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Interview   

My Dying Bride : la constellation du malheur


A croire que le malheur attire le malheur. Si bien qu’Aaron Stainthorpe, chanteur de My Dying Bride, groupe de doom réputé pour sa musique particulièrement triste et déprimante, commence à se poser des questions et à faire attention à ce qu’il écrit. Il faut dire qu’il sort tout juste d’une période particulièrement difficile, où sa fille, à peine âgée de cinq ans, a dû être soignée pour un cancer. Pendant cette période au chevet de son enfant, on peut le comprendre, My Dying Bride n’existait plus à ses yeux. Et comme si ça ne suffisait pas, deux membres ont quitté le navire My Dying Bride.

Cinq ans après le presque prémonitoire Feel The Misery, le groupe de Bradford a finalement trouvé le moyen de retourner en studio, grâce surtout au guitariste Andrew Craghan qui, une fois de plus, a pris sur lui pour créer tout seul The Ghost Of Orion, et à une victoire contre le cancer. Mais les déboires ne se sont pas arrêtés là : Aaron Stainthorpe a eu le plus grand mal à se remettre dans le bain et à enregistrer ce disque.

Malgré une volonté d’aller vers une musique plus « accessible » et un nouveau chapitre qui s’ouvre en ayant rejoint le label Nuclear Blast, My Dying Bride est décidément toujours autant imprégné par le malheur. On en discute ci-après avec le chanteur.

« C’est super d’avoir My Dying Bride pour y déverser toute cette énergie négative. Il est clair que je ne pourrais pas la garder dans ma tête, je deviendrais fou. »

Radio Metal : Tu as traversé une période très difficile depuis 2015 et la sortie de l’album Feel The Misery. On a diagnostiqué un cancer à ta fille, qui avait seulement cinq ans à ce moment-là. On ne peut qu’imaginer le choc et la douleur que ça a dû être. Quelle était la place du groupe dans ton esprit pendant ce temps et quel a été le soutien des autres membres du groupe pendant cette épreuve ?

Aaron Stainthorpe (chant) : Quand nous avons eu la nouvelle, j’ai immédiatement quitté My Dying Bride parce que je ne pouvais pas me concentrer sur quoi que ce soit de créatif à ce moment-là. Andrew l’a compris, et tout le groupe a plus ou moins arrêté ce qu’il faisait, car nous démarrions tout juste le processus d’écriture du nouvel album. Donc ils ont tous arrêté et fait une pause, et je ne les ai plus contactés pendant très longtemps, en fait. Andrew a fini par se remettre à écrire de la musique et à faire quelques répétitions avec le reste des gars. Il a essayé de me contacter de temps en temps, mais je lui disais que ça ne m’intéressait pas. J’étais trop occupé, trop focalisé, et il le comprenait. Donc il a continué à travailler sur l’album avec les autres membres. Ce n’est que lorsque l’album était déjà enregistré et que ma fille commençait à aller mieux que j’ai commencé à ressentir à nouveau une connexion avec le groupe. Evidemment, tout le monde m’a soutenu, car c’était un moment très difficile. Mais le chant est arrivé à la toute fin, tout avait déjà été enregistré. Ils m’attendaient et moi, j’attendais le bon moment pour de nouveau ressentir une forte connexion avec My Dying Bride, car mon attention était complètement accaparée par ma fille. Mais elle a commencé à aller de mieux en mieux, ses cheveux ont commencé à repousser et elle a commencé à revenir à l’école, alors j’ai pensé : « D’accord, voyons si je peux faire du chant maintenant ! » Mais c’était dur ! C’était difficile de revenir au studio. C’était difficile d’écrire les textes, car je n’étais pas encore à cent pour cent de retour dans My Dying Bride. Donc ça a été un album très dur à faire.

Du coup, ta fille va bien maintenant ?

Oui, elle se porte très bien maintenant ! Ses cheveux ont joliment repoussé. Elle est à temps plein à l’école maintenant, ce qui est super. Donc oui, tout va dans la bonne direction, ce qui est une bonne chose. Merci d’avoir posé la question.

Votre précédent album s’appelait Feel The Misery (ressens le malheur, NdT), et j’imagine que le malheur, tu l’as bien ressenti ces dernières années. Mais penses-tu qu’aussi fort on essaye d’exprimer et d’exorciser le malheur dans la musique, la vie a toujours un plus grand malheur à nous renvoyer ?

Oui, enfin, tout dépend vraiment de ce qu’on considère être malheureux. Je veux dire que des gens pensent que s’il pleut, toute la journée sera malheureuse. Moi, j’adore la pluie et je la trouve très créative, très inspirante. Si je me réveille le matin, qu’il fait sombre et qu’il pleut, je me sens super bien [petits rires]. Donc c’est étrange ce qui crée de la mélancolie chez différentes personnes. Mais quand je me sens un peu mal, un peu négatif, et que mon esprit est hyperactif, pas de manière positive, je prends toujours un papier et un stylo pour écrire des pensées et des idées. C’est une bonne manière de relâcher la tension et de se débarrasser du stress quand on a l’esprit plein de négativité. Donc j’écris des poèmes, ou des textes de chanson, j’écris de vraies histoires, juste pour soulager la pression qui s’accroît dans mon cerveau. C’est super d’avoir My Dying Bride pour y déverser toute cette énergie négative. Il est clair que je ne pourrais pas la garder dans ma tête, je deviendrais fou. C’est important de sortir ces pensées, même si tu n’as pas l’intention d’en faire quoi que ce soit. J’encourage toujours les gens qui souffrent peut-être de dépression ou quelque chose de similaire, s’ils en ont la possibilité, de transformer ça en créativité – que ce soit dans l’art, la peinture ou autre, même si c’est abstrait, peins ce que tu ressens, écris ce que tu ressens, fais ce que tu ressens –, car ça aide énormément. Ça évite que ta tête explose, car tu mets ça ailleurs.

D’un autre côté, t’es-tu jamais dit que le malheur que tu mets dans ta musique provoque, d’une manière mystique, le malheur que tu endures dans ta vie ? Ou bien es-tu trop rationnel et trop peu superstitieux pour le croire ?

Je ne sais pas. Je commence à être méfiant maintenant par rapport à certaines choses sur lesquelles j’écris et qui finissent par, non pas se réaliser, mais pas loin. Par exemple, sur le précédent album, j’ai écrit « And My Father Left Forever » (et mon père est parti pour toujours, NdT), et ensuite mon père est décédé ! On se demande ce qui peut bien se passer dans l’univers quand on écrit sur quelque chose et que ça arrive. C’est un vrai choc pour moi. Maintenant, je fais un peu plus attention à ce que j’écris. Cet album aurait dû uniquement être constitué de chansons comme « Tomorrow I Win The Lottery » ou « Tomorrow Aston Martin Will Deliver Me A Brand New Car » [rires]. C’est juste étrange ! Donc je fais un peu plus attention à ce que j’écris, car certains trucs se produisent et je me demande : est-ce que ça allait de toute façon arriver ou bien l’ai-je, d’une certaine manière, provoqué, comme une manifestation de ma pensée ? Donc oui, je vais faire plus attention à partir de maintenant.

Les épreuves pour le groupe ne sont pas arrêtées là, car deux membres sont partis. Le premier à partir était Calvin Robertshaw, qui était revenu dans le groupe juste avant Feel The Misery, ce qui veut dire qu’il n’est resté que quatre ans dans le groupe. Il a annoncé son départ via SMS, sans donner de raison, ni d’explication. Depuis, êtes-vous parvenus à obtenir une explication de sa part ?

Plus ou moins, oui. C’est juste qu’il n’aimait plus composer du doom. Il a toujours aimé le thrash et le death metal, et je pense qu’il a réalisé qu’Andrew écrivait d’extraordinaires riffs doom. Je suppose que Calvin s’est dit : « Je ne peux pas rivaliser avec ça et je n’en ai même pas envie, ce n’est plus mon truc. » On peut le comprendre, les gens passent à autre chose, les temps changent. Donc Calvin n’appréciait tout simplement plus de composer avec Andrew, donc il a dit : « J’en ai assez, je pars. » Ça ne m’a pas dérangé, ni même affecté le moins du monde, car évidement j’étais concentré sur ma fille. Donc quand Andrew m’a dit que Calvin était parti, j’ai juste haussé les épaules, je m’en fichais complètement. Ensuite, juste avant l’enregistrement, Shaun [Taylor-Steels], le batteur, est également parti. Il devenait très stressé au travail et chez lui. Il n’arrivait pas à supporter la pression… Tu sais, il y a beaucoup de pression quand on est sur un plus gros label pour créer un très bon album, et je pense que ça a atteint Shaun et il a décidé qu’il devait lâcher du lest. Malheureusement, c’est tombé sur My Dying Bride, mais d’un malheur peut naître un bonheur : notre ingénieur de studio, Mark [Mynett], connaissait Jeff Singer de Paradise Lost, et le kit de Jeff était déjà au studio. Du coup, il a appelé Jeff, qui est venu de Manchester, a écouté l’album et enregistré la batterie dessus, et il a fait un boulot fantastique ! Et Andrew a fait toutes les guitares. Donc même si deux personnes ont quitté le groupe, ça n’a causé strictement aucun retard, ce qui est assez extraordinaire. C’est un peu frustrant, évidemment, quand des membres du groupe partent, mais vu que cette fois nous n’avions aucune date butoir pour l’album, nous n’étions pas hyper-pressés de trouver des remplaçants. Donc Jeff est venu et a fait la batterie, Andrew a fait toutes les guitares, et nous avons désormais Neil [Blanchett] avec nous, mais Neil a rejoint le groupe après l’enregistrement de l’album, donc il ne fera que jouer en live avec nous.

« Je fais un peu plus attention à ce que j’écris, car certains trucs se produisent et je me demande : est-ce que ça allait de toute façon arriver ou bien l’ai-je, d’une certaine manière, provoqué, comme une manifestation de ma pensée ? »

Au final, avec tout ce qui s’est passé, il a fallu cinq ans au groupe pour revenir avec un nouvel album. Comment le label, Nuclear Blast, a-t-il géré ça ?

Evidemment, Nuclear Blast savait ce qui se passait dans ma vie privée, ils ne nous ont jamais donné de deadline pour l’album, car ils savaient que ça pourrait prendre des années. Quand on n’a pas de deadline, ça signifie qu’on peut prendre autant de temps qu’on veut. Heureusement, car Andrew a pris beaucoup de temps pour que toutes les guitares soient comme il faut. Je veux dire que certaines chansons dans l’album ont jusqu’à onze guitares qui jouent simultanément. Andrew a vraiment adoré travailler sur les parties de guitare. Je pense que si nous avions eu une deadline, il n’aurait pas fait autant de pistes de guitare, car l’heure tourne et il faut avancer. Mais quand on n’a pas de deadline, on peut continuer à rajouter de plus en plus de trucs, ce qui est super. Mais évidemment, quand la musique est finie et qu’ils attendent le chant, c’est le moment pour moi de faire ce que j’ai à faire, mais là encore il n’y avait pas de deadline. Ça m’a pris presque un an pour enregistrer tout mon chant. Encore une fois, Nuclear Blast n’a jamais dit : « Quand va-t-on avoir l’album ? » Ils n’ont jamais rien dit de tel. Ils ont donc soutenu à cent pour cent My Dying Bride durant cette période difficile. Quand l’album était en grande partie enregistré, nous leur avons dit : « On est en studio et c’est presque terminé. » Ils n’arrivaient pas à le croire. Ils ne savaient même pas que nous étions en studio ! Ils ont donc été agréablement surpris, et même là, quand nous leur avons dit que nous étions en train d’enregistrer l’album, ils n’ont pas dit : « Pouvez-vous nous le livrer d’ici telle date ? » Ils ont juste dit : « Quand vous le livrerez, nous serons contents de le recevoir. » Aussi simple que ça.

Andrew a écrit le nouvel album tout seul, dans des circonstances similaires à Feel The Misery. La différence est que cette fois il n’avait personne à qui demander un avis, et certainement pas toi compte tenu de ta situation avec ta fille. Ne s’est-il pas senti abandonné ou découragé à certains moments ? Ou au contraire, penses-tu que ça a fait une expérience personnelle encore plus profonde pour lui ?

Je lui ai parlé récemment à ce sujet, le fait qu’il ait intégralement composé les deux derniers albums, pour savoir s’il avait apprécié, et c’est un peu du cinquante-cinquante. Il a aimé pouvoir écrire tous les riffs sans qu’il y ait personne pour dire « voici un de mes riffs » et sans qu’il soit obligé d’accepter le riff de quelqu’un alors qu’il n’aime pas ce riff, parce que c’est démocratique d’accepter les riffs de l’autre guitariste. Quand l’autre guitariste n’est pas là, il a le contrôle à cent pour cent des riffs. Je pense que n’importe quel guitariste adorerait avoir uniquement sa propre musique sur un album. Donc il a apprécié ça mais oui, le fait que qu’il n’avait personne pour lui donner son avis sur la musique… Tu ne sais pas si tu vas dans la bonne direction dans ce cas. Il a donc fait exprès de refaire des répétitions avec Lena [Abé] et Shaun [Macgowan], le violoniste, pour leur jouer les riffs et les idées grossières qu’il avait pour les chansons. Il se peut qu’ils aient fait de petits ajustements, mais généralement, c’était tout bon. Andrew sait ce qu’il fait, alors il faut le laisser faire. C’est un super compositeur. Quand cet album sortira, il va bien se vendre et ça sera la preuve de la qualité des chansons.

Quand tu as découvert pour la première fois toutes les chansons qui étaient déjà enregistrées, quelle a été ta réaction ? Qu’as-tu pensé de la musique qu’il avait créée ?

C’est intéressant parce qu’il m’envoyait des riffs via e-mail, mais comme je n’étais pas vraiment intéressé, j’écoutais un ou deux riffs, et je me disais : « Bof. Ça ne me parle pas. Il faut que j’entende toute la chanson. » C’est pourquoi je voulais que la majorité soit déjà créée, car je ne pouvais pas contribuer à juste une partie de chanson. Il fallait que j’entende toute la chanson pour sortir mon esprit du brouillard dans lequel il était. Donc, au final, quand toutes les chansons étaient terminées, je les ai prises chez moi. J’ai dû les écouter comme il faut, c’est-à-dire à plein volume avec le casque sur les oreilles. C’est seulement là qu’on peut vraiment entendre ce que font les guitares ; ça sonne épique quand c’est joué fort. Et c’était tout. J’ai pensé : « Il faut que j’écrives là-dessus. C’est génial. C’est un super riff, je pourrai facilement chanter dessus. » Ça a commencé à très joliment prendre forme. Mais ça aide vraiment si tu joues la musique très, très fort, car les riffs heavy sonnent encore plus heavy quand on les écoute avec un casque de bonne qualité. Donc oui, quand ça a commencé à prendre forme, je pensais : « D’accord, il y a des riffs qui tuent là-dedans, il faut que j’en fasse partie. » Car pendant un court moment, je me suis dit : « Je ne peux pas faire cet album. Soit ils prennent un autre chanteur, soit ils m’attendent encore plus longtemps, soit ils sortent un album instrumental », car je n’arrivais pas à ressentir la connexion. Mais quand j’ai entendu la musique à plein volume, là j’ai senti la connexion revenir et c’est là que j’ai pris du papier et un stylo.

Vu ce que tu avais traversé, quand est venu le moment de travailler sur ces chansons, n’avais-tu pas énormément de choses sur le cœur à exprimer ?

Evidemment, avec ce que j’ai traversé, il y avait beaucoup à dire. Le problème, c’est que je ne voulais pas remplir cet album avec ce moment particulier de ma vie, car ça en aurait fait un album très négatif pour moi et un album que je n’aurais jamais voulu écouter. Il aurait été plein de chansons que je n’aurais jamais voulu chanter en live. Donc je ne pouvais pas tourner tout l’album autour de mes récentes expériences. Evidemment, il y a une chanson qui s’appelle « Tired Of Tears » qui est directement liée à ce qui s’est passé, mais le reste des chansons aborde des sujets plutôt habituels pour My Dying Bride. J’ai toujours un tas d’idées et de choses au sujet desquelles écrire, sans que ça soit forcément lié à mon vécu. J’ai juste des histoires et des petits moments bizarres au sujet desquels j’ai besoin d’écrire. C’était le danger : j’aurais pu remplir cet album avec tout ce que j’ai vécu, mais ça aurait tué l’album pour moi, et je n’aurais jamais plus voulu l’écouter.

« Pendant un court moment, je me suis dit : ‘Je ne peux pas faire cet album. Soit ils prennent un autre chanteur, soit ils m’attendent encore plus longtemps, soit ils sortent un album instrumental’, car je n’arrivais pas à ressentir la connexion. »

Tu as dit que tu pensais à un moment donné qu’ils auraient peut-être besoin d’un autre chanteur, et je sais que tu as eu beaucoup de mal à enregistrer ton chant. Peux-tu nous en dire plus sur les difficultés auxquelles tu as été confronté dans la cabine de chant ?

C’était juste hyper-difficile de se remettre dans le bain à rechanter. J’ai énormément eu besoin d’aide de la part de Mark Mynett, le producteur du studio, et d’Andrew, car je chantais des trucs et ça ne fonctionnait pas avec la nouvelle musique. Donc Mark a dit : « Essayons des double prises, des triples prises… On va mettre plein de pistes de chant les unes sur les autres, plein de couches pour que ça sonne riche, on va faire du chant death sur des passages que tu as déjà enregistrés en chant clair en démo… » Nous avons donc effectué plein de changements. Car j’enregistrais des démos à la maison, d’abord, et ensuite j’allais en studio pour essayer. La plupart du temps, les démos ne fonctionnaient pas. Sur mon ordinateur, là en face de moi, j’ai des versions de toutes les chansons de l’album qui sont complètement différentes de ce que nous avons enregistré ! Il y a de la matière pour de futurs albums de raretés [petits rires]. Mais oui, c’était vraiment dur. J’ai cru que ça allait être super facile, que ce serait comme se remettre en selle après être tombé de vélo, mais ça n’avait rien à voir. J’étais tellement loin du groupe que je n’arrivais pas à retrouver mon chemin pour y retourner, et dans le studio, ça ne marchait pas. Voilà pourquoi ça a pris presque un an pour faire le chant, car il y a des moments où j’étais tellement démoralisé de voir toutes mes idées jetées à la poubelle que je partais du studio et n’y revenais pas pendant deux semaines ; j’étais désespéré de ne plus y arriver. Mais encore une fois, avec les encouragements d’Andrew et l’aide de Mark, nous avons fini par en venir à bout, mais il n’y avait vraiment aucun plaisir. Quand la dernière chanson était enregistrée, j’ai simplement pris mes affaires et je me suis barré. Je n’ai même pas cherché à écouter l’album, tous les remix ou autres. J’étais tellement content que cet horrible moment soit enfin terminé. Ce n’est que maintenant que je commence à apprécier l’album. Je ne l’écoute toujours pas beaucoup, parce que j’ai encore besoin de prendre mes distances avec lui jusqu’à… Peut-être que j’achèterai un exemplaire quand il sortira et alors je pourrai probablement l’apprécier, mais pour le moment j’ai encore un peu de mal.

Au final, penses-tu que ces difficultés ont bénéficié à la musique ? Penses-tu avoir mis encore plus de désespoir dans ton chant à cause des galères que tu as vécues lors de l’enregistrement des chansons et des doutes que tu as ressentis ?

Oui, c’est clair. Peu importe l’émotion que tu ressens, ça ressortira dans ta manière de prononcer les mots. Le chant death metal a toujours été facile à faire pour moi, mais quand tu es énervé, ils ressortent encore plus forts et avec encore plus d’amertume. En chant clair, on entend parfois un petit tremblement dans la voix, parce que ce sont des paroles qui viennent du fond du cœur, et elles sont difficiles à chanter ; et encore plus difficiles à chanter en live ! Donc je n’ai pas vraiment hâte de chanter certaines de ces chansons en concert. De toute façon, je n’ai jamais hâte de chanter en concert, donc ce n’est pas nouveau.

Tu as déclaré qu’avec cet album vous vouliez « quelque chose de différent », « une approche un peu plus accessible au lieu d’étouffer les gens avec un profond malheur sans raison ». On peut se dire que vous auriez eu toutes les raisons du monde d’« étouffer les gens avec un profond malheur », alors pourquoi avoir choisi cette approche plus accessible ?

Nous avions déjà décidé que nous voulions que l’album soit accessible avant même de commencer à l’écrire, car nous avons fait tout un tas de trucs techniques et bizarres quand nous étions plus jeunes. Maintenant, il était temps d’écrire de super riffs, suivi d’autres super riffs, et de changer de riff quand ça semblait être le bon moment d’effectuer un changement. Dans le passé, nous changions de riffs à mi-chemin et nous avions des rythmes de batterie bizarres. Dans le temps, nous avions des chansons assez techniques mais pas particulièrement géniales à écouter. Cette fois, nous avons simplement dit : « Tu sais quoi ? On va faire des refrains, des couplets. On va rendre les guitares plus harmonieuses, faire plein d’harmonies de chant et faire un bel album à écouter. » Enfin, c’est relatif ! Ça reste My Dying Bride, il y a beaucoup de mélancolie là-dedans, c’est très sombre, mais c’est aussi accrocheur par endroits. Des gens disent : « Eh bien, ils sont passés chez Nuclear Blast, et Nuclear Blast leur a sûrement dit d’écrire des albums plus commerciaux », mais c’est évidemment faux. Enfin, certains morceaux durent dix minutes, ça n’a rien de commercial. Je pense que c’est plus accessible pour My Dying Bride, mais pour l’auditeur lambda, ça demande encore probablement un peu de travail pour écouter un de nos albums.

Y a-t-il eu des albums dans le passé pour lesquels tu penses que vous avez fait de la musique particulièrement malheureuse sans raison ?

Pas sans raison. J’ai toujours écrit des choses que je pensais être ce qu’il fallait faire à ce moment-là. Je ne me suis pas posé en pensant : « Cette chanson doit être la chanson la plus malheureuse que j’ai jamais écrite. » Ça ne marche pas comme ça. Tu écris quelque chose qui fonctionne sur le moment. Parfois, quand tu écris une partie de texte, tu ne sais pas si ce sera du chant death ou doom ou… Tu n’en as aucune idée. Tu te contentes de mettre sur papier tes sentiments et tes pensées, ou une histoire que tu racontes. Et ce n’est que quand tu as l’occasion de l’absorber et de vraiment mêler ça à la musique que tu commences à ressentir le feeling de ce que tu fais. Parfois, tu penses : « Ouais, du chant death, ça va bien marcher ici », et au final non, ça ne marche pas. Donc tu fais avec, mais tu ne planifies pas vraiment. Nous ne planifions pas les albums, nous ne nous posons pas pour structurer les choses et décider : « D’accord, on devrait avoir une chanson vraiment déprimante ici, et ensuite une chanson pas si déprimante là… » Ça ne marche pas comme ça. Tu écris ce que tu ressens et ensuite tu assembles le tout, parfois ça peut être plus death metal que doom, d’autres fois ça peut-être plus doom que death, d’autres fois il peut y avoir des influences plus gothiques… Nous ne savons pas tant que ce n’est pas fait. Donc nous ne faisons aucune prévision, nous ne planifions rien. Simplement, ça évolue pour devenir ce que ça devient. La plupart du temps, le résultat nous plaît. Nous ne sortons rien qui ne nous plaît pas. Il se trouve juste que nous aimons écrire des trucs mélancoliques. C’est comme ça que nous fonctionnons, et que nous fonctionnerons toujours, c’est dans notre nature. Mais nous ne nous posons pas en disant : « Tous nos fans doivent chialer quand ils écoutent ça. » Nous ne fonctionnons pas comme ça, nous écrivons juste ce que nous ressentons, et il se trouve que c’est sombre.

« J’ai cru que ça allait être super facile, que ce serait comme se remettre en selle après être tombé de vélo, mais ça n’avait rien à voir. J’étais tellement loin du groupe que je n’arrivais pas à retrouver mon chemin pour y retourner. »

Penses-tu que l’accessibilité de la musique permet de mieux transmettre le message et l’émotion à l’auditeur, ou bien une telle approche implique forcément une forme de compromis à cet égard ?

Il y a de toute façon souvent pas mal de compromis. Comme je l’ai mentionné, il y a certaines chansons dans l’album sur lesquelles j’ai fait intégralement du chant death, et ensuite, quand nous avons été en studio pour les enregistrer, nous les avons changées. Ça ne me dérange plus aujourd’hui. Par le passé, j’aurais fait un peu plus ma rock star en disant : « Ce sont mes mots, je veux les chanter comme je veux », et c’est ce que je faisais. Mais cette fois, comme je galérais avec le chant, j’étais vraiment ouvert aux changements et modifications, parce que j’ai réalisé que Mark et Andrew pouvaient voir ce qu’il fallait et pas moi. Ils n’ont donc cessé de me pousser dans la bonne direction, même si parfois je chante un passage et que je me dis : « Je n’aime pas ce que c’est en train de devenir. » Mais je le faisais parce que les deux autres gars pensaient : « Non, non, ça marche, fait nous confiance, ça marche. » Il y a donc beaucoup de compromis dans cet album, et ça ne me dérange pas. Je ne suis pas une vieille rock star à dire : « Ce que j’ai fait est formidable, vous ne devez pas y toucher ! » Pas du tout. Je suis très flexible et ouvert aux bonnes idées intéressantes. Je n’ai aucune idée d’à quoi va ressembler le prochain album, mais je sais qu’Andrew est déjà en train d’écrire de la musique. Le prochain album ne sortira certainement pas dans cinq ans.

Il y a trois morceaux dans l’album qui servent un peu de respiration : les deux interludes instrumentales « The Ghost Of Orion » et « Your Woven Shore » qui répond à « Your Broken Shore » en ouverture, mais aussi et surtout la belle chanson « The Solace », qui porte bien son nom. Quelles sont l’histoire et la raison d’être de ces trois morceaux ?

Il y a toujours des moments de réflexion, si tu veux, dans nos albums, car nous en avons autant besoin que l’auditeur. Selon nous, si on donne à quelqu’un huit ou neuf morceaux de pur doom metal, c’est assez accablant et ça ne nous intéresse pas d’écouter ça, donc nous n’allons pas créer ça. Nous aimons avoir de petits moments où on peut se détendre et se dire : « On a besoin d’une pause sans guitare saturée, partons sur un truc un peu plus basé sur le piano ou le violon. » Et ça semble très bien fonctionner. Sur le dernier album, je crois que nous avions « I Almost Loved You » – c’est peut-être sur l’album encore avant, je ne m’en souviens plus, mais il y a toujours quelque chose là-dedans, une pause sans riff hyper heavy qui t’écrase, et souvent ce sont des passages calmes. Ce qui est drôle, c’est que… En l’occurrence, quand tu as écouté « The Solace » – sur laquelle Lindy Fay Hella de Wardruna chante –, et que tu as vraiment apprécié ces douces sonorités, la chanson suivante, « The Long Black Land », va te percuter comme une tonne de briques, parce qu’elle paraît tellement heavy après « The Solace ». C’est donc plutôt sympa d’avoir ces moments plus calmes, parce que quand les morceaux bruyants reviennent, ils reviennent deux fois plus bruyants, et c’est une technique très efficace.

D’après le communiqué de presse, le nom de l’album vient d’un de tes « gribouillages déments sous l’effet du vin » et tu as déclaré que quand tu as fini, ceux-ci ne sont que tu charabia. On dirait qu’il y a un côté très « flux de conscience » dans ton approche, voire inconscient. Est-ce ta manière d’atteindre ton moi profond ?

Oui, enfin, sur cet album, il y a eu moins de vin, parce qu’évidemment, il fallait que je sois disponible pour ma fille si elle avait besoin de moi. Sur l’album précédent, oui, je buvais du vin le soir, j’allumais plein de bougies et je me mettais dans une ambiance très gothique et dramatique ; ça aide à écrire les paroles, tu sais ! Si tu as le bon cadre, la bonne ambiance et la bonne atmosphère, ça aide vraiment l’écriture. Mais pour cet album, il n’y a presque rien eu de tout ça parce que j’avais besoin d’être disponible. Donc une bonne partie des textes ont été écrits la journée, sans le moindre alcool, mais j’étais inspiré par la musique. Encore une fois, il n’y a pas de formule pour écrire comme nous écrivons. Parfois, j’écris d’abord un texte et je le donne à Andrew pour qu’il s’en inspire, et il crée quelque chose autour de ce texte, et ensuite il se peut que je change le texte au moment de l’enregistrement. Il y a différentes approches. Je suis content que nous n’ayons pas de formule fixe pour écrire les chansons, parce que je pense que ça serait beaucoup moins marrant, les chansons n’évolueraient pas autant et elles ne seraient pas aussi personnelles, parce que ça reviendrait à simplement faire toutes les choses qu’on est censé faire. Donc elles évoluent, et j’en suis content, ça reste frais et excitant, car on ne sait pas ce qui nous attend au tournant, ce qui est vraiment sympa.

Mais du coup, par le passé, le vin jouait un peu un rôle de catalyseur pour toi, c’est ça ?

Oui, c’est clair. Pas trop non plus, parce que si tu bois trop, tu ne peux plus rien écrire [petits rires]. Il y a une limite. Mais oui, ça ouvre une petite porte dans ta tête qui est fermée durant la journée, parce qu’on a des factures à payer, du boulot à faire et tout le reste. Quand c’est tard le soir et que tu prends un verre de vin, une petite porte dans ta tête s’ouvre juste un petit peu et certaines de ces idées obscures et intéressantes commencent à sortir. C’est de là que vient la créativité. C’est une sensation plutôt agréable, pour être honnête.

Quel vin est le meilleur pour la créativité ?

Je dirais un châteauneuf-du-pape, c’est un de mes préférés ! [Petits rires]. Mais bon sang, j’aime vraiment tester différents vins, mais tu sais, comme ma fille a été longtemps malade, ça fait deux ans que je n’ai pas bu une bonne bouteille de vin. Je dois encore prendre soin d’elle en ce moment. Même si elle est de retour à l’école, je ne peux pas m’empêcher de penser que si elle a besoin de moi, je dois être là. Elle a encore des années de scanner devant elle. Je finirais par me remettre au vin mais je ne suis pas pressé. Ça ne me manque pas non plus énormément, mais quand je pourrai profiter d’un verre dans le futur, je suis sûr que je vais adorer.

« Je n’ai pas vraiment hâte de chanter certaines de ces chansons en concert. De toute façon, je n’ai jamais hâte de chanter en concert. »

La phrase originale que tu as trouvée pour le titre de l’album, c’est : « A Ghost Crawls From The Mouth Of Orion », ce qui est très énigmatique. Est-ce que ça avait un sens pour toi ?

Oui. J’avais une vision, qui était effectivement très bizarre. Et ça n’a impliqué aucun alcool, ce qui est étrange, et ce qui me fait presque dire que je n’ai peut-être pas besoin d’alcool ! Peut-être que mon cerveau est fou quoi qu’il arrive et que je peux écrire n’importe quoi sans l’incitation de l’alcool ou de n’importe quelle substance en l’occurrence. Mais je ne sais pas d’où c’est venu. J’ai des idées qui me viennent en tête constamment. C’est pourquoi j’ai toujours un stylo et du papier sur moi prêt à capturer ces moments, parce que si tu es en train de marcher dans la rue, si tu as une idée vraiment cool mais que tu n’as rien pour l’écrire, alors elle est perdue ! Je n’ai pas envie de perdre ces idées. Ensuite, elles surgissent dans les textes de My Dying Bride ou certaines de mes poésies. Mais oui, il faut toujours écrire ces choses. Mais ce titre, je ne dis à personne ce qu’il veut dire pour le moment. C’est un secret. C’est un peu comme si tu faisais un super film, tu n’as pas envie de dévoiler la fin, car c’est un spoiler. Moi, je n’ai pas envie de dévoiler le début.

The Ghost Of Orion inaugure un nouveau label pour My Dying Bride. Vous étiez chez Peaceville depuis le tout début du groupe. Qu’est-ce qui vous a fait penser que c’était le moment de briser cette relation longue de trente ans maintenant ?

Le contrat arrivait à son terme de toute façon et nous trouvions que Peaceville avait fait tout ce qu’il pouvait pour My Dying Bride, ce qui est merveilleux, mais nous voulions encore plus. Nous pensions que nous avions plus à offrir et nous voulions développer My Dying Bride encore plus partout dans le monde, et nous espérions que Nuclear Blast serait intéressé. Quand le contrat était terminé, onze labels différents ont essayé de mettre la main sur My Dying Bride. C’est super de voir qu’un groupe vieux de vingt-cinq ans, à l’époque, suscite autant d’intérêt. Nuclear Blast avait la meilleure offre, donc c’était une fantastique nouvelle pour nous. Nous avons dit au revoir, merci pour tout à Peaceville, il était temps de passer à autre chose. Nous croyons que Nuclear Blast peut élever la position de My Dying Bride dans le monde un peu plus que Peaceville ne le pouvait, car nous avons faim, nous voulons plus. Nous voulons que les gens entendent notre musique, donc nous avons opté pour le label qui pourra l’emmener plus loin.

Interview réalisée par téléphone le 31 janvier 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : John Steel.

Site officiel de My Dying Bride : www.mydyingbride.net.

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