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Interview   

Myrath : le metal en héritage


Myrath

Myrath vient de loin. Le contexte dans lequel a été écrit et enregistré le nouvel album du groupe, Legacy, et le contexte ayant environné l’intégralité de la carrière du groupe en aurait découragé plus d’un. Que ce soit en raison de circonstances politiques ou culturelles, vivre du metal ou ne serait-ce que faire du metal en Tunisie est difficile. Malgré cela, Myrath a eu la chance d’être encouragé par Ahmed Ben Arbia, le père du guitariste Malek, un passionné de musique qui s’est investi et a porté le groupe à bouts de bras comme peu de parents le font. La pugnacité du groupe, leur amour du metal progressif occidental et leur indéniable potentiel ont également attiré l’oreille de Kévin Codfert (Adagio) qui a rapidement décidé de s’investir dans le projet. La carrière des Tunisiens commence doucement mais sûrement à décoller, leur permettant de jouer en Europe et d’y développer une audience.

Puis, en 2013, Ahmed Ben Arbia décède. Suite à cela, au-delà du chagrin que représente la perte d’un proche et d’un membre d’une famille, le groupe et même Kévin racontent avoir totalement perdu l’inspiration. C’est donc en ayant surmonté cette épreuve et la douleur que, trois ans plus tard, Myrath sort Legacy. Un album émotionnellement mais aussi symboliquement fort – les mots « myrath » et « legacy » signifient tous deux « héritage », respectivement en arabe et anglais – entièrement dédié à Ahmed.

Nous avons réalisé une interview croisée de Kévin, dont le rôle dans le groupe a largement dépassé celui de producteur, et de Malek afin d’évoquer ces contextes. L’autre thème important de l’interview concerne la trajectoire musicale du groupe qui n’a rien de traditionnelle, Myrath n’ayant pas tout de suite choisi d’exploiter pleinement ses influences orientales, leur préférant un metal progressif très occidental plus alambiqué, moins immédiat que la musique avec laquelle il nous reviennent aujourd’hui. A ce sujet – comme sur les autres -, Kévin et Malek nous ont répondu en toute transparence.

« [Les influences tunisiennes,] ça nous permet de nous distinguer des autres groupes et je pense que ce n’est pas quelque chose à négliger, étant donné le milliard de groupes qu’il y a en ce moment. »

Radio Metal : Kévin, quel a été ton rôle pour cet album de Myrath, en termes de musique ?

Kévin Codfert (compositeur & producteur) : Je vais essayer de te décrire mon rôle au sens large. En gros, je suis « rentré » dans le groupe il y a six ans. J’avais découvert Myrath en première partie d’Adagio qui faisait aussi la première partie de Robert Plant, à l’Amphithéâtre de Carthage, à côté de Tunis. J’ai rencontré ce petit groupe et j’ai commencé à le produire. Donc, mon rôle c’était plus de faire de l’enregistrement et du mix. Je me suis vite rendu compte que le groupe avait un gros potentiel et que je voulais travailler avec eux et m’impliquer plus. Donc, depuis Tales Of The Sands, je m’occupe de la composition. Ça veut dire que je vais amener des compos, Elyes [Bouchoucha] va également amener des compos, et ensuite, le groupe, avec le talent qui le caractérise et surtout ses influences orientales va adapter nos compositions pour en faire quelque chose vraiment à leur sauce. Comme souvent on compose des morceaux à deux ou trois avec un peu d’influences européennes et beaucoup d’influences orientales, et c’est un peu ce mélange des genres qui fait la musique de Myrath. Donc, ça, c’est mon rôle en tant que compositeur et, en l’occurrence, pour cet album, j’ai co-composé un peu plus de la moitié de l’album. Je fais aussi l’enregistrement des albums. Je m’occupe du web marketing, car je suis co-fondateur d’une agence marketing française. Et je m’occupe aussi du développement du shop, du merchandising, des deals avec les maisons de disque et de pas mal d’autres trucs opérationnels.

Du coup, quel est ton rapport à la musique tunisienne, vu que ce n’est pas forcément ta culture à la base ?

Au début, il n’y en avait pas. Par contre, on avait une passion commune avec le groupe pour le metal progressif symphonique. Quand j’étais un peu plus jeune, j’étais méga fan de Symphony X. Les gars de Myrath étaient également super fans de ce groupe. Et donc on a rapidement trouvé des affinités. Ce que je n’avais pas, par rapport à eux, c’était tout ce bagage oriental, que je ne comprenais pas au début. D’ailleurs, ça a été assez compliqué puisque quand tu es immergé dans un monde de musiciens orientaux, il y a des choses rythmiques que tu ne comprends pas tout de suite, etc. Déjà l’utilisation des quarts de ton, c’est systématique dans la musique orientale et particulièrement tunisienne. Et je t’avoue qu’en vivant là-bas quelques mois, j’ai dû écouter tout un tas de musique et vraiment m’imprégner de cette culture pour commencer à la comprendre.

Comme tu l’as dit, tu amènes maintenant des compos au sein du groupe. Comment est-ce que tu arrives à amener des musiques avec cette influence orientale sans tomber dans le cliché tel que l’Européen pourrait s’imaginer la musique orientale ?

Ça dépend ce que j’amène. Si j’amène une idée orientale… Alors, il faut savoir aussi que j’écoute énormément de musique orientale pour justement essayer de comprendre et m’inspirer. Après, quand je ne suis pas sûr du truc, je laisse les mecs faire parce qu’ils sont bien plus talentueux que moi pour trouver des idées orientales, ça ne fait aucun doute. La majorité des idées que j’ai amenées sur l’album ne sont pas forcément des idées orientales. Je pourrais te donner un exemple : j’ai co-composé avec Elyes « Believer » dont le clip est sorti la semaine dernière. Et en fait, ce qu’il s’est passé, on était dans une petite maison dans la ville de Sousse, dans le sud de la Tunisie, et j’ai dit à Elyes : « J’ai une idée, on pourrait faire un truc qui fait [chante la mélodie] ‘believe and carry on…’ » Et je lui ai présenté ce petit motif qui est devenu le refrain, avec du delay et une gimmick qui n’est absolument pas une gimmick orientale si on prend un peu de recul, c’est plutôt une rythmique pop ou même quelque chose qui aurait pu se faire dans les années 80. Et je pense que toute la valeur ajoutée, c’est la façon dont on a fait l’arrangement. Au final, si on regarde les structures des morceaux, ce ne sont pas du tout des structures orientales. Ce qui fait le côté oriental du groupe, c’est l’intelligence du groupe à amener une touche orientale et complètement incorporer les chansons pour en faire quelque chose de très orientalisant, sans qu’il y ait de cliché, pour que ça ne fasse absolument pas pièce rapportée. On ne colle pas de l’oriental sur des mélodies qui ne le sont pas. Je trouve parfois des mélodies qui ne sont pas orientales et on arrive à créer un monde entre les deux mondes.

Comment le groupe procède-t-il, justement, pour rajouter cette couche orientale sans que ça fasse pièce rapportée, pour avoir cette symbiose ?

Malek Ben Arbia (guitare) : Je pense que c’est dû au fait que chacun sait ce qu’il a à faire. Ça, on ne l’a pas appris tout de suite mais au fil des albums, pour vraiment aller à l’essentiel. Le côté oriental va être en majorité amené par Elyes via les orchestrations et la voix de Zaher [Zorgati] qui rajoute des quarts de tons, etc. Mélangé à ça, je vais aussi essayer… Sur Legacy, par exemple, il y a un solo sur un des morceaux que j’ai essayé de faire à la façon d’un oud, vraiment orientalisé et pas comme un solo metal classique. Et pour en arriver là, on va vraiment chercher à faire quelque chose qui se retient, que n’importe qui peut chanter. Après, le reste, je dirais que ça se fait automatiquement. En fait, la plupart du temps ce sera une base metal et Elyes va mettre sa touche pour ramener le côté oriental.

Vous parlez de l’utilisation des quarts de ton utilisés dans la musique tunisienne. Comment on fait ça avec des instruments rock traditionnels découpés en demi-tons ?

C’est vrai que c’est plus facile de faire ça avec la voix qu’avec un instrument mais, pour le moment, ce qui fait ça, ce sont des instruments traditionnels tunisiens qu’on introduit très souvent dans nos albums, comme le mezoued, qui est un instrument qu’on peut souvent confondre avec la cornemuse parce que ça a presque le même son. En fait, tous les instruments orientaux peuvent jouer les quarts de ton, donc on essaye de les introduire. Avec la guitare, c’est très dur, à moins de faire un bend extrêmement précis mais qui va sonner aux oreilles des européens comme une fausse note [petits rires]. Pour l’instant, c’est très dur de faire ça avec une guitare mais on le fait avec la voix, le clavier et d’autres instruments.

A la limite, ce serait possible avec une guitare et une basse fretless…

Exactement ! D’ailleurs, c’est peut-être un des projets pour l’avenir, avoir un côté fretless pour vraiment avoir cette flexibilité et ne pas être limité à la guitare de ce point de vue.

Au début de la carrière de Myrath, quand on écoute le premier album, c’était quand même très, très prog, avec une influence tunisienne peut-être un peu plus en retrait. Et avec le temps, le groupe a évolué en mettant ces influences orientales plus au premier plan, d’autant plus avec ce nouvel album. Est-ce que le groupe s’est rendu compte qu’il faisait précisément la différence sur cet aspect et a décidé d’y aller à fond ?

Kévin : Ce n’est pas exactement comme ça que ça s’est passé. C’est assez compliqué à expliquer, et assez bizarre même. Le groupe ne voulait pas faire de musique orientale au début. Il y avait une sorte de… Je ne voudrais pas dire « complexe d’infériorité » mais, pour eux, ils étaient naturellement fiers de la musique de leur pays et toutes leurs influences mais ils ne voulaient pas mettre ça en avant parce qu’ils pensaient que les gens n’aimeraient pas. Ils voulaient se caler plutôt sur tout ce qui se fait en Europe et mettre au maximum en retrait la musique orientale, de peur de déplaire. Ce qui est assez étonnant. Alors que pour un occidental comme moi, c’était une évidence de les pousser à mettre tout le background folklorique qu’ils ont depuis leur naissance. On a eu une longue discussion après le premier album, où je leur ai dit : « C’est vrai, vous êtes super bons pour faire de la musique progressive, il n’y a pas de débat là-dessus, mais ce que vous faites le mieux, c’est mettre en valeur vos origines et faire de la musique orientale. » Et ils l’ont complètement intégré, et c’est pour ça qu’il y a une évolution dans ce sens-là.

Malek Ben Arbia - Myrath

« Quand tu fais le constat, tu te dis que les groupes qui ont un peu plus réussis que les autres ont fait ce choix de mettre un peu l’aspect prog de côté. »

Dans le groupe, qu’est-ce qui vous faisait penser au départ que les gens n’aimeraient pas que vous mettiez en avant vos origines tunisiennes ?

Malek : C’est surtout qu’on était jeunes et nous, nous sommes des Tunisiens influencés d’une culture qui n’est pas la nôtre, qui est le metal, donc forcément, si tu nous parle d’une culture qui est la nôtre, automatiquement, on va dire : « Non, nous ce que l’on aime, c’est le metal ! Ce n’est pas la musique qu’on entend tous les jours. La musique tunisienne, c’est bon, on la connaît… » Quand tu dis ça à un jeune metalleux dans l’âme, il va te dire : « Non, moi ça m’intéresse pas, ce que je veux c’est faire du metal ! » Et après, au fil des années, on s’est rendu compte que c’est un avantage. Je pense qu’on pourrait qualifier ça de maturité musicale, tout simplement. Et puis ça nous permet de nous distinguer des autres groupes et je pense que ce n’est pas quelque chose à négliger, étant donné le milliard de groupes qu’il y a en ce moment, donc c’est bien aussi d’avoir son style, se distinguer des autres et ne pas faire quelque chose qui a été fait et refait.

Du coup, pourquoi ne pas aller carrément au bout de la démarche et tout chanter en arabe ? Un peu comme Rammstein qui mise quasi-uniquement sur la langue allemande.

C’est une question qu’on nous pose souvent. Rammstein, c’est un peu un cas exceptionnel parce que, déjà, en Allemagne, ils ont cette culture, ils s’encouragent, ils sont fiers d’avoir un groupe allemand qui a autant de succès. Rammstein, ils pourraient même vivre en ne faisant que des tournées en Allemagne, je pense, et c’est pour ça qu’ils peuvent se permettre de ne chanter qu’en allemand. Nous, si on ne chante qu’en tunisien, vu qu’on ne tourne pas qu’en Tunisie… On doit quand même chanter en anglais parce que les gens doivent savoir ce qui se raconte dans nos textes. On a choisi de faire un compromis, c’est-à-dire un coup un refrain en arabe et un couplet en anglais ou l’inverse. Donc je pense que ça contente tout le monde : il y a la touche arabe et puis des textes en anglais. Je pense que c’est plus joli comme ça parce que notre style, c’est un mélange de notre culture et la culture européenne, et les textes sont dans cette continuité, un mélange entre l’anglais et l’arabe. Et je pense que ça nous va, pour le moment.

D’un autre côté, on a l’impression qu’on attend forcément des groupes orientaux de mettre leurs influences folkloriques dans leur musique, alors qu’on n’attend pas ça d’un groupe français, par exemple en mettant de la musette ou je ne sais quoi. N’est-ce pas, de votre point de vue, réducteur ?

Je ne sais pas, je pense que ça existe des groupes français qui le font [petits rires], non ? Je pense que l’oriental doit bien se marier avec le metal et pas la musique « franchouillarde », comme on dit [rires]. Il y a aussi l’attrait des occidentaux pour la musique orientale. Il y a ce côté « c’est quelque chose qu’on ne connait pas, c’est nouveau. » Comme nous en Tunisie on s’intéresse à la pop anglaise ou aux chansons françaises parce que ce n’est pas quelque chose qui vient de chez nous. C’est le mélange des cultures.

Le côté prog a par ailleurs presque disparu. La complexité est toujours là mais on la retrouve beaucoup plus dans les arrangements que dans les structures des chansons qui sont plus directes et accrocheuses. D’où vient cette orientation ?

Kévin : Est-ce que tu veux la version officielle ou officieuse ? [Rires]

Nous ce qui nous intéresse, c’est la vraie version, donc la version officieuse [petits rires].

De toute façon, on n’a rien à cacher. La vraie version est simple : vivre en Tunisie aujourd’hui, c’est très compliqué. Les gars ne vivent pas encore de leur musique mais j’espère qu’ils le pourront un jour. On gagne très mal sa vie là-bas et leur rêve, c’est de pouvoir faire le tour du monde et un jour, peut-être vivre de leur musique. Ça c’est leur objectif. On en a longuement discuté ensemble et parfois, ils me posaient la question : « Kevin, comment on pourrait atteindre cet objectif de s’amuser, rencontrer les fans, de jouer et faire plaisir au public. » Je leur ai dit : « Ecoutez les mecs, à un moment donné, si on veut toucher un peu plus d’audience, il faudra peut-être mettre le côté prog un peu de côté. » Et pourtant, ça me fait mal au cœur de dire ça parce que je suis de la famille des proggeux [petits rires], j’en fais depuis que j’ai quatorze ans et c’est une musique que j’affectionne énormément. Mais quand tu fais le constat, tu te dis que les groupes qui ont un peu plus réussis que les autres ont fait ce choix de mettre un peu l’aspect prog de côté. Quand tu regardes un groupe que je respecte beaucoup qui s’appelle Kamelot, tu as certainement entendu tous leurs albums : les premiers albums, c’est de la musique relativement progressive et si tu regardes les derniers albums, ils vont à l’essentiel, en prenant ce qu’il y a de bon chez eux, en laissant un peu de côté les passages instrumentaux, les mises en place, les solos. Peut-être qu’on se trompe mais peut-être que c’est ça qui nous permettra d’atteindre l’objectif, qui est de pouvoir rencontrer les fans, partager des choses au travers de tournées européenne et peut-être mondiales un jour.

Est-ce que ça ne créé pas une frustration chez les membres de Myrath de ne pas pouvoir se lâcher à faire du prog sur les albums ?

Malek : La réalité est que n’importe quel groupe, s’il a envie un jour de vivre de sa musique, doit passer par là. Il doit faire ce choix. C’est vrai que c’est un choix difficile, en même temps, parce qu’on doit contenter tout le monde… Bien sûr, tu vas décevoir quelques puristes mais, à la fois, on essaie de faire quelque chose, c’est vrai, de beaucoup plus accessible mais qui n’est pas non plus débile. Parce qu’en fait, nous, ce n’est pas vraiment la technique ou une chanson progressive qui nous intéresse, le but est toujours le même, c’est-à-dire provoquer de l’émotion chez quelqu’un. Je pense que même si tu fais une chanson comme « Believer » qui est « ultra accessible », s’il y a de l’émotion, c’est ce qui importe le plus. Et si c’est une chanson hyper prog qui fait onze minutes et où, au milieu, il y a un passage très émotionnel et qui touche les gens, eh bien, ça nous va aussi. De toute façon, dans les compositions, même si c’est difficile de ne pas calculer, c’est vrai, on essaie au maximum de faire quelque chose de très naturel. Et puis, je pense qu’il y a déjà les maîtres du genre, il n’y a pas besoin d’un deuxième Dream Theater ou d’un deuxième Symphony X. C’est une tâche qui est déjà pleinement remplie par ces groupes. Je pense, par exemple, qu’après l’album Hope, notre premier album, on n’a plus rien à montrer techniquement, on n’a plus rien à prouver de ce côté-là. On s’est fait plaisir avec cet album, idem pour Desert Call, le deuxième album. Je pense que les fans de prog aimeront vraiment ces deux albums-là. Après, il faut changer un peu. Si on fait tout le temps la même chose, ça ne serait pas très marrant [petits rires].

Kévin : En fait, c’est même exactement l’inverse parce que prog égal technique, technique égal vigilance et difficulté. Ce n’est pas pour rien que lorsque tu regardes Dream Theater qui sont bien plus connus et techniques que Myrath, ils sont obligés sur scène d’avoir des instruments super bien réglés, des supers conditions scéniques, un repose pied pour le guitariste parce que c’est impossible de faire certaines parties sans ce genre d’accessoire. Et en fait, ce qu’il s’est passé, s’est que dans Myrath, ils se sont rendus compte qu’ils étaient plus libres sur scène et que le public répondait plus quand il y avait des rythmes un peu plus simples et entraînants, et c’est ça qui leur a plu. Après, il faut savoir que quand tu es un petit groupe, tu n’as pas toujours les conditions de scène qui te permettent de faire de la musique compliquée. On s’est rendu compte avec les premiers concerts, le premier ProgPower en Europe ou le premier concert qu’on a fait au Prog’Sud dans le sud de la France, faire de la musique compliquée, c’est un luxe parce que ça demande un son parfait, de supers instruments, et quand au début de ta carrière tu n’as pas d’argent pour te payer un super instrument, eh bien, tu ne peux pas faire.

Myrath - Legacy

« Quand tu es un petit groupe, tu n’as pas toujours les conditions de scène qui te permettent de faire de la musique compliquée. »

C’est vrai que tu peux aller voir un concert de Dream Theater et il y a toute une mise en place qui fait que tu peux prendre ton pied à regarder le concert. Par contre, tu vas voir un groupe de prog dans un petit bar, ça ne passe pas parce que ça n’est tout simplement pas fait pour ça…

La structure n’est pas adaptée. Demain on aurait la chance – inchallah comme on dit [petits rires] – d’être plus connus et d’avoir plus de poids sur la scène qui nous permettrait de faire de plus belles scènes et de pouvoir s’acheter du matériel, etc., on pourrait sans doute réintroduire des passages qu’on pourrait assurer sur scène, c’est possible.

Est-ce que c’est plus facile d’écrire des chansons plus simples comme celles qu’on peut entendre désormais de la part de Myrath ?

Non, c’est beaucoup plus compliqué. Pour faire un morceau progressif, il suffit de faire parler ses tripes en tant que musiciens de manière… j’allais dire égoïste, c’est un peu péjoratif de dire ça mais ouais, c’est un peu ça. Quand on fait du progressif, on s’exprime en tant que musicien. Et du coup, c’est facile de faire du progressif pour ceux qui ont le bagage technique pour le faire. Je ne dis pas que c’est facile de manière générale mais j’ai tendance à dire que n’importe qui ayant eu une bonne formation de guitariste, de pianiste, de batteur, de bassiste ou peu importe et qui aurait travaillé de manière acharnée son instrument pendant quinze ans a le bagage pour faire du bon progressif, je pense. Faire des musiques non progressives, c’est très compliqué parce que si tu te trompes, tu tombes dans le cliché. Une mélodie qui est simple, il n’y a qu’un pas pour qu’elle devienne ridicule. Après, c’est mon point de vue.

Il y a quand même quelques titres sur l’album où l’influence tunisienne est un peu plus en retrait et on a ce côté un peu plus metal européen qui ressort. Je pense à « Get Your Freedom Back » ou « The Needle ». Est-ce que c’est une envie du groupe d’exprimer ce que vous décriviez tout à l’heure, c’est-à-dire son amour pour cette culture du metal à l’européenne ?

Ouais, c’est un peu ça et d’ailleurs, c’est marrant que tu notes ces deux titres parce que, sans calcul – et heureusement qu’il n’y a pas de calcul dans la musique, enfin, en tout cas pas encore dans la nôtre [petits rires] – on a voulu se lâcher et quand tu composes le titre, tu t’imagines directement sur scène et tu te dis : « Ouais, on va pouvoir faire un super truc qui groove et les gens vont danser dans tous les sens. Ça va être top. » Tu t’éclates et tu composes ta chanson dans ce sens-là.

L’album s’appelle Legacy et, en l’occurrence, Myrath, ça veut dire Legacy, soit « héritage » en Français. Qu’est-ce que cet album a de si particulier pour porter un nom qui fasse écho au nom du groupe ?

C’est effectivement un album éponyme. « Legacy » voulant dire « héritage », tu peux l’interpréter de plusieurs manières, comme l’héritage culturel, mais nous, ce n’est pas comme ça qu’on l’interprète. On l’interprète suite au décès il y a deux ans du papa de Malek, Ahmed Ben Arbia, qui a suivi et porté le groupe depuis le début. On a appris plein de choses du papa de Malek. Suite à son décès, on a d’ailleurs arrêté de composer, c’est pour ça qu’il y a eu un blanc entre Tales Of The Sands et Legacy. L’inspiration était partie avec cet homme, tout simplement. Et cet album c’est un hommage au papa de Malek.

Malek : Ce n’est même pas la peine de préciser que suite au décès de mon père, tout le monde a eu un choc et on a été pendant plusieurs mois incapable de faire ou composer quoi que ce soit. Et quand on a fait cet album-là, on s’est rappelé de lui à chaque instant. On n’a pas décidé de faire particulièrement une chanson pour lui, c’est vraiment tout l’album qui a été fait pour lui parce que, clairement, on ne serait pas du tout là en ce moment s’il ne nous avait pas aidé. Quand on était jeunes, même une répète ou n’importe quoi, on n’aurait pas été capable de la faire, et il était à nos côtés jusqu’à la fin. Je pense que rien n’aurait été possible sans lui.

Kévin disait que vous avez appris plein de choses de ton père. Qu’est-ce qu’il vous a appris ?

Il a toujours été là pour nous encadrer et nous montrer l’expérience qu’il avait de plein de choses. Au début, c’est lui qui manageait le groupe, ne serait-ce que pour répondre à un simple mail parce qu’avec l’organisation qu’on avait, c’était bordélique. Je pense que la chose la plus importante qu’il nous a apprise, c’est vraiment de garder les pieds sur terre. Il nous répétait tout le temps ça. Parce que quand tu es musicien, tu arrives de Tunisie, même le fait de signer ton premier deal avec une maison de disque, c’est incroyable ! Il ne faut pas oublier qu’on était le premier groupe tunisien, et même maghrébin, à vendre en Europe ! Je ne dis pas ça pour m’en vanter mais pour le préciser parce qu’à l’époque, c’était quelque chose d’incroyable et je pense qu’on serait vite parti… dans quelque chose de bizarre, s’il n’avait pas été là. On n’aurait peut-être pas su garder les pieds sur terre. On se serait peut-être engueuler. Il nous a vraiment encadrés, d’une façon générale.

Tu as eu de la chance parce qu’en général les parents sont loin de réagir ainsi lorsque leurs enfants veulent se lancer dans une carrière de musicien de metal…

En fait, il y a deux réalités. Pour ma part, ce n’est pas que je n’étais pas doué pour les études mais je n’aimais pas ça. Je voulais être musicien. Et c’est vrai qu’au début, avec mon père ça ne passait pas du tout, il me disait qu’il fallait faire des études et tout. Après, quand il a vu que j’étais décidé de ne faire que ça, il a dit : « Ok, tu sais quoi ? Je vais être à mille pour cent avec toi. Tu veux faire ça, eh bien, on va faire ça. » Et il y a aussi le fait qu’il a toujours voulu être musicien, même s’il était très mauvais [petits rires], ce qui fait qu’il s’est vu en moi. Il a vu en moi ce qu’il ne pouvait pas faire en tant qu’ « artiste-musicien ». C’était après tout un musicien, un passionné, un metalleux aussi, il ne faut pas l’oublier.

Comment et à quel moment vous avez pu vous en remettre et retrouver l’inspiration ?

En fait, l’album n’était pas à moitié mais un petit peu composé ; on avait déjà commencé à composer. Et quand cet incident s’est produit, tout avait un goût amer, on ne pouvait plus vraiment continuer. Je ne sais pas, c’est comme si tu perdais le pilier de quelque chose. Donc on a carrément dû tout réapprendre par nous-mêmes parce que tout passait par lui. Après, il n’y a pas vraiment eu de moment, c’est juste qu’un jour chacun s’est remis à composer de son côté et on s’est dit qu’il fallait vraiment qu’on commence à nous y remettre parce que quatre ans sans sortir un album, ça commençait à être chaud. Et, en fait, ça nous a peut-être d’autant plus mis un coup de boost après parce qu’on s’est dit que lui était là jusqu’au bout et il a toujours cru en nous, alors voilà on va le faire pour lui ; maintenant, tout ce qu’on fait, c’est pour lui. Lui, il a vraiment tout donné pour qu’on soit là, donc maintenant, il ne faut pas le décevoir. Voilà comment on a réfléchi.

Les textes sont assez sombres. Il y en a même certains qui sont vraiment noirs comme « I Want To Die ». C’est lié à cette disparition ?

Kévin : C’est lié à ça. Alors, le parolier, Aymen Jaoudi, qui a écrit cette chanson a perdu son papa en même temps. Et il s’est retrouvé complètement dans la détresse qu’on vivait et, surtout, que vivait Malek. Du coup, oui, ça représente notre état d’esprit à tous – celui de Malek, le mien, celui d’Aymen qui venait aussi de perdre son papa… Sans rentrer dans les choses dépressives, ouais, ça a été fait en ce sens-là.

Myrath

« Faire des musiques non progressives, c’est très compliqué parce que si tu te trompes, tu tombes dans le cliché. Une mélodie qui est simple, il n’y a qu’un pas pour qu’elle devienne ridicule. »

Aymen Jaoudi collabore avec le groupe depuis presque le début, est-ce qu’il a encore écrit tous les textes ?

Malek : Aymen, en fait, c’est un vieux copain du groupe. D’ailleurs, c’est lui qui a trouvé le nom Myrath. On a collaboré pendant très longtemps avec lui, y compris sur Legacy, mais cet album-là, ce n’était plus comme avant parce qu’avant, on se mettait tous dans une pièce, on était tous en Tunisie, il y avait un réel contact. Mais vu que maintenant il est France, à distance ça ne passe pas vraiment très bien. Et en plus de ça il s’est marié, il a eu des enfants, etc. Donc il n’a plus vraiment le temps et c’est pour ça qu’il a travaillé avec Perrine Pérez Fuentes pour les paroles.

De façon générale, pourquoi faire appel à un parolier extérieur au groupe ?

En fait, on a pris l’habitude que ce soit comme ça et nous, ça nous allait très bien parce qu’il écrivait très bien. Et peut-être que Zaher écrira ses propres paroles pour les prochains albums, ce n’est pas impossible. Mais ce n’est pas vraiment une priorité pour nous. Après, cette fois-ci, si on a fait appel à Perrine Pérez Fuentes, je pense que c’est aussi pour changer un peu, pour apporter une touche féminine, disons, aux paroles.

Mais, étant donné la force de cet album pour toi, par rapport à ton père, ça ne t’as pas donné envie de prendre la plume ?

Non parce que je pense qu’être parolier, ce n’est pas donné à tout le monde. C‘est un art. Il faut être doué pour ça.

Vous n’avez jamais eu un peu peur d’être dépossédé de votre musique en ayant des paroliers et un co-compositeur extérieurs ?

Non parce que, je vais dire quelque chose de peut-être un peu cliché, mais Myrath c’est vraiment une famille ; ce sont des amis d’enfance, après tout. En fait, chacun à son rôle, chacun excelle dans quelque chose et donne le maximum de lui-même dans son domaine. Kévin, c’est le producteur, c’est aussi un compositeur… Et puis c’est vraiment une question de mélange. Le mélange des cultures est partout, dans les paroles, dans le nom, dans les membres – certains sont français, certains sont tunisiens – et dans la musique. Je pense que c’est ça, vraiment, qui créé la particularité du groupe, si j’ose dire, et qui fait – c’est peut-être un peu prétentieux – qu’on ne va pas se lasser de sitôt parce qu’on aura toujours de nouvelles idées. Ce ne sera pas comme les groupes où il y aura toujours un seul compositeur qui fera tout ; ça pour nous, ce n’est pas vraiment une bonne idée, car ça sera toujours trop statique, trop linéaire comme approche. De toute façon, ce n’est pas quelque chose qu’on a choisi, ça s’est fait automatiquement. Et on n’a jamais eu de problème avec ça parce que chacun fait ce qu’il fait de mieux et personne ne pourra rien dire ou nous reprocher par rapport à ça.

C’est presque comme un collectif, en fait.

Oui, exactement !

Vous avez fait appel à un orchestre sur l’album. Est-ce que c’est quelque chose que vous avez toujours ambitionné d’avoir ?

Oui, clairement. Et non seulement on a eu un orchestre mais pour la première fois aussi on a la participation de Morgan à la batterie. C’était vraiment un gros plus, je pense. On a eu aussi certains des meilleurs musiciens de Tunisie dans l’orchestre. Il fallait que nous fassions ça ainsi parce que pour les sonorités arabes, les quarts de ton et les touchés vraiment arabisants, ça doit vraiment se faire humainement et pas autrement. On s’est vraiment donné les moyens sur cet album. On a tout, tout fait au top. Que ce soit les musiciens de l’orchestre qui sont ultra reconnus en Tunisie, la production, etc. Car cet album compte beaucoup pour nous.

Faire appel à un orchestre, ça demande un certain savoir-faire. Je sais notamment qu’Elyes a un background dans la musique classique. Est-ce que c’est lui qui a composé les arrangements ?

Oui, pour les arrangements, c’est principalement Elyes parce qu’il s’en est toujours chargé et c’est vrai qu’il a fait beaucoup de musique classique et arabe. Au conservatoire national de Tunis, ils font et du classique et de la musique arabe. Et c’est précisément ce dont on a besoin. Il s’en est toujours chargé. Après, ça n’empêche pas que si quelqu’un d’autre a une idée pour une certaine chanson, il peut la partager et on le fait. Ce n’est pas qu’Elyes, mais c’est principalement lui.

Et est-ce que ça a été un challenge au niveau production pour que l’orchestre ne prenne pas le dessus sur le reste ?

Kévin : Oui, tout à fait parce qu’il n’y a rien de plus difficile que de mixer du metal avec un orchestre classique. En plus il y a des contraintes techniques liées au son. Ça, je le savais et on en a discuté aussi avec Jens avec qui on a mixé l’album. A un moment donné, il y a des contraintes techniques pour faire « tout rentrer » et tu es obligé de mettre certains éléments au second plan ou, du moins, les mixer de telle manière qu’on entende clairement, sans que ce soit prédominant, que ça ne prenne pas le dessus. En fait, c’est tout simplement les techniques de mixage qu’on a utilisé qui étaient là justement pour éviter une bouillie. C’est très compliqué d’ailleurs d’arriver à trouver ce juste milieu parce que c’est une contrainte technique.

L’album a été enregistré entre Paris et Tunis. Pourquoi ?

A Paris pour des raisons simples : j’y vis et on a tout le matériel pour tout ce qui est batterie, guitare, basse et chant. Et à Tunis parce qu’on n’aurait pas pu trouver en France les musiciens avec lesquels on a joué, je parle des violonistes qui sont de l’orchestre symphonique de Tunis et qui ne pouvaient pas se déplacer parce que, déjà, on n’avait pas le budget pour et puis là-bas, ils ont de bons studios pour tout ce qui est musiques traditionnelles. Donc ça faisait sens de faire ça.

Le mix a été fait par toi, Kévin, et par Jens Bogren. Pourquoi as-tu eu besoin de Jens ? Qu’est-ce qu’il a apporté au mix que tu n’aurais pas pu amener toi-même ?

Le recul. Je me suis beaucoup investi dans cet album. Comme je le disais tout à l’heure, on a co-composé les titres. Et du coup, en tant que co-compositeur, tu n’as juste plus de recul. Suite à la co-composition et l’enregistrement, tu n’as plus du tout le recul, tu ne peux pas prendre la responsabilité de finir le mix et en plus de faire le master. C’est trop de responsabilité pour le peu de recul que j’avais sur la chose et c’est pour ça que je me suis appuyé sur Jens qui nous a apporté un regard complètement frais, car quand on a commencé le processus de mix, c’était la première fois qu’il entendait les morceaux, donc il avait une oreille bien plus fraîche que moi sur les titres.

Myrath 14/11/2012

« En Tunisie, tu es souvent déçu parce qu’il n’y a rien qui t’encourage à continuer […]. Pour quelqu’un qui ne reçoit pas des encouragements comme nous on a eu avec mon père, eh bien, tu finis en faisant autre chose que du metal. »

Tu l’as mentionné, Malek, c’est le premier album avec Morgan Berthet à la batterie. Qu’est-ce qu’il a apporté, selon toi ?

Malek : Ce qu’il a apporté, eh bien, c’est qu’on ait un batteur de très bonne qualité [petits rires]. Morgan, je le connais depuis longtemps et, je ne sais pas si je peux dire ça, mais pour moi, c’est un des meilleurs batteurs en France. Il a tout apporté au niveau rythmique. Tout peut changer. Que ce soit au niveau du touché, de la frappe, du feeling, tout.

Ça fait quand même depuis 2011 qu’il est avec le groupe. Du coup comment se passe votre relation avec lui ? Parce que, comme tu l’as dit, il est Français, donc j’imagine que ça ne doit pas être évident pour les répétitions, d’autant qu’il est pas mal occupé…

Au niveau des répètes, c’est vrai qu’on a appris à ne pas trop répéter, à ne faire que quelques répétitions avant de tourner et ça nous suffit. Après, c’est vrai que ce n’est pas toujours évident, lui est là-bas, nous en Tunisie, enfin, certains d’entre nous en tout cas. Mais on s’arrange comme on peut, comme tous les groupes qui sont dans ce genre de situation.

On entend souvent parler des difficultés que rencontrent les groupes de metal locaux dans certains pays musulmans. Qu’est-ce qu’il en est aujourd’hui en Tunisie ?

Je pense que de toute façon cette culture-là, elle est partout au Maghreb, dans les pays arabes, pour des raisons que je ne comprendrais jamais mais c’est malheureusement comme ça. Ça existe aussi un peu en France, le fait que le metal c’est le diable ou je ne sais pas quoi, sauf que là-bas [dans les pays arabes], c’est dix fois pire. Après, en Tunisie, ça a toujours été comme ça, pas plus que les autres pays, mais en ce moment on ne s’occupe pas vraiment de ça, ils ont d’autres chats à fouetter, je pense, côté politique. Mais malheureusement, c’est vrai qu’il n’y a plus autant de concerts que ça qui se font. Je pense que c’est par peur ou… Il n’y a même plus vraiment d’organisateurs, à cause de tous les attentats et tout. Je pense qu’ils ne veulent plus prendre de risque. C’est malheureux, franchement. Déjà qu’il n’y en avait pas énormément à la base en Tunisie. Ils sont en train de tuer la musique, et surtout le metal, là-bas. Surtout qu’on a beaucoup de groupes et de musiciens talentueux. Ce qui fait que tous les bons metalleux qui ont des groupes, eh bien, ils jouent dans des bars, avec des groupes de reprises pour garder la main et pour se faire un peu d’argent de poche. Mais voilà, quand tu es metalleux et que tu as un groupe en Tunisie, tu es souvent déçu parce qu’il n’y a rien qui t’encourage à continuer, que ce soit au niveau des parents qui vont te dire « c’est quoi cette musique », du gouvernement, du pays, des gens qui t’entourent qui te voient toujours comme un extra-terrestre… Pour quelqu’un qui ne reçoit pas des encouragements comme nous on a eu avec mon père qui était toujours là, eh bien, tu finis en faisant autre chose que du metal parce que petit à petit tu t’en détaches et tu te résous à te dire que finalement ils ont peut-être raison.

Comme tu l’as dit, vous êtes le premier groupe maghrébin à avoir su s’exporter et signé sur un label européen. Vous n’avez pas un peu suscité des vocations et entraîné la scène metal du pays avec vous ?

On n’en sait rien. Ce qui est sûr, c’est que les gens sont toujours surpris de savoir que : « Ah, ils sont tunisiens ?! C’est bizarre. » [Rires] Après, c’est vrai qu’on n’a pas énormément de groupes qui se sont fait connaître à l’échelle internationale ou qui s’en sont donné les moyens mais on a des groupes qui essaient. Mais, c’est malheureux, parce que comment veux-tu qu’ils fassent ? Ils ne peuvent qu’envoyer des CDs à des labels et espérer qu’ils écoutent. Malheureusement, c’est devenu de plus en plus dur, du moins ce genre de premier contact. Alors qu’il y a beaucoup de très bons groupes.

De façon plus générale, quelle est la situation de la Tunisie aujourd’hui, niveau politique, liberté d’expression, etc.?

En ce moment, on ne sait plus trop [petits rires] ! C’est sûr qu’on a plus de liberté mais peut-être qu’on en a un peu trop, d’ailleurs [petits rires]. A la radio, il n’y a plus que ça, c’est devenu un peu abusé, disons. Après, c’est vrai qu’auparavant, quand tu faisais ça, tu te faisais couper la tête, donc… [Rires] Là, c’est vrai qu’on peut parler, c’est bien, mais ça ne change pas concrètement ; ça ne change rien, en fait. On peut manifester, on peut faire ce qu’on veut mais c’est du genre : « Cause toujours, tu peux parler… » Ca ne les affectent pas, en fait. C’est vrai, on a plus de liberté mais ça n’influe en rien au niveau du gouvernement, je pense.

Un peu par effet de bord de ce qui s’est passé en France l’année dernière, l’état d’urgence, etc., on a vu, par exemple, le musicien franco-libanais Ibrahim Maalouf fiché par Interpol et qui a vécu un petit déboire pendant sa tournée, en raison – à priori – de ses origines. Est-ce que ce sont des soucis que vous avez déjà vécus, venants d’un pays d’Afrique du Nord ?

Alors, ce n’est pas quelque chose qu’on a vécu mais c’est vrai qu’on nous regarde souvent d’un œil différent à cause de nos passeports. Si on doit passer des douanes ou d’un pays à un autre, c’est vrai qu’ils nous regardent différemment parce qu’on a un passeport vert. Ils voient qu’on est tunisiens donc ils vont nous contrôler un peu plus que les autres, ils vont regarder nos passeports un peu plus que les autres. C’est quelque chose qu’on vit souvent, oui.

Et vous le vivez bien ou bien ça vous frustre ?

Moi, personnellement, c’est vrai que ça me fait mal mais après, je me dis qu’ils ont raison. Ils ont raison de douter vu tout ce qu’il se passe aujourd’hui. Nous, on en prend plein la face, c’est gens-là ne nous représentent pas mais ça agit sur nous, on est des dégâts collatéraux [petits rires]. Je comprends parce que ça aurait pu être n’importe quelle autre religion. C’est tombé sur nous, bon ben voilà. On ne peut rien faire de toute façon.

La Tunisie a elle-même connu des attentats sanglants. Est-ce que justement vous vous sentez d’autant plus proche de la France à cause de ça ?

C’est vrai, oui, exactement. De toute façon, au sein du groupe, on a toujours été soudés et on l’est d’autant plus à cause de ça.

Pour finir, Kévin, est-ce que tu peux nous donner des nouvelles d’Adagio ?

Kévin : Au niveau de l’organisation d’Adagio, c’est plutôt Stephan [Forté] qui planifie les choses. Pour le coup, ce n’est pas trop moi qui m’occupe de la planification des enregistrements, etc., même si j’y participe et j’enregistrerais très certainement l’album. Steph est dans une phase de réflexion sur comment arranger les morceaux, etc. Donc ça prend un peu de temps. Je sais que pas mal de fans commencent à s’impatienter. Je n’ai pas de date à te donner mais j’espère que ça sortira cette année.

Interviews réalisées par téléphone les 3 et 11 février 2016 par Philippe Sliwa et Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Myrath : www.myrath.com.



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