’emmerde bien et je préfère rester chez moi. Je ne pense pas que ce sera le cas de cette tournée.

Tu préfères donc les affiches éclectiques…

Comme les disques. Mais je ne parlerais pas d’éclectisme. Je suis sensible à des groupes qui parlent. Cela ne peut se tenir qu’à de petites subtilités qui feraient toute la différence. Faire en sorte que je reconnaisse ce combo à coup sûr parmi les autres de la masse. Je ne supporte pas les gens qui n’ont rien à dire. Les groupes qui copient, je préfère les écouter chez moi tranquillement au lieu de les voir en concert. Par contre, il ne faut pas oublier qu’il y a un processus d’évolution. Tous les groupes commencent par imiter d’autres styles avant de trouver d’autres voies.

On peut imiter également un groupe avec talent. Je pense à un groupe comme Airbourne qui imite totalement AC/DC mais avec un vrai talent derrière.

C’est exact.


Entretien réalisé par phoner le 4 octobre 2010
Myspace MELECHESH : www.myspace.com/melechesh



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  • Captain Sami dit :

    je me demandé si vous pouviez me donner les liens donnant accès au différente vidéo du making off de The Epigenesis je vous remercie d’avance .

    [Reply]

  • Déjà écrire une thèse de philosophie politique, chapeau. Alors écrire une thèse de philosophie politique quand vous avez une carrière de musicien qui vous emmène sur les routes du monde à côté…

    [Reply]

  • Une interview vraiment instructive, beau boulot.

    [Reply]

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