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Interview   

Moonspell : la tragédie portugaise


De nombreux artistes le savent d’expérience, quand l’inspiration frappe à la porte, il est sage de ne pas la faire attendre, et encore moins de l’ignorer. Voilà comment un simple EP prévu pour n’être qu’un bonus du prochain DVD de Moonspell s’est vu prendre de l’ampleur et devenir un album à part entière. Le résultat s’intitule 1755, année du célèbre grand tremblement de terre de Lisbonne qui sert de base thématique au disque. Moonspell a toujours cherché à se tenir à l’écart des clichés du metal, que ce soit en touchant à l’histoire, la philosophie ou la poésie, grâce à l’érudition de son frontman Fernando Ribeiro, mais 1755 a ceci en plus qu’il va directement puiser au plus profond de la culture et l’identité portugaise, allant jusqu’à chanter en portugais pour la première fois sur la totalité du disque.

Ainsi nous avons joint Ribeiro pour qu’il nous explique la conception de cet album d’ores et déjà à part dans la discographie du combo, mais également pour évoquer les implications historiques de ce tremblement de terre qui a fondamentalement changé le Portugal mais a aussi vu des répercutions, chez les philosophes par exemple, jusque dans le reste de l’Europe.

« C’était quelque chose qui devait se produire, pour qu’enfin le Portugal se libère de la terreur catholique, d’une certaine léthargie et une certaine – disons – négligence de la part de la couronne et la noblesse. Donc ce que le peuple n’a pas pu faire, le tremblement de terre l’a fait pour nous. »

Radio Metal : A l’origine, 1755 devait seulement être un EP cinq titres. Du coup, comment a-t-il évolué pour devenir un album complet ?

Fernando Ribeiro (chant) : Je pense que la réponse la plus directe et honnête que je puisse donner est que nous avons été vraiment emballé par le concept et les quatre ou cinq chansons que nous avons écrites vers la fin de la tournée d’Extinct. Très franchement, nous nous sommes regardés et avons dit : « Il n’y a pas moyen que ça reste un EP ! » Ça allait être très frustrant pour nous en tant que musiciens et ça allait nous hanter toute notre vie [petits rires]. Nous aurions toujours regretté de ne pas l’avoir fait évoluer en album, car ce n’était qu’un avant-goût de ce qui pouvait venir après. A une époque où nous, en tant que musiciens, sommes obligé de faire tellement de choses, rester en contact avec les fans via les réseaux sociaux et ce genre de trucs, je pense que parfois, nous laissons passer sous notre nez l’inspiration quand elle est là. C’était ce genre de cas de figure. En tant que musiciens, nous avons vraiment dû changer nos plans, tous les plans du label, le plan comme quoi ceci ne serait qu’un bonus sur un DVD, et tout changer dans l’intérêt de la musique qui n’arrêtait pas de nous venir à mesure que nous finissions le supposé EP. Donc toute l’histoire était, honnêtement, juste un caprice ou une intuition musicale.

Est-ce difficile parfois dans cette industrie, où tout va plus vite et où vous devrez toujours rester en lien avec les fans, de concilier ceci avec l’inspiration ou les ambitions musicales ?

Je dois dire que j’apprécie beaucoup les fans de Moonspell, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, mais je ne sais pas quel est leur intérêt dans le fait de me voir cuisiner ou faire du yoga ou simplement savoir ce que j’ai fait dans ma journée. La relation est parfaite lorsqu’il y a de l’interaction mais sans que ce soit quelque chose que l’on force sur les gens… Bon, ils ne sont pas vraiment forcés, ils sont suffisamment curieux, leur curiosité les forcent à regarder ce genre de choses, et selon moi, ça n’a pas beaucoup de sens de passer du temps là-dessus quand tu peux l’utiliser, en l’occurrence, pour lire des livres ou écrire de la musique. Je ne veux pas paraître moraliste en disant ça mais je pense que ça dépend vraiment de ta perspective sur le sujet. Est-ce que ton message passe mieux via les réseaux sociaux qu’en faisant de la nouvelle musique ? Eh bien, alors vas-y, fais-le. Mais je crois honnêtement que ce que nous avons de plus intéressant à offrir aux fans, ce sont des albums comme 1755. Si nous voulons qu’ils voient la vie quotidienne d’un groupe, il y a des moments pour ça. Nous allons sortir un DVD que nous avons déjà enregistré, nous avons filmé un concert mais il y a aussi un film où on peut nous voir nous préparer, les semaines avant ce grand événement à Lisbonne où le DVD a été enregistré. Donc les gens peuvent nous voir au naturel, parce que ce n’est pas sur scène, ce n’est que nous, en train de nous occuper de nos enfants, les amener à l’école, aller faire les courses, aller à un entraînement d’art martial, peu importe ce que nous faisons.

A l’époque où c’était encore un EP, tu as dit que c’était « un budget moins élevé, une production plus modeste » qu’un album complet. Du coup, comment les choses ont changées lorsque l’EP est devenu un album ? Je veux dire, au final, il sonne très élaboré avec des percussions, des cordes, des chœurs, etc.

Ca a requis beaucoup d’imagination et de connaître les bonnes personnes, parce que nous savions parfaitement que ceci ne serait pas le successeur d’Extinct, et ça ne l’est pas, ni musicalement, ni au niveau des paroles. Ça, ce sera autre chose sur laquelle nous travaillerons plus tard, bien sûr. Mais j’ai dit : « Bon, c’est un album qui parle d’un grand événement. Donc on a vraiment besoin que ça transparaisse dans la musique, et aussi de trouver les bons éléments pour que ce soit épique mais aussi un peu folk pour qu’on puisse faire vivre aux gens le Lisbonne de 1755. » Je suis un grand fan de groupes comme Bathory. En fait, je crois que c’est mon groupe préféré. Je me souviens d’avoir lu plein d’interview de Quorthon et, avec tout le respect que j’ai pour lui, les gens lui posaient un peu les mêmes questions qu’à nous, parce que des albums comme Hammerheart et Twilight Of The Gods ont été enregistrés dans des conditions proche de celles de n’importe quel groupe de metal en 2017, y compris Moonspell, mais ils sonnent quand même épique, énorme, et ils font vraiment vivre une expérience, surtout Hammerheart, dans les terres vikings. Ca a donc toujours été mon inspiration. Ce que nous avons fait avec les éléments pour qu’ils soient énormes, en commençant par l’orchestre : ce n’est pas un vrai orchestre, c’est de l’orchestration virtuelle, mais nous avons travaillé avec un vrai génie qui vient du Royaume-Uni et qui s’appelle Jon Phipps. Il est brillant ! Je trouve qu’il relève le niveau des orchestrations, même par rapport à de vrais orchestres dans le metal ! Parce que tout est une question d’avoir un rendu organique avec le groupe, de façon à ce que l’orchestre joue toujours avec le groupe et que notre claviériste puisse aussi le reproduire en grande partie en concert, et aussi que ce soit fait avec bon goût. Nous avons clairement trouvé quelqu’un qui a l’intensité d’un orchestrateur mais aussi beaucoup de goût lorsqu’il combine ça avec groupe. C’est pour ça que cette partie sonne si bien et peut-être même si chère [petits rires].

L’autre partie que je dois mentionner, ce sont les chœurs, parce que ça représente comment Lisbonne a été en lien avec la musique vocale à l’époque, dans les églises. Ce n’est que six personnes, en fait : moi, Ricardo [Amorim] et Pedro [Paixão] du groupe, et trois de nos chanteuses, Mariangela [Demurtas] de Tristania – elle vit au Portugal maintenant, elle est mariée à notre guitariste Ricardo -, Carmen [Simões] et Silvia [Guerreiro]; elles font toujours équipe avec nous sur chaque album. Ils ont fait un sacré boulot parce que ça sonne comme s’il y avait bien plus de gens ! Voilà donc comment l’album a été fait. Je pense qu’il n’a rien perdu par rapport à un plus gros budget, et d’un autre côté, il sonne même encore plus puissant et authentique. Ce sont plein d’amis qui font de leur mieux pour que le groupe brille, et c’est très important.

« Plein de groupes de metal utilisent de vrais orchestres et ils ne sonnent pas aussi vivants que les orchestrations de 1755, et c’est quelque chose que je prends vraiment en considération, j’ai écouté énormément de choses pour savoir ce que je ne voulais pas [petits rires]. »

Donc l’album n’a pas eu plus de budget par rapport à la période où cela ne devait être qu’un EP ?

Non. Enfin, si parce que nous avons dû enregistrer plus de chansons, évidemment, mais ce n’est pas comme si c’était le successeur d’Extinct. C’est vraiment comme ça que les choses se font dans l’industrie musicale. C’était une grande surprise pour nous et Napalm Records. C’est aussi un album assez aventureux, parce qu’il est chanté en Portugais. Pour ma part, ça ne me pose pas de souci et c’est même un plus grand défi encore pour obtenir un résultat équivalent [à un plus gros budget]. Napalm a toujours été partant pour ce genre d’idée et ils ont soutenu l’idée de l’album. Donc nous travaillons de concert pour en faire une sortie plus importante, car c’est aussi notre boulot dans l’industrie musicale.

Tu as dit que 1755 n’était pas le successeur d’Extinct. Est-ce que ça veut dire que vous ne le considérez pas comme un album « normal » ?

Je veux dire juste d’un point de vu créatif. Je trouve que 1755 est un sacré album, il est excellent. Je ne le considèrerais pas comme un projet à part. C’est bien plus qu’une porte fermée pour Moonspell. C’est une fenêtre très intéressante qui s’ouvre. Car l’histoire du Portugal est, disons, très longue et remplie d’événements, et nous avons trouvé un moyen d’exprimer des choses, l’apocalypse qui s’est déroulée ce jour-là, c’était déjà une thématique importante sur nos derniers albums mais cette fois, nous avons abordé l’apocalypse portugais, comme les gens l’appelaient à l’époque. Je suis donc clairement partant pour faire davantage d’albums comme celui-ci si nous trouvons la bonne atmosphère et le bon sujet. Nous avons commencé avec ce sujet que j’avais en tête depuis pas mal d’années, mais je ne ferme pas cette porte. Pour autant, d’un point de vu créatif, non seulement musicalement mais aussi et surtout au niveau des paroles, je vois ça comme un grand livre écrit en chapitres qui se manifesteront de temps en temps, mais pour donner suite au fil conducteur d’Extinct, je vois un album différent d’Extinct mais aussi différent de 1755, très probablement chanté en anglais. Je ne sais pas. De Night Eternal à Apha Noir à Extinct, je perçois un lien, d’une certaine façon. Il faut encore que je détermine quelle sera la bonne chose à faire. Mais chaque chanson que j’ai écrite jusqu’à présent parle de gens qui se sont écartés de la société, qui ont brisés leurs liens avec la société, en recherche d’une vie meilleure ou d’isolation ou de vénération. Je suis en train de lire plein de choses qui finiront sans doute quelque part là-dedans. Nous aurons des idées vraiment sympas et j’ai hâte également de travailler là-dessus, même si je suis surexcité par 1755.

Sur Extinct, vous avez ajouté une dimension orchestrale à votre musique en embauchant un petit orchestre Turque. Comme tu l’as dit, sur cet album, ce n’est pas un vrai orchestre mais penses-tu que votre expérience avec Extinct a eu un impact sur 1755, sur la façon d’aborder les orchestrations ?

Certainement car Jon Phipps était également impliqué dans les orchestrations d’Extinct, nous l’avons rencontré via Jens Bogren. Mais lorsque nous avons fait Extinct, il avait déjà travaillé avec des groupes comme Dragonforce, et aussi avec Amorphis, il a fait un petit boulot pour Sepultura, donc il est présent depuis quelques temps dans la scène. Mais il est clair que nous avons vu plus en lui qu’un simple orchestrateur qui fait quelques chansons. Nous le voulions vraiment, pas seulement pour l’intro de l’album, mais aussi pour travailler en collaboration avec le groupe déjà pendant que nous finissions la composition et mettions les arrangements en place pour voir comment les choses s’entremêlent. Je pense que ça vient vraiment des sons de l’orchestre parce que les musiciens Turcs sont très différents de tout ce qu’on peut obtenir en occident. Une chose que j’ai dite à Jon, et il sait très bien ça par rapport à Moonspell, est que je ne suis pas un grand fan de metal symphonique, je n’aime pas ce genre de riffing metal et d’arrangements parce qu’ils sonnent tous très similaires, selon moi. Je voulais quelque chose qui ait le feeling d’un vrai orchestre mais aussi éviter d’avoir à gérer les égos des orchestres et envoyer de l’argent en Turquie, ce qui est toujours vraiment la galère, et ce genre de choses. Et, comme je l’ai dit, je pense qu’il a vraiment réussi à taper dans le mille avec l’aide du groupe. Il a vraiment mis l’orchestre à sa place parce que, selon moi, une bonne orchestration ne devrait pas avoir quelque chose qui soit trop en avant ou trop en retrait, c’est ce qui est le plus important. Parfois la tâche pouvait sembler compliquée parce que Jon est plus jeune que nous, il a dans la trentaine, je crois, et nous avons déjà fait plein d’albums, nous avons travaillé avec de vrais orchestres, nous avons fait nous-mêmes nos arrangements au clavier depuis les premiers albums avec Pedro. Donc notre boulot, en particulier celui de Pedro, était aussi de contenir Jon, car c’est très important pour nous de ressentir que c’est un groupe avec un orchestre et pas l’inverse, car je déteste ça, et je pense que les fans aussi détestent ça.

Tu sais, il existe des orchestrations géniales, comme celles de Codex Omega de Septicflesh, mais eux ont Christos [Antoniou] qui est lui-même un maestro, or nous n’avons pas de membre aussi illustre parmi nous cinq [petits rires], Moonspell ce ne sont que des rockeurs. Mais avec l’aide de Jon, nous avons atteint une alchimie créative vraiment cool avec l’orchestre, sans avoir à utiliser de vrais instruments, ce qui pour moi, de nos jours, n’est pas tant un problème que ça parce que plein de groupes de metal utilisent de vrais orchestres et ils ne sonnent pas aussi vivants que les orchestrations de 1755, et c’est quelque chose que je prends vraiment en considération, j’ai écouté énormément de choses pour savoir ce que je ne voulais pas [petits rires]. Donc je pense que nous sommes parvenus à faire coïncider les deux convictions, l’enthousiasme découlant de la volonté d’avoir plein d’orchestrations mais en obtenant quelque chose qui fonctionne parfaitement. Tue Madsen aussi a été important pour en arriver là. Tout devait être une question d’équilibre, c’est certain.

« Ce désespoir et chagrin mélancoliques du fado [viennent] de notre position géographique : tu vas à l’ouest tu te retrouves face à la mer, tu vas à l’est tu as l’Espagne qui est un énorme pays, on est ce petit pays voué à tout le temps se battre pour son indépendance, et aussi avoir un petit peu d’importance dans le monde. »

D’ailleurs, l’album démarre sur la chanson « Em Nome Do Medo » en tant que pièce purement orchestrale sur laquelle tu chantes…

C’est en fait une nouvelle version de la chanson d’Alpha Noir, parce que cette chanson était probablement la première pierre que nous avons posé pour faire un album tel que 1755, car elle était aussi chanté en portugais. Donc lorsque nous avons contacté Jon, je lui ai donné une consigne, qui était de prendre la chanson originale et les voix de « Em Nome Do Medo » issu d’Alpha Noir pour les faire passer à la moulinette orchestrale qui servirait de base à l’album. Et à partir de là, il est clair que nous avons tiré plein d’idées et une grande partie des caractéristiques pour le reste de l’album. Donc la toile a démarrée ici sur cette première chanson, qui n’est rien d’autre qu’une bonne manière de poser l’ambiance, vraiment, de façon à ce que les gens puissent s’imprégner de l’atmosphère du jour et du tremblement de terre.

L’album est donc basé sur le grand tremblement de terre qui a détruit Lisbonne en 1755. Tu as déclaré que l’idée était de « capter un certain feeling et un certain esprit de cette époque » et que tu voulais que « les gens revivent le Lisbonne du XVIIIème siècle. » Comment êtes-vous parvenus à le faire musicalement ?

Je pense qu’il y a des passages ici et là dans 1755 qui l’illustrent bien, comme le break de « 1755 », la chanson éponyme, où il y a du darbuka joué par Martin Lopez de Soen, ex-Opeth, qui est aussi un ami, et tous ces arrangements de cordes plus orientaux. Car nous avons essayé de capter quelques trucs caractéristiques du Lisbonne de l’époque, en premier lieu desquels la musique vocale qui était chantée dans les messes latines, d’où la prolifération des chorales latines, mais aussi la musique des rues, d’où l’utilisation des percussions et de la guitare acoustique, et parfois un peu un mélange des deux, comme si une personne marchait dans une ruelle, il y a une église et, devant, des gens d’Afrique du Nord jouent des percussions, et d’autres les rejoignent avec leurs guitares. C’est le genre de trucs que nous recherchions musicalement, tandis que la partie metal, le groupe Moonspell avec le chant, les guitares, la musique plus intense que nous avons produite pour 1755, pour moi, représente un peu la catastrophe naturelle qui s’est emparée de Lisbonne, d’abord le tremblement de terre, ensuite les incendies – car la ville était loin d’être sûre, et les maisons et les conditions de vie des gens étaient très mal en point, ce qui explique pourquoi il y a eu ces violents incendies qui ont tué plein de monde – et les énormes vagues de tsunamis qui ont tués encore plus de gens que le tremblement de terre et les incendies réunis.

Et c’est pour ça qu’il n’y a presque pas de chant clair, car ça n’aurait pas eu de sens ?

Les gens à l’époque étaient désespérés et il est clair qu’ils remettaient tout en question dans leur vie, surtout la peur de Dieu qu’ils avaient avant le 1er novembre, qui était renforcée par la couronne et la terreur catholique de l’inquisition qui avait toujours lieu au Portugal, en Espagne et en Italie, à l’inverse de tous les autres pays européens qui en avaient fini avec l’inquisition au moins deux siècles avant le Portugal. Il y avait donc toute cette guerre psychologique. J’ai essayé de faire des recherches dessus et aussi d’y réfléchir. C’était instinctif d’utiliser le chant crié, mais je voulais m’assurer que c’était la bonne chose à faire. Donc j’ai vraiment essayé d’aborder le chant sur 1755 de façon plus théâtrale, comme si j’étais un personnage au milieu des ruines de Lisbonne, parlant aux morts, parlant au vivants, parlant avec des gens déboussolés, avec des gens qui ne croyaient pas en Dieu, mais aussi avec les survivants qui, le jour suivant, sortaient dans les rues et essayaient de faire quelque chose pour leur ville, ensemble avec le ministre du royaume, le Marquis de Pombal qui a été un acteur clé dans la reconstruction de Lisbonne. Lisbonne était nettoyée après un an et ça a montré l’implication du peuple de Lisbonne, ce qui enfin se produisait au Portugal, grâce à une cause tragique, le tremblement de terre.

L’album est entièrement chanté en portugais. Tu as souvent fait référence à Sólstafir en tant qu’exemple de groupe qui chante avec succès dans sa langue maternelle. On pourrait aussi mentionner de nombreux groupes suédois, norvégiens ou finlandais qui non seulement chantent dans leur propre langue mais aiment aussi mettre en avant leur culture. Est-ce que tous ces groupes vous ont fait prendre conscience que ça avait du sens pour toi de chanter en portugais mais aussi partager un peu plus encore votre culture et histoire portugaise ?

Je pense que même en remontant jusqu’à Wolfheart, nous avons toujours incorporé la culture portugaise dans nos compositions ici et là. Je crois que le fait de venir du Portugal nous a fait dire qu’il était important de ne pas être un groupe qui simule d’autres cultures mais aussi de souligner des éléments de la culture et littérature portugaises dans notre propre projet musical. On peut clairement trouver une bonne dose de culture portugaise dans nombre de chansons et autres œuvres passées de Moonspell. « Opium », en l’occurrence, comme tu le sais, est une chanson basée sur la poésie de notre plus célèbre poète Fernando Pessoa, connu sous son pseudo Álvaro de Campos. Mais de loin, 1755 est assurément l’album qui cristallise ceci de façon bien plus intense, surtout en raison de l’utilisation du portugais en tant que langue maternelle. Il n’y a jamais eu de barrière chez les groupes de metal, j’ai toujours eu des albums d’Isengard, les premiers Ulver qui chantait en norvégien, aussi les premiers albums de Dimmu Borgir, plus récemment, comme tu l’as dit, Sólstafir et d’autres groupes, mais Sólstafir est probablement celui qui attire le plus l’attention des gens parce qu’ils ne viennent pas de Norvège mais d’Islande et ça fait une grande différence pour le public.

Et ce que j’ai appris de ces groupes, c’est que lorsque des groupes chantaient dans leur langue maternelle et que je ne comprenais pas – ce qui sera le cas de la plupart des fans de Moonspell en dehors des Brésiliens et Portugais, ils ne comprendront pas de quoi je parle [dans 1755], à moins de lire les paroles en anglais après coup -, ces albums ont toujours créé une expérience qui me donnait l’impression d’être dans les forêts norvégiennes, en train de chasser le loup, par exemple, ou en Finlande au bord d’un lac isolé me battant contre l’intense météo finlandaise, et j’aime ça ! J’aime ça dans le metal, quand ça ne va pas trop loin, quand tu as un bel équilibre, et quand ils sont capables de capter un feeling en rapport avec leur propre culture, en utilisant leur propre langue. Donc ouais, ces groupes nous ont encouragés à nous y mettre et enfin concrétiser quelque chose – un album en portugais – que nous avions prévu depuis nos tout débuts. Mais Moonspell sait attendre [petits rires]. Donc je pense que c’était le bon concept pour oser faire un tel album. Il fallait que ce soit quelque chose qui soit vraiment important pour nous, en tant que citoyens portugais et aussi personnes qui adorent lire et faire des recherches au sujet de l’histoire portugaise.

« J’étais très fier d’un certain esprit positif dont ont fait preuve certains Portugais en 1755 face à une tragédie d’une telle ampleur ; c’est quelque chose qui rejoint complètement mes profondes convictions personnelles. Or je ne crois pas qu’on en serait capables en 2017. Lorsqu’on regarde ce qui se passe aujourd’hui, il y a de nombreuses tragédies mais le processus d’enseignement n’est pas là. »

Je suis sûr que tu es plus à l’aise à écrire et chanter en portugais qu’en anglais. Mais comment comparerais-tu la musicalité des deux langues, qui sont très différentes ?

Ouais, l’anglais et le portugais sont deux langues très différentes, tout comme le français, et là nous parlons tous les deux en anglais ; l’anglais est un mal nécessaire [petits rires]. Mais c’est aussi une très belle langue et j’ai vraiment envie de l’explorer davantage avec mon accent, ma voix, mon vocabulaire. C’est très étrange parce que je parle anglais mais je ne suis pas un anglophone de souche, donc c’est très rare voire presque impossible d’obtenir la musicalité que les anglophones ont depuis le temps des bardes et troubadours [petits rires] jusqu’aux Beatles, et jusqu’à Iron Maiden, etc., il y a quelque chose de très British à chaque fois. Je dois dire qu’écrire en Portugais m’a permis une nouvelle forme d’expression et probablement une pensée plus directe, car c’est la langue que je parle tous les jours, c’est celle avec laquelle je me mets à penser au réveil, c’est celle que j’utilise pour parler avec ma femme et mes enfants, c’est celle avec laquelle je lis… Ça aide beaucoup pour exprimer les sentiments, ça permet un temps de réaction plus rapide en tant que parolier et chanteur, et ça a joué un rôle important dans cet album. Je suis très à l’aise en chantant en portugais. Donc ouais, c’était très, très important. Ricardo, notre guitariste, était lui-même fasciné quand j’ai commencé à chanter [en portugais] parce qu’au départ, il ne voyait pas tellement l’intérêt ou la valeur de la langue portugaise dans le metal, mais ensuite, quand nous avons commencé à chanter, écrire les paroles et mettre tout en place – et c’est quelqu’un de très musical, plus que moi -, je pense qu’il a vraiment vu la grande valeur musicale du portugais en terme d’expression. Finalement, bien sûr, je vais continuer à chanter en anglais aussi et je vais constamment essayer de m’améliorer dans cette langue avec le vocabulaire, la diction, avec toute la prose qu’un lusophone possède. Mais d’un autre côté, pour moi, c’était une super expérience, c’était très sincère de chanter dans ma propre langue pour un album. J’ai vraiment adoré faire ça.

Est-ce que ça te motive à davantage écrite de paroles en portugais à l’avenir ?

Peut-être. Qui sait ? En fait, ces chansons dont je parlais, pour l’album à venir, elles sont toutes en anglais mais d’un autre côté, j’ai toujours écrit beaucoup de poésie en portugais. J’ai publié trois livres que je vais maintenant traduire en anglais et probablement, j’espère, dans d’autres langues également. J’écris beaucoup. J’écris dans un journal, j’écris constamment de la poésie… C’est quelque chose qui me permet vraiment de me relaxer. D’autres gens regardent Netflix… Je regarde Netflix aussi mais ça ne me dérange pas de me plonger dans un bon livre, que ce soit pour le lire ou l’écrire. Donc pour moi, c’est très plaisant, et c’est une activité à laquelle je m’adonne au quotidien. Je suis aussi impliqué dans les livres en tant que traducteur. J’ai fait I Am Legend de Richard Matheson, j’ai fait quelques histoires courtes de Lovecraft aussi en portugais, et d’autres choses. Ça m’apporte aussi beaucoup en tant que musicien d’avoir ces contacts privilégiés avec des livres, et toutes ces lectures font de toi un meilleur écrivain aussi, tout du moins ça me montre les bonnes directions à prendre, ou les mauvaises. Donc je suis très impliqué dans les livres en ce moment.

L’album voit la participation du chanteur de fado Paulo Bragança sur la chanson « In Tremor Dei ». Peut-on établir un parallèle entre la mélancolie caractéristique du fado et la mélancolie gothique que Moonspell a toujours eue ?

Je suis partagé sur le fado, car il est clair que le fado est la musique traditionnelle portugaise, à l’instar du flamenco pour l’Espagne, même si les deux sont différents. J’ai toujours été amateur de fado mélancolique, mais ce que le fado est devenu aujourd’hui est quelque chose pour les touristes, pour les étrangers en visites organisées, quelque chose dominée par l’influence de la bossa-nova du Brésil. Donc je crois que le fado n’a plus la même place dans notre cœur qu’auparavant. D’un autre côté, nous avons fait participer Paulo Bragança car il représente encore ce désespoir et chagrin mélancoliques du fado, ce sentiment très portugais venant de notre position géographique : tu vas à l’ouest tu te retrouves face à la mer, tu vas à l’est tu as l’Espagne qui est un énorme pays, on est ce petit pays voué à tout le temps se battre pour son indépendance, et aussi avoir un petit peu d’importance dans le monde. Et je pense que Paulo, en tant qu’ange déchu du fado, nous a apporté ce sentiment, quelque chose de désespéré, quelque chose de beau, quelque chose de presque intangible, ce qui pour moi représente le vrai fado et la véritable expression de l’âme portugaise, quelque chose qui n’est pas divertissant mais profondément mélancolique et triste. Dans un album qui parle de Lisbonne, du tremblement de terre, il fallait évidemment avoir du vrai fado, et pour moi, Paulo Bragança est un pur fadista, car ce qu’il chante te donne envie de pleurer, et il est clair que ça convient bien à notre musique.

Etait-il familier avec le metal ? N’avait-il pas de préjugé à propos du metal, qui est un style de musique qui doit être assez éloigné de son monde ?

Oui, il était familier avec le metal. En fait, ça a pris longtemps pour le trouver parce qu’il s’est exilé à Dublin, en Irlande. Mais comme il a toujours été un fadista – tout comme nous en tant que musiciens metal – ayant un esprit ouvert, il était partant. Je crois qu’indépendamment de sa carrière dans le fado, il a toujours été fasciné par la musique sombre. Donc il connaissait Moonspell et quelques autres groupes portugais. Ça ne lui posait vraiment aucun problème d’envoyer la sauce avec nous [petits rires], mais ouais, c’est un fan de musique sombre et de gothique.

« Je suis né en 1974 et pendant les années 80, on vivait constamment avec une épée au-dessus de nos têtes, la guerre nucléaire, le cataclysme imminent, l’hiver éternel. Et je pense que ça a joué un grand rôle dans mon imaginaire en tant qu’enfant et en tant qu’adolescent en train de grandir, et ensuite en étudiant la philosophie, etc. »

L’album se termine sur la chanson “Lanternas Dos Afogados”, qui est une reprise de Paralamas Do Sucesso. Comment cette chanson s’intègre-t-elle dans le concept ?

Je trouve que reprendre « Lanternas Dos Afogados » de Paralamas Do Sucesso était une super idée, car beaucoup de gens ont rejeté cette chanson comme étant une chanson de soap opera, y compris certains de mes collègues [petits rires]. Mais j’ai toujours pu ressentir la tristesse de cette musique, et surtout des paroles. Ces paroles parlent des femmes de pêcheurs qui traînaient près des phares à attendre qu’ils reviennent de leur virée en mer ou qui allumaient des lanternes. Après un album sur le tremblement de terre mais aussi qui parle de la mer et de raz de marée, et tout ce qui est venu de la mer – car c’est de là qu’est venu le tremblement de terre -, je trouve que c’est très symbolique de finir avec une telle chanson. C’est une chanson pop, transformée en quelque chose de plus doom à la Type O Negative mais par Moonspell, mais… tu sais, le metal et le rock sont devenus tellement prévisibles, y compris dans les reprises que les groupes choisissent de faire. Donc nous n’avons pas repris « South Of Heaven » de Slayer, avec tout le respect que je leur doit, mais j’aime trouver des choses plus étranges et des aspects musicaux inhabituels, et je crois que cette chanson et ces paroles auraient très bien pu provenir d’un petit village de pêcheurs portugais. Donc je trouve que c’était le bon choix pour clore cet album.

Tu as déclaré que « c’était tragique et traumatisant, mais le tremblement de terre était la naissance d’un Portugal plus moderne. » En 2005, tu as publié un recueil de poèmes intitulé As Feridas Essenciais (Les Blessures Essentielles). Dirais-tu que ce tremblement de terre était une blessure essentielle, d’une certaine façon ?

Le tremblement de terre était une catastrophe naturelle, personne ne peut le nier. Ensuite, il y avait toute la symbolique de la punition de dieu, du Portugal qui n’y était pas préparé, du Portugal qui était en retard et perdu dans le moyen-âge, donc en dehors du nombre de morts, je ne crois pas que ce soit une blessure essentielle. Je vois bien le lien, je pense que c’était quelque chose qui devait se produire, pour qu’enfin le Portugal se libère de la terreur catholique, d’une certaine léthargie et une certaine – disons – négligence de la part de la couronne et la noblesse. Donc ce que le peuple n’a pas pu faire, le tremblement de terre l’a fait pour nous. Le tremblement de terre était une catastrophe naturelle mais aussi une révolution sociale. Et je m’attache à cet aspect. Je ne dis pas que c’était essentiel mais je pense que c’était quelque chose qui s’est produit et n’avait pas juste une fin, c’était aussi un nouveau départ.

Le tremblement de terre s’est produit un 1er novembre, le jour de la Toussaint, qui est très important pour les catholiques. Et ceci a secoué la théologie et philosophie de l’époque (je pense à des gens comme Voltaire ou Emmanuel Kant). Penses-tu que ça a marqué le début d’une pensée et de croyances plus rationnelles ?

Le fait que le tremblement de terre ce soit produit le jour de la Toussaint est ultra-symbolique. En conséquence, de nombreux philosophes et penseurs ont écrit à son sujet. Kant était très intéressé par la séismologie, plus le côté processus naturel de la chose, et les premiers pas de la séismologie ont été fait par Emmanuel Kant aussi à cause du tremblement de terre portugais. Je suis d’accord avec toi, ça a clairement marqué le début d’une pensée et de croyances plus rationnelles, mais surtout pour trois pays : le Portugal, l’Espace et l’Italie. Ces pays n’ont pas du tout pris conscience des guerres des Protestants qui se sont produites un siècle et demi ou deux siècles avant le tremblement de terre, il n’y avait aucune liberté de culte, l’inquisition continuait à brûler des gens sur des bûchers parce qu’ils étaient hérétiques ou que c’étaient des Juifs ou Protestants qui se disaient convertis au christianisme, etc. Je crois qu’il y avait déjà de nombreuses personnes qui pensaient que ceci devait cesser au Portugal et le tremblement de terre a aussi servi de prétexte pour désacraliser Lisbonne. L’une des choses que le tremblement de terre a amenées était la dissolution de la Compagnie de Jésus, qui étaient quasiment des terroristes catholique, tout comme Daesh, l’Etat Islamique, aujourd’hui pour l’Islam, et aussi l’inquisition, qui opprimait constamment les innocents. Donc lorsque je dis que le Portugal s’est libéré du moyen-âge, je parle socialement et politiquement, car les gens ont aussi commencé à avoir des vies meilleures et de meilleures relations avec leur religion, et c’était vraiment très important qu’on n’ait pas laissé… En fait, les gens qui ont secouru Lisbonne après le tremblement de terre n’ont pas laissé l’Eglise Catholique se servir de cette tragédie. Ça a été très important pour que les gens commencent à penser de façon rationnelle.

Comment cet événement historique s’intègre dans tes propres croyances ou convictions ?

C’est une bonne question ! Je suis encore en train de l’assimiler. Je suis plus là en tant que narrateur racontant l’histoire. Je me suis personnellement beaucoup intéressé à la grande résilience des Portugais et leur capacité à affronter la tragédie, mourir ou survivre et devenir quelque chose grâce à ça, et je crois que ça correspond plus à mon point de vue personnel. J’étais très fier d’un certain esprit positif dont ont fait preuve certains Portugais en 1755 face à une tragédie d’une telle ampleur ; c’est quelque chose qui rejoint complètement mes profondes convictions personnelles. Or je ne crois pas qu’on en serait capables en 2017. Lorsqu’on regarde ce qui se passe aujourd’hui, il y a de nombreuses tragédies mais le processus d’enseignement n’est pas là. Je pense que c’est la principale différence entre 2017 et la fin du XVIIIème siècle : après la tragédie, après les morts, il y a le deuil et l’enseignement. Aujourd’hui, je vois les tragédies s’empiler, par exemple en Amérique avec les armes à feu, et les gens n’apprennent pas. Les gens deviennent plus bêtes que jamais. Le fait d’apprendre des tragédies fait partie de l’humanité et je ne vois pas ça se produire en ce moment. Ça s’est produit en 1755 mais pas aujourd’hui, à notre siècle.

Tu as déclaré que tu as toujours été « vraiment fasciné par l’apocalypse, la fin des choses. » Qu’y a-t-il derrière cette fascination ?

Derrière ma fascination pour l’apocalypse, c’est simple : je suis un enfant de la Guerre Froide. Je suis né en 1974 et pendant les années 80, on vivait constamment avec une épée au-dessus de nos têtes, la guerre nucléaire, le cataclysme imminent, l’hiver éternel. Et je pense que ça a joué un grand rôle dans mon imaginaire en tant qu’enfant et en tant qu’adolescent en train de grandir, et ensuite en étudiant la philosophie, etc. Je suis très fasciné par ces thèmes, et je pense que mon éducation durant la période de Guerre Froide est la meilleure explication que je puisse offrir.

Interview réalisée par téléphone le 24 octobre 2017 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Moonspell : www.moonspell.rastilho.com.

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