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Chronique   

Moonspell – 1755


Moonspell n’a pas froid aux yeux. Fort du succès d’Extinct (2015), la formation portugaise envisageait de produire un disque autrement plus ambitieux, entièrement en portugais, en s’appuyant sur le tremblement de terre de Lisbonne survenu en 1755. L’année marque la destruction quasi-intégrale de la ville catholique le jour de la Toussaint. L’ampleur des dégâts et la coïncidence temporelle a induit de nombreux questionnements philosophiques et théologiques (Voltaire et sa critique de Leibniz notamment) qui ont amorcé une nouvelle ère pour la capitale portugaise. Le concept devait à l’origine ne concerner que quatre titres bonus du dvd live Lisboa Under The Spell prévu pour 2018, seulement Moonspell a décidé de ne pas faire les choses à moitié… L’idée qui anime 1755 est en apparence simple selon le chanteur Fernando Ribeiro : c’est le récit d’un survivant du séisme vagabondant au sein des ruines. La réussite de l’album est de le crédibiliser sans peine.

Peu de groupes arrivent à véritablement donner du sens à leur concept, surtout lorsqu’il est inspiré de matériel historique. La dernière grande prouesse du genre revient au groupe progressif Gazpacho et son album Demon (2014) qui s’inspire de la découverte d’un vieux grimoire tchèque et de la traque du « démon » étalée sur plusieurs siècles. Moins intimiste, la thématique développée par Moonspell pourrait les faire sombrer dans des excès de grandiloquence. Certes, 1755 n’est pas sobre, il n’est pas pour autant exubérant au point de saturer l’auditeur. Le chant intégralement en portugais est la clé de voûte du disque. Moonspell arrive ainsi à articuler un phrasé insolite d’une part et surtout à conférer à son propos une véracité bienvenue. Si l’idée paraît évidente après la première écoute, elle est le prérequis essentiel pour permettre d’adhérer au concept. L’introduction orchestrale « En Nome Do Medo » (reprise remodelée de la chanson du même nom issue d’Alpha Noir (2012)) se chargera ainsi aisément de nous ramener au milieu du XVIIIe siècle. Fernando Ribeiro joue d’ailleurs intelligemment sur le côté « cryptique » de la langue chantée, en alternant growls gutturaux et passages susurrés, et s’emporte parfois dans des déclamation véhémentes (« 1 De Novembro »). La production de Tue Madsen (Meshuggah, Dark Tranquility, The Haunted…) prend soin de distinguer chaque couche instrumentale malgré l’opulence des arrangements. Surtout, 1755 emprunte une tonalité plus grave que l’album précédent en ayant recours à davantage de percussions et de rythmes lents. Oui, 1755 est bien plus heavy que son prédécesseur. Il suffit d’entendre les riff groovy de « Desastre » et d’ « Abañao » ou la rythmique d’ « Evento » et son feeling presque indus pour s’en rendre compte. Le concept ne bride pas l’agressivité et l’efficacité de Moonspell, bien au contraire. Fernando Ribeiro emprunte d’ailleurs souvent les codes du chant death, suppléé par des chœurs qui confère une aura mystique aux compositions. On note d’ailleurs la participation de Paulo Bragança, chanteur de fado (genre musical portugais qui s’apparente à un blues folklorique et mélancolique) sur le titre « In Tremor Dei », choix judicieux tant le fado se conjugue parfaitement avec les problématiques liées à la nostalgie et aux événements passés.

Au delà du travail colossal sur la cohérence de 1755, Moonspell réussit surtout à trouver de quoi se réinventer musicalement. Excepté le pont de « 1 De Novembro » et les leads et arpèges de guitare languissants sur « Ruínas », Moonspell se déleste d’une partie de son identité gothique, et opte pour des contours plus dramatiques. Il y a un soin gargantuesque apporté à la justesse des arrangements, que ce soit au niveau des orchestrations ou des sonorités des instruments (la basse qui résonne au début de « 1755 » rappellera un certain « Schism » d’un certain Tool), tout en conservant son attrait pour les cultures orientales qui ont elles-mêmes marquées l’histoire du Portugal et de la ville de Lisbonne (les percussions de l’ex-Opeth Martin Lopez et violons de « 1755 »). Les excès se font rares, la maîtrise de l’ornementation classique se trouve ainsi entre un Ritual (2016) de Rotting Christ et un Codex Omega (2017) de Septicflesh.

Au final Moonspell livre un disque élégant, qui vit par et pour son concept sans parodier la gravité des thématiques abordées. La formation portugaise continue de démontrer une maîtrise instrumentale certaine et sa capacité à innover. 1755 s’apprécie autant pour son identité avant-gardiste que son caractère death-metal travaillé. Comme quoi, une grande idée peut s’illustrer simplement tant que l’art du riff est présent.

Chanson « Desastre » :

Lyric video de la chanson « Evento » :

Lyric video de la chanson « Todos Os Santos » :

Album 1755, sortie le 3 novembre 2017 via Napalm Records. Disponible à l’achat ici



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