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Interview   

Moonspell : se questionner pour ne pas s’éteindre


Ce qui pousse Moonspell à évoluer, c’est son envie de se dépasser. Mais n’y voyez pas le signe d’une ambition démesurée, suggérée par l’usage traditionnel qui est fait par de nombreux groupes du verbe « dépasser ». Il ne s’agit pas ici de faire toujours plus ou de s’écarter à tout prix de la norme. Il s’agit simplement d’une remise en question permanente – de soi comme de ce qui peut se faire ailleurs – visant à éviter de se répéter et à tendre vers plus de justesse dans la dynamique d’un morceau, d’un disque, dans le juste emploi de telle ou telle sonorité, influence ou de tel arrangement. Bref, il s’agit d’une sincère quête d’aboutissement où l’émotion représente à la fois le but et le moyen.

Et avant d’arriver à ce nouveau disque Extinct, Moonspell s’était imposé Alpha Noir/Omega White, un double album qui avait pour objectif d’explorer séparément deux facettes de la musique du groupe. Nous sommes revenus avec le charmant et éclairé Fernando Ribeiro sur ce travail à part et sur les conclusions artistiques que le groupe avait pu en tirer. La maturité est donc le thème principal de cette interview, un thème évoqué en sus par Fernando, au-delà de la musique, par rapport à sa récente paternité dont il ne cache d’ailleurs ni son enthousiasme ni ses peurs.

Entre autres sujets, nous avons évidemment abordé la signification du thème central de l’album, bien plus subtile et générale qu’il n’y paraît (bien que cette finesse ne sera d’aucune surprise pour les fans de Moonspell), mêlant amour, science et philosophie, à laquelle Fernando voue depuis ses années d’étudiants une certaine attirance.

« Nos albums sont clairement motivés par une sorte d’urgence, tu sais, une histoire, un défi, quelque chose que nous voulons faire, quelque chose que nous voulons expérimenter. »

Radio Metal : Votre album précédent, Alpha Noir/Omega White, séparait les chansons agressives et sombres de celles plus rock et gothiques sur deux CDs. A l’époque tu disais que vous aviez besoin de couper Moonspell en deux et d’arrêter d’être parfois trop éparpillé musicalement. Est-ce quelque chose dont le groupe avait besoin pour pouvoir avancer dans sa carrière ?

Fernando Ribeiro (chant) : Je le crois parce que, tu sais, parfois les groupes prennent des décisions artistiques qui sont sans doute un peu difficiles à saisir pour les fans. Mais je crois aussi qu’il y a un principe que nous voulions conserver dans notre musique : ne pas voir ça comme un business, comme d’habitude, mais comme quelque chose qui pourrait certainement prendre divers chemins et expressions. C’est pourquoi nous nous questionnons de la sorte par rapport à notre musique et que nous essayons de la faire progresser, pour que ce côté expérimental soit toujours présent. Parce qu’il n’y a pas d’autre façon d’amener sa musique un peu plus loin que d’expérimenter et faire des albums comme Alpha Noir et son jumeau Omega White. Donc pour nous, Alpha et Omega étaient un projet musical complètement différent. Nous étions très enthousiastes à l’idée de mettre les gaz, tout en étant toujours sombre, et jouer, particulièrement en concert, avec un son plus agressif et métallique. Pour autant, nous avons toujours été un groupe qui possédait une nuance et cette nuance provient de la musique gothique et de la dark wave. Donc, en se montrant plus extrême, nous nous sommes sentis un peu perdus ou dans une logique qui n’est sans doute pas celle de Moonspell et nous nous sommes interrogés par rapport à ça. C’est pourquoi Alpha Noir et Omega White étaient si importants. Alpha Noir était l’album qui poursuivait ce côté extrême que nous avions sur Memorial, et avec Omega White nous avons fait quelque chose qui l’équilibrait. C’est pourquoi, lorsque l’on considère les derniers albums que nous avons faits, j’ai le sentiment que c’est la fin d’un cycle pour Moonspell qui a commencé il y a plus de vingt ans. J’ai vraiment l’impression qu’Extinct et ses chansons ne souffrent pas du problème d’être éparpillés. Nous avons essayé de faire un son très naturel, avec des arrangements jolis et exubérants et, évidemment, de supers chansons comme toujours depuis que nous nous sommes formés en tant que groupe, mais aussi sans que ce soit surproduit ou qu’il y ait trop de couches, plus musical, d’une certaine façon. Et je crois que respirer cet air frais était très nécessaire pour Moonspell et c’est pourquoi nous avons fait un album si rapidement après Alpha Noir et Omega White. Nous devions continuer à tourner mais nos albums sont clairement motivés par une sorte d’urgence, tu sais, une histoire, un défi, quelque chose que nous voulons faire, quelque chose que nous voulons expérimenter.

Peut-on dire qu’Extinct est le résultat de l’expérience Alpha Noir/Omega White ? Est-ce que ça vous a poussé à repenser la façon dont les parties agressives et plus calmes interagissaient ?

Je le pense. Je crois que c’est en fait dans notre style que d’essayer de trouver la meilleure solution possible. Travailler un peu avec les contrastes fait partie de notre challenge en tant que musicien depuis Under The Moonspell et Wolfheart. Nous n’avons jamais été le genre de groupe à avoir dix chansons qui sonnaient pareil sur les albums. Il y a toujours eu des hauts et des bas ; c’est notre façon de faire de la musique. Mais je crois qu’aucun groupe ou aucun homme n’est vraiment cloitré sur une île, alors il y a toujours pas mal de choses qui influencent les directions qu’on emprunte. Je crois aussi que l’histoire que tu veux raconter sur un album est un élément clef de la manière dont tu approches ta musique, qu’elle soit plus agressive ou plus mélancolique. Ca a aussi beaucoup à voir avec le fait que nous essayons toujours de travailler autant que possible tous les aspects des chansons. Ce n’est pas comme si quelqu’un trouve un riff et il reste là pendant des mois sans être testé avec du chant ou des claviers… Notre dynamique dans Moonspell nous permet d’avoir quelque chose à dire lorsque vient le moment d’être créatifs. Je pense donc qu’Extinct pourrait bien être le résultat de toutes les expériences que nous avons faites en tant que musiciens. Je trouve aussi que c’est l’album le plus mature en raison de son sujet. Et évidemment, tu viens toujours de quelque part et, en temps normal, ce que font les groupes [est fait en réaction à] leur dernier album. Mais nous ne réfléchissons pas trop à notre discographie ou comment intégrer Extinct à celle-ci, car Moonspell a composé énormément d’albums et, même à travers les expériences, nous avons toujours maintenu certaines caractéristiques dans notre musique. L’une d’entre elles, c’est le contraste et à l’intérieur même de cette caractéristique, il y a beaucoup à faire, beaucoup de nouveautés à implanter dans la musique et beaucoup de choses que nous n’avons pas essayées. Je pense que les groupes qui ont un style plus définitif ont sûrement une relation encore meilleure avec leur public ; c’est plus une zone de confort : les gens l’aime et ils savent que dans deux ou trois ans il y aura un autre album, avec un peu de progression mais en conservant exactement les mêmes traits. Alors que pour Moonspell et les groupes comme nous, c’est davantage une chevauchée émotionnelle, ce n’est pas aussi consensuel, tu sais. [Au sein du] metal sombre et gothique, nous sommes plus un groupe qui se reconnait dans un certain esprit d’avant-garde.

Nous croyons que la musique doit changer. Évidemment, nous ne ferons pas un album de hip-hop ou de jazz [petits rires], ce sera toujours Moonspell. Mais c’est ce qui nous maintient en vie, le fait que nous allons au studio chaque jour – et pour Extinct nous avons passé plus de deux mois en studio – et cette nouveauté qui nous excite. Ce n’est pas comme si nous recevions un formulaire de commande de la part, je ne sais pas, des fans qui ont acheté Night Eternal ou Alpha Noir et nous écrivent en disant : « Eh bien, je veux des guitares heavy ici et de la double grosse caisse là, et je veux que tu chantes plus… » Ce n’est pas comme ça. C’est un processus complètement libre où nous associons nos idées. Et bien sûr, tous les albums que nous avons réalisés en tant que Moonspell nous ont façonnés en tant que musiciens. Mais aussi la majorité du groupe a déjà quarante ans, je crois donc qu’il est inévitable d’avoir ces nouvelles approches que tu mentionnes. Et ce n’est pas comme les premiers albums lorsque personne ne nous connaissait. Il y a désormais un large répertoire de chansons pour comparer et parfois ça peut être un problème pour le groupe, mais j’estime que si on donne sa chance à Extinct, si les gens l’écoutent… En fait, certaines personnes ont déjà réagi de manière très, très positive. Mon impression jusqu’ici, de ce que les gens disent au sujet de l’album, c’est que le Moonspell mélodique leur avait manqué à beaucoup d’entre eux. Donc, tu ne sais jamais ! Parfois tu vises juste, parfois non. Musicalement, je trouve que nous avons visé juste parce que c’est ce que nous voulions faire. Et maintenant, c’est une toute autre étape du processus qui, malheureusement ou heureusement, ne dépend pas de nous mais des gens qui accrocheront à l’album.

« Lorsque [Peter Steele] est mort, pour moi, ça me paraissait être bien plus qu’une simple mort physique. […] Il n’y aura plus personne de l’espèce pour porter le flambeau. C’est donc ainsi que j’en suis arrivé au terme ‘éteint’. »

Extinct contient des orchestrations et chœurs qui sonnent plus imposants que jamais. Comment en êtes-vous arrivés à ce résultat ?

Tout d’abord, nous avons essayé une approche différente. Nous n’essayons pas de passer pour élitistes et dire : « Oh, on va essayer de faire tout différemment de tous les autres groupes. » Il y a de super groupes que nous adorons et suivons. Mais je dirais aussi que, de nos jours, il y a une chose à laquelle je suis très sensible. On dirait que tout particulièrement le metal gothique et dark, à quelques exceptions près, est tombé dans une certaine logique et cette logique c’est ce qu’on pourrait appeler « la belle contre la bête », avec une fille qui crie et un gars qui grogne, des orchestrations faites sous Pro Tools, des guitares en staccato… Nous avons tourné avec beaucoup de groupes et nous avons remarqué que ça, c’était une caractéristique commune à tous ces groupes. Et j’ai dit que, eh bien, ça pourrait clairement être fait différemment et sous une forme encore plus sombre et inattendue. C’est pour ça que nous cherchons toujours de nouvelles idées. Pour ce qui est des orchestrations, je crois que la plupart des gens dans le metal utiliseront sûrement les orchestres plus occidentaux et plus proches du cinéma, et ils vont toujours les impliquer dans leur musique via des arrangements Wagneriens qui sonnent vraiment énormes et puissants, mais parfois aussi ça sonne toujours un peu pareil [petits rires]. Nous voulions quelque chose d’un peu différent pour les orchestrations. Tout particulièrement sur ces deux chansons : « Breathe (Until We Are No More) » et « Medusalem ». Nous avons été jusqu’à travailler avec de vrais musiciens – il est évident que ce sont de vraies cordes – mais nous ne nous sommes pas tourné vers Prague ou un orchestre allemand. Non, nous avons embauché un petit orchestre turque et ils ont enregistré leurs parties à Istanbul et Tel Aviv, en Israël. Ce sont sept violons, trois altos et un violoncelle. Nous sommes tellement contents du résultat ! Pour nous, pouvoir atteindre une dimension orchestrale, c’est ce qu’il y a de plus remarquable dans Extinct. Ca sonnera différent lorsque les gens l’entendront : c’est plus oriental, d’une certaine manière plus mystérieux. Je trouve qu’ils ont fait un boulot formidable et ça colle tellement bien à Moonspell. Travailler avec un vrai orchestre et de vraies cordes, c’est aussi quelque chose que nous avons tenté pour la première fois. Nous voulions le faire depuis pas mal de temps mais il semblait que nous ne parvenions pas à trouver les bonnes personnes ou le bon budget [petits rires]. Cette fois-ci, je pense que nous avons été chanceux avec cet orchestre, ils sont supers et j’espère qu’un jour ils pourront nous rejoindre sur scène parce que ce sont d’incroyables musiciens. La manière dont ils jouent, la manière dont ils posent leurs doigts sur les instruments, la manière… Tout est tellement différent et ils sonnent tellement frais et naturels que nous voulions vraiment avoir ces éléments sur notre album.

Dirais-tu que votre musique réclamait ce type de grandeur ?

Si tu peux ajouter un peu de grandeur à la musique, je pense que ce n’est jamais un problème [rires]. Il est certain que nous n’aimons pas les arrangements trop exagérés. Parfois ça fonctionne mais pour Moonspell, ça n’irait pas si nous noyions notre musique dans ce type d’arrangement. Ça fonctionne lorsque c’est réparti à travers l’album et nous étions clairement méticuleux avec les chansons. Pour « Medusalem », c’était une évidence, car nous avions déjà ces gammes orientales, nous voulions donc renforcer ça, mais pour « Breathe », nous avons juste envoyé la chanson et ils ont en gros écrit leurs propres arrangements et l’ont interprété à leur façon, et je trouve que c’est encore mieux parce qu’ils ont plus de liberté. Lorsque tu peux améliorer ta musique et que tu as la chance de pouvoir collaborer avec de si bons musiciens venant d’une culture si différente de celle d’où nous venons, j’estime que le résultat vaut vraiment l’investissement. Et notre musique avait clairement besoin de quelque chose d’un peu plus « vrai », pour ce qui est de cet aspect, que de simples claviers. Nous sommes un groupe des années 90, donc les claviers sont très importants et nous les avons toujours, mais je crois que, en grandissant en tant que musicien, tu commences aussi à porter ton intérêt sur d’autres formes de musiques qui peut aider la tienne à être un peu plus grandiose, comme tu dis. Je comprends ce que tu dis et c’est une expression assez drôle, mais parfois, ouais, il y a des parties dans des chansons de Moonspell qui auraient pu être bien plus fortes si nous avions eu ces gars. Mais nous les connaissons désormais et dans le futur, c’est certain, ils continueront à travailler avec nous sur quelques chansons.

Le thème principal de l’album, c’est l’extinction. Qu’est-ce qui t’a motivé à aborder ce sujet particulier et comment as-tu choisi de l’aborder ?

En fait, je ne pensais même pas à faire un album qui s’appellerait Extinct. Je recherchais bien plus un mot qui pourrait décrire le sentiment que j’avais lorsque j’étais confronté à certaines situations dans ma vie personnelle, et pas seulement en tant que musicien de Moonspell. Un exemple que je peux te donner, c’est lorsque Peter Steele de Type O Negative est mort. Nous étions évidemment d’énormes fans et ils ont été une énorme influence pour nous. Juste après que nous ayons commencé avec Wolfheart et Irreligious, nous avons tourné avec Type O Negative lorsqu’ils venaient de sortir October Rust, et nous avons développé une très bonne amitié. Nous avons tourné encore quelque fois ensemble avant qu’il ne meure et lorsqu’il est mort, pour moi, ça me paraissait être bien plus qu’une simple mort physique. Je savais très bien que nous aurions les albums de Type O et l’héritage auxquels se raccrocher, mais ce qui est arrivé à Peter Steele et d’autres personnes, pas seulement des musiciens, c’était un genre d’extinction – dans son cas, c’en était une plutôt autodestructive. Je parle d’extinction parce que c’est une mort permanente. Il n’y aura plus personne de l’espèce pour porter le flambeau. C’est donc ainsi que j’en suis arrivé au terme « éteint » (NDT : « extinct » en anglais). Je pouvais l’appliquer à de très nombreuses choses qui se sont produites. Pas seulement la mort d’amis mais aussi parfois, simplement, tu retournes à ta vieille école, ton vieux voisinage ou un bar où tu as bu tes premières bières ou joué ton premier concert, et tu te rends compte que ce n’est désormais plus qu’un parking, et il est particulièrement effrayant de voir que tous tes souvenirs et tout ce qui était vivant auparavant a été juste enseveli sous du béton.

Lorsque j’ai trouvé ça, j’ai immédiatement commencé à lire à propos d’extinction. J’ai aussi commencé à consulter des auteurs et professeurs, et ils apparaissent aussi dans le documentaire sur l’album. Ces personnes travaillent sur le terrain ; ce n’est pas quelque chose que tu peux faire depuis un bureau dans une université. Dès qu’ils perdent une espèce, même si c’est une petite espèce ou ne provenant pas du règne animal mais de la flore, ils ressentent ça précisément comme – et je voulais capturer cette émotion sur l’album – une perte permanente. Non seulement l’espèce a totalement disparue mais en plus ces personnes ressentent la perte. Même s’ils étudient la science, ils ont quand même ces émotions et cette compréhension du fait que nous serons à tout jamais privés de cette présence, et rien ne la remplacera. Et je crois qu’Extinct traite surtout de ces émotions, ces murs impénétrables d’où tu ne peux plus jamais revenir une fois que tu les as traversés.

« L’amour est toujours présent dans les paroles de Moonspell parce que c’est une émotion très humaine et sans doute celle qui possède le plus de dimensions, de trous noirs, de portes, de rebondissements… »

Dans le refrain de la chanson éponyme, il y a cette phrase : « Le goût de tes lèvres avant que nous ne nous éteignons. » Dirais-tu que l’amour est la chose que les gens se remémorent lorsqu’ils sont confrontés à la mort ?

Peut-être, je ne sais pas. Je veux dire que j’ai vu des gens mourir mais je n’ai jamais été impliqué dans une expérience de mort imminente. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent traverser ton esprit. Mais aussi, pour parler d’extinction et de mort, tu dois évidemment être en vie et avoir été témoin de ces phénomènes toi-même. Tu es donc une sorte de témoin, tu ne sais pas ce qu’il se passe. Tu ne fais qu’observer. Tu ne participes pas à la mort. Je crois donc que l’amour est toujours présent dans les paroles de Moonspell parce que c’est une émotion très humaine et sans doute celle qui possède le plus de dimensions, de trous noirs, de portes, de rebondissements… Pour moi, c’est l’émotion la plus intéressante, particulièrement lorsque les choses ne se passent pas comme prévues. C’est ce qui te maintient attaché à une personne lorsque tout dans ton corps et ton âme te dis autrement. L’amour est ce mystère que parfois je célèbre avec mes paroles et que parfois je critique [petits rires]… Je fais avec ce que l’amour nous montre. Il y a donc un lien particulier que j’espère les gens découvriront par eux-mêmes dans ces paroles au sujet de l’extinction. Dans les paroles d’Extinct il y a – disons – le micro et la macro. Le micro c’est plus moi qui raconte une histoire qui m’est arrivé et la macro c’est toute l’extinction biotique qui s’est produite. Et lorsque je dis « le goût de tes lèvres avant que nous ne nous éteignons », ça peut juste vouloir faire référence à un dernier baisé, et c’est à ça que je pensais.

L’édition limitée de l’album est accompagné d’un documentaire apportant un contexte scientifique à l’album. Voulais-tu que cet album soit un projet complètement documenté avec des éléments concrets et des informations sur ce thème ?

Tout d’abord, je veux que notre message soit aussi clair que possible. Et, comme ce n’est pas un album à propos de pirates ou de vikings [petits rires], c’est sans doute un peu plus difficile pour les gens de saisir à propos de quoi nous pouvons bien parler… Evidemment, je crois beaucoup dans l’intelligence des fans de Moonspell, donc je n’écrirai jamais des histoires de pirates parce que ce serait les offenser. Et ils veulent des concepts forts et c’est aussi ce que nous aimons faire, c’est donc un genre de mariage entre nous et les fans. Ce que nous aimons faire, c’est présenter nos albums à chaque fois de manière plus complète. Et nous aimons associer notre musique à d’autres formes d’art, pas seulement les paroles mais aussi le visuel. Il y a toujours une forte demande pour des bonus, autrement, si tu n’offres pas du bonus aux gens, ils vont juste le piquer sur internet [petits rires], et c’est sûr que Moonspell a eu des bonus intéressants dans le passé mais ils étaient bien plus conventionnels, tu sais, c’était genre le live au Wacken… Omega White était un intéressant bonus parce que c’était un album complet… Mais cette fois-ci, j’ai réfléchi à ce que nous pourrions faire et j’ai toujours voulu faire quelque chose en vidéo, un documentaire sur Moonspell. C’est sûr qu’on ne peut pas faire tout de suite un film complet sur tout ce qu’il s’est passé depuis les débuts du groupe, c’est un projet bien plus grand. En premier lieu, nous avons pensé à simplement acheter une Go Pro [rires] et nous filmer nous-même mais je ne veux pas tomber dans le piège [de croire] qu’aujourd’hui tout le monde est un bon photographe, ou un bon écrivain, ou un bon journaliste, ou un bon réalisateur, juste parce qu’on a une Go Pro et un peu de technologie pour faire mieux que ce qu’ils faisaient dix ans auparavant. Donc, au lieu d’investir dans du matériel et des ordinateurs et ainsi de suite, j’ai appelé un ami qui a réalisé notre clip vidéo pour « White Skies » tiré d’Omega White et nous avons investi dans de la valeur humaine. Il était donc constamment avec nous et il a très bien capturé tous les instants.

Ce qui était prévu au départ pour être un petit documentaire making of de vingt ou trente minutes a fini par devenir un film complet de quatre-vingt minutes, intitulé Road To Extinction. Bien sûr, lorsque Victor, notre réalisateur, a avancé sur ses idées, j’ai immédiatement pensé à l’aider avec un genre de scénario qui pourrait le rendre intéressant. Il y a donc trois parties principales dans le film. D’abord, il y a le making of en studio, qui ne montre pas uniquement l’aspect technique mais aussi l’atmosphère qui régnait dans les studios au Portugal et en Suède. Ensuite, il y a la vie de tous les jours dans Moonspell, particulièrement en tant que groupe portugais se rendant à l’étranger, comme en Suède, pour enregistrer. Je pense que c’est une bonne chose pour les gens de voir ceci parce que beaucoup de personnes croient encore que les groupes se présentent à l’hôtel, ont un chef français qui cuisine pour eux [petits rires], boivent de vin… C’est autre chose… Et ensuite nous nous focalisons aussi sur le sujet de l’extinction avec une approche plus scientifique. Nous avons invité quelques professeurs et auteurs pour parler d’extinction et les combats dans lesquels ils s’impliquent. Il y a Melanie Challenger, un grand auteur qui a écrit un livre intitulé On Extinction : How We Became Estranged From Nature, et c’est l’une de mes principales inspirations pour les paroles. Mais il y a aussi le professeur Fransesco Petrucci-Fonseca du Wolf Group au Portugal qui lutte pour la préservation du loup ibérique. Je trouve que ça lui donne vraiment un sens plus profond et une autre perspective. Je suis très fier du documentaire. Je crois aussi que ça montre aux gens comment l’album a été fait et quel est le vrai concept qui se cache derrière. Ils vont clairement pouvoir puiser dedans et en découvrir bien plus au sujet de l’album grâce au documentaire.

« Je crois beaucoup dans l’intelligence des fans de Moonspell, donc je n’écrirai jamais des histoires de pirates parce que ce serait les offenser. »

J’ai lu que tu étais père depuis avril 2012, comment donc équilibres-tu le fort pessimisme d’un tel thème et l’espoir que représente le fait d’avoir un enfant ?

J’adore être père. J’adore mon enfant. Mais ce ne sont pas que de bonnes nouvelles [rires]… Avoir des enfants c’est un véritable compromis. C’est quelque chose à laquelle aucun groupe, aucune épouse, aucun frère, aucune sœur et aucun meilleur ami peut te préparer, tu sais. L’amour et la responsabilité de prendre soin [de tes enfants] te permet d’avoir les meilleurs moments de ta vie mais aussi de connaître des moments très sombres, pessimistes et tristes. Être père, ce n’est donc pas une partie de plaisir. La partie agréable, c’est la face visible, et la face cachée, on en retrouve une bonne partie dans les paroles d’Extinct : toutes les pensées sombres que la paternité apporte avec elle. Beaucoup de gens ont peur d’en parler parce qu’ils ont peur d’être perçus comme détestant les enfants [petits rires]… Mais non, comme avec n’importe quel amour, l’amour pour un fils est complexe et rempli d’un large éventail d’émotions, mais à la fois bien plus intense, bien plus extrême. Tu commences à t’inquiéter si tu fais la bonne chose et tu te demandes si être dans un groupe et passer autant de temps à l’étranger est une bonne chose. La prise de conscience la plus dure que tu as, c’est de te rendre compte à quel point tu es égoïste. Lorsque tu as un enfant, c’est un vrai coup de semonce. Je croyais être généreux, que j’étais bon avec les gens, que les gens m’appréciaient, que j’avais un grand sens du sacrifice pour être dans un groupe et me réveiller le matin pour aller à un concert et autant voyager… Je veux dire que c’est du gâteau par rapport au fait d’avoir un enfant [rires]. Ça m’a donc clairement changé et nous essayons aussi d’équilibrer ça autant que possible en tâtonnant. J’ai passé de mauvaises nuits avec mon enfant qui était malade et ne dormait pas, mais j’ai aussi vécu ces merveilleux matins à aller se promener dans les jolies rues et parcs du Portugal. Mais crois-moi, c’est quelque chose que je suis encore en train d’apprendre à gérer, avec ces sentiments si intenses. Même si j’adore la musique, le groupe, ma famille et ainsi de suite, un enfant, ça change vraiment la donne.

Plusieurs parties dans l’album possèdent un fort côté oriental. Est-ce que tu as une relation particulière avec la musique orientale et qu’est-ce que cette atmosphère orientale symbolise au sein du concept de l’album ?

Eh bien, tu sais, particulièrement avec ce qu’il s’est passé tout récemment à Paris, j’espère que les gens ne tireront pas de conclusions hâtives et n’auront pas de mauvaises impressions. D’un côté il y a le terrorisme et c’est triste, douloureux et c’est quelque chose qui doit certainement surtout être regretté comme étant la race humaine qui touche le fond. D’un autre côté, il y a la culture de l’orient qui tout d’abord a été une très, très grande influence pour notre pays, le Portugal. Dans notre histoire, de nombreuses tribus sont venues ici dans les premières années de notre nation et la culture arabe était très importante au Portugal et en Espagne, et ils nous ont légué une musique et une littérature incroyable. Et aussi un enseignement incroyable, parce que pendant que l’Europe vivait le moyen âge, à brûler des gens et agir de manière extrême, l’Islam vivait son âge d’or. Aujourd’hui, en 2015, l’exact opposé : ils sont de retour au moyen âge et nous sommes, avec tous nos défauts, en train d’essayer de progresser et vivre en paix, surtout en Europe. Mais, comme je l’ai dit, une chose, ce sont les Mullahs qui disent à des gens stupides quoi faire et une autre, c’est leur culture qui est absolument superbe et fascinante à nos yeux, et une véritable source d’inspiration depuis que nous avons fait Under The Moonspell qui possédait déjà cette forte influence de la musique, des thèmes et de la culture arabes. Cette fois-ci nous l’avons juste un peu développée. Je trouve que ça sonne merveilleusement bien avec notre musique. Et le fait que nous ayons effectivement travaillé avec un orchestre mais aussi avec Yossi Sassi, l’ex-Orphaned Land, [qui joue du bouzouki sur « Medusalem »] et une amie à nous qui s’appelle à Mahafsoun – une danseuse du ventre qui habite au Canada, même si elle est originaire d’Iran -, ça a relevé l’album et assurément créé une atmosphère mystérieuse. Un mystère à la façon des compte des Milles Et Une Nuits que l’on ne rencontre pas tant que ça dans le gothique et le metal, ou tout du moins pas de façon aussi développé. Je trouve donc que c’est une particularité vraiment sympa à découvrir sur Extinct.

« Une chose, ce sont les Mullahs qui disent à des gens stupides quoi faire et une autre, c’est [la] culture [arabe] qui est absolument superbe et fascinante à nos yeux, et une véritable source d’inspiration. »

Tu as introduit l’annonce du nouvel album avec la phrase de Nietzsche : « Sans musique, la vie serait une erreur. » Que mets-tu derrière ces mots ?

Tu sais, Nietzsche était un philosophe mais il a aussi essayé d’être un musicien et il n’était juste pas assez bon [petits rires], c’est pour ça qu’il s’est tourné vers Wagner, en l’occurrence. [Il y a assez peu d’enregistrements] des compositions au piano de Nietzsche, mais tu sais, il a écrit quelques partitions. Il avait donc cette relation profonde avec la musique, qu’il trouvait être un art très, très complet et sinueux ; il a dit, et je suis d’accord, que c’est une chose très sensuelle, même si ça peut être dur. Et évidemment, c’était un philosophe et il comprenait la dimension philosophique de la musique et le sens qu’il y a derrière, comme la glorification du pouvoir par Wagner, par exemple. Nietzsche a compris ça, et il a dit que la qualité essentielle de la musique était quelque chose dont l’homme civilisé ne pouvait pas se passer – et même les hommes non-civilisés – ; il y a de la musique partout. Et je suis plutôt d’accord pour dire que la musique pénètre différemment les gens, parfois c’est même une question de vie ou de mort. Tu ne vois pas ça avec l’art plastique, les films ou les séries TV… La musique, c’est quelque chose qui actionne les bons interrupteurs dans la tête des gens, que ce soit pour le divertissement ou en tant qu’expression plus profonde et culturelle. Et je crois que sans cette énergie et ce pouvoir, les gens qui se fichent de la musique perdent tout un monde d’évasion, d’imagination, d’émotion…

J’ai étudié la philosophie à l’université. Je n’étais certainement pas Nietzsche [petits rires] mais j’ai étudié ses mots, mais aussi j’avais un groupe et lorsque le groupe a commencé à tourner, il fallait que je fasse un choix. Et même si j’adorais étudier la philosophie et que je m’apprêtais à devenir moi-même professeur, j’ai choisi la musique, de tourner avec Moonspell et étendre ma carrière en tant que chanteur et parolier. Je n’avais pas de raison rationnelle pour faire ça, j’avais juste une forte attirance pour la musique. Donc nous pensions que c’était une bonne phrase pour annoncer le nouvel album. Et je me souviens aussi que ça avait été posté le jour international de la musique (le 1er octobre), et les gens qui aiment la musique comprendront certainement ce que ça signifie. En l’occurrence, ils vont chaque jour sur notre page pour y trouver des news à propos de notre musique et ça, d’une certaine manière, c’est très flatteur.

Penses-tu un jour retourner à la philosophie ou peut-être terminer tes études pour devenir professeur ?

Lorsque j’étudiais là-bas, beaucoup de personnes faisaient ça, genre des gens plus âgés, de l’âge que j’ai aujourd’hui. Avec un enfant et le groupe, je ne vois pas ça se produire immédiatement ou dans un futur proche mais je dois dire que je ne serais pas contre. Si ça n’était pas la philosophie, peut-être que ce serait la littérature, parce que ce n’est pas tant que je veux être professeur mais c’est plutôt quelque chose que j’aimerais [avoir avec moi] jusqu’à la fin. A l’époque ce n’était, physiquement, pas possible de rester à l’université. Donc, peut-être que j’y retournais un jour mais attendons de voir.

Vous allez tourner bientôt en compagnie de Septicflesh. Dans la mesure où l’on peut entendre une noirceur, des mélodies et des orchestrations similaires, même s’ils sont plus extrêmes, et étant également un groupe de metal sombre venant du sud de l’Europe, vous sentez-vous proches d’eux ?

Nous sommes de très bons amis et nous avons démarré dans cette scène au même moment, et ensuite ils ont eu cette période où ils se sont séparés avant de revenir. Seth réalise aussi nos illustrations, comme pour ce dernier album. Lorsqu’ils sont revenus avec Communion, nous sortions aussi Night Eternal et nous avons déjà tourné ensemble à cette époque, et nous avons trouvé que nous avions beaucoup en commun, rien que parce que nous sommes du sud de l’Europe et toujours dans l’actualité pour de mauvaises raisons, parce que nous devons de l’argent à l’Allemagne ou au monde [rires]. Nous avons aussi ressenti ce fort lien parce que la scène est dominée par des groupes provenant du Royaume Uni, de Scandinavie et des Etats-Unis, et je n’ai rien contre ces groupes, mais ça fait du bien de faire partie d’une tournée où il y a un groupe portugais et un autre grec, et j’espère tous les groupes locaux venant de partout dans les pays des villes où nous irons jouer. Musicalement, je ne crois pas que nous soyons si proches, particulièrement maintenant avec le nouvel album, je pense qu’ils sont bien plus un groupe de death metal symphonique que nous. Mais comme nous ils abordent leur musique d’une façon plus profonde et c’est un groupe très porté sur l’émotion, en plus d’être un super groupe de live. Je ne pourrais pas imaginer un meilleur groupe que Septicflesh avec lequel nous pourrions tourner aujourd’hui. Nous allons tourner en Europe, avec quelques dates en France, et nous allons aussi probablement voyager ensemble en Amérique du Nord et tourner là-bas.

Interview réalisée par téléphone le 29 janvier 2015 par Philippe Sliwa.
Retranscription, traduction et fiche de questions : Nicolas Gricourt.

Page Facebook officielle de Moonspell : www.facebook.com/moonspellband.



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