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Interview   

La nébuleuse Sunn O)))


2019 a été bien remplie pour Sunn O))) : après quatre ans de silence, c’est en effet deux albums qu’ont proposés les légendes du drone à leur public. Life Metal d’abord, volcan ou explosion de nébuleuse, composé de quatre titres à la lourdeur cataclysmique, puis Pyroclasts, cendres ou émanations gazeuses, quatre morceaux improvisés réalisés lors des mêmes sessions d’enregistrement avec le producteur Steve Albini. Deux faces d’une même expérience que les musiciens ont présentées lors d’une résidence à la Gaîté Lyrique au début de l’année. C’est à cette occasion que nous avons pu échanger avec Stephen O’Malley, moitié du duo, une manière de prolonger l’entretien que nous avions eu un an plus tôt à la sortie de Life Metal.

Comme Pyroclasts est, selon le musicien, l’expansion de Life Metal, lors de cette discussion, c’est cette fois-ci l’atmosphère qui entoure la musique du groupe qui est évoquée. De la nécessité de créer dans l’instant présent à la réception par le public, de la sculpture à la peinture, des randonnées dans la nature aux galeries d’art, de la physicalité à la spiritualité, c’est la richesse et la complexité de son rapport à la création que décrit O’Malley, dont l’œuvre et l’implication dans le monde de la musique sont pléthoriques…

« Tu peux aller en arrière ou en avant dans ta tête, tu peux vouloir, désirer que certaines choses arrivent ou soient arrivées, tu peux regretter, te sentir coupable lorsque les choses ne se sont pas déroulées comme tu le désirais, tu peux souhaiter, rêver, tordre la réalité pour que les choses collent mieux à tes désirs, mais quoi qu’il en soit, tu ne vis que dans le moment présent. »

Radio Metal : L’année dernière, vous avez sorti à quelques mois d’intervalle Life Metal et Pyroclasts, Pyroclasts étant des enregistrements de répétitions du groupe réalisés lors du travail sur Life Metal. À quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous alliez les sortir ? Est-ce que ça faisait partie de l’exercice dès le début ?

Stephen O’Malley (guitare) : Ce n’étaient pas des répétitions, c’étaient des morceaux à part entière, des performances intentionnelles qui faisaient partie intégrante de notre travail dans un studio analogique avec Steve Albini. C’est ainsi que nous commencions et terminions nos journées de travail. Tous les musiciens impliqués ce jour-là se rassemblaient pour jouer un morceau de musique dont la base structurale était très libre : c’est ça, Pyroclasts. Ce sont des drones harmoniques sur une certaine durée, mais c’est très ouvert, ce qui a permis à la personnalité et aux qualités d’improvisation de chacun d’émerger. Nous faisions ça pour, en quelque sorte, donner le ton dans la pièce, acclimater la pièce à nos cerveaux, et nous dire bonjour ou au revoir avant de nous mettre au travail et de passer la majorité de la journée à travailler sur les compositions de Life Metal. À la fin de ces deux semaines de sessions, Steve avait enregistré toutes ces répétitions, et nous n’avions pas encore l’intention de les sortir. C’est au cours du mixage qu’il est devenu évident que ces morceaux étaient eux aussi très intéressants. Le dernier jour du mixage, Steve était très enthousiaste à l’idée de mixer tout ce que nous pourrions utiliser au lieu d’y revenir plus tard, donc nous l’avons laissé faire. Et en fin de compte, ces pièces ont été enregistrées live – l’album dure quarante minutes, il a été enregistré en cinquante minutes – et Steve les a mixées en deux heures [rires], donc l’idée, c’était vraiment de saisir l’instant présent. Ce qui est important, c’est ce qui s’est passé, les vrais sons, la production, l’énergie live… Je crois que si on regarde les choses de ce point de vue-là, c’est la version ultime de Sunn O))).

Dans le communiqué de presse, tu décris le dispositif mis en place pour la création de ces pièces : il y avait des contraintes, de temps notamment. Est-ce que vous utilisez souvent ce genre de contraintes à des fins créatives ?

Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Dans ce cas, le fait que par exemple les enregistrements soient complètement live, que vous ne soyez pas revenus dessus comme c’est souvent le cas lors d’un enregistrement en studio habituellement, par exemple…

Mais de toute façon, ce n’est jamais possible de revenir sur quelque chose, c’est la réalité ! [Rires] On est toujours seulement dans le moment présent, c’est impossible de revenir en arrière ou d’avancer plus vite. C’est de la philosophie de comptoir mais en même temps, c’est la vérité. Tu peux aller en arrière ou en avant dans ta tête, tu peux vouloir, désirer que certaines choses arrivent ou soient arrivées, tu peux regretter, te sentir coupable lorsque les choses ne se sont pas déroulées comme tu le désirais, tu peux souhaiter, rêver, tordre la réalité pour que les choses collent mieux à tes désirs, mais quoi qu’il en soit, tu ne vis que dans le moment présent. C’est l’une des choses qui me plaisent vraiment dans la musique : en ce qui me concerne, c’est quelque chose qui dans ma vie est vraiment lié à l’instant présent, à l’ici et maintenant. Évidemment, la musique live, les performances tournent autour de ça, mais ces enregistrements aussi. Selon mon expérience, enregistrer de la musique en studio, faire des albums, des EP, des cassettes, etc. et les sortir, c’est une possibilité de se saisir d’un moment, d’une expérience de l’instant, puis de le raffiner. C’est quelque chose qui a à voir avec la sculpture : quand on raffine la musique, on appelle ça la production, mais moi je vois ça comme une manière de la polir, de la sculpter en quelque chose qui exprime des idées qui sont inhérentes à la musique, qui ont été imprimées à la musique par les gens impliqués dans le projet, d’une manière impossible à atteindre sur le coup, en tout cas au vu de la manière dont Sunn O))) est conçu et des éléments que nous utilisons, notamment live. Les voix sont toujours compliquées à gérer en live, et plus encore le fait d’avoir des cordes, par exemple, que ce soit en termes de logistique ou d’acoustique. Je ne sais pas si nous aurions les ressources de faire ça de la manière que nous avons explorée en studio en live. Il y a des façons différentes de travailler à partir d’une certaine matière quand cette matière est le groupe, la musique et les personnes impliquées, on peut le faire de manière très élaborée.

Mais même ce processus est fondé sur le fait d’être dans l’ici et maintenant, d’autant plus lorsqu’on travaille avec Steve, car Steve ne travaille pas avec des ordinateurs, son système d’enregistrement est différent : nous avons travaillé avec des bandes. Par définition, c’est une manière linéaire de faire les choses, et certaines décisions que tu es amené à prendre lorsque tu travailles comme ça sont destructives, tu ne peux pas revenir en arrière comme tu le fais avec un ordinateur, avec ProTools par exemple. Ces outils sont très utiles pour essayer différentes idées, mais en réalité, ce qui semble être une restriction – une contrainte, pour reprendre ton terme – est en réalité une libération : nous nous sommes rapidement rendu compte – moi, en tout cas, je ne parle ici que de mon point de vue – que nous devrions aborder les choses en nous disant : « Oh, j’ai pris cette décision, c’est fait, je passe à autre chose et je reste dans le moment présent. » Réagir à ces enregistrements, en parler avec toutes les personnes impliquées, Greg [Anderson], Steve, Tim [Midyett], TOS [Nieuwenhuizenand] et Hildur [Guðnadóttir], nous a permis de travailler en instantané. Ce qui a été libérateur, c’est que nous n’avons rien perdu en abandonnant cette possibilité de tout remettre en question. Ça nous a incités à prendre nos décisions de manière plus authentique, à prendre des risques de manière productive. Non pas en nous disant : « Est-ce que c’était suffisamment bien ? », mais « C’était suffisamment bien, passons à autre chose. » Je crois qu’en art, les contraintes… Évidemment, tu as toujours beaucoup de contraintes pratiques, logistiques, financières, et tout ça, ça pourrait aider [petits rires], mais sinon, les contraintes n’existent que dans ta tête. À l’origine, c’est avec ça qu’on travaille. Tu travailles avec, pas contre, pour explorer de nouvelles zones, trouver de nouvelles idées et faire de nouvelles expériences dans l’instant présent. C’est le moment où tu peux avoir tout ça. Tu peux avoir des souvenirs, des rêves, des visions, mais les expériences en tout cas, ce n’est que dans l’instant présent qu’elles arrivent.

« Si Life Metal est une nébuleuse qui explose, alors le gaz qui est envoyé à des millions de kilomètres de cette nébuleuse serait Pyroclasts. Pyroclasts est l’expansion, l’excès. »

Est-ce que tu penses que la liberté que tu as trouvée dans ces pièces a eu une conséquence sur Life Metal ?

Complètement. C’est ce que je décrivais plus tôt : la liberté, c’était de prendre toutes les décisions à chaud, et d’en voir immédiatement les conséquences. Nous avons pris une décision, et ça y est, le résultat est là. Avec Sunn O))) en tant que groupe, je crois que c’était le bon moment pour passer à cette étape et travailler de cette manière. Steve est un maître dans sa discipline ; vraiment, il peut enregistrer les choses exactement de la manière qu’elles sonnent, de manière très fidèle, très naturaliste. Au bout d’un moment, tu ne veux même plus toucher ces enregistrements en modifiant la compression, etc. Tu peux peut-être y apporter des modifications qui sont transparentes mais l’idée, ce n’est pas de corriger quoi que ce soit, parce que ce n’est pas comme ça que Steve fonctionne. C’est un artiste réaliste à sa façon, je crois. Avec Sunn O))), nous avons passé tellement de temps à faire des concerts que la musique existe vraiment… Le groupe existe au moment où nous jouons ensemble. Nous ne passons pas beaucoup de temps en salle de répétition, il faut vraiment que ce soit dans un contexte où il y a du monde. Donc le groupe en était à cette étape-là lorsque nous avons fait appel à Steve. C’était vraiment le bon moment pour commencer à travailler comme ça. Les conséquences sont très naturelles, je crois.

Comment décrirais-tu la manière dont sont liés ces albums ? C’est un tout, un diptyque ? Je crois que tu utilises les termes de « jumeaux » ou de « sœurs »…

Ils ont été faits au même moment. À un moment en effet, nous nous demandions comment nous allions présenter les choses, mais tout était déjà terminé à ce moment-là. Nous nous demandions si nous allions présenter ça sous la forme d’un album géant de trois heures, ou si nous allions le diviser d’une manière plutôt conceptuelle ; d’un côté, les morceaux composés qui forment Life Metal, et les morceaux pour ainsi dire cosmiques [petits rires] en tant que Pyroclasts. C’est cette deuxième solution que nous avons choisie. Les deux albums sont très liés dans la mesure où ils ont été faits en même temps, dans le même studio, avec les mêmes personnes, lors des mêmes sessions. D’une certaine manière, c’est un peu l’atmosphère… Si Life Metal est une nébuleuse qui explose, alors le gaz qui est envoyé à des millions de kilomètres de cette nébuleuse serait Pyroclasts. Pyroclasts est l’expansion, l’excès. Nous n’avons pas voulu infliger un triple album à nos fans. C’est une belle manière de présenter un projet, mais c’est vraiment très exigeant pour les auditeurs [rires]. J’aime beaucoup la musique durationnelle, sur mon label [Southern Lord] je sors des trucs qui sont de très longues pièces faites non pas par moi mais par d’autres, j’aime vraiment ça, mais avec Sunn O))), je crois qu’il y a quelque chose qui est de l’ordre de la narration, donc l’histoire doit être composée d’une certaine manière. Je crois que nous avons fait le bon choix pour ces albums. Mais évidemment, ils sont liés. Même sur le plan esthétique, que ce soit la manière dont ils sont commentés, les pochettes qui sont des peintures de Samantha Keely Smith, le packaging… Ce ne sont pas des jumeaux, idéalement, je n’aurais pas à les décrire de cette manière, mais ils font partie du même système.

Pyroclasts (les pyroclastes sont les morceaux solides projetés lors d’une éruption volcanique, NDLR) est un titre intéressant parce que votre musique fait souvent penser à une force naturelle. Est-ce que vous la percevez de cette manière quand vous la jouez ?

Oui, je la perçois clairement comme une force ou une énergie très puissante, et ça fait partie de la nature. La nature est superbe, très puissante et inspirante pour tout le monde. C’est quelque chose que nous partageons au sein du groupe, nous passons beaucoup de temps dans la nature, à faire des randonnées, etc. Nous travaillons avec de l’électricité qui passe par une force magnétique dans des instruments mécaniques qui amplifient les vibrations de l’air, qui ensuite résonnent dans l’espace physique, que ce soit la salle ou les corps. Ensuite, c’est interprété par les systèmes nerveux de toutes les personnes impliquées, dont le public jusqu’à un certain point, et selon sa propre expérience avec le son et la nature, ça peut être d’une manière métaphorique très puissant. Beaucoup de gens sont rarement confrontés avec une expérience aussi physique du son, donc ça peut être assez bouleversant. Ça a peut-être quelque chose à voir avec être au milieu de l’océan ou d’un orage. Je me sentirais très chanceux si je pouvais faire ressentir à des gens ce genre de souvenir profond, fondamental, presque génétique, dû à leur relation à la réalité et à la nature. Si ce genre de chose joue dans leur expérience de notre musique, c’est un véritable honneur.

Il y a une dualité dans la musique de Sunn O))) de ce point de vue-là : elle est extrêmement physique, notamment en live, mais elle cristallise aussi beaucoup de réflexion, de votre part comme de celle de l’auditeur. C’est quelque chose que tu cherches délibérément à créer ?

Je crois que c’est évident [rires] : absolument.

« Beaucoup de gens sont rarement confrontés avec une expérience aussi physique du son, donc ça peut être assez bouleversant. Ça a peut-être quelque chose à voir avec être au milieu de l’océan ou d’un orage. »

Selon toi, la musique vient d’où ? De ton côté physique ou de ton côté intellectuel ?

Elle vient de mon côté spirituel, de ma sensibilité. Quand j’étais ado, j’étais à fond dans le metal extrême et le metal underground. C’est vraiment de là que je viens, en tant que gosse puis jeune mec. J’adore la musique, j’adore l’art, j’aime beaucoup de choses. Ça m’émeut, me fait me sentir vivant, me relie à la vie, à la réalité, à la joie, à la créativité depuis très longtemps. Je m’en fiche un peu de savoir ce que c’est que le metal. Si les gens ont besoin de raccrocher Sunn O))) au metal pour nous identifier à un truc avec lequel ils sont connectés, s’ils ont besoin de classer les choses pour les comprendre, c’est leur problème. Moi, ça m’est complètement indifférent. Pour moi, Sunn O))), c’est quelque chose de différent que pour nos auditeurs, même nos fans les plus dévoués. C’est une question de famille, de création, de libération, d’exploration, de voyage… Nous avons l’avantage de faire une musique qui est suffisamment abstraite pour pouvoir être décrite de façons très différentes, écoutée par des gens très différents… On peut en faire l’expérience de manières très variées aussi, sans remplir de condition préalable. Nous pouvons présenter les choses d’une certaine manière, suggérer un certain cadre, une partie de l’expérience et de ce que c’est, mais ce n’est jamais indispensable, les gens n’ont pas à le suivre. Peut-être que c’est juste une incitation à trouver sa propre manière d’interpréter les choses, c’est quelque chose de personnel.

C’est très particulier de faire ce genre de musique, je crois. Une grande partie de la musique est si mentale, si raisonnable qu’elle ne laisse pas beaucoup de place à d’autres possibilités de perception. La physicalité a une place si importante dans Sunn O))) que nous appartenons à un domaine complètement différent. Beaucoup d’autres styles ont cette qualité-là aussi, d’ailleurs : le dub, la techno, une grande partie de la dance évidemment ; dans tout ça, la dimension physique est aussi très importante. Mais le metal, de manière générale, pas vraiment. Ce n’est pas un mal, mais c’est plus mental, plus intellectuel. Ça peut sembler paradoxal de dire que le metal est un style intellectuel [petits rires], mais disons qu’il fonctionne surtout sur le néocortex, la partie la plus récente, raisonnable, descriptive de la pensée. C’est sans doute pour cela qu’il a tant à voir avec la fantasy, l’irréel, la fuite de la réalité. Généralement, selon moi, la musique, si c’est de la vraie musique, offre une porte de sortie hors de l’intellectuel, du raisonnable, de l’universel ; c’est une forme de soulagement, et le metal peut avoir cet effet. Mais je crois que Sunn O))), c’est un peu différent. Comme tu le disais, on peut utiliser cette métaphore de force de la nature, et ce n’est pas nécessairement une exagération. Peut-être que pour certaines personnes, l’expérience d’écouter Sunn O))) a plus à voir avec être assis sur la plage à côté de l’océan qu’avec détester le monde entier ou prendre part à une cérémonie magique. Certains groupes de metal font ça aussi. J’ai été journaliste musical, mon rôle au sein de la scène était celui de critique, et j’ai arrêté il y a un moment essentiellement pour me libérer le cerveau, pour être moins dans le jugement dans ma manière d’appréhender la musique. Ça me réussit beaucoup plus. L’équanimité me réussit mieux de manière générale, mais en ce qui concerne la musique d’autant plus, car j’aime tellement ça. Dans la mesure du possible, je préfère garder ça le plus ouvert possible, libre de tout jugement.

Tu utilises souvent le terme de spiritualité en lien avec ta musique, et c’est aussi parfois le cas du black metal. Est-ce que c’est ça qui t’a intéressé dans ce style ? Je crois que c’est là que tu as commencé, notamment en tant que journaliste…

La spiritualité est liée à ma manière de faire l’expérience de la musique, c’est ça que je veux dire. Pas ma musique en soi, mais l’expérience que j’en fais. C’est quelque chose que j’ai exploré toute ma vie, comme beaucoup de monde, de différentes manières. Je crois que quand j’étais plus jeune, j’essayais de découvrir plein de nouvelles choses qui étaient très stimulantes. Maintenant, je me rends compte que certaines choses que j’aimais à cette époque comme le black metal étaient liées à des concepts, des systèmes d’écriture, et de l’occultisme, en partie en tout cas, et j’étais très intéressé par tout ça : l’occultisme, l’archéologie, l’anthropologie… Tu vois où je veux en venir. Puis j’ai commencé à prêter plus d’attention à des choses plus concrètes comme la nature, l’art, le théâtre, le cinéma, d’autres styles musicaux, d’autres milieux, la psychologie, la science, la physique quantique, beaucoup d’autres choses, et je me rends compte maintenant que ce que beaucoup de ces centres d’intérêt ont en commun, que je recherche et qui ne relève pas de la spiritualité, c’est tout simplement qu’elles sont inspirantes d’un point de vue créatif, qu’elles alimentent ma créativité. Dans mon cas, quand j’étais plus jeune, c’était ce que faisait le black metal. C’était exotique, ça parlait, dans le cas de certains groupes et au moins de manière tangente, d’occultisme, de ces personnages étranges qui inventaient leurs propres systèmes, leurs propres manières d’être créatifs, en fait, avec leurs propres réalités… Le mysticisme est, par définition, une chose très intéressante pour la créativité. Mais la spiritualité est un chemin personnel, vraiment. C’est ta manière de te relier à l’univers, non ? Quand nous jouons, ce que nous partageons, c’est cette énergie, le phénomène qui se déroule, la communication ; la chose en soi est très physique. C’est juste une interprétation personnelle qui peut mener à ces voies. Mais je crois aussi qu’une grande partie du black metal et du metal en général se contente de jouer avec certaines idées, ce qui est tout à fait valable : regarde la belle créativité que ça génère ! C’est de la musique magnifique, ça inspire des jeunes à faire de l’art et c’est génial, il faut que ça se produise, peu importe les moyens que nous avons. C’est positif, c’est ça, être vivant, en fait. Paradoxalement, même le suicidal black metal, c’est en fait des jeunes types qui s’expriment, qui sont vivants, qui libèrent leurs idées, quand bien même ça pourrait sembler contre-intuitif.

« Généralement, selon moi, la musique, si c’est de la vraie musique, offre une porte de sortie hors de l’intellectuel, du raisonnable, de l’universel ; c’est une forme de soulagement. »

Plus tôt, tu parlais de sculpter le son. Tu utilises constamment des métaphores visuelles pour parler de ta musique. Est-ce que ce n’est qu’une question de vocabulaire ou est-ce que tu es familier avec le principe de synesthésie ?

Oui et oui ! Je ne sais pas trop. L’art m’intéresse beaucoup aussi. Je ne suis pas du tout synesthète. Tu peux t’approcher de la synesthésie si tu permets à ton esprit d’imaginer certaines choses, mais le statut psychologique de synesthète, comme Olivier Messiaen par exemple, c’est quelque chose de différent. C’est magnifique d’avoir ça à l’esprit d’ailleurs quand on écoute une partie de sa musique, notamment celle inspirée par la nature, les chants d’oiseaux, sa musique pour orgues. Et puis ces peintures de musique jouée sur un orgue dans une église, c’est superbe, cette éruption de rythmes et de couleurs… C’est une manière fantastique de faire l’expérience de la musique. Quand j’ai déménagé à New York, je suis devenu ami avec beaucoup d’artistes, j’ai travaillé avec des sculpteurs, fait plusieurs collaborations, et même simplement en tant qu’ami, j’ai découvert énormément de choses… Il y a tellement de manières différentes d’utiliser le vocabulaire pour décrire ce que tu fais artistiquement, et j’ai découvert que le vocabulaire de la sculpture pouvait être appliqué métaphoriquement à ce que nous faisons avec le son. C’est intéressant d’employer un vocabulaire différent car ça va un peu changer la perspective de ton interlocuteur, évidemment. Peut-être que ce n’est pas plus exact, mais ça ouvre d’autres manières de parler de choses qui, comme nous en avons parlé précédemment, sont en fait des expériences abstraites. J’adore la sculpture, en plus. J’aime particulièrement les sculptures brutalistes, monolithiques, immenses comme celles de Richard Serra, mais aussi d’autres artistes contemporains. Le minimalisme des années 70, le land art de Robert Smithson, James Turrell… Des sculpteurs qui sont eux aussi synesthètes, d’une certaine manière.

Dans le dossier de presse de Life Metal, la plupart des influences que tu revendiques sont d’ailleurs des références visuelles, des peintres de styles très variés : Jean Delville, John Martin, Zao Wou Ki… Pourquoi ce choix, et pourquoi le choix de ces artistes en particulier ?

Pourquoi pas [rires] ? C’est vrai, non ? Mais qu’est-ce qui est la vérité, qu’est-ce qui est factuel ? Je ne sais pas vraiment, donc je suggère quelques idées qui peuvent mener à de nouvelles manières d’appréhender cette musique, qui changent de ce que nous avions pu suggérer plus tôt dans notre carrière et qui donnent une idée d’où nous en sommes en tant que musiciens, qu’artistes, mais aussi que personnes, notre manière d’essayer d’envisager le monde, des choses qui peuvent être pertinentes d’une certaine façon sans être clairement, distinctement liées. C’est une suggestion : tu peux suggérer ce genre de choses et ensuite, ce sont les gens qui tissent des liens entre elles. C’est très stimulant d’utiliser ce langage artistique pour de la musique. Et tu sais quoi ? Les gens adorent faire ça ! Conceptuellement, Life Metal était un peu une manière de faire l’expérience de ça. Nous avons pris des risques, notamment en choisissant ce titre qui est à la fois sérieux et humoristique et qui suggère une approche philosophique très directe de ce que nous faisons. C’est une autre facette de Sunn O))) et ça a beaucoup plu. C’est super ! Et puis écrire sur cet album, explorer tout ça, en parler beaucoup, des situations comme celle-ci, qui sont pour moi une manière de parler au monde extérieur et plus seulement à la constellation de personnes impliquées dans le projet… Profitons de ça, ouvrons les horizons et voyons ce qui fonctionne, ce que ça signifie ensuite lorsque nous continuerons et que les gens continueront à se l’approprier… Ça se développe en permanence car à chaque fois que nous nous retrouvons pour jouer devant un public, c’est une nouvelle expérience, un moment différent pour nous. Évidemment, nous sommes plus investis, nous et notre équipe, que le public, mais d’autres gens aussi ont ce genre d’expériences où ils trouvent des réponses puis retournent à la musique selon leurs propres termes, avec leurs propres espaces, leurs propres expériences de vie, et s’y identifient de manières différentes. Une fois que tu as sorti ta musique, tu ne peux pas savoir la façon dont les gens vont en faire l’expérience dans le contexte de leur propre vie, et c’est beau de pouvoir se connecter à ça. Donc pourquoi ne pas suggérer d’autres connexions qui peuvent être pertinentes à nos yeux ?

En l’occurrence, j’ai trouvé tous ces artistes très intéressants quand je suis tombé sur leur travail. Pour une raison ou pour une autre, la peinture de Samantha Keely Smith de la pochette de Life Metal me fait penser aux Trésors de Satan de Delville, même si elle ne lui ressemble pas du tout [rires]. Ce rapprochement n’existe sans doute que dans mon cerveau car quand j’avais vingt-deux ans, j’étais fan de Morbid Angel, et c’est comme ça que j’ai découvert le travail de Delville [rires] ! À l’époque, je me disais seulement : « Oh mon Dieu, ce tableau de Satan est putain de cool ! », avec cette rivière de corps humains et tout… C’est un tableau immense, il est exposé à Bruxelles maintenant.

La musique de Sunn O))) a beaucoup à voir avec l’art contemporain, notamment dans la manière dont tu utilises le langage et aussi dans la manière dont elle est perçue et dont les gens en parlent. Quelle est ta relation au monde de l’art ? Est-ce que tu t’y sens mieux que dans la scène metal ? Les attentes du public sont un peu différentes je suppose selon que tu joues à un festival de metal ou dans un musée…

Pourquoi ces choses devraient être séparées socialement ou culturellement ? Elles n’ont pas à l’être. Le monde de l’art n’a pas à être séparé de celui d’un concert de metal, il n’a pas à être séparé du monde de la musique, tout comme la musique n’a pas à être séparée de l’art. Le monde de l’art, de l’art contemporain… C’est un business [petits rires]. Il est très lié à celui de la finance, à vrai dire, et je crois que nous n’avons rien à voir avec ça. Sunn O))) fonctionne de manière quasi punk. Nous partageons tout, et Greg et moi prenons tous les risques, nous nous occupons de tout, tout le monde est traité du mieux que nous pouvons, et puis c’est tout. C’est un miracle que ça tienne la route. L’art contemporain, c’est plutôt… Les gens sont différents ! J’adore l’art, j’ai beaucoup d’amis artistes et peut-être que Sunn O))) a sa place dans ce monde-là, ce n’est pas à moi de le décider, mais en tout cas nous ne créons pas des choses sur lesquelles on peut spéculer, qui peuvent être converties en liquidités et gagner de la valeur de cette manière [rires]. Par exemple, je viens d’aller au vernissage d’une exposition de mon ami Cameron Jamie à la galerie Gladstone en Belgique, et c’est marrant d’être dans ce monde-là. D’un côté, tu as les artistes, de l’autre, tu as la finance, et au milieu, tu as ces gens qui font le lien entre les deux, qui généralement sont putain d’intelligents et très sensibles, mais qui n’ont pas l’étincelle de créativité qui fait les artistes. C’est très intéressant. Ce sont des gens différents. Mais pourquoi tout ça devrait être séparé ? Nous faisons tous partie d’un large spectre de différentes possibilités de faire l’expérience de la vie et d’en profiter. Je suppose que l’aspect sociologique de tout ça vient d’une forme moderne d’une sorte de tribalisme qui existe dans ces différents groupes sociologiques, c’est intéressant aussi. En tout cas, il y a beaucoup de façons différentes de faire l’expérience de quelque chose, et la manière dont les gens font l’expérience de ce que tu fais, c’est très important, ce contact… Son intensité, sa nature, et à quelle fin, ce sont des choses passionnantes aussi. C’est pour ça que le contact est important. Personnellement, j’ai travaillé avec beaucoup d’artistes différents, des artistes contemporains, des réalisateurs, des danseurs, des peintres, des écrivains, des éclairagistes… Et puis évidemment, tout ce qui est plus directement lié à la musique : la composition, l’orchestration, la chorégraphie, toutes ces choses qui sont des manières d’interpréter une idée que tu manifestes par la création. En ce qui me concerne, j’ai envie d’avoir des expériences très variées, donc enlevons le genre de l’équation et libérons l’art des catégories [rires] !

« En ce qui me concerne, j’ai envie d’avoir des expériences très variées, donc enlevons le genre de l’équation et libérons l’art des catégories [rires] ! »

Les gens disent souvent qu’écouter Sunn O))), c’est une forme de méditation. C’est une idée que tu évoques toi aussi à propos de Pyroclasts. Est-ce que c’est un état que tu essaies délibérément de générer, que ce soit chez toi ou chez l’auditeur ?

Soyons précis : j’utilise le mot de « méditatif », pas de « méditation », car c’est différent. La méditation est un outil qui a été très important dans ma vie. Je crois que philosophiquement, c’est quelque chose d’assez large par rapport à ce que je peux en dire, mais cette expérience existe naturellement en chacun, c’est une sorte d’état naturel, fondamental, donc je ne sais pas quel rapport il peut avoir avec la musique, mais en tout cas je ne crois pas qu’un élément extérieur puisse l’induire puisqu’il est déjà présent chez tout le monde. Si c’est ce qui vient à l’esprit, je n’ai pas trop d’opinion à ce sujet – évidemment, tu n’es même pas supposé avoir une opinion sur la méditation [rires], tu n’es pas supposé penser à supposer ou ne pas supposer, mais en tout cas, c’est une bonne chose. Ça signifie quelque chose de profond, de positif et de naturel. Si les gens ont ce genre de réaction à la musique, c’est un super compliment. Nous n’incitons à rien, nous n’essayons pas de déclencher un état de transe ou d’hypnose – ce qui est autre chose que la méditation bien sûr, mais ce sont des mots que nous lisons aussi parfois. Transe, c’est un terme bizarre dans la mesure où ça peut être perçu de manière… Ça a un sens peut-être plus large, il y a un côté suspension de la pensée qui peut être proche de la méditation en effet, mais ça peut aussi être moins flatteur, un simple état d’absence, de déconnexion. Et l’hypnose, c’est encore autre chose, et je ne crois pas que notre musique ait grand-chose à voir avec ça. Je crois qu’il y a peut-être une confusion entre des états d’écoute ou de concentration très profonds et ce qu’on va appeler transe ou hypnose. Ce ne sont pas des choses qu’on peut appréhender de manière utilitaire, selon moi en tout cas.

Peut-être qu’au lieu de dire que ça génère une expérience méditative, il faudrait alors dire que ça lui donne de l’espace ?

Ça ne crée pas de l’espace, l’espace est déjà là. Disons qu’elle le montre, elle l’active ; elle lui donne une présence d’une manière différente qui fait qu’on en fait l’expérience d’une manière différente aussi. Potentiellement, ça peut être un cadre pour ta perception.

Vous avez mis en place un événement spécial à Paris. Qu’est-ce que tu peux nous en dire ?

C’est une sorte de résidence à la Gaîté Lyrique pour trois concerts. Benoît Rousseau, le programmateur qui s’occupe de la musique là-bas, travaille avec nous depuis 2008 et est un soutien précieux pour Sunn O))) à Paris. Ça fait un moment que nous n’y avons pas joué, depuis 2012 je crois. Il y avait quelque chose de programmé fin 2015 au Palais de Tokyo, mais hélas, des porcs fondamentalistes ont généré beaucoup de violence et tué beaucoup de monde à Paris… Beaucoup d’événements musicaux ont été annulés ensuite pour des raisons de sécurité, ce qui se comprend bien, dont le nôtre. Ça a été repoussé. J’ai eu l’idée de faire cette résidence, ces trois concerts, parce que la salle a une capacité de sept cents personnes et il me semblait qu’il y avait un public plus large pour quelque chose comme ça, et au vu de la vente des tickets, nous n’avions pas tort. Nous [avons fait] deux soirées avec des performances de Life Metal où nous [avons joué] des morceaux de Life Metal et de Pyroclasts, plus ce vieux morceau que nous jouons depuis quinze ans et qui s’appelle « Candlegoat ». Il a été enregistré à plusieurs reprises, c’est une chanson immense, fantastique. Et puis le troisième soir, [c’était] un duo, Greg et moi, juste deux guitares. Nous appelons ça Shoshin. C’est un peu de là que viennent la musique et le concept. Il y [a eu] aussi des projections dans l’après-midi, des choses que nous avons choisi de montrer pour le plaisir, pas nécessairement en lien avec le groupe.

Comment approchez-vous cette performance en duo ?

C’est comme ça que le groupe fonctionne depuis le début, les éléments supplémentaires se sont ajoutés par la suite. Quand nous avons écrit Life Metal, ce n’était que Greg et moi qui composions la musique. Ensuite seulement les autres sont entrés en scène. Sunn O))), c’est Greg et moi. Il n’y a pas beaucoup de règles avec ce groupe, en tout cas officiellement [petits rires], mais ça, c’en est une. C’est notre truc que nous partageons tous les deux et dont nous avons la responsabilité ensemble. Il y a des gens qui sont très investis dans ce projet, notamment TOS [Nieuwenhuizen] qui joue du synthé avec nous quasiment depuis les tout débuts, et puis Steve Moore, notre ingénieur du son Chris Fullard évidemment… Grâce à l’ouverture du groupe, nous avons fait des collaborations passionnantes avec d’autres musiciens et d’autres artistes, ce qui est génial. Ce sera encore le cas à l’avenir. Mais parfois, Greg et moi aimons faire un concert juste en duo, c’est un peu l’essence minimaliste de la musique. D’une certaine manière, c’est un peu comme les sculpteurs dont je te parlais plus tôt : c’est la même chose, de la matière brute. Mais le show en duo – le concert en duo, je n’aime pas trop utiliser le mot de show, ça fait un peu bizarre, ce n’est pas vraiment du divertissement, c’est sûr que Sunn O))), ce n’est pas ce genre de concert… Notre éclairagiste, Anne Weckström, [a eu] beaucoup d’espace pour s’exprimer dans le contexte de ces performances et du duo – le concert Shoshin, appelons-le comme ça, c’est un peu un trio avec elle, en fait, et puis Chris Fullard. Nous nous occupons de la musique, mais les visuels font partie intégrante du concert.

Interview réalisée par téléphone le 24 janvier 2020 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.

Site officiel de Sunn O))) : sunn.southernlord.com

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