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Interview   

Napalm Death : essayer de changer les choses


Il n’y a pas si longtemps, je suis tombé sur une vidéo, à la télévision, qui dénonçait, non sans humour et cynisme, le fait que, à presque chaque élection présidentielle de la Ve République, chaque futur président utilisait plus ou moins le même discours que l’on pourrait globalement résumer ainsi : « Je serai le Président de la rupture », accusant ainsi tout aussi systématiquement son prédécesseur d’immobilisme. Loin cependant d’avoir le discours basique de comptoir selon lequel les hommes politiques sont « tous des pourris », Mark Greenway, alias « Barney », frontman emblématique de Napalm Death, met l’immobilisme sur le compte du système politique et de ses freins plus que sur les hommes qui le composent, certains ayant bien un projet concret.

Changer la société, défendre ses idéaux, est un combat de toute une vie, dont les résultats sont peu, voire pas visibles. Mais, comme dirait Barney, mieux vaut « essayer de faire quelque chose et de faire de très petits pas plutôt que de ne rien faire du tout et n’avoir aucun doute ».

Nous n’avons évidemment pas parlé uniquement de société dans cette interview, mais aussi de musique. De la musique de Napalm Death et de ses possibles évolutions, puis de musique en général, Barney insistant sur l’importance de juger une œuvre avec sa spontanéité et ses émotions plus que par les œillères des classifications, auxquelles est malheureusement très attaché le public metal.

« Je respecte la liberté d’expression de chacun mais, des fois, il vaudrait mieux réfléchir un peu avant de parler ! [rires] »

Radio Metal : Avant de parler de votre nouvel album, je voudrais revenir sur votre collaboration avec Anneke Van Giersbergen sur l’album Smear Campaign. Quelles ont été les réactions de vos fans concernant cette chanson ?

Mark ‘Barney’ Greenway (chant) : Les réactions habituelles. Pour tout dire, je n’ai pas pu m’empêcher de rire en voyant que c’était les mêmes commentaires que ceux que je lis d’habitude, du genre : « Napalm Death est devenu un groupe de metal à chanteuse, etc. ».  J’aurais aimé répondre : « S’il vous plait, réfléchissez un peu ! ». Je respecte la liberté d’expression de chacun mais, des fois, il vaudrait mieux réfléchir un peu avant de parler ! [rires] On a vraiment aimé faire cette collaboration avec Anneke. On a cherché à reproduire un effet qu’avait produit Celtic Frost il y a quelques années sur une de leurs chansons. On a pensé à différentes chanteuses pour faire cette chanson mais on a choisi Anneke parce que, à l’époque, elle nous semblait être la meilleure et c’est comme ça qu’on s’est rencontré. En fin de compte, malgré ces premiers commentaires, les réactions ont été positives : quelques personnes avaient compris le but de notre démarche sur cette chanson et les gens se sont finalement calmés.

Pour les fans de Death Metal, vous n’avez pas le droit de faire quelque chose de plus mélodique ?

En fait, cette chanson n’est pas vraiment mélodique. Il suffit de l’écouter pour se rendre compte que c’est une chanson très aérienne et pensive. Sa mélodie n’a rien de léger ou de pop. Au contraire, c’est assez froid et atmosphérique. Et puis, il faut prendre cette chanson pour elle-même, en dehors du reste de l’album. Donc, en fin de compte, peu importe les commentaires tant que les gens comprennent pourquoi on l’a faite. Et puis, quand on est dans un groupe depuis plusieurs années, ces expériences sont aussi l’occasion de se rendre compte qu’il y a des commentaires qui ne valent pas le coup d’être écoutés : donc je les ignore [rires] !

Est-ce que cela te manque d’écrire des titres moins agressifs ?

Non ! Mais si je n’écrivais plus de chansons agressives, ça me manquerait : c’est ce que je sais faire et ce que j’aime faire ! Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit qui soit moins intense que Napalm Death et c’est pour ça que si je n’étais plus le chanteur de Napalm Death, je ne monterais probablement pas un nouveau groupe, parce que ça ne signifierait pas la même chose pour moi. Alors pourquoi faire quelque chose qui me semblerait secondaire par rapport à ce que j’ai déjà fait ? En fait, je n’y prendrais aucun plaisir.

Est-ce que vous allez renouveler une telle expérience sur vos prochains albums ?

En fait, le nouvel album est varié, et même si on n’a rien inventé de nouveau, les arrangements sont faits d’une nouvelle manière. Nous faisons ce qui nous semble bon au moment où nous écrivons. J’aimerais avoir une vue précise sur le long terme et te dire à quoi ressemblera le prochain album mais je ne peux pas. Cela dit, il faut voir les choses de manière différente : il y a des idées qui sont présentées en studio qui ne sont pas souhaitables pour le groupe. Les gens ne réalisent pas qu’on a testé des nouveaux trucs en studio avant de décider tous ensemble si cela correspond ou non à ce que Napalm Death doit être. Les gens n’entendent pas tout de ce qui a été expérimenté.

« Il faut juger la musique sur la sensation qu’elle te procure lorsqu’elle passe à travers tes oreilles pour la première fois. »

Au début de votre carrière, vous étiez un groupe de grindcore. Puis vous avez évolué vers un son proche du death. Le trailer du prochain album présente quelques parties mélodiques. Que peux-tu nous dire sur ce nouvel album d’un point de vue musical ? Comment le décrirais-tu ?

En fait, je déteste toutes ces catégories. Pour en revenir à ce que je disais, j’en ai marre de voir les gens perdre leur temps à s’engueuler pour des genres de musique, c’est vraiment inutile ! Je dirai seulement que c’est une erreur de penser que Napalm Death est un groupe de death : on est devenu bien plus que ça avec le temps. Si je devais vraiment choisir un genre qui définisse Napalm, ce serait plutôt le grindcore. C’est une bien meilleure définition, contrairement au death metal. Depuis Scum, nos albums ont toujours été très variés ! Comme je l’ai déjà dit, la principale nouveauté de cet album, ce sont les riffs : ils sont différents des précédents albums. Au-delà de ça, je reprends aussi certains types de chant que j’avais déjà utilisés sur d’autres albums, mais dans d’autres contextes cette fois. Jusqu’à présent, sur les parties les plus rapides, je n’utilisais pas trop ce style de chant plus aérien, plus baryton, bref du chant clair, si tu veux, mais je l’ai fait sur cet album et ça lui donne un cachet différent des autres albums. Quoi qu’il en soit, Napalm reste Napalm et on fera toujours ce qu’on a à faire. Mais on écoute toujours les opinions des gens, sauf celles qui sont ridicules [rires] et on en prend certaines en compte. Et on écoute aussi les avis des critiques musicaux parce que tu ne peux pas fermer les yeux sur ce qu’on dit du groupe, et, d’ailleurs, tant que ton groupe est dans le coup, ça t’aide à réfléchir sur ta direction.

Jusqu’où ira Napalm Death, musicalement, à ton avis ?

Impossible de répondre ! Il me faudrait aussi une boule de cristal là-dessus. Je ne peux pas répondre. Mais, de mon point de vue (qui est d’ailleurs le seul que je puisse donner), Napalm reste Napalm et tant que notre musique aura ce même son rapide, violent et chaotique, ça sera génial et on sera tous contents. Peut-être qu’on fera plein de nouvelles choses mais elles devront toutes avoir cette même base. Parce que si notre musique n’a plus cette base-là, je serai le premier à ne pas être content.

Tu as dit tout à l’heure que tu en avais marre des classifications. Est-ce que tu penses que penser par catégories musicales nuit à l’ouverture d’esprit ?

Pour tout dire, je n’en sais rien. Tant que les gens ne font pas comme moi quand j’étais jeune… J’étais très exclusif en matière de musique : « J’écoute pas ça parce que c’est tel genre de musique ! Ou parce qu’il n’y a pas assez de ça ou de ça ». C’est ridicule d’agir comme ça ! Il faut juger la musique sur la sensation qu’elle te procure lorsqu’elle passe à travers tes oreilles pour la première fois. Avant tout autre chose, la musique doit t’émouvoir. Ce qui est essentiel, c’est cette réaction spontanée qu’on a quand on écoute de la musique. Mais libre à chacun de faire comme il veut. Ce qui est marrant dans tout ça, c’est que j’écoute de moins de moins de musique. Ce n’est pas parce que je ne veux plus en écouter mais parce que je n’arrive plus à trouver un groupe qui ait le même impact sur moi que ceux que j’ai découverts quand j’étais jeune. Globalement je trouve que la musique, de nos jours, est de moins en moins bonne. C’est mon observation et d’autres ne seront pas d’accord avec moi. Aujourd’hui, je n’écoute plus spontanément les grands groupes parce qu’il n’y a rien qui me transcende chez eux.

« Il vaut mieux essayer de faire quelque chose et de faire de très petits pas plutôt que de ne rien faire du tout et n’avoir aucun doute. « 

Sur les illustrations de votre nouvel album, on peut voir des hommes en costume en train de tabasser un homme à terre. On voit aussi ces hommes en costume avec des têtes de requins ? Est-ce la meilleure manière de montrer ce contre quoi l’utilitarisme se bat ?

Je ne crois pas. La couverture de l’album n’est même pas une représentation de cette théorie philosophique. Le type au sol, au centre de la couverture, est utilitaire et les types qui dansent autour de lui représentent les mécanismes du pouvoir. S’ils le tabassent, c’est pour lui faire renier son engagement éthique. Les illustrations autour de cette représentation centrale correspondent aux pensées de l’homme battu, toutes les objections qu’il oppose à la société. Cette pochette est un arrangement de plusieurs images.

Pensez-vous que la société actuelle soit dangereuse pour les plus faibles ? Est-ce la raison pour laquelle tu crois en l’utilitarisme ?

Je n’ai pas dit que je croyais en l’utilitarisme et je ne sais même pas si je suis vraiment utilitaire. Je fais seulement un parallèle entre le fait que l’utilitarisme considère que toute bonne chose engendre des bonnes conséquences et ma propre conception de la vie qui consiste à ne pas faire des choses dont je sais qu’elles pourront nuire à autrui. Mais cela ne veut pas dire que je suis réellement utilitaire. J’essaie de ne pas m’enfermer dans de si petites catégories parce que ce serait avoir une approche trop bornée de mes propres opinions. Pour le reste, bien sûr que la nature même de la société est de créer des structures hiérarchiques. C’est pour cette raison que la société nuit aux gens faibles, parce qu’elle les tient dans l’ignorance et assure le maintien de la structure hiérarchique. Et c’est pourquoi aujourd’hui certaines personnes et certains mouvements sociaux dans le monde entier essaient d’attirer l’attention là-dessus et essaie de faire la différence. Et ce n’est pas facile.

« Soyons clairs : tous les hommes politiques ne sont pas inutiles ! […] Mais le système politique ne permet pas que le changement pénètre les couches inférieures de notre monde. »

Dans une interview, tu parlais de ces moments où l’on perd espoir et des périodes où l’on doutait de jamais réussir à changer les choses. Est-ce quelque chose que tu as personnellement vécu ?

Oui, souvent ! Je serai le premier à l’admettre. Cela arrive à tout le monde. Je crois que c’est un sentiment que chaque être humain connaît. Et il est lié à un autre sentiment, qui est cette incroyable impatience. Quand tu fais quelque chose, tu veux voir les résultats tout de suite mais, évidemment, il arrive qu’on ne les voit pas de suite. Si tu veux changer les choses dans une société dont les structures ont été mises en place il y a cent mille ans, tu ne peux pas espérer pouvoir y arriver d’un seul coup. Et pourtant, même si je sais cela et que je l’accepte, il m’arrive aussi de douter et j’en souffre. Mais je suis toujours arrivé à la conclusion qu’il vaut mieux essayer de faire quelque chose et de faire de très petits pas plutôt que de ne rien faire du tout et n’avoir aucun doute.

Ne penses-tu pas que l’homme manque de patience et n’accorde pas assez de temps aux hommes politiques pour prouver qu’ils peuvent changer quelque chose ?

Non, ce n’était pas ce que je voulais dire. Je pense que les politiques ont suffisamment de temps pour agir mais le problème ici vient du fait que le système politique ne permet pas que le changement pénètre les couches inférieures de notre monde ou de notre société, peu importe comment tu l’appelles, parce que ce système ne s’occupe pas d’une telle question. Je comprends ce que tu veux dire mais il n’était pas question des politiques, ça ne concernait que moi-même et certains personnes qui manquent de pouvoir, d’une certaine manière. Il y a donc une petite distinction à faire.

Les questions de politique et de société sont en permanence abordées dans votre musique. As-tu déjà pensé à une autre façon d’exprimer tes idées ? As-tu déjà envisagé de faire de la politique ?

J’ai pensé à un certain nombre de choses. Si je devenais un homme politique, je ne me laisserais pas autant encadrer par le système que ceux qui s’y trouvent actuellement et qui cherchent à changer les choses. Car, soyons clairs : tous les hommes politiques ne sont pas inutiles ! Il y en a quelques-uns qui sont vraiment entrés dans le système politique afin de changer les choses exactement comme je voudrais le faire. Ne mettons pas tout le monde dans le même panier. Mais, de nos jours, les systèmes politiques limitent énormément tes possibilités d’action. Par conséquent, je ne sais pas si je serais capable de devenir un homme politique : si j’entrais en politique et que je voyais que l’on tourne en rond, je plaquerais vite tout ça en me rendant compte qu’il n’y a rien à faire et, dans ce cas, pourquoi agir ? Et je préférerais faire autre chose.

Le trailer de votre nouvel album est très travaillé. Est-ce que vous comptez réaliser un clip dans cette lignée pour cet album ?

Oui, on en fera un. Quand est-ce qu’il sortira, ça, par contre, je ne sais pas. On n’y a pas trop réfléchi encore, c’est sur la liste des choses à faire et je pense que c’est la première chose que nous allons faire, mais je n’en suis pas encore sûr.

Certaines parties de ce trailer sont des films d’animation. Pourquoi le choix d’une telle mise en scène ? Était-ce pour présenter ton discours d’une manière décalée et naïve ?

A vrai dire, je ne sais pas si on peut dire que c’est naïf ! Ce que j’ai vu du trailer m’a, au contraire, semblé très bon. Évidemment, on pourrait à nouveau faire une vidéo en filmant des gens dans la rue qui balancent des bouteilles et autres trucs, mais lorsque ces films d’animation nous sont parvenus, on a trouvé que c’était vraiment une très bonne idée et qu’ils avaient une certaine qualité esthétique. Ce n’est pas aussi évident que ça en a l’air et je pense que ce trailer a également une certaine créativité. Naïf signifierait jeune, évident, cliché et je ne pense pas que ça soit le cas.

Interview réalisée le 1er février 2012 par téléphone
Retranscription et traduction : Julia et Metal’O Phil

Site Internet de Napalm Death : www.napalmdeath.org



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