ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Moonspell : le papillon bat encore des ailes


Les années 90 ont été de grandes années d’expérimentations pour bien des groupes de metal. Pour certains, les ténors du genre qui ont connu leurs années fastes dans la décennie précédente, il s’agissait de s’adapter à une nouvelle ère pour essayer de survivre. Pour d’autres, c’était tout simplement une manière de suivre un vent de liberté artistique. C’est particulièrement ce qui s’est passé au crépuscule des années 90 avec la scène gothique européenne : Paradise Lost, My Dying Bride, Septicflesh et Moonspell ont tous sorti quasiment la même année un album plutôt expérimental teinté d’électronique. Celui qui a poussé le bouchon le plus loin est sans doute la bande à Fernando Ribeiro avec le controversé The Butterfly Effect.

The Butterfly Effect est un album déconcertant, c’est certain, mais aussi très cohérent : l’mprévisibilité qui caractérise sa musique et a imprégné sa conception fait directement écho à sa thématique sur la théorie du chaos – on ne peut plus d’actualité avec la crise du Covid-19 que l’on traverse vingt après. Alors qu’il est désormais réhabilité aux yeux de nombreux fans, nous avons profité de la réédition de The Butterfly Effect cette année pour revenir avec Fernando Ribeiro sur l’histoire d’un des albums les plus singuliers, intrigants, voire fascinants, du genre.

« Nous faisons de la musique ; nous ne faisons pas de la controverse. […] Parfois, les gens font l’erreur de croire que nous faisons des albums pour scandaliser les gens, ce qui est faux. »

Radio Metal : Vous ressortez The Butterfly Effect, qui a été un album assez controversé quand il est sorti en 1999. C’est clairement le sommet expérimental de Moonspell, étant très froid et industriel, pas vraiment ce à quoi les gens s’attendent de la part de Moonspell. Quel était l’état d’esprit du groupe à ce moment-là quand vous vous êtes mis sur cet album ?

Fernando Ribeiro (chant) : Tout d’abord, nous faisons de la musique ; nous ne faisons pas de la controverse. Ça c’est quelque chose que nous ne pouvons pas contrôler, c’est en fonction de la réaction des fans, de la réaction de la presse, des chroniques, etc. Parfois, les gens font l’erreur de croire que nous faisons des albums pour scandaliser les gens, ce qui est faux. Moonspell croit en la liberté et en l’expression personnelle, nous voulons écrire ce que nous avons en tête, quoi que cela soit. Ensuite, c’est une question de timing, de chance, du public qui est prêt ou pas à recevoir et soutenir différents albums. Même si ça a atteint un pic avec The Butterfly Effect, je pense que nous avons été assez habitués à ce genre de réaction depuis le début de notre carrière. Je me souviens quand nous avons fait Under The Moonspell en 1999, et ensuite quand nous nous sommes mis à faire Wolfheat. Plein de gens ont adoré Wolfheart – c’était un album très apprécié dans la scène metal – mais je me souviens qu’un nombre non négligeable de personnes qui avaient aimé Under The Moonspell ont dit que ce n’était pas l’album auquel elles s’attendaient. Puis il s’est passé la même chose avec Irreligious, Sin et chaque album.

Quand nous abordons un nouvel album, nous essayons de puiser dans notre état d’esprit. En 1999, nous sortions de Sin, un album qui avait déjà commencé à diviser les opinions. Nous l’avons d’ailleurs récemment ressorti aussi et les réactions étaient très bonnes, et maintenant c’est au tour de The Butterfly Effect. C’était probablement l’un de ces albums qui ont eu besoin de temps pour que les gens l’apprécient et le comprennent complètement. Parfois, je me dis que ce n’est pas juste lié à la musique que nous faisons. Nous traitions de pas mal de sujets qui sont devenus un petit peu contemporains. En 1999, ce n’était pas le Covid-19, mais le bug de l’an 2000 qui allait faire que les avions et la Bourse allaient se crasher, et le monde informatique tomber en panne. Il ne s’est rien passé à l’époque, mais ces choses se sont produites au fil des années. Le passage de 1999 à 2000, le changement de millénaire, c’était le sujet principal. De même, nous écoutions beaucoup de musique électronique, de rock, de metal, de groupes allemands, Nine Inch Nails, Skinny Puppy, Front Line Assembly et c’est un mélange de tous ces éléments qui a fait The Butterfly Effect.

La même année où The Butterfly Effect est sorti, Paradise Lost a sorti son album Host, qui était aussi très électronique et expérimental pour eux, et un an plus tôt, My Dying Bride venait de sortir l’album 34.788%25…Complete qui était très influencé par l’électronique. On pourrait aussi mentionner Revolution DNA de Septicflesh… Comment expliques-tu la convergence des groupes européens de soi-disant metal gothique qui se mettaient à expérimenter avec l’électronique pile au même moment ? Est-ce que vous communiquiez entre vous, vous vous étiez donné le mot, ou bien c’était quelque chose dans l’air ?

C’était juste une atmosphère. Evidemment, nous communiquions, mais ce n’est pas comme si nous parlions de ce que nous allions faire et donnions à des groupes des conseils sur ce qu’ils devaient faire. Je pense que changer et évoluer, c’est assez normal. Finalement, la scène metal et les fans s’y habituent de plus en plus, surtout en redécouvrant tous ces albums que tu as mentionnés, pas seulement de Moonspell, mais aussi de My Dying Bride, Paradise Lost, Septicflesh, etc. Mais il y avait une époque où ce n’était pas comme ça. Je crois qu’une partie des polémiques venaient du fait qu’à la fin des années 90, le metal était divisé en deux groupes territoriaux. D’un côté, il y avait la montée des groupes comme Hammerfall qui imitaient le metal genre lève-la-tête-au-ciel-et-tue-le-dragon, avec une touche à la Helloween – avec tout le respect que je leur dois, car ce sont des musiciens et des gens très sympas. D’un autre côté, il y avait des groupes qui faisaient des choses un petit peu plus avant-gardistes – même si les groupes n’aiment pas être considérés comme étant avant-gardistes, car nous ne faisons que de la musique, et il se trouve parfois que c’est un petit peu trop en avance sur notre temps, pas pour nous mais peut-être pour ce à quoi le public est habitué. Je ne pense pas qu’il y avait quoi que ce soit de spécial, si ce n’est un besoin qu’éprouvaient certains groupes d’évoluer. Nombre des groupes qui ont fait ça étaient des groupes underground, et pas des groupes cherchant à se définir comme des groupes grand public.

Des groupes comme Paradise Lost, Moonspell et My Dying Bride avaient d’extraordinaires retours à l’époque, et c’est toujours le cas. Nous venions de la scène underground et nous avons fait des albums comme Irreligious qui s’est vendu à quatre-vingt mille exemplaires en Allemagne. Ça ne voulait pas dire que j’étais riche, ni que je vivais encore chez mes parents [petits rires], mais ça signifiait que nous avions un succès relatif. Le fait que nous prenions des risques avec notre musique était quelque chose de très difficile pour le fan de metal typique : « Pourquoi ne faites-vous pas de la musique qu’on aime ? Pourquoi ne continuez-vous pas éternellement à faire le même genre de musque ? » Mais les groupes desquels nous avons appris, comme Bathory et Celtic Frost, aimaient toujours expérimenter. Je me souviens quand je me suis procuré Into The Pandemonium de Celtic Frost et que j’ai entendu ce morceau techno qui s’appelle « One In Their Pride », avec les samples d’astronautes. Je pouvais le détester ou je pouvais y adhérer ; au final, c’est une décision personnelle. Je pense que les temps ont changé et que malgré tout le remue-ménage, tout le ressentiment et toutes les mauvaises critiques, c’était très important pour le metal d’avoir des groupes qui sortaient des sentiers battus. Autrement, nous n’aurions pas une telle diversité dans le metal. En tant que musicien et fan de metal, je reconnais que le boulot que nous avons fait, contre la tendance à l’époque, a été très important pour ouvrir la voie à des groupes qui font des choses différentes de nos jours, car les gens l’acceptent mieux désormais. Je me souviens quand nous avons fait la reprise de Depeche Mode pour Sin, tout le monde voulait nous mettre à mort sur le bûcher du metal [rires]. Aujourd’hui, on voit des musiciens de metal extrême qui partagent leur amour pour des groupes comme Depeche Mode parce qu’ils sont vraiment super. Ça ne génère plus tellement de tourmente, mais je pense ça se résume à la grande division qu’il y avait à l’époque dans la scène metal entre ceux qui étaient fous et ceux qui respectaient les règles.

« Malgré tout le remue-ménage, tout le ressentiment et toutes les mauvaises critiques, c’était très important pour le metal d’avoir des groupes qui sortaient des sentiers battus. Autrement, nous n’aurions pas une telle diversité dans le metal. »

Tu disais que l’album Sin était déjà assez clivant. La chanson « 13! » à la fin de Sin était d’ailleurs très électronique : était-ce annonciateur de The Butterfly Effect, un peu comme un avant-goût ?

Avec le recul, peut-être bien. Parfois, ces éléments dans les chansons sont comme ce qu’on trouve dans les films : « A suivre… » Je pense que c’était le message de cette chanson d’outro, « 13! ». Même si on parle plus de metal électronique, l’un de mes groupes préférés est Bathory, de Suède. Je l’adore depuis que je suis gamin. C’est probablement le groupe qui m’a le plus influencé parmi tous les grands groupes que j’ai écoutés. A la fin de chacun de leurs albums, il y avait des sons vraiment sympas et étranges, comme des morceaux de bois frappés contre un mur, et c’était un peu comme s’ils disaient : « A suivre… » Même si on ne pouvait pas prévoir l’avenir, nous savions qu’avec Sin et ce morceau « 13! », Moonspell commençait à se développer. Certaines personnes ont aimé, d’autres pas, mais nous avions élargi nos horizons, en partant d’un metal gothique simple et rentre-dedans, avec des touches très classiques et romantiques sur Irreligious, vers quelque chose qui était plus ouvert d’esprit et qui avait plein d’influences, à commencer par la musique électronique. Je pense que c’était le signe des temps, et le signe de quelque chose que les gens devaient comprendre s’ils étaient fans de Moonspell.

Si tu regardes tous nos albums, il y a toujours des différences. Les gens nous demandent souvent : « Pourquoi faites-vous ça ? » Je n’ai pas de réponse directe, mais je sais que quand je fais un album pour lequel j’ai une intime conviction, je l’aime, je l’adore, j’en suis fier, mais nous ne nous prenons pas pour des génies au point de pouvoir être contents de ce que nous avons fait. Donc nous essayons de faire mieux ou quelque chose de différent avec l’album suivant. Cette insatisfaction est la dynamique qui a guidé Moonspell depuis les tout débuts avec Under The Moonspell. Le besoin de faire des trucs différents a commencé là ; ça n’a pas commencé avec Irreligious et Sin dans le but d’atteindre la scène et les fans de pop. Ils se fichent royalement du metal, c’est une erreur de croire qu’aujourd’hui, les gens qui écoutent de la musique grand public écouteront du metal – ça n’arrive que très rarement et quand ça arrive, ils écoutent les groupes typés américains qui sonnent les plus propres. Je pense que cette insatisfaction joue toujours un rôle dans Moonspell, à chaque album. C’est pourquoi nous nous mettons au défi de faire quelque chose de différent, pas pour énerver les gens, mais pour répondre à cette question. Tant que ça brûle en nous, Moonspell continuera et fera de la nouvelle musique.

Cet album parle de la théorie du chaos et de l’imprévisible : étant un album particulièrement inattendu et imprévisible, était-il voulu que la musique reflète cette thématique ?

Nous fusionnons toujours le sujet et le contenu – les textes et le concept – avec la forme, c’est-à-dire la musique. Selon moi, une bonne chose concernant Moonspell est que cette approche est très spontanée ; nous ne sommes pas obligés de préparer ça ou de jouer pendant des mois jusqu’à ce que nous trouvions un moyen de le faire, ça ne se passe pas comme ça. Pendant The Butterfly Effect, sur un plan plus pratique, nous avons perdu notre salle de répétition. A l’époque, au Portugal, c’était très dur de trouver un propriétaire qui acceptait les groupes – surtout les groupes de metal – parce qu’on était trop bruyants, on avait des plannings différents et on répétait pendant des heures. Je me souviens que Pedro [Paixão] s’était procuré toutes ces nouvelles technologies, samplers, claviers, etc. Il a commencé à faire de la musique plus comme les gens en faisaient dans la musique électronique – pas avec le groupe qui joue ensemble. C’est assurément quelque chose qui différenciait The Butterfly Effect.

Je lisais un petit peu sur la science ; la science n’est pas mon domaine de prédilection mais ça attise ma curiosité. Je lisais ces livres sur la théorie du chaos et je suis tombé sur le concept de l’effet papillon, qui est une métaphore créée par Edward Lorenz. Il essayait de décrire scientifiquement comment les mouvements irréguliers dans la croissance des plantes, les écosystèmes, les parcours de vie, les adaptations, chez les animaux, les bactéries, les virus, etc. créaient une forme d’ordre. Il a extrapolé ça pour l’appliquer à la météo, et j’ai trouvé que c’était aussi un concept qui pouvait être appliqué à la société – c’était le point de vue que j’ai adopté pour l’album. Rien que ça, c’était un petit peu étrange et inattendu pour du metal [petits rires], mais quand j’ai commencé à écouter les démos de Pedro, ça sonnait assez dingue et encore plus électronique parce qu’elles avaient à l’origine été enregistrées avec une batterie électronique. Je trouvais que c’était suffisamment fou pour nous attirer des ennuis, mais c’était exactement le pendant musical de mes textes et de mes recherches. C’était un heureux accident ou une heureuse coïncidence. Mais les coïncidences sont probablement notre méthode de travail, notre mode opératoire. Je pense que c’est ainsi que fonctionne Moonspell, et pour moi, ce ne sont plus des coïncidences. C’était pareil pour l’album à venir que nous avons écrit ; j’étais en train de faire des recherches sur quelque chose, puis en en parlant avec Pedro et Ricardo [Amorim], parce qu’ils ont composé les chansons, nous avons pu nous rendre compte qu’il y avait déjà des musiques qui collaient à ce que je voulais dire, et quand ce n’était pas le cas, il suffisait de petites adaptations. Nous jouons beaucoup avec nos textes, comme s’ils étaient le script d’une pièce de théâtre ou d’un film ; pas que nous ayons ce genre de moyen, ça reste de la musique, mais c’est quelque chose que nous essayons d’imiter quand nous composons.

Quand je fais un album pour lequel j’ai une intime conviction, je l’aime, je l’adore, j’en suis fier, mais nous ne nous prenons pas pour des génies au point de pouvoir être contents de ce que nous avons fait. […] Cette insatisfaction est la dynamique qui a guidé Moonspell depuis les tout débuts. »

Apparemment, les enregistrements de The Butterfly Effet au studio étaient assez chaotiques. Penses-tu que le chaos qui a servi de base conceptuelle à l’album a déteint sur le processus de création de l’album ?

Je crois oui, ainsi que le fait que nous pensions n’avoir rien à perdre. Nous n’étions pas complexés par ce que nous avions, par rapport à notre communauté de fans et à leurs attentes. Comme je l’ai dit, il y avait toujours ce sentiment de liberté au sein de Moonspell et The Butterfly Effect était probablement l’incarnation de cette liberté. Le temps que nous avons passé au studio était super. Nous avons enregistré à Londres et nous n’avions pas d’emploi du temps, nous pouvions enregistrer la nuit ou le matin. Notre producteur Andy Reilly s’était absenté pendant deux ou trois jours et nous avons été livrés à nous-mêmes avec tous ces joujoux… C’était l’esprit de l’album. Je m’intéressais à la culture beatnik américaine, qui était très portée sur l’expérimentation, et je me souviens d’une plaisanterie récurrente durant les sessions : « Est-ce que c’est suffisamment fou ? Oui, alors on essaye ! » Nous avons vraiment essayé et certains de ces essais se sont retrouvés sur le résultat final de l’album. Ça sonne comme un album, mais à la fois, ça part dans tous les sens. Parfois il n’y a pas de compression, parfois la batterie est trop forte, parfois le chant domine tout… Mais quand on écrit un album sur la théorie du chaos, je ne crois pas que ça puisse marcher si on essaye de le rendre vraiment propre et sage.

Je me souviens m’être éclaté au studio. Aujourd’hui, la musique est plus professionnelle, il y a plus de pression et les gens ont l’habitude d’un certain type de son. Ça coûte tellement cher d’enregistrer un album, vu qu’on vend moins d’albums, que cette folie a lieu durant la phase de pré-production maintenant, et quand on produit vraiment l’album, on essaye juste de se concentrer et de très bien l’enregistrer. Durant les sessions de The Butterfly Effect, l’idée n’était pas juste d’enregistrer mais aussi de créer des couches pour l’album. C’est pourquoi nous avons jeté des morceaux de batterie du haut du balcon, j’ai joué du piano avec mes pieds et mon cul, et j’ai enregistré mon chant dans une pièce prévue pour la basse et qui n’avait aucune sorte de réverbération. Il y a eu plein d’expériences folles. C’était aussi le dernier album que nous avons enregistré sur bande, car après le monde passait au numérique. J’aime beaucoup cet album car il était très distinct, ce n’est pas comme si on pouvait retrouver ce genre de son dans une autre musique de Moonspell.

Tu as défini le concept de l’album, mais la musique a principalement été composée par le claviériste Pedro Paixão, ce qui explique, comme tu l’as dit, pourquoi il est aussi électronique et synthétique. Comment Pedro s’est-il retrouvé à prendre le lead sur la composition cette fois ?

Perdro est un gars très modeste et timide. Il adore la musique mais il n’aime pas être au premier plan, faire les interviews, etc. Il a beaucoup de chance, je dois dire [petits rires], car il peut s’occuper de la partie vraiment sympa quand on a un groupe, c’est-à-dire composer les chansons. Pedro, c’est ce gars qui passe d’innombrables heures en studio, comme un scientifique fou qui prend toutes les pièces que nous lui avons laissées et en fait des chansons de Moonspell. Depuis Irreligious, c’est l’un des principaux compositeurs, même si beaucoup de gens ne le savent pas et pensent que j’écris tout. J’écris tous les textes et un peu de musique, surtout les lignes vocales, mais les compositeurs dans Moonspell ont toujours été Pedro et Ricardo. Quand nous nous demandions tous ce que nous devions faire maintenant que nous avions fini de tourner pour Sin et que nous tournions en rond, Pedro a fait preuve de beaucoup d’initiative. J’aime les gens qui prennent des initiatives. Pour moi, être dans un groupe, ce n’est pas juste faire acte de présence – en tout cas pas dans Moonspell –, il faut vraiment être proactif et travailler. C’est dur pour nous, nous sommes originaires du Portugal, il y a beaucoup de compétition, ça fait presque trente ans que nous sommes dans cette scène, donc rien que pour notre propre engagement, il faut que nous fassions quelque chose que nous trouvons original, unique et important. Autrement, il n’y a pas d’autre raison d’être dans un groupe. C’est tellement dur aujourd’hui, on ne peut pas faire de concert, on ne peut pas voyager, il y a plein de haine sur les réseaux sociaux… Nous avons connu des époques plus joyeuses. Même avec les réactions négatives à l’encontre d’albums comme Sin et The Butterfly Effect, la musique était bien plus estimée que l’opinion des gens à l’époque. Quand Pedro a eu cette initiative, j’ai trouvé ça assez fou, mais je suis l’enthousiaste dans le groupe, donc quand il m’a présenté son travail, j’ai plongé la tête la première dans sa composition.

Il ne vient pas d’un milieu musical – aucun de nous, en fait –, il étudiait la science et les mathématiques, et son frère est un mathématicien appliqué, il enseigne à l’université de science ici à Lisbonne. Il trouvait ça très curieux que moi, venant plus de la philosophie et de la littérature, je m’intéresse à ce genre de truc. En fait, c’était la bonne personne pour ça ; il compose non seulement de la musique pour Moonspell, mais aussi beaucoup de musique contemporaine. The Butterfly Effect était clairement son bébé. Parfois, il a été blâmé pour avoir composé ce genre de musique, mais en ce qui concerne les opinions, il ne devrait pas être blâmé, il devrait être encensé. C’est très rare quand un claviériste se démarque et dit : « Je veux faire ça », car il y a toujours l’ego d’un guitariste et d’un chanteur [petits rires], les compétences et le format metal qui font barrage. Je trouve qu’il a fait du très bon boulot et je peux voir maintenant, vingt ans plus tard, à quel point il était sûr de ce qu’il voulait faire. Le fait que les albums – qui sont seulement réédités – se vendent si bien et que les gens complimentent The Butterfly Effect donne raison à Perdro, d’une certaine façon, et c’est très important pour lui aussi.

« Quand on écrit un album sur la théorie du chaos, je ne crois pas que ça puisse marcher si on essaye de le rendre vraiment propre et sage. […] Nous avons jeté des morceaux de batterie du haut du balcon, j’ai joué du piano avec mes pieds et mon cul, et j’ai enregistré mon chant dans une pièce prévue pour la basse et qui n’avait aucune sorte de réverbération. Il y a eu plein d’expériences folles. »

Apparemment, il a même écrit certaines des musiques sur la base de tes textes… As-tu parfois été surpris par ses interprétations musicales de tes textes ?

Tout le temps ! Certains compositeurs ne lisent pas les textes ; pour eux, les mots sont juste comme des notes de guitare. Pour Pedro, ce n’est pas comme ça, il sait que j’aime écrire, que je passe beaucoup de temps à lire et faire des recherches, à essayer de trouver des trucs sympas. Parfois, il y a des compromis : j’ai un mot en tête et il dit que le mot ne sonne pas bien dans la chanson, donc je dois trouver un synonyme. Nous avons une relation très stricte et proche entre le parolier et le compositeur. Il me surprend souvent. Quand il ne comprend pas quelque chose, je le lui traduis, voire je lui écris un genre de guide pour l’aider à s’y retrouver dans mon esprit – on va dire ça, pauvre Pedro [petits rires] – et alors il comprend. Cette collaboration a offert aux fans de Moonspell plein de grands moments et de grandes chansons. Pour moi, ce n’est pas du tout étrange. Parfois j’écris des paroles en écoutant les chansons, mais l’opposé peut très bien arriver aussi. Je suis très prolifique, donc parfois je leur envoie de la musique et des mélodies vocales – rien de très élaboré ou de spécial, parce que j’estime que c’est leur travail. Quand on cuisine quelque chose, s’il y a trop de cuisiniers, le résultat ne sera pas bon. J’ai appris au fil des années à faire confiance aux goûts de Pedro et de Ricardo et à leur oreille. Ils ont aussi démontré qu’ils respectaient mon travail. Il est clair que nous avons la bonne équipe quand il s’agit de composer. Je respecte généralement la direction qu’ils veulent prendre. Même si j’ai l’impression de ne pas tellement aimer quelque chose, s’ils ont vraiment envie d’explorer cette idée, je les laisse décider, parce que la musique est une collaboration et pas l’expression d’une seule personne dans le groupe. Moonspell est constitué de gens qui collaborent, et c’est pourquoi les initiatives sont si importantes, car on accomplit des choses uniquement quand on les fait vraiment.

Vous avez travaillé avec Waldemar Sorychta sur la production des trois premiers albums, mais vous avez soudainement changé sur The Butterfly Effect et opté pour Andy Reilly – et c’est la seule fois que nous avez travaillé avec lui. Est-ce que ça faisait partie de l’expérience ?

Je dois dire que je ne me souviens plus vraiment comment nous avons fait le choix d’Andy Reilly. Je sais que c’était plus un producteur britannique de hard rock. Nous voulions vraiment faire une pause avec Waldermar Sorychta. Il a fait du super boulot avec Moonspell, mais à l’époque, après trois albums, ça a éreinté notre relation avec lui. Waldemar est un super musicien, compositeur et producteur, mais il est aussi très obstiné avec ses idées. Les esprits libres de Moonspell et Waldemar, ce n’était pas l’alliance parfaite à l’époque [rires]. C’est sur Wolfheart ou Irreligious qu’il nous a aidés à trouver notre voie et faire de nous le groupe que nous sommes aujourd’hui. Nous avons travaillé avec lui plus tard pour la pré-production de Night Eternal et il a aussi produit Memorial en 2006, donc la porte n’a jamais été fermée.

Mais à l’époque, nous voulions vraiment changer, donc nous avons décidé d’aller dans ce studio à Londres, car en dehors d’Andy Reilly, il y avait un autre producteur qui n’a en fait pas autant travaillé que prévu sur cet album : Andy Hughes, le frontman de The Orb, mais il n’est plus dans le groupe. Nous voulions qu’il apporte ce côté électro typiquement londonien à la musique, et les deux étaient un peu en contact. Je sais qu’Andy est ensuite parti aux Etats-Unis, il fait toujours de la musique, et nous n’avons plus jamais travaillé avec lui. Pour aucune raison spécifique : nous savions juste que ce serait une collaboration ponctuelle et non une relation à vie, c’était plus un coup d’un soir et un flirt [petits rires], avec un genre de son différent et plus exotique. Ensuite, nous avons travaillé avec des producteurs qui comprenaient un peu mieux cette scène. Je me souviens que Darkness And Hope, déjà, avait été fait en Finlande avec Hiili Hiilesmaa. Mais Andy a fait du très bon boulot et ce n’était pas du tout facile de rassembler toutes ces pièces. Il était très expérimenté, à la fois producteur et rockstar – il avait son groupe et jouait dans des pubs à Londres. Nous nous sommes beaucoup amusés à travailler avec lui. Il était bon pour The Butterfly Effect, mais je pense aussi que c’est le genre d’album qui aurait pu s’enregistrer tout seul. Nous avons vraiment essayé d’avoir différents producteurs – nous avons essayé d’avoir John Fry et Rhys Fulber de Fear Factory et d’autres groupes – mais à l’époque, soit nous ne pouvions pas nous les payer, soit ils étaient occupés.

La chanson « Tired » contient des samples du Requiem de Mozart. Qu’est-ce que ce morceau de musique représente pour vous, dans le contexte de cet album ? Quel est le symbole de l’inclure dans cette chanson ?

Le Requiem de Mozart est l’un des morceaux classiques les plus puissants qui soient, surtout parmi les requiem. La légende voudrait que Mozart ait écrit ce requiem pour ses propres funérailles, afin de « célébrer » sa propre mort. Il y a même cette rumeur comme quoi Salieri, son grand rival – comme on peut le voir dans le film Amadeus –, aurait joué un rôle dans la commande de la musique du trépas de Mozart. Rythmiquement, c’était un très bon morceau pour introduire cette chanson. Evidemment, tout comme beaucoup de musiciens de metal, Moonspell est fasciné par la musique classique. C’est très vaste : j’aime le travail vocal d’Alfred Schnittke, mais j’aime aussi Arvo Pärt et des compositeurs plus classiques comme Mozart, Wagner, Moussorgski, etc. Nous avons utilisé des œuvres classiques ici et là parce qu’elles collaient vraiment bien, mais je pense que c’était aussi lié aux phrasés rythmiques du Requiem de Mozart, cette partie spécifique avait vraiment un truc qui allait bien avec cette chanson plus électronique et doom qu’est « Tired ».

« Je ne pense pas que nous soyons allés trop loin avec The Butterfly Effect, mais à certains moments nous sommes allés trop loin à vouloir essayer de nous réconcilier avec les gens avec Darkness And Hope. »

Le texte est assez évident : le processus d’introspection, le fait de faire tomber les barrières et le remue-ménage que ça a généré au sein de notre communauté de fans nous a un peu fatigués. En tant que groupe et individus, c’était un peu dur de gérer le fait que tout le monde écrivait à notre sujet et que tout le monde avait un avis sur nous. Nous trouvions ça étrange, pas parce que les gens n’ont pas le droit d’avoir leur propre opinion – c’est un autre débat – mais parce que nous ne savions pas qui nous étions à l’époque. Je pense que nous en étions encore à sortir des trucs de notre chapeau comme un magicien, pour ainsi dire. C’est une chanson qui parle d’être incompris ; pas d’être incompris par la société, à la manière gothique, mais parce que les gens tiraient des conclusions sur des choses que nous-mêmes ne maîtrisions pas. « Tired » est une chanson très psychologique, pour ainsi dire. Elle exprime à quel point c’est difficile de parler de quelqu’un quand lui-même ne se connait pas – en tout cas, pas d’une manière qui peut aider son existence.

L’album fini sur « K », un long morceau ambient, qui enchaîne sur une piste cachée bruitiste, « O Mal De Cristo ». C’est une fin d’album très perturbante ! Que mets-tu derrière la lettre K et toute cette piste de clôture ?

Le morceau « K » et « O Mal De Cristo », qui se traduit littéralement par « la maladie du Christ », forment assurément une fin perturbante et inhabituelle. « O Mal De Cristo » est une composition du très célèbre écrivain William Burroughs, que les musiciens adorent à cause de son lien à la musique, ses écrits, sa biographie et aussi à cause de la rumeur selon laquelle il a été le premier à inventer le terme « heavy metal » dans l’un de ses livres. C’était l’un de mes auteurs préférés à l’époque de The Butterfly Effect. J’ai lu tous ses libres et j’ai découvert qu’il avait une histoire sur une maladie qui transformait les gens en Jésus-Christ et les faisait faire le bien partout où ils allaient, jusqu’à ce que ça devienne une pandémie et que tout le monde s’entre-tue pour aider les vieilles dames dans la rue. Nous sommes allés librement au studio, nous avons joué du piano, fait des découpages, etc. C’était un morceau véritablement expérimental, enregistré en une prise, sans possibilité de le réitérer.

« K » est un morceau très énigmatique et mystérieux. Ça ne veut rien dire de particulier, ce n’est pas une drogue, ce n’est pas la lettre de l’alphabet. Graphiquement parlant, la lettre K est vraiment saisissante. Le design de la lettre était aussi une inspiration pour Oli Albergaria Savill – un très bon percussionniste brésilien qui a collaboré avec nous sur The Butterfly Effect. La majorité du morceau a été composée par Pedro et Oli, ils jouaient plein d’instruments bizarres, que ce soit des sabots de chèvre ou des châtaignes. Ils ont suivi le feeling expérimental de l’album. C’est un morceau de musique atmosphérique très sympa qui crée une harmonie entre les ailes du papillon et le chaos qu’il provoque. Je trouve que c’était une belle façon de clôturer cet album, en apportant un peu de douceur. Oli jouait pour un super groupe qui s’appelait Smoke City à l’époque. Il a fait du super boulot en apportant une couche supplémentaire au final de cette aventure musicale qu’était The Butterfly Effect.

Une fois que vous avez sorti The Butterfly Effect, comment s’est déroulé son cycle, la tournée, etc. ?

Le cycle de tournée de The Butterfly Effect sortait un peu de l’ordinaire, comme tout ce qui a entouré cet album [petits rires]. Je me souviens qu’il y avait des festivals et autres, mais je pense que le plus remarquable était la tournée en co-tête d’affiche avec Kreator. Kreator avait sorti Endorama, un album étrange également – je l’aime beaucoup mais il avait rendu leurs fans dubitatifs, c’était un mélange des racines gothiques de Mille Petrozza avec la marque de fabrique thrash metal teuton pour laquelle Kreator est connu. Nous nous sommes beaucoup amusés à travers l’Europe, c’était une grosse tournée, les salles étaient bondées. Les gens semblaient beaucoup aimer le groupe, non seulement notre discographie passée mais aussi tout le reste.

The Butterfly Effect a également été notre première fois en Amérique du Nord, aux Etats-Unis et au Canada. Nous étions déjà allés en Amérique du Sud pour la tournée de Sin. Nous avons uni nos forces avec In Flames, et c’était un gros défi pour les deux groupes. C’était notre première tournée aux Etats-Unis, tout était très différent. Nous avons fait des concerts très sympas, mais tout était relativement underground ; je me souviens avoir joué dans des magasins de disques, de petits pubs, etc. C’était une expérience révélatrice. Pour la première fois, nous avons pris contact avec le public nord-américain, qui s’attendait à ce que nous jouions les soi-disant classiques de Moonspell, mais qui devaient se contenter de The Butterfly Effect. Nous nous sommes éclatés là-bas, tout était très remarquable et nouveau pour nous. Nous sommes retournés aux Etats-Unis et au Canada depuis lors, mais en 1999 c’était un nouveau pays pour nous tous, presque une « nouvelle terre », à tourner et à nous faire au mode de vie américain. C’était une tournée très sympa et une superbe opportunité d’aller au contact du public nord-américain pour la première fois depuis la formation de Moonspell au début des années 90.

Darkness And Hope qui a suivi était un retour au style gothique plus classique de Moonspell. Tu as même dit à l’époque que ce pourrait être l’album qui réconcilierait ceux qui ont arrêté d’écouter Moonspell avec The Butterfly Effect. Avais-tu l’impression, à ce moment-là, que vous étiez allés trop loin dans l’expérimentation avec The Butterfly Effect ou que vous aviez besoin de rassurer certains fans ?

Peut-être les deux. Comme je l’ai dit, Moonspell est un groupe libre. Si on établissait une échelle de mesure, parfois, ce que les fans pensent n’est pas aussi important que notre besoin d’expression personnelle. Je pense que ce besoin d’expression personnelle était beaucoup plus fort sur des albums comme Sin et The Butterfly Effect. Avec toutes les réactions qu’il a reçues, The Butterfly Effect a eu des conséquences négatives sur nous, c’est assez évident. Au-delà de la réaction des fans, nous ne voulions pas être un groupe expérimental, de cette manière, sur tous les albums. C’était important pour nous, et ça l’est toujours, de définir le son de Moonspell. C’est ce que nous avons essayé de faire depuis presque vingt-cinq ans, avec Under The Moonspell et tous ces albums. Quand tu vis une expérience aussi difficile, allant avec une musique très perturbante et chaotique, je pense que c’est très naturel de revenir chez ses parents, dans ta chambre d’enfance et de rester calme pendant un moment.

« Aujourd’hui, l’humanité est soit très froide, soit très passionnée. On défend la cause animale, mais on se fiche royalement que des gens meurent de faim en Afrique. J’ai des gens qui m’ont dit qu’ils préféreraient sauver leur chat qu’un bébé noir en Afrique. C’est un monde très bizarre. »

Je dois dire que Darkness And Hope n’est pas l’un de mes albums préférés de Moonspell. Je ne pense pas que nous soyons allés trop loin avec The Butterfly Effect, mais à certains moments nous sommes allés trop loin à vouloir essayer de nous réconcilier avec les gens avec Darkness And Hope – c’est une réponse honnête. Nous avons vite laissé ça derrière nous avec The Antidote, qui était un album très tribal, névrosé et perturbant – pour moi, c’est l’un des meilleurs albums de Moonspell. Darkness And Hope était une étrange transition, c’était un peu un canot de sauvetage, mais je pense que nous aurions pu nager un peu plus longtemps dans ces eaux troubles. Je l’aime bien mais je n’en ai pas de grands souvenirs ; pour moi, c’est un album très incomplet. Il contient de super chansons, mais c’était aussi la pire période pour Moonspell. Nous étions un groupe triste, pas très uni, nous n’avions pas d’argent, pas de perspective et pas de concert, notre label nous collait constamment aux basques, genre : « Pourquoi est-ce que vous avez fait ça ? »… Ce n’était pas facile à gérer, mais avec le recul, musicalement, nous aurions pu formuler une meilleure réponse. Je sais que beaucoup de fans vont être en colère parce qu’ils adorent Darkness And Hope – et moi aussi je l’aime beaucoup – mais pour moi, il faut être honnête, parfois le groupe est à son top en studio, comme avec Extinct par exemple, ou le plus dingue, comme sur The Butterfly Effect. Nous étions en excellente forme et très focalisés quand nous avons fait Extinct en 2015. Avec Darkness And Hope, je n’ai pas ressenti ce genre de cohésion. Nous allons aussi le ressortir bientôt, probablement l’an prochain. Je vais dire les bonnes choses que j’ai à dire à son sujet à ce moment-là, mais avec le recul, cette réconciliation était importante mais elle allait aussi à l’encontre du grand courant de liberté que nous suivions sur The Butterfly Effect.

Dirais-tu que The Butterfly Effect est l’album avec lequel Moonspell a gagné sa liberté artistique, car les gens ont vraiment réalisé qu’on ne pouvait pas ranger ce groupe dans une case ?

Peut-être, mais je pense que nous avons gagné notre liberté artistique avant ça. Depuis que nous avons fait la démo Anno Satanae en 1993 et ensuite Under The Moonspell, j’ai l’habitude d’entendre mes amis dans d’autres groupes me qualifier de rockstar ou de mec bizarre, et dire que j’allais vendre mon âme. Ce n’est pas quelque chose que j’ai vécu pour la première fois avec Sin ou The Butterfly Effect. Ce n’est qu’une question de dimension. Même Darkness And Hope reste un album très original et un album de Moonspell. C’est une conquête que nous avons effectuée au fil des albums, lentement, étape par étape, d’une certaine façon. Nous avons toujours vu la carrière de Moonspell comme un livre, et chaque chapitre est important. Je pense que nous avons gagné notre liberté artistique au moment où nous avons changé un petit peu notre son en passant de Wolfheart à Irreligious ; certaines personnes trouvaient que Wolfheart était l’un des meilleures albums de black et death metal depuis des lustres, et ensuite ils nous ont vu faire un album de metal gothique et puis une reprise de Depeche Mode. La combinaison de tous ces facteurs est ce qui nous a donné notre liberté artistique, en allant de l’avant, pas en reculant. J’ai probablement moi-même eu ce discours par le passé, mais je déteste quand les groupes disent : « On va faire notre meilleur album. » Parfois, nous sommes humains et nous n’allons pas faire notre meilleur album ; nous avons atteint un stade aujourd’hui où nous sommes capables de faire un album de très bonne qualité et d’y mettre les émotions, mais tout ça reste aléatoire et chaotique. C’est un jeu de cartes, nous n’avons pas forcément tous les as en main. La chance, la stratégie, l’émotion et l’intuition sont également importantes quand on est dans un groupe.

Ce que l’on vit actuellement avec la crise sanitaire est le parfait exemple d’effet papillon. Penses-tu que ça rend cet album encore plus pertinent en 2020 ?

C’est une malheureuse coïncidence. Comme tout le monde, et surtout en tant que musicien qui a besoin de voyager pour gagner sa vie, je trouve que ce qui est arrivé au monde est très triste. Mais oui, j’avais raison ! [Rires] Ceci dit, je n’ai rien inventé, j’ai juste établi quelques liens. La métaphore de l’effet papillon, même si c’est un concept scientifique, signifie que les battements d’ailes d’un papillon en Orient peuvent créer un événement de dimension catastrophique en Occident. Je pense que ça s’applique à l’imprévisibilité du monde actuel. On croit que tout est très organisé mais je ne suis pas du tout d’accord, non seulement parce que je l’ai écrit dans The Butterfly Effect, mais aussi parce qu’avant l’apparition de la pandémie et avant qu’il y ait ce confinement et la culture de la peur qu’on a imposés aux gens, nous tournions beaucoup en Europe avec Rotting et nous avons fait beaucoup de kilomètres. J’ai vu l’Europe comme je ne l’avais jamais vue avant, j’ai vu les camps de réfugiés, les gens à couteaux tirés… A l’aéroport, tout le monde se bousculait dans la file d’attente et des familles dépensaient tout l’argent de leur crédit pour aller vers des destinations paradisiaques. Je ne pensais pas que ce monde serait durable. Après la tournée, j’ai même songé à prendre une année sabbatique avec Moonspell, mais nous devions quand même vivre et manger, donc nous nous sommes donné pour objectif de faire un nouvel album et d’autres choses. Nous avions un bel été qui était programmé mais ça ne s’est pas fait, comme pour tous les autres groupes, évidemment. Mais j’avais cette intuition que quelque chose se produirait en 2020, que les choses ne seraient pas tout à fait normales aujourd’hui.

Pour ce qui est de l’effet papillon, je pense que c’est l’exemple qui illustre parfaitement cette idée, la façon dont un comportement inconscient, quelque chose de naturel pour un Chinois – le fait de manger des animaux rares et protégés –, a mis le monde à genoux. Il y aura beaucoup de polémiques, d’opinions et de discussions qui, pour moi, ne sont pas vraiment nécessaires. Je pense qu’on devrait rester vigilants et informés, mais on devrait essayer de continuer à vivre, autant que possible et autant que le gouvernement nous le permet. Imagine une grande société comme celle de la Chine, d’une certaine manière dystopique mais aussi médiévale – j’y suis allé deux fois pour jouer avec Moonspell. C’est une très grande culture, très différente, complètement en avance sur son temps, mais avec des racines profondément ancrées dans l’Antiquité : la médecine traditionnelle chinoise repose sur des produits interdits en Occident, par exemple. Aujourd’hui, on est face à ces situations incroyables et tristes qui, à coup sûr, feront beaucoup de victimes, pas seulement à cause du virus, mais aussi à cause de toutes les ondes de choc à travers le monde. On est obsédés par ce virus, et on s’inquiète beaucoup moins des problèmes qu’on avait déjà, alors qu’ils ne sont pas en train de disparaître et qu’ils sont même encore plus présents maintenant.

« Il fallait que nous explorions tous les coins sombres et expérimentaux pour trouver notre place dans la musique […]. Nous avons essayé d’étendre nos frontières, parce que nous n’avions pas de frontière à l’époque, nous étions encore en train de les chercher. »

J’ai lu beaucoup de choses sur le Covid-19 et je trouve que The Butterfly Effect a du sens dans ce contexte. C’est comme ça, c’est juste une curiosité. L’un des meilleurs articles que j’ai lus avait été rédigé par mon écrivain français préféré, Michel Houellebecq. Il a dit que le monde restera le même mais en un petit peu plus pire, et je suis d’accord avec lui, d’une certaine façon. Aujourd’hui, l’humanité est soit très froide, soit très passionnée. On défend la cause animale, mais on se fiche royalement que des gens meurent de faim en Afrique. J’ai des gens qui m’ont dit qu’ils préféreraient sauver leur chat qu’un bébé noir en Afrique. C’est un monde très bizarre. Ces choses que j’ai qualifiées d’effet papillon à l’époque sont présentes partout aujourd’hui, par coïncidence – pas parce que je suis un prophète ou quoi que ce soit de ce genre. Je pense avoir été suffisamment intelligent pour faire des liens et apprendre ou croire que l’état du monde est bien plus dominé par les aléas et un tout petit groupe fermé de gens et d’événements, que par un ordre naturel ou un intérêt supérieur. Nous arrivons à une époque où ça va devenir très dur pour les jeunes générations. J’ai un enfant de huit ans et si je dois prendre ma retraite et si je ne peux plus jouer, ça va être douloureux. Dans les années 90, j’ai tourné avec Type O Negative, je me saoulais, j’avais mon temps, j’étais libre comme l’air… Maintenant, mon enfant doit porter un masque pour aller à l’école, c’est ce qui me déprime le plus.

As-tu des exemples de petites choses qui ont eu d’énormes conséquences, par un effet papillon, dans la carrière de Moonspell ?

Je pense honnêtement que Moonspell et la prétendue carrière que nous avons aujourd’hui – nous arrivons presque à notre trentième anniversaire – sont un bon exemple. C’est un ensemble ou une mosaïque de choses qui a donné vie à Moonspell : la rencontre d’amis, le fait d’aller en répétition plutôt qu’au pub, le fait de ne pas dépenser notre argent dans de la bière mais dans l’achat d’un instrument et d’essayer d’apprendre à en jouer, ou une cassette underground. Je n’ai jamais pensé à Moonspell en ces termes, c’est quelque chose que je vis au quotidien depuis de nombreuses années, mais je crois vraiment que de petites choses se combinent pour faire de plus grandes choses, même si Moonspell ne se fait pas énormément d’argent – c’est plus graine par graine, comme les poules [rires]. Nous avons l’habitude de cet effet papillon perpétuel dans notre carrière. La chose la plus pittoresque était probablement quand nous avons commencé à voyager à travers l’Europe dans un tout petit van. Nous signions des autographes après les concerts de Wolfheart, et ensuite nous retournions à notre van dans lequel nous nous entassions pour essayer de dormir un peu. Tout était très petit, mais il semblait que quelque chose de plus grand était en route. Personne ne commence gros, tout le monde commence petit. C’est pourquoi il faut faire attention aux détails, car c’est ce qui fait toute la différence à la fin.

Vous avez annoncé être sur le point d’entrer en studio pour enregistrer un nouvel album. Que peux-tu nous dire sur ce douzième album ? Quelle direction êtes-vous en train de prendre ?

Nous sommes encore en train de travailler dessus, nous en sommes à la moitié. Beaucoup de choses vont changer d’ici à ce que nous allions en studio. Je pense que cet album ne reprendra pas là où s’est arrêté 1755. 1755 était plus un concept chanté en portugais ; celui-ci sera un album en anglais. Nous allons l’enregistrer près de Londres, à Milton Keynes, avec Jaimes Gomez Arellano, qui a fait le dernier album de Paradise Lost et a travaillé sur le premier album de Ghost. Je pense que cet album ne sera pas aussi agressif que 1755, il sera un peu plus mélancolique, mais il aura un son bien à lui et original. Je pense qu’il surprendra les gens. Ce n’est pas une expérimentation folle comme The Butterfly Effect, car nous avons atteint la maturité suffisante avec le groupe pour expérimenter tout en conservant nos meilleures qualités. Avec un peu de chance, nous commencerons à enregistrer en octobre, mais nous ne savons pas très bien pour l’instant à cause de toutes les interdictions de voyager. J’espère que nous pourrons sortir cet album en 2021.

Moonspell n’a jamais hésité à tenter de nouvelles choses, mais referiez-vous un jour un album aussi expérimental que The Butterfly Effect ?

Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons vraiment prévoir. Nous essayons de garder l’esprit ouvert quand nous abordons nos nouvelles chansons. Avec le recul, je crois qu’avec nos quatre premiers albums de Moonspell, y compris l’EP Under The Moonspell, nous cherchions notre territoire. Il fallait que nous explorions tous les coins sombres et expérimentaux pour trouver notre place dans la musique, ce qui n’a rien à voir avec les fans et la manière dont on nous perçoit, ça a à voir avec la manière dont nous percevons nous-mêmes notre musique. Quand Under The Moonspell est sorti, c’était un petit peu expérimental pour la scène black metal underground de l’époque. L’album Wolfheart possédait plein de traits de caractère différents aussi, allant du folk metal au metal vampirique. Pendant des années, de 1995 à 1999, quand The Butterfly Effect est sorti, nous essayions de nous trouver. L’insatisfaction était notre moteur. Avec le recul, nous avons essayé d’étendre nos frontières, parce que nous n’avions pas de frontière à l’époque, nous étions encore en train de les chercher. Aujourd’hui, quand nous écrivons, nous sonnons comme une unité. Nous connaissons mieux nos caractéristiques mais je ne ferme jamais la porte à quoi que ce soit. Notre nouvel album sera un petit peu expérimental, pas dans le domaine électronique, mais on ne sait jamais. Je ne pense pas que ce soit une question à laquelle je puisse donner une réponse franche parce qu’on ne sait jamais ce qui peut se passer avec Moonspell, nous gardons toujours un esprit ouvert et en tant que groupe, nous essayons de maintenir notre expression personnelle aussi libre de contrainte que possible. Ne jamais dire jamais, mais Moonspell est aujourd’hui différent de ce qu’il était en 1999 et recherche des choses différentes.

Interview réalisée par téléphone le 5 août 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Moonspell : www.moonspell.com

Acheter l’album The Butterfly Effect.



Laisser un commentaire

  • J’ai adoré tous ces albums à leurs sorties (en particulier Sin/Pecado et One Second de Paradise Lost, ainsi que Host. Meme 34,788% je le connais par coeur. Je n’ai jamais vraiment retrouvé un tel souffle par la suite. Ça restera ma période préférée… alors que tout le monde ou presque considère cette époque comme le début de la fin…

    [Reply]

  • Arrow
    Arrow
    Slipknot @ Lyon
    Slider
  • 1/3