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Interview   

Mörglbl : les Desproges du jazz-metal viticole


Mörglbl est ce qu’on peut appeler un ovni dans le paysage rock et metal. Mörglbl joue « hors cadre » et n’en a « rien à foutre des codes ». Mörglbl est virtuose, sophistiqué, cultivé mais également adepte de plaisanteries et de jeux de mots douteux qu’il élabore au cours de « nombreuses soirées beuverie ». Mörglbl, c’est un univers jazz-metal instrumental sans frontière, où les références sont plus à chercher du côté de Desproges ou de Gotlib que de celui des traditionnels guitar heroes prétentieux.

A la fois jovial, humble et perspicace, le guitariste Christophe Godin nous livre la philosophie de Mörglbl et sa vision de la guitare, outil de composition et d’expression plus qu’une fin en soi, à l’occasion de la sortie de The Story Of Scott Rötti, septième album du trio. Un long et passionnant entretien qui vous fera peut-être réfléchir, notamment sur la recherche de reconnaissance chez les musiciens ou bien sur le politiquement correct en humour qui tendrait à crétiniser le public.

« Une des caractéristiques principales de la partie créative de Mörglbl, ce sont les soirées, tous les trois, à déguster des bons vins. En fait, c’est un peu le désinhibiteur après une bonne journée de répétition, de compo ou autre, et c’est dans ces moments-là que nous faisons un peu nos brainstormings et que nous laissons nos esprits se déconnecter et partir un peu en vrille ! »

Radio Metal : Vous venez de sortir un nouvel album intitulé The Story Of Scott Rötti. Alors pour commencer : qui est Scott Rötti et quelle est son histoire ?

Christophe Godin (guitare) : [Rires] C’est un personnage fictif, c’est le résultat d’une de nos nombreuses soirées beuverie pendant lesquelles on élabore un peu tous les titres et concepts fumeux derrière les albums de Mörglbl. En fait, nous sommes partis sur cette idée de créer un personnage fictif qui serait un viticulteur à l’époque des cowboys, qui tente de conquérir l’Amérique, mais par le biais du vin [rires]. Il n’y a pas vraiment d’histoire, c’est totalement débile ! Un soir, nous sommes partis là-dessus, en nous disant que ça serait vachement marrant de créer ce personnage, parce qu’à chaque interview, tout le monde nous demanderait qui c’est, ce qu’est l’histoire derrière ce personnage et son histoire à lui… Et ça ne manque pas, parce qu’à toutes les interviews, nous avons à répondre ce truc-là ! Au début, nous étions partis sur le concept de répondre n’importe quoi et quelque chose de différent à chaque fois, mais en fait, c’est vachement compliqué, donc nous sommes partis sur l’idée d’éventer directement le truc, en disant que c’est une création complète et que ça n’a pas de sens, véritablement.

Vous êtes donc tous les trois amateurs de côte-rôtie ?

Tout à fait ! Une des caractéristiques principales de la partie créative de Mörglbl, ce sont les soirées, tous les trois, à déguster des bons vins – et c’est sérieux, ce n’est pas une connerie. En fait, c’est un peu le désinhibiteur après une bonne journée de répétition, de compo ou autre, et c’est dans ces moments-là que nous faisons un peu nos brainstormings et que nous laissons nos esprits se déconnecter et partir un peu en vrille ! En plus, nous nous sommes fait une visite au Péage Du Rock, au Péage-du-Roussillon, nous y avons joué l’an dernier et ça a été l’occasion de faire une petite descente, au passage, chez deux ou trois producteurs de côte-rôtie, et je pense que c’est à ce moment-là que le concept a commencé à apparaître chez l’un de nous trois !

À une époque, dans le rock, c’était beaucoup la drogue qui inspirait. Là, vous, c’est un peu plus haut standing, c’est le bon vin…

[Rires] Voilà, on fait une espèce de jazz-metal viticole !

À quand le vin Mörglbl ?

Figure-toi que nous avons eu des propositions. Nous avons parmi nos fans des gars qui sont des producteurs de vin et ce n’est pas impossible que ça arrive ! Après, il faudrait que ce soit quelque chose d’assez bonne qualité, mais c’est une chose à laquelle on nous a déjà confrontés, et l’idée n’est pas faite pour nous déplaire !

Vous faites de la musique instrumentale : malgré l’absence de texte et indépendamment des calembours et autres jeux de mots, est-ce que tu envisages un album comme une histoire que tu racontes à l’auditeur, plus qu’un ensemble de chansons individuelles ?

Non. Ce qui se passe, c’est que nous sommes vraiment trois compositeurs, il n’y a pas une seule personne qui s’occupe de tout. Je pense que c’est pour ça que nous arrivons à nous renouveler un peu et que les albums ne sont pas tous des copies des uns et des autres. En gros, nous avons trois étapes de composition, la première étant le fait de chacun amener des idées et de les confronter à tout le monde, et pour cela nous avons une règle simple et démocratique qui est que si une idée n’est pas validée par les trois, on l’abandonne. Par exemple, pour cet album, nous sommes arrivés avec une quarantaine de riffs, de mélodies, etc. Ensuite, après cette sélection, il y a l’étape d’essayer d’élaborer les idées qui iront ensemble, que ce soit en termes d’esprit, de tonalité, de rythme… Ou alors de faire des trucs complètement opposés, pour créer des contrastes. La dernière phase est celle de la composition pur jus, où nous allons vraiment peaufiner les arrangements, choisir la direction du morceau, qui va faire les thèmes… C’est sur ce schéma-là que tout s’organise. Donc il n’y a pas véritablement de possibilité de faire un concept, parce que nous partons toujours un peu dans l’inconnu, nous partons toujours de zéro, et nous élaborons tout ça ensemble.

On sent que Mörglbl est véritablement un trio, qu’il y a une symbiose entre vous trois, contrairement à certains groupes de guitar hero où le guitariste est l’attraction centrale, où tout est fait pour mettre le guitariste en valeur, un peu comme Joe Satriani. Malgré tout, as-tu quand même le lead ou bien tu te nourris autant de leur jeu qu’ils se nourrissent du tien ?

Ah non, ce n’est pas du tout moi le patron. Moi – et ce n’est pas du tout de la fausse modestie – je ne me considère pas du tout comme un guitar hero, dans le sens où dans mon esprit, les solos de guitare, c’est vraiment ce qui arrive en dernier dans un morceau, et d’ailleurs il y a des solos de basse et des solos de batterie dans Mörglbl. C’est vrai qu’il y a plus souvent des solos de guitare parce que l’instrument s’y prête un petit peu plus, mais ce n’est pas du tout la finalité. D’ailleurs, sur le nouvel album, il y a pas mal de morceaux beaucoup plus courts et compacts, avec des solos beaucoup moins longs, car nous allons de plus en plus vers quelque chose d’un petit peu plus brutal dans Mörglbl. L’album est plus metal, plus condensé, et le rôle de guitariste qui fait du riff est aussi important, si ce n’est plus, que le rôle de guitariste solo. Nous sommes vraiment un vrai groupe dans tous les compartiments, que ce soit au niveau de la compo, de l’arrangement, de l’image, ou même le travail administratif, c’est quelque chose que nous faisons à trois, et je pense que c’est ce qui nous met à part. Pour te dire, j’enseigne la guitare, et un de mes anciens élèves, qui est un très bon guitariste, m’a fait le compliment que j’ai le plus apprécié ces derniers temps, il m’a dit : « Je ne te considère pas comme un guitariste, je te considère comme un compositeur-musicien, qui utilise la guitare comme outil. » Je trouve que c’est le compliment qui m’a le plus touché, car il y a des milliers de guitar heroes, tout le monde joue très bien, tout le monde joue très vite, mais composer quelque chose qui tienne la route en termes de chanson et de compo, c’est beaucoup plus compliqué. Notre philosophie, c’est ça. Je ne suis pas du tout le héros, ni le leader, ni le patron, je suis un tiers de Mörglbl et je suis le tiers qui joue de la guitare.

« Je ne me suis jamais vu guitar hero, dans le sens où j’ai toujours pris la guitare plus pour essayer de faire des suites d’accords, des riffs, etc., et je travaille très peu mon instrument ‘solo’. Le fait de bosser des suites d’accords te fait finalement plus travailler techniquement que d’enfiler des gammes à longueur de journée de façon stérile. »

Tu disais que tout le monde avait ses solos, et il se trouve que dans le premier morceau de l’album, « 2 Flics Amis Amish », il y a une succession de solos, dans l’ordre batterie, basse, guitare. Avez-vous mis ça en premier pour faire le morceau de présentation ?

Exactement. C’est d’ailleurs un morceau, si tu écoutes bien, dont le thème de guitare est plutôt un riff répétitif qu’un vrai thème, et le boulot d’arrangement derrière, en basse-batterie, est monstrueux. C’est-à-dire que c’est vraiment un morceau, que tu sois batteur, bassiste ou guitariste, tu peux l’écouter de la même façon. Les gens ne sont pas en train d’attendre le solo de guitare sur un morceau comme ça, avec l’exposition du thème, etc. C’est un morceau qui résume pas mal notre philosophie.

Tu sembles plutôt être du côté de guitaristes tels que Steve Vai ou Ron Thal qui sont certes virtuoses mais qui ont une approche très ludique de l’instrument. Tu te reconnais là-dedans ? Est-ce que la guitare, plus qu’un outil, est un peu un « jouet » pour toi ?

Oui. De toute façon, avec Ron, nous nous connaissons depuis longtemps, et nous avons été éduqués un peu de la même façon, musicalement. Et quand nous discutons, nous avons plus des influences de compo que des influences de guitariste. Et pour moi, la guitare, c’est vrai que c’est un instrument ludique, parce que c’est très expressif, et qui permet donc de faire pas mal de choses qui se rapprocheraient de ce que fait un chanteur. Mais c’est aussi un super instrument, harmoniquement, parce qu’il est agencé de façon très mathématique. Il a donc une vraie fonction d’instrument de composition, un peu comme peut l’avoir le piano. J’ai cette vision de l’instrument. Encore une fois, je ne me suis jamais vu guitar hero, dans le sens où j’ai toujours pris la guitare plus pour essayer de faire des suites d’accords, des riffs, etc., et je travaille très peu mon instrument « solo ». Le fait de bosser des suites d’accords te fait finalement plus travailler techniquement que d’enfiler des gammes à longueur de journée de façon stérile. C’est comme ça que je vois le truc. Mes compositeurs préférés, et les musiques que j’écoute le plus, ce ne sont pas des musiques de guitariste. C’est plutôt des musiques de composition, je suis un fan de Joe Jackson, de Frank Zappa, des Beatles, et pour ces gens-là, la performance instrumentale est minime par rapport à l’écriture du morceau.

Tu dis que tu es fan du côté composition, mais en même temps, dans la musique de Mörglbl, il y a quand même un gros côté jam, un peu hérité du jazz. Comment trouvez-vous votre équilibre entre le côté composition et le côté jam ?

De toute façon, il y a beaucoup de compos qui arrivent par des jams, en l’occurrence, parce que vu que nous sommes un groupe éclaté géographiquement, nous répétons très rarement, et souvent, c’est à l’occasion de balances ou de masterclasses que nous jammons véritablement – nous enregistrons tout ce que nous faisons – et très souvent, il y a des idées, que nous ressortons au moment des compositions, qui sont issues de jams que nous avons faites à droite, à gauche. Nous assumons bien cette étiquette « jazz-metal » parce qu’il y a bien sûr un côté metal par le son, les riffs, la culture, mais il y a un vrai côté jazz, parce que, par exemple, je ne fais jamais les mêmes solos. Les solos de l’album sont improvisés, et sur scène, si quelqu’un vient nous voir, il n’entendra pas les mêmes solos. À la différence de beaucoup de groupes, qui abordent ça finalement beaucoup plus comme de la musique classique, en ayant des solos écrits de A à Z, et que l’on va entendre tous les soirs rejoués à l’identique.

Brütal Römance était un album assez facile d’accès, assez direct, alors que Tea Time For Pünks était plus alambiqué. Or votre approche sur le nouvel album semble se situer entre les deux. Penses-tu que vous ayez trouvé un équilibre ? Était-ce le but ?

Non, il n’y avait de toute façon pas de but. Comme je te l’ai expliqué au début, nous partons dans l’inconnu à chaque fois. Mais ce qu’il s’est passé sur cet album, tout particulièrement à la genèse et à la composition, c’est que nous avons tous vécu durant ces deux dernières années des choses un peu difficiles chacun de son côté, que ce soit des choses familiales ou des choses personnelles, et c’est la première fois que tout le monde est arrivé avec des riffs plus vénères et plus rentre-dedans. Je pense que naturellement, l’album est devenu beaucoup plus compact. C’est notre album le plus metal. Et quelque part, nous avons aussi vachement pris le temps pour faire les arrangements, donc il y a un côté très sophistiqué et un autre côté très direct. Je pense que c’est pour ça qu’il y a un compromis entre les albums précédents : il y a une espèce d’urgence dans l’énergie, mais nous nous sommes quand même pris la tête pour l’écrire de façon très arrangée. Mais si tu regardes bien, il y a beaucoup moins de longs morceaux que dans les albums précédents. Niveau durée, nous sommes rarement au-delà de six, sept minutes, alors qu’il nous est arrivé de passer la barre des sept, huit minutes dans les albums précédents.

Il semble parfois y avoir une volonté de cohérence en termes d’atmosphère, le meilleur exemple étant « Dark Vädim », qui est musicalement sombre… Et parfois pas du tout comme sur « La Lèpre à Elise », même si c’est difficile d’imaginer une concordance. Est-ce que vous choisissez les titres en fonction de l’atmosphère des morceaux ?

[Rires] Non, pas du tout ! Pour les titres, c’est un peu comme pour les choix des concepts d’album, c’est-à-dire que c’est quelques litres de rouge, une feuille de papier et chacun dit des conneries. Le lendemain matin, nous faisons l’écrémage de ce qui est assumable et de ce qui est ridicule. Et en général, c’est le hasard qui nous fait choisir tel titre pour tel morceau. « Dark Vädim », c’est le seul qui ait vraiment son titre d’origine, parce que c’est le seul morceau que j’ai composé intégralement. Je l’avais appelé « Dark Vädim », parce que Vadim est un acteur français, et Dark Vador est ce qu’il est. Donc je m’étais amusé à créer une espèce de monstre entre les deux. Et quand le moment est venu de leur présenter le morceau, j’ai gardé ce titre, et ça leur a bien plu, donc nous avons gardé ce titre pour l’album. Donc, non, il n’y a pas de recherche de cohérence à ce niveau-là. Je sais que c’est décevant [rires]. Ce qui est assez étonnant, c’est que nous sommes assez souvent taxés d’être des virtuoses… En fait, si je dois définir Mörglbl, dans la vie de tous les jours, la musique que nous faisons nous ressemble énormément. Nous sommes tous les trois des personnes assez extraverties, nous aimons bien dire des conneries, mais nous sommes aussi tous les trois des gens assez passionnés de sujets autres que la musique, et ce n’est pas du tout pédant ce que je vais dire, mais nous sommes des gens qui s’intéressent à la culture générale, et je trouve vachement intéressant qu’il y ait un mélange entre ce lâcher-prise de nos personnalités, et en même temps une forme de recherche. Parce que les jeux de mots ont l’air débiles comme ça, mais ça fait aussi souvent référence à des petites choses qui peuvent être d’ordre historique, littéraire, etc., et c’est souvent à plusieurs lectures que l’on peut voir les jeux de mots, et ça nous fait marrer de faire ce petit jeu.

« Je regrette que l’humour soit devenu aussi lisse et sans intérêt. Un mec comme Desproges prenait son public pour des gens intelligents, c’est-à-dire qu’il estimait que les gens étaient capables de faire le tri entre le premier, le deuxième et le troisième degré. J’ai l’impression que maintenant, avec tous les problèmes liés au politiquement correct et aux conflits entre les différentes communautés, on a complètement annihilé la liberté du public à comprendre ce qui est du premier et du second degré. C’est un vrai problème. »

C’est donc plus intelligent que ce qu’on peut croire…

[Rires] Je ne vais pas me risquer à dire « intelligent », le mot est un peu fort, mais en tout cas c’est moins débile que ce qu’on pourrait imaginer.

L’humour est très présent dans la musique du groupe. On n’imaginerait pas Mörglbl sans humour. Est-ce que ce ne serait pas un peu pour dédramatiser le côté guitar hero et cérébral que peut avoir la musique instrumentale ?

Je pense. De toute façon, il y a une chose évidente : je ne sais pas si tu as déjà vu Mörglbl sur scène, mais nous avons aussi un côté où c’est presque du stand-up, parfois. Je pense que si quelqu’un venait voir un concert de Mörglbl et que nous soyons en train de nous regarder les pieds et de nous prendre au sérieux, il y a un truc qui ne fonctionnerait pas. Que ce soit Ivan, Aurel ou moi, nous sommes des personnalités de scène aussi, et nous aimons ça. À la différence de beaucoup de groupes de jazz, par exemple, qui ont tendance à avoir une vision uniquement tournée vers l’instrument et pas tellement vers le spectacle, nous essayons de faire en sorte que les gens repartent, même s’ils ne sont pas fans de notre musique, en ayant passé un bon moment. Donc le côté de dédramatiser le côté virtuose et un peu trop sophistiqué ou musique pour musicien, il est complètement assumé. Je suis complètement d’accord avec ce que tu dis. Ça fait partie de notre démarche.

Avez-vous déjà eu honte d’un jeu de mots que vous avez utilisé pour un titre ou que vous avez du mal à assumer ?

Oui. Il y en a plein qui sont éliminés les lendemains quand nous relisons ce que nous avons écrit, parfois nous avons honte, donc nous mettons à la poubelle. Je vais te donner un exemple très précis sur le dernier album. Le titre qui s’appelle « Döner Dörgazm », au début ça devait être le nom de l’album. Ces mots, « Döner Dörgazm », ça fait un moment qu’ils sont dans nos têtes. Et il y a eu tout le problème avec Harvey Weinstein, #balancetonporc, etc., et nous nous sommes dit que de mettre un titre comme ça sur une pochette d’album, ça ne serait pas du meilleur goût. Donc nous l’avons quand même gardé pour un morceau parce que je trouvais que le mélange des deux mots était marrant, mais nous sommes plutôt partis sur un titre un peu plus consensuel.

La liberté d’expression des humoristes est un sujet assez controversé aujourd’hui, d’aucuns disent même « on ne peut pas dire les choses que disaient Desproges ou Coluche à l’époque » et certains choisissent même de s’autocensurer, un peu comme vous l’avez fait, finalement…

[Coupe] Oui. Enfin, nous, nous sommes nettement moins exposés. J’étais un vrai fan de Desproges et je regrette que l’humour soit devenu aussi lisse et sans intérêt. Un mec comme Desproges prenait son public pour des gens intelligents, c’est-à-dire qu’il estimait que les gens étaient capables de faire le tri entre le premier, le deuxième et le troisième degré. J’ai l’impression que maintenant, avec tous les problèmes liés au politiquement correct et aux conflits entre les différentes communautés, on a complètement annihilé la liberté du public à comprendre ce qui est du premier et du second degré. C’est un vrai problème. Je comprends ce problème, parce que d’un point de vue sociétal, tu vois un peu vers quels excès ça peut conduire, quand tu commences à stigmatiser, même de façon humoristique, un certain peuple, une certaine nationalité, une certaine communauté. Mais, en même temps, ça veut dire que l’humour est devenu quelque chose qu’il faut rendre très lisse et très politiquement correct pour qu’il soit acceptable. Donc c’est assez affligeant, mais c’est le résultat d’une trentaine d’années de travail des cerveaux par les médias, les politiciens, pour en arriver là. Qu’est-ce que c’est beau ce qu’on est en train de dire ! [Petits rires]

D’un autre côté, certains humoristes commencent à établir une sorte de résistance par rapport à ça, et reviennent sur des choses à la Desproges, etc., mais de façon décuplée…

Il y a cette nana qui est très drôle, Blanche Gardin, qui est vraiment capable de faire des choses très trash, mais de les faire de façon tellement intelligente que tu ne peux pas ne pas comprendre que c’est du second degré, et que c’est de l’humour. Il n’y a pas beaucoup de gens qui sont capables de faire ça, parce que ça implique d’arriver à mettre les gens dans une sorte de confort intellectuel où on leur dit : « Je vais vous dire des horreurs, mais je sais que vous êtes capables de faire le tri, donc je vais y aller. » C’est un peu ce que nous faisons avec notre musique, quelque part !

Penses-tu que dans le milieu de la musique, et du metal en règle générale, les musiciens se prennent trop au sérieux ? Après tout, un clown, un humoriste et un musicien ont tous pour but de divertir, d’émouvoir ou de faire réagir leur public par le biais d’une performance, d’un spectacle…

Tout à fait. Il y a plusieurs choses. Nous sommes dans un métier où l’image est très importante. Donc si tu mets en avant une image très sérieuse, il faut l’assumer jusqu’au bout. Si tu mets en avant une image très typée, comme par exemple les groupes de doom, tu es obligé d’assumer jusqu’au bout. Là, je parle de l’image. Après, au niveau musical, je pense qu’il y a une grosse frustration de la part de beaucoup de musiciens de metal de ne pas être reconnus comme de vrais musiciens, et donc, ça entraîne des fois un excès de prétention… Je ne sais pas si ce que je dis a un sens, mais j’ai la sensation qu’il y a beaucoup de choses dans la réaction des musiciens… Je ne dirais pas particulièrement dans le metal, car je pense sincèrement que le milieu du metal est un des plus ouverts, musicalement, et celui où les gens écoutent le plus de choses. Après, tu as toujours des niches dans lesquelles les mecs sont complètement fermés et dont ils ne veulent pas du tout sortir. Mais je crois que le gros problème de beaucoup de musiciens, c’est la recherche d’une forme de reconnaissance, qui est un peu excessive à mon goût, et je pense que le milieu du guitar hero est beaucoup comme ça aussi, parce qu’on crée une espèce de personnage presque mythique, ou mystique, comme a pu le faire Steve Vai à un moment, par exemple, où tu entraînes les gens sur une vision du musicien super-héros. Nous, nous sommes l’antithèse de ça ! [Rires] Je pense que tu peux faire écouter une musique très sophistiquée, très complexe, sans pour autant te la jouer, et en étant capable de faire rigoler les gens en même temps. Nous sommes les Desproges du jazz-metal. En moins brillants, mais voilà.

« Le gros problème de beaucoup de musiciens, c’est la recherche d’une forme de reconnaissance, qui est un peu excessive à mon goût, et je pense que le milieu du guitar hero est beaucoup comme ça aussi, parce qu’on crée une espèce de personnage presque mythique, ou mystique, comme a pu le faire Steve Vai à un moment, par exemple, où tu entraînes les gens sur une vision du musicien super-héros. Nous, nous sommes l’antithèse de ça ! [Rires] »

Penses-tu que cette frustration dans le metal de ne pas être reconnu comme vrai musicien soit justifiée ?

Oui. Parce que pendant des années, ça a été le cas. Quand tu vois aujourd’hui les conservatoires qui s’approprient ce qu’on appelle les musiques actuelles en créant des pôles de musique actuelle dans tous les conservatoires, il y a toujours un peu comme les premières classes et les deuxièmes classes dans les trains. La première classe, ce sont les musiciens classiques. La deuxième classe, intermédiaire, ce sont les musiciens de jazz. Et autrefois, dans les vieux trains, à l’époque de la jeunesse de mes parents, tu avais trois classes ; et la troisième classe, ce sont les musiciens de rock. C’est-à-dire que tu as le droit de prendre le train avec les autres, mais tu es quand même encore considéré comme un client de seconde zone. Donc je pense que c’est en grande partie ce genre de façon dont les musiciens classiques et les conservatoires ont tendance à voir le rock qui crée cette espèce de volonté de montrer les muscles et de dire : « Oui, mais nous, on est quand même capables de faire aussi bien qu’eux. » En même temps, je pense qu’il y a pas mal de gens qui ne se prennent pas la tête, qui se branchent, qui jouent, et la meilleure preuve de la reconnaissance que tu peux avoir, c’est qu’il y a des gens à ton concert, et que les gens passent du temps à écouter ta musique. Je pense qu’on perd moins de temps à monter sur scène et à faire les choses, plutôt qu’à se prendre la tête à essayer de combattre un système qui est de toute façon pré-élaboré comme ça.

Tous les titres de vos albums et pas mal de titres de chansons ont un tréma : est-ce votre côté Spinal Tap pour vous moquer des clichés hard rock et metal ?

Pas du tout ! [Rires] Je fais beaucoup de dessin, j’ai été dessinateur quand j’étais plus jeune, et j’étais fan de Gotlib, qui mettait souvent des trémas, des choses comme ça. Et moi, l’umlaut, c’est un truc que je trouve marrant d’un point de vue visuel, et ça me fait en plus toujours penser à Motörhead, dont je suis un gros fan. Je trouve que l’umlaut du « o » de Motörhead, c’est la grande classe. Il y a beaucoup de trémas dans la musique de Mörglbl, dans les titres de Mörglbl, en grande partie en référence à Motörhead.

L’humour, on le retrouve dans les titres et sur scène, mais comment, concrètement, arrivez-vous à exprimer de l’humour en musique ? Dirais-tu qu’il y a des rythmiques, des harmonies ou des gammes plus propices à l’humour ?

Je ne sais pas si ce sont des gammes, mais oui, il y a des débits, etc. En fait, il suffit d’écouter la musique des Tex Avery, ou certains trucs de Frank Zappa. Et très souvent, la musique cartoonesque, c’est une musique très virtuose et très difficile à jouer. C’est souvent plus difficile de faire quelque chose de rigolo avec de la musique, que de faire pleurer, parce que pour faire pleurer, tu peux jouer lentement, faire un bel accord mineur avec de belles nappes, tu arrives à créer une ambiance rapidement. Quand tu essaies de créer quelque chose de rigolo en musique, tu es toujours sur le fil du rasoir entre le ridicule et le musicalement intéressant. Il faut arriver à trouver ce bon dosage pour que ce que tu fais sonne riche harmoniquement, et en même temps arrive à déclencher un petit truc rigolo. Il y a des recettes de composition, mais nous ne sommes pas tellement dans la recette. Il y a beaucoup de thèmes rigolos qui sont chantés, et très souvent, c’est la voix qui guide un peu sur ces trucs-là, car la voix est l’instrument le plus riche au niveau de l’expressivité, et exprimer des choses rigolotes, c’est souvent par le timbre de la voix que nous y parvenons. C’est souvent Ivan qui double ses thèmes avec sa voix, parce qu’il a une voix un peu rigolote. C’est ensuite le choix des sons, pour mettre en valeur ce côté vocal et rigolo, qui va rendre le morceau intéressant.

Il y a un groupe qui fait son succès sur l’humour et qui sur sa dernière tournée et son dernier album a pas mal utilisé les codes des Looney Tunes, entre autres, c’est Ultra Vomit. Que penses-tu de leur approche ?

Je trouve ça génial, drôle, et en plus c’est bien joué et assumé. En fait, on est toujours là-dedans aussi. Quelque chose qui est assumé, ça fonctionne. Quelque chose qui n’est pas assumé, ça devient ridicule. Ultra Vomit, ce sont des gens de ma génération, donc ce ne pas sont des gens qui m’ont influencé, et je ne connais pas suffisamment bien, mais par exemple, Primus, pour moi, c’est une des références. Alors, il y a des textes, qui en plus sont bien foutus, mais dans la façon dont Les Claypool va chanter certaines choses, la façon dont ils vont jouer des chansons, des fois presque minimaliste, puis ensuite envoyer un gros truc derrière… En fait, l’humour fonctionne dès qu’il y a des contrastes qui sont assumés. C’est comme dans une bande dessinée. Gotlib par exemple avait une technique monstrueuse, et on ne peut pas dire qu’il faisait de l’humour par facilité, parce qu’il chiadait vachement ses dessins, mais après, il y avait justement le fait d’aller au bout du truc, d’un point de vue artistique, pour pouvoir se permettre ensuite d’avoir de la légèreté dans les situations, dans les textes, dans le choix de faire certaines tronches de personnages, etc. Pour moi, c’est ça la référence, arriver à faire quelque chose qui soit suffisamment assumé, et sur lequel on ait suffisamment travaillé, pour qu’on n’ait pas la sensation qu’on le fasse par facilité. Tu me parles d’Ultra Vomit, et par exemple, « Kammthaar », la parodie de Rammstein, elle est assumée, et elle est vachement bien faite, donc ça fonctionne. Si c’était juste de trouver le mot « kammthaar » et faire une espèce de truc de guingois et que ça ne soit pas bien joué, ils passeraient pour des cons.

Tu parlais de dessin et du fait que tu étais dessinateur. Vois-tu des liens entre le dessin et la musique ? Et est-ce que le dessin t’inspire de la musique ?

Complètement. Je dessine souvent d’ailleurs des choses : quand je suis en phase de composition, c’est souvent le dessin qui m’aide. Je mets souvent en musique des dessins que j’ai faits, ou alors je mets souvent en image des musiques que j’ai faites, pour voir un petit peu plus loin que la simple idée que j’ai posée. Et ça m’aide vachement, parce que la musique et l’image sont tellement intimement liées que de donner une vie à une musique par le biais de l’image, ou l’inverse, ça te permet d’aller plus loin dans la compo et dans l’idée que tu as trouvée. Après, ça, c’est moi. Mes deux camarades ne dessinent pas, et ils s’en tirent tout aussi bien. Ils ont peut-être d’autres méthodes de travail. En fait, nous ne parlons pas trop de la genèse de nos idées. Donc je peux te parler de ce que je fais moi, mais Ivan et Aurel ont certainement des façons différentes d’aborder tout ça. Mais pour moi le dessin est intimement lié. Je lis énormément, autant de bouquins que de BD, et c’est quelque chose qui nourrit beaucoup ma façon de composer.

« C’est souvent plus difficile de faire quelque chose de rigolo avec de la musique, que de faire pleurer, parce que pour faire pleurer, tu peux jouer lentement, faire un bel accord mineur avec de belles nappes, tu arrives à créer une ambiance rapidement. Quand tu essaies de créer quelque chose de rigolo en musique, tu es toujours sur le fil du rasoir entre le ridicule et le musicalement intéressant. »

Que fais-tu des dessins que tu fais dans tes phases de composition ?

[Rires] Je les fous à la poubelle ! Pour moi, ce ne sont que des documents de travail, ce ne sont pas des choses que j’ai envie de partager avec les autres, parce que quand mon idée est posée, ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les autres vont se l’approprier. Donc si je leur donne déjà une vision biaisée en leur montrant les dessins et en leur expliquant où je veux en venir, autant que je fasse un album solo. Et vu que ça ne m’intéresse pas de faire un album solo… Voilà, ça règle le problème ! Donc ce sont des choses très perso.

N’aimerais-tu pas aller plus loin et associer les deux médias, finalement ?

Ça arrivera peut-être. Je l’ai plus ou moins fait quand j’ai sorti l’album Metal Kartoon, qui pour le coup était un album solo, dont j’avais fait plusieurs petits personnages sur la jaquette, juste comme ça. Mais après, il faudrait que ce soit un concept réfléchi, que ce ne soit pas juste un prétexte pour mettre de petits dessins. Pour le moment, ce n’est pas à l’ordre du jour, mais c’est une idée tout à fait envisageable et dont nous avons déjà parlé.

Le seul titre plutôt sérieux parmi tous les jeux de mots douteux est « Anarchytektür ». A-t-il été pensé différemment ?

Non. C’est un mot-valise dont j’avais eu l’idée, parce que je trouve que c’est le titre qui représente le plus ce qu’est Mörglbl. On aurait presque pu l’utiliser comme titre d’album. D’ailleurs, à la base, c’était le morceau qui devait ouvrir l’album, puis on a changé pour un morceau plus représentatif de l’esprit Mörglbl, ce dont on a parlé tout à l’heure. Si tu veux, pour moi, « anarchie » et « architecture », ce sont deux termes qui sont complètement opposés, et qui finalement représentent bien ce que nous sommes. Dans Mörglbl, malgré tout, il y a une identité punk très affirmée, dans le sens où nous n’en avons rien à foutre des codes, et nous n’en avons rien à foutre de ce que pensent les autres de notre musique, à part les gens qui s’intéressent à ce que nous faisons. Mais les autres musiciens, je m’en fous, qu’ils puissent aimer ou pas aimer, il faut d’abord que ça nous plaise à nous. De ce côté-là, nous avons un côté très indépendant, nous vivons dans notre petite bulle. Et puis en même temps, il y a un côté très sophistiqué, qui est lié aux arrangements, à la façon très sérieuse de faire quelque chose qui ne se prend pas au sérieux, et je trouve que le mélange des deux mots donne quelque chose d’assez représentatif de ce que pourrait être presque le style de musique que nous faisons.

Quelle est l’histoire du dernier morceau de l’album, « Cor À Cor » ?

[Rires] Je faisais une masterclass au Luxembourg, et je logeais dans une grande maison de deux cents mètres carrés, tout seul, où il y avait plein de vieux instruments. Et vu que j’étais au milieu de nulle part et que je n’avais pas de voisin, j’ai essayé tous les instruments. Il y avait un piano qui était tout désaccordé, et puis il y avait ce cor de chasse. Je me suis dit qu’il fallait absolument que j’enregistre un truc avec ce cor de chasse, et donc j’ai fait un solo de cor de chasse. C’était mon premier contact avec cet instrument ! Ça s’entend d’ailleurs [rires].

Cet album sort juste après le vingtième anniversaire du groupe, qui a été notamment célébré par un DVD live. Est-ce que vous avez ressenti une quelconque nostalgie du fait de cet anniversaire et dirais-tu que cela a impacté le disque ?

Non, parce que le disque était déjà composé complètement au moment de la réalisation du DVD. Par contre, c’est une des premières fois où nous nous sommes replongés dans l’univers de Mörglbl bien avant la compo même de l’album, et nous nous sommes dit que nous voulions retrouver l’état d’esprit qu’il y avait sur les tout premiers albums de Mörglbl, avant l’arrivée d’Aurel, comme Bienvenue À Mörglbl Land, qui était un album vachement complexe et très rempli. Nous voulions retrouver cet état d’esprit, parce qu’avec Grötesk et Brütal Römance, on avait un peu perdu une certaine forme de côté punchy. On l’a un peu retrouvé dans Tea Time For Pünks, et je trouve que c’est dans The Story Of Scott Rötti qu’il s’exprime le plus. Je pense que c’est le fait d’avoir réécouté ce qui fonctionnait vraiment depuis vingt ans dans notre univers qui a fait en sorte qu’on retrouve tout ça. Mais ce n’est pas de la nostalgie, c’est plutôt cette volonté d’essayer de retrouver quel était l’ADN du groupe, et d’arriver à faire les bons choix sur le nouvel album, pour arriver à quelque chose qui soit… Tu sais, on dit toujours que le septième album, c’est un peu la maturité. Bon, je ne suis pas toujours convaincu par ça, mais en tout cas, c’est une vraie occasion de se remettre en question pour faire quelque chose qui nous ressemble vraiment.

Que penses-tu de ces vingt ans de Mörglbl ?

C’est génial ! [Rires] C’est complètement incroyable de continuer à arriver à faire et de gagner un peu de sous en faisant une musique totalement hors cadre, c’est-à-dire que tu ne peux pas classifier, que tu ne peux pas traiter de commerciale – parce que je pense que si un groupe ne fait pas de la musique commerciale, c’est bien nous – et puis quand même arriver à drainer, même si ce ne sont pas des foules innombrables, arriver à vendre presque dix mille exemplaires par album depuis Jazz For The Deaf, ce qui n’est pas rien. Et nous sommes fiers de ça. Nous sommes fiers de ne pas avoir de concept, parce que je pense que c’est ce qui nous aide à continuer sans nous poser de question.

Lorsque l’on parcourt la biographie du groupe, l’arrivée d’Aurélien à la batterie est décrite comme particulièrement marquante. En quoi son arrivée a-t-elle permis au groupe de « passer à la vitesse supérieure » ?

Il y a plusieurs raisons à ça. Outre le fait que déjà, étant plus jeune que nous, il a amené tout le jeu moderne des batteurs de metal actuels qui sont capables d’être très techniques, très énergiques, mais à la fois avec une culture super large, donc capables de jouer aussi un petit peu de jazz, des trucs subtils, etc. Il a aussi amené beaucoup d’expérience, car c’est un mec qui avait beaucoup tourné avec ses projets précédents – il a été dans Zuul FX pendant longtemps –, donc il a l’habitude des tournées, de prendre des responsabilités au sein d’un groupe, et pour nous c’est vachement important. Et puis surtout, le batteur précédent ne s’impliquait pas beaucoup dans l’écriture. En fait, nous écrivions à deux avec Ivan, et Jean-Pierre ramenait sa culture de batterie, mais n’amenait pas vraiment d’idées de compo ou d’arrangement, alors qu’Aurélien est quelqu’un de très prolifique, super méticuleux et professionnel. Donc le groupe est devenu plus précis, plus puissant, plus riche musicalement au niveau des arrangements et au niveau sonore, et c’est déjà beaucoup.

« Quand je suis en phase de composition, c’est souvent le dessin qui m’aide. Je mets souvent en musique des dessins que j’ai faits, ou alors je mets souvent en image des musiques que j’ai faites […]. La musique et l’image sont tellement intimement liées que de donner une vie à une musique par le biais de l’image, ou l’inverse, ça te permet d’aller plus loin dans la compo et dans l’idée que tu as trouvée. »

Le niveau technique d’Aurélien n’est pas à prouver, mais c’est surtout sur sa musicalité et sa personnalité que s’accordent tous ceux qui travaillent avec lui, et il a travaillé avec beaucoup de monde. Dirais-tu que pour trouver un bon équilibre musical, ce qu’il vous fallait, plus qu’un bon technicien, c’est un artiste qui vous comprend ?

Oui. Je l’avais eu comme élève au MAI (Music Academy International), quand il était encore étudiant là-bas. Ensuite, nous nous sommes croisés plusieurs fois où il ouvrait pour nous avec des groupes dont il faisait partie. Il a ensuite joué avec Ron Thal, avec qui je suis pote. Et en fait, Aurélien a une capacité de se mettre au service de la musique qui est assez hallucinante. C’est-à-dire qu’il est capable de mettre beaucoup d’énergie dans la compréhension de la musique, et pas seulement dans son interprétation. C’est vachement important, parce qu’une chose qu’il a aussi apportée au groupe, c’est que de par son investissement, nous avons tout d’un coup senti que nous étions trois fois plus forts. Ce n’est pas un mec qui est juste venu parce qu’il aimait ce que nous faisions, mais il est aussi venu pour amener sa patte avec toute son expérience dans l’univers de Mörglbl. Donc nous nous sommes retrouvés vachement enrichis par ça, et effectivement, c’est un batteur qui a une musicalité et un talent, mais même un son, car si tu écoutes le son de batterie d’Aurélien, c’est un mec qui prend beaucoup de temps pour sonner. Il n’a pas seulement un son de batterie monolithique, qu’il trimbale dans tous les projets, mais il a différents types de sons, et dans le nouvel album, il a par exemple parfois utilisé des caisses claires différentes, des façons de jouer différentes, dans le choix des cymbales, des accordages des toms… Et c’est énorme comme apport.

J’ai l’impression que le travail du son de manière générale a son importance chez vous. Tu parles de la batterie, mais même au niveau de la basse, je remarque qu’il y a aussi ce travail-là qui est fait.

Ivan est l’architecte du groupe. Nous sommes, je crois, un des rares trios où le bassiste a plus de pédales que le guitariste. Moi, je n’ai rien, j’ai juste un chorus et un delay. Ivan, lui, a plein de jeux avec les octaveurs, les delays, les chorus, et si tu écoutes tout ce qui se passe derrière la guitare, c’est quasiment Ivan qui remplit tout le boulot du clavier, de l’éventuel guitariste numéro deux, évidemment du bassiste… Pour moi, c’est l’architecte du son de Mörglbl.

Dans « 2 Flics Amis Amish », Ivan a son solo, mais c’est presque comme s’il avait deux solos, avec une partie où ceux qui ne connaissent pas forcément pourraient croire à un son de guitare…

Oui, en fait, c’est un octaveur. Il joue aux doubles-octaves, et effectivement, c’est un solo très mélodique. C’est ce que je trouve très beau aussi avec Ivan, c’est qu’il est capable de faire des trucs très virtuoses, très techniques, mais il est aussi capable de faire des choses où c’est presque une voix que l’on entend, on dirait presque un chant de baleine, il y a un truc très aquatique et aérien, et il n’est pas du tout dans la démo. C’est un peu comme ce que je disais avant sur Aurélien, il y a un choix de type de son, il se prend vraiment la tête pour arriver à faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire et qui reste musical.

Et avec beaucoup de groove aussi !

Et avec beaucoup de groove, ça c’est clair !

Tu as quitté Gnô en 2014. Gaby nous disait que, selon lui, « il y avait vraiment un ras-le-bol de [t]a part qu[e tu as] essayé de garder pour [toi], et puis finalement, ça a un peu explosé ». Est-ce que tu peux nous parler de ce ras-le-bol ?

Premièrement, j’avais l’impression de lutter beaucoup plus avec Gnô qu’avec Mörglbl. Mörglbl avait la chance d’exister depuis déjà pas mal de temps, et d’avoir un circuit déjà bien en place, qui nous permettait de tourner. Alors que Gnô n’a jamais réussi à se créer ce circuit-là probablement parce que c’est beaucoup plus embouteillé, ce milieu dans lequel nous étions, avec ce metal pop un peu à la Freak Kitchen. Deuxièmement, je manquais énormément de temps parce que j’avais les deux projets qui étaient très actifs et qui devenaient difficiles à gérer au niveau du timing. Et troisièmement, il y avait le ras-le-bol de chanter. Je n’ai jamais aimé ma façon de chanter, et j’ai toujours souffert de chanter. J’en avais un peu marre de ça. Je pense que ces choses-là mises bout à bout ont fait que j’ai fait un choix. Mais Julien s’est encore occupé de la pochette du nouveau Mörglbl, Gaby est un de mes meilleurs amis… Nous sommes les meilleurs potes du monde, mais il a fallu que je fasse un choix entre les deux projets, tout simplement.

Le fait que tu te sentais de moins en moins chanteur est quelque chose dont Gaby nous avait justement parlé. Mais tu as aussi parlé tout à l’heure de l’expressivité du chant qui est une chose que tu apprécies et que tu retrouves dans la guitare. Alors pourquoi souffres-tu de chanter ?

Parce que ça me fatigue physiquement et parce que je n’aime pas ma voix. J’aime beaucoup mieux mon expressivité à la guitare que mon expressivité à la voix. J’adore chanter, par contre, j’adore faire des backings, je fredonne énormément, quand je joue mes solos de guitare, par exemple, je les chante en même temps. Mais je n’ai pas le plaisir du chanteur lead. C’est quelque chose qui ne m’apporte pas de bien-être.

La volonté de retrouver l’expressivité du chant à la guitare est quelque chose qu’on peut retrouver chez d’autres guitaristes, notamment chez Paul Gilbert, qui avait carrément fait un album de reprises où son but était que la guitare reprenne les lignes de chant et de rejouer cette expressivité du chant. Du coup, est-ce que les guitaristes ne sont pas parfois un peu des chanteurs complexés, en réalité ?

Je ne sais pas. Certains, certainement. En tout cas, ce n’est pas mon cas à moi. La guitare est ma voix, tout bêtement. C’est pour ça que je réfute la responsabilité d’être un « guitar hero », parce que c’est comme s’il existait un terme de « chanteur héros », ça ne veut pas dire grand-chose. Après, je comprends le concept, et je comprends la connexion que l’on puisse faire entre mon jeu de guitare et le côté guitar hero, parce qu’il y a le côté virtuose, le côté démonstratif du choix de type de jeu. Mais pour moi, j’allais presque te dire que c’est naturel, c’est quelque chose qui est dans ma culture, parce que quand j’étais gamin, j’ai écouté Van Halen, Jeff Beck, etc. Par contre, mon objectif n’est pas de montrer comme je joue bien, vite, ou quoi que ce soit, c’est vraiment d’arriver à raconter quelque chose avec ma guitare. Je trouve plus mon bonheur dans cette façon de faire que dans le chant. Je retrouve vraiment beaucoup plus ma liberté d’expression avec ma guitare.

« Ma spécialité, c’est de ne pas en avoir. Je fais en sorte d’essayer d’avoir un peu de vocabulaire de tous les styles et tous les genres parce que ça me plaît, parce que je me considère justement plus comme un musicien que comme un instrumentiste. »

D’un autre côté, la guitare n’est pas une voix humaine. Ne tombes-tu pas des fois sur des limites en termes d’expressivité sur ce que tu peux faire à la guitare, que tu pourrais faire à la voix ?

Non, pas par rapport à la musique que j’ai dans ma tête, pas par rapport à ce que j’ai envie de raconter. Après, quand j’ai envie d’utiliser ma voix, je le fais. Je commence à travailler sur des chansons pour un autre projet, et je vais utiliser ma voix pour composer. Par contre, je vais demander à quelqu’un qui chante beaucoup mieux que moi de le faire. Mais je me laisserai la liberté de faire des chœurs, d’utiliser ma voix avec les moyens que j’ai et par rapport à ce que j’aime faire physiquement en tant que chanteur. Mais la guitare est un instrument incroyable en termes d’expressivité, de dynamique, de possibilités sonores… C’est quasi infini, je crois. Je le ressens comme ça.

Tu as dernièrement monté un duo acoustique avec Magali Luyten. Comment cette relation artistique s’est-elle créée ?

C’est rigolo parce que nous nous connaissons depuis une dizaine d’années, et nous nous sommes toujours dit que nous jouerions un jour ensemble. J’enseigne dans une école à Genève depuis très longtemps, et j’ai proposé à Maguy de venir faire une masterclass. Et quand nous avons parlé de ça, je lui ai dit que ça pourrait être sympa que pendant sa masterclass, elle montre ce qu’elle est capable de faire en live, dans un domaine un peu différent de ce que les gens connaissent d’elle, parce que je savais qu’elle était capable de faire bien d’autres choses que ce qu’on la voit faire dans Nightmare et les autres projets metal. Je lui ai dit : « Je te propose d’arranger deux morceaux des années 1970-80, de hard rock ou de heavy, mais en les jouant en acoustique. » Donc je lui ai proposé « Jump » de Van Halen et « You Shook Me All Night Long » d’AC/DC. Ça a été rigolo, parce que je lui ai envoyé les prises de guitare un peu scratch que j’ai faites à l’arrache, par téléphone, et cinq minutes plus tard, elle m’a renvoyé sa voix sur Jump, dans un premier temps. Quelques minutes plus tard, je lui ai dit : « Ben tiens, je t’en envoie un deuxième. » Puis en fait, ce qui ne devait être que deux morceaux s’est transformé en une vingtaine de morceaux que nous avions en commun, que nous nous sommes passés l’un à l’autre. Et je lui ai dit : « Vu que tu viens mercredi, je vais essayer de nous trouver un concert le vendredi, et on va faire un concert à Genève, dans un club que je connais. » Et ça a commencé comme ça.

Nous nous sommes pris au jeu, et nous avons eu d’autres opportunités parce qu’il y a des gens qui nous ont entendus et qui nous ont dit qu’ils aimeraient nous avoir aussi. Nous avons donc monté ce truc-là, et ce qui ne devait être que deux morceaux s’est transformé en, je crois, une quarantaine maintenant. Et tout ça de façon très naturelle. En fait, j’ai un peu trouvé mon alter ego avec Maguy, dans le sens où c’est quelqu’un de très joueur. Elle considère la musique comme un terrain de jeu, comme une récréation, comme un champ d’expérimentation, et en plus elle a un tel talent qu’elle n’a d’après moi pas beaucoup de limites, et les seules limites qu’elle a, c’est elle qui choisit de les mettre parce que c’est la zone de confort dans laquelle elle aime être. Mais elle est capable de tout chanter. Je ne dis pas que je suis capable de tout jouer, mais je pense que je suis assez polyvalent pour pouvoir aller sur pas mal de terrains. Donc c’est assez naturellement que nous nous sommes retrouvés à monter ce répertoire et à avoir une complémentarité quasi naturelle tout de suite, et en plus, humainement, nous nous ressemblons beaucoup aussi, parce que c’est quelqu’un de très extraverti, qui aime monter sur scène, et qui aime prendre les gens par le colback quand elle est sur scène. Donc nous avons aussi très rapidement trouvé nos marques sur scène, et c’est une super expérience.

Est-ce que ça pourrait déboucher sur un projet plus conséquent, avec éventuellement du studio ?

Tout est possible dans cette vie !

Ce n’est pas encore prévu ?

Si c’était prévu, je ne te le dirais pas. Et en te disant que si c’était prévu, je ne te le dirais pas, je te sous-entends quand même que ça peut être une éventualité, oui !

Parce que tu as évoqué tout à l’heure le fait que tu travaillais en ce moment sur un projet…

Voilà, comme ça, ça te fait plein d’indices… [Petits rires]

Tu as dit que Magali était capable de tout chanter, mais que toi tu n’étais peut-être pas capable de tout jouer mais que tu étais pas mal polyvalent et que tu pouvais jouer pas mal de choses. Qu’est-ce que tu ne serais justement pas capable de jouer ?

Plein de choses. Par exemple, je joue en duo avec un flamenquiste qui s’appelle Olivier-Roman Garcia, et je suis incapable de jouer le flamenco comme un flamenquiste, parce que ça demande des années et des années, c’est comme l’apprentissage d’une langue étrangère, c’est un vocabulaire qui m’est étranger. Je ne sais pas jouer le jazz manouche, ce n’est pas ma culture… C’est pareil, je peux comprendre un petit peu comment ça fonctionne et en faire des petits bouts, mais je n’ai ni la culture ni la technique pour ça. Je ne suis pas capable de faire un répertoire de guitare classique comme un guitariste classique, parce que là encore je n’ai pas la technique… Encore une fois, la guitare est un instrument hallucinant, quand tu vois la largeur du spectre stylistique que tu peux couvrir. Je crois que c’est un des instruments les plus polyvalents et complets qui existent. Par contre, ma spécialité, c’est de ne pas en avoir. Je fais en sorte d’essayer d’avoir un peu de vocabulaire de tous les styles et tous les genres parce que ça me plaît, parce que je me considère justement plus comme un musicien que comme un instrumentiste. Si tu veux, Mörglbl est parfait pour moi parce que c’est complètement mon ADN : il y a le côté jazz-rock, fusion, funk, et puis le côté blues, hard blues, heavy metal qui se mélangent.

Interview réalisée par téléphone le 15 février 2019 par Nicolas Gricourt.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt & Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Alexandre Coesnon (1, 2, 6 & 8), Caryan (3) & Sandra Bariller (5).

Site officiel de Mörglbl : morglblmusic.com

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