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Interview   

Neil Fallon vous donne les clefs de Clutch


Quiconque a déjà vu Clutch en concert sait à quel point l’atmosphère devient électrique aux premiers grooves de Jean-Paul Gaster ou dès que Neil Fallon éructe de sa voix chaude. Clutch est avant toute chose un groupe de live, et c’est en toute logique que le quatuor cherche à retrouver ce son, cette folie, dans ses enregistrements studio. Et en la personne du producteur Vance Powell, pourtant davantage habitué aux artistes country et blues, il semblerait que le combo du Maryland ai trouvé une âme sœur. Le résultat de la collaboration est l’album Book Of Bad Decisions – titre autant humoristique que philosophique – où le groupe se présente dans son jus le plus pur, à l’ancienne, jusque dans le matériel utilisé, nous permettant tantôt de nous délecter d’un jam, d’un funk endiablé à coups de cuivres ou encore du sens de la poésie très personnelle de Neil Fallon.

C’est justement avec ce dernier que nous nous sommes longuement entretenus afin d’en savoir plus sur cet opus et la collaboration avec Vance Powell. Nous revenons également sur le sens de certains textes, nous menant à évoquer autant Donald Trump que la première fois de Neil avec Black Sabbath. Il est également question des débuts jonchés de galères et mauvaises décisions de Clutch, mais ayant façonné le groupe qu’ils sont devenus, indépendant en musique comme en business.

« La musique live existe depuis des milliers d’années, alors que l’enregistrement existe depuis peut-être cent ans. Nous essayons toujours de nous en souvenir. Toute musique, sa vraie raison d’être est d’être vécue en live. »

Radio Metal : Book Of Bad Decisions est constitué de quinze chansons. On dirait que les sessions de composition ont été très productives !

Neil Fallon (chant) : Nous avons passé beaucoup de temps dessus. Nous avons établi une règle qui est que nous ne nous rassemblerions pas tant que chacun de nous n’avait pas une idée. Je pense que ça a aidé. Quand nous sommes arrivés au studio, nous avions joué la plupart de ces chansons sur scène. Notre intention était de mettre dix chansons sur l’album et nous nous sommes chamaillés et disputés pour savoir quelles chansons nous voulions enlever, et puis nous avons décidé « et puis merde, on les met toutes dessus. »

Tu as déclaré que vous sortez des albums pour soutenir les tournées, plutôt que partir en tournée pour soutenir un album. Ça peut donner l’impression que faire des albums est secondaire pour le groupe. Malgré tout, trouvez-vous suffisamment de motivation créative pour investir beaucoup de temps et d’effort dans la conception d’albums ?

J’apprécie le processus créatif. Il ne me semble pas que nous composions beaucoup sur la route, simplement parce qu’après un concert, on est pas mal crevés, mais même après vingt-sept ans, j’apprécie toujours écrire des paroles, c’est amusant ! Mais lorsqu’un album est fini, il est fini, et il reste comme ça éternellement, alors que lorsqu’on joue en live, chaque soir est différent, même un tout petit peu. Je reçois une décharge d’adrénaline lorsque je chante sur scène, ce qui ne m’arrive pas lorsque j’écoute nos albums. Je pense qu’une chose que nous avons apprise est qu’il était important de jouer ces chansons sur scène pour précisément cette raison : lorsque tu composes une chanson en studio et l’enregistres en studio, tu peux être trop à l’aise, et tu peux commencer à présenter des idées qui seraient faciles assis dans l’environnement contrôlé d’un studio mais seraient difficiles sur scène ou peut-être même passeraient mal. Donc je pense qu’une des idées de Vance Powell était, en gros, d’enregistrer le groupe autant que possible comme il sonne en live.

C’est donc pour ça que vous avez joué une bonne partie de ces chansons sur scène avant de les enregistrer…

C’est exact. C’était important de connaître les chansons sur le bout des doigts, car si tu composes une chanson en studio, alors tu te soucies de te souvenir des parties, des paroles, mais une fois que c’est mémorisé, tu commences à obtenir une performance, et je pense que c’est là que des trucs cools se produisent. Des trucs cools se produisent généralement sur scène, même si c’est une erreur ; parfois les erreurs sont les meilleures choses qui peuvent arriver à une chanson parce que ça peut devenir une nouvelle idée. En l’occurrence, j’ai un tout petit exemple : lorsque nous enregistrions les pistes en live, sur « Sonic Counsellor » il y a un genre de long pont instrumental, et je crois que Tim a raté une note sur son retour de médiator et nous avons trouvé que ça sonnait sympa, donc il a dit « ok, alors gardons la partie comme ça. » Il y a donc ce petit soupir de, je suppose, une croche ou double-croche qui intervient tous les deux temps et qui a eu sa genèse dans une erreur. La musique live existe depuis des milliers d’années, alors que l’enregistrement existe depuis peut-être cent ans. Nous essayons toujours de nous en souvenir. Toute musique, sa vraie raison d’être est d’être vécue en live.

Aviez-vous déjà l’habitude d’enregistrer vos albums live en studio avant Book Of Bad Decision ?

Nous avions beaucoup fait ça avec J. Robbins et aussi avec Joe Barresi, mais Machine, qui a fait nos deux derniers albums, avait une approche très différente où on enregistre une piste et ensuite on va faire la batterie par-dessus cette piste et on fait coïncider et tout est très microgéré. Je comprends les mérites de cette approche mais nous voulions revenir à une manière d’enregistrer très simple.

Vous avez enregistré quinze chansons en seulement trois semaines. Y êtes-vous parvenus parce que vous êtes arrivés très préparés ou parce que le groupe se repose encore beaucoup sur l’instinct et la spontanéité ?

Je pense que c’est parce que nous sommes arrivés très préparés. Il n’y avait qu’une chanson qui a été écrite en studio et c’était « Hot Bottom Feeder », et c’était durant les deux derniers jours. En fait, nous avions du temps en rab. Nous avions fait toutes les parties de basse, tous les overdubs, tout le chant en seulement trois semaines. Pour quinze chansons, je pense que c’est probablement un record pour nous. Nous nous rappelons toujours que nos albums préférés quand nous grandissions, que ce soit de Led Zeppelin ou Black Sabbath, nombre d’entre eux étaient enregistrés en seulement quelques jours sur un quatre pistes. Donc parfois l’urgence est une bonne chose. Je pense que les gens ont tendance à prendre trop de temps pour faire des albums aujourd’hui. Enfin, le digital, c’est cool, ça peut te donner plein d’outils mais, à la fois, ça peut être une pente glissante. Simplement parce que tu peux avoir trente-six pistes de guitare ne signifie pas qu’il faut avoir trente-six pistes de guitare. Le rock n’ roll devrait être impulsif et je ne pense pas qu’il faille trop analyser. Je suis sûr que ces albums dont je viens de te parler auraient peut-être été complètement différents s’ils avaient été enregistrés aujourd’hui.

« Une simple enceinte saturée, c’est comme ça que le rock n’ roll a commencé, vraiment. Je ne vois pas pourquoi on devrait… Si tu mets trop d’ingrédients dans la soupe, ça n’a plus le goût de rien. »

Comme tu l’as précisé, vous avez travaillé avec le producteur Vance Powell, et en fait, il a passé trois jours en tournée avec le groupe pour ressentir ce que vous faites le mieux. Est-ce là que vous avez vu que vous aviez fait le bon choix ?

Il est clair que ça a fait la différence. Je sais par exemple que « In Walks Barbarella », lorsque nous jouions cette chanson en live, il a dit : « Cette chanson devrait faire appel à un ensemble de cuivres. » Ça ne serait probablement pas arrivé si nous étions arrivés en studio à froid. Mais le principal serait sa personnalité. Je pense qu’en studio, la personnalité, c’est la moitié de la bataille, parce que vous êtes dans une pièce pendant douze heures, sans fenêtres, et si tu ne t’entends pas avec un producteur, ça peut être un cauchemar, mais après l’avoir rencontré, nous avons réalisé qu’il était comme l’un d’entre nous. C’était comme si nous le connaissions depuis des années. J’étais tendu, car j’avais l’habitude d’enregistrer le chant d’une manière particulière et son approche est complètement différente, mais après quelques jours d’enregistrement, j’ai vu la méthode derrière sa folie. Sa méthode est que ça reste simple. Il a un background live et il a d’abord été ingénieur de façade ; il n’a pas été directement en studio après avoir été en école d’audio. Je pense que c’est une éducation très importante, le fait de pouvoir comprendre comment un groupe sonne en live et comment capter ça et le mettre sur bande.

Vance a par le passé travaillé avec beaucoup d’artistes de country, de blues et de rock garage. Je suppose que c’est son expérience avec ce genre de productions authentiques et organiques qui a fait de lui le choix idéal pour Clutch. Apparemment, l’idée de faire appel à Vance est justement venue de son travail avec la star de la country Chris Stapleton… Mais c’est assez différent de ce que fait Clutch. N’étiez-vous pas inquiets qu’il puisse bien gérer votre style, avec les plus grosses guitares, la batterie bien groovy, etc. ?

Tu as raison, son background c’est principalement de la country, mais il avait fait quelques trucs heavy. Par exemple, il avait mixé Red Fang et avait produit et mixé The Dead Weather. Donc il n’était pas complètement étranger à ça mais, à la fois, les principes de base de l’enregistrement restent les mêmes. Peu importe le style, un Neumann 47 sonne aussi super sur la voix d’une star de la country que sur la voix d’un chanteur de heavy metal, et les placements de micro et les choix d’amplis traversent les styles.

Dirais-tu qu’au fond, Clutch n’est qu’un groupe de blues et de country avec de plus grosses guitares ?

En parlant juste philosophiquement, le rock n’ roll reste un genre très récent et il ne faut pas remonter très loin pour revenir au blues et la country, avant 1965. J’écoute beaucoup de ces plus vieux trucs parce que je trouve ça plus inspirant qu’écouter des contemporains, car parfois, quand il s’agit de faire la copie d’une copie d’une copie d’une copie, ça devient trop confus, donc j’aime revenir aux originaux.

Tu penses qu’il n’y a pas assez de musique originale qui est faite dans le rock contemporain ?

Non, je pense qu’il y en a des tas et simplement parce que je ne suis pas forcément au courant ne signifie pas que ça n’existe pas. Par exemple, quand nous allons venir en Europe, nous allons jouer avec The Picturebooks et The Inspector Cluzo. J’écoute Spotify de temps en temps et je me dis « qui c’est ça ? » Il y a Black Moutain que j’ai entendu l’autre jour qui est super. Je suis un grand fan de Mark Lanegan. Je pourrais t’en citer plein, même en traversant les styles. Là tout de suite, quelque part dans le monde, le prochain gros groupe de rock ou de metal est en train de s’adonner à sa première session de composition. Je crois que nous avons toujours tendance à penser que la musique est en déclin, mais il y avait de la musique rock et country horrible dans les années 1950. Ce n’est pas parce que c’est vieux que c’est bon [petits rires]. La musique est une conversation qui a lieu dans le temps.

Vance ne jure que par les sons vintage. Avec cet album, c’est la première fois que Tim a enregistré avec des amplis des années 50 et Dan a utilisé un ampli de basse de 1974. Dirais-tu qu’il y avait un savoir-faire et une qualité à cette époque, les années 50, 60 et 70, qui se sont un peu perdus avec le matériel plus récent ?

Je le pense, oui. Je trouve que la technologie est une chose merveilleuse, évidemment, mais ça peut aussi devenir un problème de riche. Lorsque tu vois un ampli qui émule une centaine d’amplis différents, plus ou moins, tu peux aussi bien acheter cet ampli vintage qui sonne incroyablement, et je sais qu’il y a des amplis qui sont plus vieux que nous ! Il n’a pas eu à mettre d’effet dessus, si ce n’est peut-être une petite reverb, mais une simple enceinte saturée, c’est comme ça que le rock n’ roll a commencé, vraiment. Je ne vois pas pourquoi on devrait… Si tu mets trop d’ingrédients dans la soupe, ça n’a plus le goût de rien.

La biographie promotionnelle dit que Vance « sait que le moindre petit changement de degré dans l’angle du microphone crée une différence dans le son d’un instrument. » Dirais-tu que c’est plus compliqué d’obtenir cette production qui sonne naturelle que ce que les gens pourraient croire, ou par rapport à une production plus digitale ?

Absolument. Il y a un truc qui se passe en studio entre les producteurs et groupes quand ils s’engagent dans un son. Parfois tu te demandes « d’accord, je vais enregistrer les guitares en son clair et je vais appliquer un paquet de plugins après coup afin de pouvoir choisir quel son je veux, » mais quand tu commences à faire ça, tu perds un peu la vision des chansons en tant qu’ensemble. Donc se procurer le bon ampli et mettre le bon micro au bon angle, et ensuite s’engager à enregistrer avec ce son, ça semble plus risqué mais le résultat final est plus puissant.

« C’est typique des chanteurs et j’en ai moi-même été coupable : tu as envie de faire de ton mieux à écrire des textes et chanter mais c’est aussi important d’écouter. Certaines des choses les plus importantes se passent quand le chanteur ne chante pas. »

Vous avez enregistré à Nashville, une ville qui a une grande histoire musicale. Et chaque fois qu’un artiste enregistre à Nashville, il nous raconte à quel point l’atmosphère était superbe, en se rendant en ville, etc. Avez-vous aussi ressenti cette atmosphère particulière et vous en êtes-vous imprégnés ?

Honnêtement, nous ne sommes même pas allés dans Nashville pendant tout le temps que nous y étions, car l’enregistrement était vraiment intense. Mais je vais dire que les vieux amplis que tu as mentionné, nous n’aurions probablement pas pu mettre la main dessus si nous n’avions pas été à Nashville. Il enregistre dans un quartier qui s’appelle Berry Hill et il y a cinquante tout petits studios dans un kilomètre et demi carré, et tout le monde s’échange du matériel, disant : « Est-ce que je peux emprunter ce microphone ? » « Est-ce que je peux emprunter cet ampli pour cette chanson ? » Il y a un vrai sens de la communauté là-bas. Donc peut-être pas tant l’histoire de Nashville mais le fait de vivre dans un environnement musical là-bas, ça a vraiment eu une influence.

Une chanson qui ressort vraiment dans l’album est « In Walks Barbarella » avec son côté funky à la James Brown, un ensemble de cuivres pour la première fois, des percussions, etc. Tu as dit plus tôt que les cuivres étaient l’idée de Vance mais comment cette chanson est venue ?

Au niveau des paroles, la chanson est la troisième partie de « X-Ray Visions » et « Firebirds! » Il y a donc deux ou trois références dans les paroles à ces chansons. Mais nous avons composé la chanson et la jouions en concert… Nous avions fait des cuivres sur des chansons avant, particulièrement sur l’album The Elephant Riders, il y a pas mal de cuivres là-dedans, mais nous n’avions jamais eu un ensemble de cuivres, mais une fois que nous l’avons ajouté, ça a fait exploser la chanson, car comme tu l’as dit, maintenant je concrétise un fantasme à la James Brown en quatre minutes. C’est extraordinaire ce que ce genre d’accroche aux cuivres peut faire à une chanson. Pour être honnête, je pense que nous avons fait des chansons de ce genre avant mais peut-être pas aussi concentré. Nous écoutons beaucoup de ce type de musique ; nous écoutons beaucoup de Funkadelic et James Brown, et tout ce qu’on écoute sera une influence. Et Jean-Paul a toujours eu un swing énorme, donc ce n’était pas un énorme saut pour nous de passer de « D.C. Sound Attack ! » à ça, ce n’est pas complètement différent. C’est l’ajout des cuivres qui tout d’un coup donne bien plus l’impression d’une chanson funk.

Y a-t-il d’autres passages où Vance a eu une influence sur la musique ? Est-ce que c’est ce qu’un bon producteur fait, il guide et donne des conseils au groupe ?

Là c’était probablement le plus prononcé. Il a mis un point d’honneur à… Par exemple, quand nous lui avons envoyé les démos, il a dit : « Je n’ai pas grand-chose à dire sur ces chansons, elles sont plus ou moins finies. » Il a peut-être dit « raccourcissons ce refrain » ou « raccourcissons ce pont », mais pour ce qui est du processus de composition, nous l’avons fait au préalable. Et il y avait quelques passages dans les textes où je n’arrivais pas à me décider quel mot employer et il m’a donné son avis. Je pense que les bons producteurs, ce qu’ils font est de créer un environnement où le groupe pourrait être la meilleure version de lui-même. Je pense que certains producteurs peuvent être trop autoritaires et d’autres trop spectateurs. Je pense que quand on fait de la production, il faut non seulement être technique mais aussi être un peu psychologue. Et Vance était parfait pour nous.

Quelle a été ta relation à la musique funk, James Brown, etc. ?

J’adore ! J’en écoute tout le temps, essentiellement les origines du style, que ce soit Parliament, Sly And The Family Stone, James Brown… Principalement pour le groove et le côté accrocheur. C’est une musique dont tu peux écouter les accroches soixante-quatre fois sans t’en lasser. James Brown a deux périodes, là où ses débuts sont très RnB et soul, plus tard dans sa carrière il ne chantait pas autant, c’est bien plus minimaliste et il laisse le groupe faire beaucoup plus le travail, et c’est quelque chose avec lequel j’ai eu du mal, parce que j’ai toujours pensé que j’écris trop de mots et ce qui est dur est de retirer des mots et essayer de se souvenir que c’est un groupe et pas juste une excuse pour écrire une longue histoire. Je pense que c’est typique des chanteurs et j’en ai moi-même été coupable : tu as envie de faire de ton mieux à écrire des textes et chanter mais c’est aussi important d’écouter. Certaines des choses les plus importantes se passent quand le chanteur ne chante pas, il faut laisser la chanson respirer un peu. C’est quelque chose que j’ai appris, et aussi que la musique est faite pour qu’on danse dessus, même le heavy metal extrême sur lequel les gens headbang, on pourrait arguer que c’est aussi de la danse.

Un autre grand moment dans l’album est la fin de « Emily Dickinson ». Est-ce arrivé en jammant pendant l’enregistrement ?

Initialement, ouais. Lorsque nous avons enregistré cette chanson, elle avait un côté un peu country, donc j’essayais de trouver un sujet et celui-ci semblait approprié. Lorsqu’ils l’ont enregistré, ils ont dit « ok, quand on arrive vers la fin, jouons trente-deux mesures… » Enfin, je ne sais pas combien il y en a, car je ne joue pas sur la chanson, mais c’était un moment qui a été capté en live. Je ne crois pas que ça aurait été aussi cool si nous l’avions fait avec des overdubs.

« Un des groupes avait volé un microphone, on nous a accusés de l’avoir volé et avons fini avec des fusils pointés sur nos visages au beau milieu d’un champ de maïs dans le Kansas. […] Heureusement, rien ne s’est passé mais c’est important d’avoir ce genre de baptême du feu sur sa première tournée, car ainsi, plus tard dans la vie, quand tu es dans un bus de tournée et tu commences à te plaindre que le frigo n’est pas assez froid, ça relativise les choses. »

Au sujet de tes textes, tu as déclaré que « parfois une rime sonne géniale et [tu] ne [sais] pas ce que ça veut dire, mais [tu fais] avec malgré tout. » Est-ce que, pour toi, écrire des textes est plus une question d’être créatif avec les mots que de vraiment faire passer un message ?

Parfois. Il peut m’arriver d’avoir une idée et puis je tombe dans une impasse, et un mètre ou une rime me tireront d’affaire. Je pense que le parfait exemple est la dernière chanson « Lorelei ». À l’origine, je voulais que ça parle de notre chanson « A Shogun Named Marcus » où Marcus est dans son âge d’or, et je cherchais une rime pour « samurai » et puis j’ai trouvé le mot « Lorelei ». Je savais vaguement ce que c’était, donc j’ai fait des recherches et j’ai réalisé que ce personnage convenait bien mieux à la musique. J’ai dû abandonner mon intention de départ, mais pas de souci. Pour moi, c’est plus excitant que de savoir exactement de quoi parle la chanson. Ce n’est pas un exercice académique mais il y a des fois où j’écris des paroles et je me retrouve sur Wikipédia à me perdre dans un terrier de lapin, juste parce que je trouve que c’est intéressant ; ça aussi peut parfois être un frein. Typiquement, une chanson fait trois ou quatre minutes et tu n’as pas envie de trop la charger, et de mettre en évidence que tu as une source ou un gros dictionnaire. Au bout du compte, le rock n’ roll est fait pour s’amuser et ne devrait pas être trop difficile, mais à la fois, j’aime mettre des mots inattendus. J’aime les mots. Pour moi, les mots peuvent eux-mêmes être traités comme des notes musicales. Je suppose que j’essaye de trouver un équilibre.

Jean-Paul a déclaré que « la plupart du temps [il] n’a aucune idée de ce dont [tu] parle[s] mais les paroles façonnent complètement comme [il] jouer[a] le morceau. » Est-ce que ça fonctionne aussi dans l’autre sens ?

Bien sûr il y a le truc évident avec la mélodie et la composition d’une chanson, mais lorsque Jean-Paul joue un certain rythme, ça va dicter comment je chante la chanson. Il changera le rythme lorsqu’il entendra les mots et alors je changerais les mots un petit peu, donc c’est un peu une conversation entre moi et Jean-Paul, rythmiquement.

Sur Psychic Warfare, tu as commencé à aborder des sujets plus personnels, mais tu as dit que « cette approche reste nouvelle pour [toi] parce que [tu as] évité de le faire pendant tant d’années. » Trouves-tu difficile de t’ouvrir et être plus direct sur des sujets plus personnels ?

Ouais, lorsque je dis « personnel », je ne crois pas que j’irais un jour jusqu’à… Je n’ai pas envie que ce soit une page d’un journal intime où je divulgue des secrets, mais je pense que les vécus et histoires sont une grande inspiration et tremplins, y compris quand ce n’est qu’une recette qu’on m’a donnée quand je travaillais dans un restaurant au lycée, comme dans « Hot Bottom Feeder ». Ceci étant dit, j’emploierai toujours une licence poétique et j’exagèrerai les choses pour donner un effet dramatique. Je pense qu’il faut faire ça pour le rendre intéressant. C’est super quand les artistes utilisent la musique pour exorciser des trucs personnels, je le comprends, mais ce n’est pas moi. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose, mais j’aime la fiction. Même s’il y a une part de vérité dedans, je place cette vérité sous un éclairage différent. C’est certain, on peut apprendre sur soi ou se surprendre, mais je trouverais difficile de chanter cette chanson tous les soirs si elle était incroyablement personnelle. Je pense que les histoires et fictions ont une plus longue durée de vie. Ce qui m’a attiré vers le heavy metal au départ était qu’il s’agissait du style dans lequel on pouvait écouter des chansons parlant de dragons et de sorciers. Ça, c’était quand j’avais dans les treize ans, et puis plus tard dans la vie, il y a des artistes comme Tom Waits ou Nick Cave, ce n’était pas autant du fantastique mais ça restait de l’évasion.

Malgré tout, dans cet album, il y a des moments où tu repenses à des évènements de ta propre vie et de la carrière de Clutch, en les exagérant pour, comme tu l’as dit, les dramatiser. Un bon exemple serait « Gimme The Keys » qui parle d’un incident lors de la première tournée de Clutch en 1991. As-tu été songeur au sujet du passé ou introspectif dernièrement ?

La réponse honnête est oui. Ça m’a toujours un peu rebuté parce que ça donne l’impression qu’on pense à la fin, mais lorsque ça fait vingt-sept ans qu’on fait ça, et que ça fait plus de la moitié de notre vie, c’est important de l’examiner. Je sais que c’est cliché mais comme le dit le dicton : « Tu ne peux pas savoir où tu vas si tu ne sais pas d’où tu viens. » L’un de mes grands regrets au cours de ces vingt-sept ans est de ne pas avoir tout écrit dans un journal intime, donc maintenant, j’essaye désespérément de m’en rappeler, mais il est probablement trop tard [petits rires].

Et as-tu commencé à écrire un journal intime ?

Je le fais mieux qu’avant. Le truc est que je le fais toujours en fin de soirée et je finis par m’endormir.

Tu as qualifié votre première tournée de « désastre » mais disant que « c’est ainsi que chaque tournée devrait se passer. » Penses-tu qu’il y a une corrélation entre le nombre de galères qu’un groupe traverse durant ses premières années formatrices et à quel point il devient un bon groupe plus tard ?

C’est certain. Si tu peux te tirer de cette épreuve, soit ça te brise, soit tu deviens plus fort. Généralement, parce que vous êtes le groupe d’ouverture, vous devez apprendre à avoir la peau dure, et si vous pouvez le faire ensemble, vous devenez une entité plus forte. Je dirais que cette première tournée a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. Si nous n’avions pas eu cette expérience, si notre premier album avait été numéro un et que nous avions été directement dans des bus de tournée, nous ne serions pas un groupe aujourd’hui. Parfois la pire chose qui puisse arriver à un groupe est d’avoir un tube numéro un du hitparade dès le départ.

« On a tendance à croire que musique extrême égal musique effrayante, mais je ne trouve pas la musique extrême effrayante. Je pense que John Lee Hooker ou Skip James peuvent être bien plus terrifiants. »

D’ailleurs, qu’est-ce qui a fait que cette première tournée était un tel désastre ?

Plein de concerts n’avaient pas lieu. Nous avons conduit jusqu’à une salle, par exemple, à Chicago, nous nous sommes garés à l’adresse et il n’y avait aucun bâtiment là-bas. Nous avons demandé au gars où était la salle et il nous a informés qu’elle avait été réduite en cendres il y a trois mois. Et puis, il y a évidemment cette histoire que tu as mentionnée, dont je parle dans « Gimme The Key ». On nous avait programmés pour donner un concert dans un endroit qui s’appelle The Outhouse à Lawrence, au Kansas, et nous étions supposés jouer à trois heures de l’après-midi, et on n’a pas arrêté de repousser notre horaire de passage. C’était un concert de hardcore, il y avait quelques skinheads là-bas et ils avaient bu toute la journée, tirant avec des fusils dans le maïs. Pour faire court, nous avons fini par jouer à minuit, nous étions les derniers là-bas, tous les participants et groupes étaient partis. Un des groupes avait volé un microphone, on nous a accusé de l’avoir volé et avons fini avec des fusils pointés sur nos visages au beau milieu d’un champ de maïs dans le Kansas. J’ai juré que nous ne reviendrions plus jamais au Kansas, mais nous y sommes retournés des centaines de fois – la première fois que nous sommes revenus, je ne suis pas sûr quand c’était, j’ai peut-être été inquiet mais ces gars étaient tellement bourrés qu’ils ne se rappellent probablement même plus d’avoir fait ça. Heureusement, rien ne s’est passé mais c’est important d’avoir ce genre de baptême du feu sur sa première tournée, car ainsi, plus tard dans la vie, quand tu es dans un bus de tournée et tu commences à te plaindre que le frigo n’est pas assez froid, ça relativise les choses. Ceci étant dit, c’était un désastre à ces égards mais c’était une super aventure. Je n’avais jamais conduit à travers les Etats-Unis avant. Je l’ai fait les yeux écarquillés, regardant le monde pour la première fois.

Bien que ça fasse maintenant longtemps que vous êtes un groupe professionnel, est-ce que tourner reste une aventure avec des rebondissements de temps en temps ?

Absolument. Pour moi, c’est la meilleure éducation qu’on puisse avoir, surtout quand on sort du pays, que ce soit pour aller en Europe ou des endroits qui ne me sont pas familiers. Et ce qui est cool est que nous avons l’occasion de le faire autrement que lors d’un voyage touristique. Nous rencontrons des gens dans des clubs ou restaurants et parlons de façon vraiment authentique, à l’inverse de lors d’un voyage guidé. Nous avons hâte de nous rendre dans de nouveaux endroits, que ce soit en Amérique du Sud ou en Asie de l’Est.

Penses-tu que l’histoire du groupe ferait un bon film ?

Des gens nous ont contactés pour faire des documentaires et notre réponse à toujours été : « Ce sera le documentaire le plus ennuyeux jamais réalisé ! » Je pense qu’une des raisons pour lesquelles nous avons pu faire ça pendant vingt-sept ans est parce que nous sommes restés très simples et qu’il n’y a pas eu énormément de drames.

La chanson « A Good Fire » relate le souvenir d’avoir entendu Black Sabbath pour la première fois. Ce n’est pas un sujet très banal pour une chanson, et je suppose que c’était quelque chose de très spécial pour que tu en fasses une chanson. Ça a été un moment déterminant pour toi ?

Je pense que ça vaut la peine de mentionner que cette chanson a commencé de manière un peu particulière : Jean-Paul a commencé à jouer de la mandoline, juste pour s’amuser, et il a écrit un riff à la mandoline, et ensuite Dan et Jean-Paul ont vu comment le jouer à la basse et à la guitare. Je l’ai entendu et j’ai dit « wow, ça sonne comme quelque chose tout droit sorti de Vol. 4 ! » Je me suis demandé : « A propos de quoi je chante ? » Et j’ai dit : « Eh bien, partons sur le plus évident, je n’ai qu’à chanter au sujet de Black Sabbath. » Et de nombreux textes de Sabbath parlent de mortalité, donc cette chanson parle aussi de mortalité. Mais en parlant de cette époque en particulier, je me souviens entendre le groupe et c’était en octobre, il y avait cette première fête dans un champ où je me suis rendu quand j’avais quinze ans, j’y ai écouté Sabbath pour la première fois, nous étions autour d’un feu de grange, on aurait dit que ça avait été scénarisé pour un film, et je me souviens être effrayé en écoutant les premières chansons. J’aimais. Même si j’avais peur, je voulais réécouter. Venant d’une famille catholique assez conservatrice, c’était un peu un tabou, mais je voulais en savoir plus après avoir entendu cette musique. Jamais de la vie j’aurais imaginé que je finirais dans un groupe qui jouerait occasionnellement sur la même scène qu’Ozzy. Il est certain que ça a changé ma vie, mais je suppose tout comme n’importe qui d’autre, mais probablement la façon la plus significative est que Jean-Paul a appris à jouer de la batterie en écoutant Bill Ward. Donc ce swing qu’on entend, je pense qu’on peut directement relier ça à la première fois qu’il a écouté Black Sabbath.

Tu dis que tu te souviens avoir été effrayé en écoutant Black Sabbath pour la première fois. Tu crois qu’il existe encore de la musique qui puisse être considérée comme « effrayante » ?

Je le pense. On a tendance à croire que musique extrême égal musique effrayante, mais je ne trouve pas la musique extrême effrayante. Je pense que John Lee Hooker ou Skip James peuvent être bien plus terrifiants, ou le fait d’écouter Lost Themes de John Carpenter. Je préfèrerais écouter ça tard le soir en conduisant ma voiture, surtout quand c’est de la musique instrumentale. Il y a plein de musique classique qui est bien plus effrayante, mais ce n’est que mes goûts personnels. Selon moi, ce qui rend une musique effrayante est l’inconnu, ainsi que l’atmosphère. L’atmosphère est très dure à capturer avec des paroles. Lorsque c’est bien fait, c’est extraordinaire. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles j’aime Tom Waits, car c’est un maître dès qu’il s’agit de capturer une atmosphère avec des mots. Mais instrumentalement, je trouve que ça fait vraiment marcher l’imagination, ça devient bien plus la bande son de ton propre film privé.

« J’ai entendu de très nombreuses fois des gens dire que j’ai l’air d’un prédicateur sur scène, c’est bien beau de dire ça, mais je pense que cette atmosphère d’église à nos concerts a plus à voir avec les fans que moi. »

Tu penses qu’il y a des chansons effrayantes dans le répertoire de Clutch ?

Je suppose. Je pense que « Lorelei » est assez effrayante. Je pense que « The Regulator » peut être vu comme relativement effrayante. Mais lorsque je dis « effrayant », je ne parle pas d’horreur. Je suis bien plus attaché au côté roman noir et à la fiction étrange, plutôt qu’une représentation graphique de la violence.

Au sujet de « Spirit Of ‘76 », qu’est-ce que cette année a-t-elle de si spécial ?

Lorsque j’ai entendu la mélodie, ça sonnait hymnique dans le sens presque patriotique, pour je ne sais quelle raison, mais je ne voulais pas écrire des paroles qui soient perçues comme nationalistes. Donc j’ai commencé à penser à 1776 mais ensuite j’ai dit : « Attend une seconde, parlons plutôt de 1976. » Et toutes les paroles sont de vrais événements qui se sont produits aux Etats-Unis en 1976. Par exemple, la phrase d’ouverture, « The Flyers beat the Reds », il y avait un célèbre match de hockey où les Flyers ont battu l’équipe de l’Armée Rouge mais il y a eu quelques mauvais arbitrages qui ont un peu fait pencher la balance du côté des Flyers de Philadelphie. Le Mohican est une référence à Taxi Driver qui est sorti cette année, etc.

Vous rendez hommage aux fans de Clutch dans « Sonic Counselor ». Et quand on se rend à un concert de Clutch, il est clair que les fans font la différence. Dirais-tu que la prestation du public est aussi importante que celle du groupe dans un bon concert de rock ?

Absolument. N’importe quelle prestation est réciproque. J’ai entendu de très nombreuses fois des gens dire que j’ai l’air d’un prédicateur sur scène, c’est bien beau de dire ça, mais je pense que cette atmosphère d’église à nos concerts a plus à voir avec les fans que moi. Nous avons la chance d’avoir un public très varié qui sont fans du groupe, certains le sont depuis des décennies. Je pense qu’il est important de le reconnaitre. S’ils n’étaient pas là, nous ne serions pas là. Et je pense que tout est une question de bouche à oreille. Je ne pense pas que nous soyons un groupe qu’on entend… Les gens ne se branchent pas à nous via la radio ou quoi que ce soit de ce genre, c’est plutôt un ami qui dit « hey, je crois que tu aimerais ça. » Et ils viennent nous voir en concert, soit ils adorent, soit ils détestent, et les gens qui adorent, adorent vraiment. Et ce n’est pas que les fans de Clutch, les gens qui viennent voir les groupes en concert sont bien plus investis émotionnellement dans ce groupe, à l’inverse de ceux qui écoutent juste des MP3s en allant au boulot. Je crois qu’un des concerts les plus importants que j’ai jamais vu était les Bad Brains à D.C. en 1989, et le show était autant dans le public que sur scène avec les Bad Brains, et lorsque je suis parti, on aurait dit que ça avait duré une éternité mais c’était fini en une seconde, et c’était grâce à tout le monde dans la salle.

Tu avais originellement pour idée de reprendre la chanson de Ry Cooder « John Lee Hooker For President » mais tu as abandonné l’idée car tu ne pouvais pas faire honneur à la chanson. Au lieu de ça, tu as fait des paroles dans le style de Ry Cooder sur la chanson « How To Shake Hands ». Qu’y avait-il de si difficile à interpréter cette chanson ?

Ry Cooder fait une incroyable imitation de John Lee Hooker. Donc lorsqu’il chante la chanson, il sonne presque exactement comme John Lee Hooker. Donc quand nous avons réécouté notre version, je n’aimais pas autant le son. Et autant j’adore cette chanson, autant je n’aimais pas comment je sonnais. Et j’adore ses paroles, donc ça semblait approprié de prendre une chanson de Clutch que je pourrais chanter avec ma voix naturelle et m’en tirer en utilisant la même idée.

Dans cette chanson tu es candidat à l’élection présidentielle. C’est évidemment fait pour être drôle mais penses-tu que tu ferais un bon président ?

Oh, bordel, non ! [Rires] J’aime faire la grasse matinée. Je ne serais pas capable d’assumer la responsabilité. Ça voudrait aussi dire que je ne pourrais pas être dans un groupe de rock, et si on me donnait le choix entre être dans un groupe de rock ou être président, il n’y aurait pas photo.

Dans cette chanson, tu dis que tu donneras aux gens ce qu’ils veulent, et ce qu’ils veulent est du franc-parler et pas de foutaises. J’imagine que tu fais référence à ce que Donald Trump lui-même disait…

Ouais, je pense que les politiciens, en général, disent beaucoup de mots sans beaucoup de sens. Ceux qui sont très bons pour faire ça peuvent presque hypnotiser les gens avec des absurdités. Trump attire mon attention depuis que je suis adolescent et je ne comprends toujours pas. Je l’ai connu via des émissions de télévision comme Lifestyles Of The Rich And Famous, Entertainment Tonight, et pour moi, il représentait un peu tout ce que je n’aimais pas dans le capitalisme américain. Je ne crois pas nécessairement que le capitalisme est mauvais mais les excès et l’avidité, et assimiler des toilettes plaqués or au succès, je trouvais ça répugnant. C’était l’époque où j’étais dans le punk rock ou je commençais à m’y mettre. Je n’ai pas tellement changé, pour être honnête avec toi. J’ai des amis qui ne ressentent pas la même chose que moi à son sujet mais je suis un peu fatigué de débattre et maintenant je me contente d’attendre. Je ne l’ai pas vu venir. Si on m’avait dit ça il y a trois ans, je me serais marré. Je pense qu’une des choses étranges est que ça change la propre vision du monde des gens de façon complètement inutile. Par exemple, lorsque nous avons sorti Robot Hive/Exodus, il y a une chanson là-dedans qui s’appelle « Pulaski Skyway », dans cette chanson, il y a une phrase qui dit : « Real estate moguls, Chump Tower. » C’est une référence directe à Donald Trump. Personne n’a jamais rien dit. Et maintenant, nous sortons une chanson « How To Shake Hands » et j’ai des gens qui disent « c’est n’importe quoi ! Tu dois respecter le président. » J’ai dit : « Eh bien, j’ai dit ça il y a plus de dix ans. Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est toi. » Voilà ce que j’en pense.

« Je n’ai jamais vraiment cherché à être dans un groupe parce que je voulais être célèbre et riche, je l’ai fait parce que c’était marrant et je pensais que ça allait peut-être durer trois ou quatre ans et qu’ensuite j’allais trouver un boulot que je détesterais. Heureusement, JP et Tim étaient les gamins au lycée qui étaient là ‘je vais être dans un groupe de rock’ et c’était tout. Donc j’ai suivi dans leur sillage à cet égard. »

L’album étant intitulé Book Of Bad Decisions (Livre Des Mauvaises Décisions), quelles ont été les pires décisions que tu aies prises pour le groupe et personnellement ?

[Rires] Même les mauvaises décisions, je suppose, peuvent être vues comme un apprentissage, mais probablement que notre premier manager était une mauvaise décision, mais nous n’avions pas mieux. C’était au début des années 90, nous ne savions rien sur rien dans l’industrie musicale, et c’était un gars à New York avec plein de disques d’or accrochés au mur. Il n’était pas seulement notre manager, il était aussi notre business manager et notre avocat, donc lorsque tu as ces trois personnes en une, tu n’as personne pour te donner un second avis sur quoi que ce soit, et on nous a bien roulé dans la farine. C’est pour ça que maintenant nous sortons nos propres albums. Parfois on ne se rend pas compte de ces choses avant plus tard, quand on a du recul. Il y a aussi eu beaucoup de mauvaises décisions alimentées par l’alcool [petits rires]. J’ai donc appris à ne jamais vraiment prendre de décision étant bourré, si ce n’est des décisions qui ne m’affecteront pas le lendemain matin. En fait, il y en a une qui me vient à l’esprit : une fois on nous a offert d’ouvrir pour Ozzy et nous avons refusé parce que nous étions en colère contre notre maison de disques, et rétrospectivement, nous aurions dû le faire malgré tout, mais on apprend tous les jours.

Est-ce important de garder ces mauvaises décisions à l’esprit afin d’apprendre d’elles et les utiliser positivement ? C’était ça votre idée en nommant l’album ainsi ?

Je suppose. Evidemment, il y a la chanson qui s’appelle « Book Of Bad Decisions », j’hésitais à nommer l’album ainsi pace que ça met cette chanson sur un piédestal, mais ça semblait insinuer que chaque chanson est un chapitre, même si chacune d’entre elle ne parle pas forcément d’une mauvaise décision. Si tu peux prendre tes distances avec une décision, au lieu d’en être furieux ou triste, tu peux apprendre grâce à elle et essayer de ne pas la répéter.

Est-ce que ça signifie qu’une décision qui a l’air mauvaise sur le moment ne l’est pas forcément sur le long terme, parce qu’elle nous façonne et qu’on devrait en être fier ?

Ouais, je le pense. Je veux dire qu’aucun ne nous n’est une créature parfaire. Ce que l’on est est autant défini par comment on gère la négativité que la positivité. La vie serait assez ennuyeuse si c’était facile, et c’est les moments durs qui font qui nous sommes.

Tu as mentionné lors d’interviews passées que tu as eu un burn out pendant l’époque Pure Rock Fury et que Blast Tyrant était une sorte de renaissance pour toi. Peux-tu nous en parler ?

C’était vers la fin des années 90 après que nous ayons fait la danse des grosses maisons de disques. Pour beaucoup de groupes, nous y compris, ce puits s’est tari. Les labels ne soutenaient plus les tournées, ils lâchaient des groupes. Donc à ce moment-là nous nous sommes demandés : « Bon, est-ce qu’on arrête, parce c’est comme ça que nous avons fait marcher le groupe, ou est-ce qu’on recommence de zéro ? » À cet âge, la fin de la vingtaine, tu commences à penser à fonder une famille, au mariage, aux enfants et à avoir une maison, tout d’un coup, tu as bien plus de responsabilités et tu dois te poser la question : « Est-ce que je vais pouvoir subvenir aux besoins d’une famille en faisant ça ? Est-ce un choix intelligent ? » Tu sais, je n’ai jamais vraiment cherché à être dans un groupe parce que je voulais être célèbre et riche, je l’ai fait parce que c’était marrant et je pensais que ça allait peut-être durer trois ou quatre ans et qu’ensuite j’allais trouver un boulot que je détesterais. Heureusement, JP et Tim étaient les gamins au lycée qui étaient là « je vais être dans un groupe de rock » et c’était tout. Donc j’ai suivi dans leur sillage à cet égard. Mais bref, nous avons décidé de recommencer de zéro et remonter dans le van. C’est ce que nous avons fait et heureusement, internet est arrivé et les gens n’étaient plus obligés de se reposer sur des représentants de directeurs artistiques pour découvrir des groupes, et ça – je touche du bois – nous a tirés d’affaire. Il y a ça et aussi qu’en 2008 nous avons commencé à sortir nous-même nos albums. C’était bien plus de responsabilités mais c’est plus efficace et gratifiant de vendre les albums directement aux fans et ne pas impliquer de tierce partie.

Mais n’est-ce pas plus risqué aussi, compte tenu de ce que tu disais au sujet de subvenir aux besoins d’une famille ?

Bien sûr qu’il y a plus de risques et ça fait plus de travail mais comme tout dans la vie, c’est plus gratifiant. Bien sûr qu’il y a des erreurs qui ont été commises mais nous savons qui blâmer. Par exemple, quand nous avons fait Psychic Warfare, nous nous sommes adressés à une toute nouvelle centrale d’impression de vinyle et ils ont complètement foiré, et quand est venu la date de sortie, nous n’avions aucun vinyle à envoyer aux gens qui les avaient précommandés. Du coup, qu’avons-nous appris ? Eh bien, nous ne nous adressons plus à cette société de pressage. Ça tiraille un peu le cerveau d’être à la fois un artiste et un businessman, mais heureusement, nous sommes quatre, plus notre manager et notre manager au label pour travailler en équipe. Je ne peux pas me plaindre. Je suis une personne créative, c’est ce que j’ai toujours aimé depuis que je suis gamin et c’est très, très dur pour n’importe qui dans un domaine créatif, que ce soit l’écriture ou les arts visuels, la danse ou la musique, d’en vivre. La plupart des gens doivent faire ça en tant que hobby. Je suis extrêmement reconnaissant d’être dans une position où non seulement je peux subvenir aux besoins de ma famille mais en plus j’ai l’opportunité de faire ce que j’adore.

« Les likes et les followers, toutes ces conneries n’ont pas vraiment d’importance sur le long terme. Je peux demander à quelqu’un quel était le premier concert où il est allé, il pourra probablement me le dire et se souvenir de qui c’était, peut-être ce qu’il portait et avec qui il était. Mais si je lui demande quel était son dernier like sur Facebook, il sera incapable de me le dire. »

Vous rendez disponible un exemplaire physique ou téléchargeable du nouvel album aux fans qui achètent un billet pour la tournée automnale du groupe. Vous avez votre propre label, et compte tenu de l’état de l’industrie aujourd’hui, est-ce que ça vous force à être aussi créatifs sur le plan business que musical ?

Il y a d’autres groupes qui ont fait ça mais ça venait vraiment de leur label. Nous sommes en position d’être à la fois le groupe et le label. Quelqu’un peut acheter la place et pour quatre dollars de plus, ils peuvent acheter un exemplaire de l’album. Je vais être franc : c’est dur de vendre des albums de nos jours et il faut trouver tous les moyens qui te permettent de le faire, et ça ce n’est qu’un moyen parmi d’autres.

Ça ne dévalue pas l’album ?

Pas quand il y a YouTube ! [Petits rires] Nous sommes en concurrence avec YouTube, et nous avons décidé d’être sur Spotify, or nous ne voulions pas pour exactement la raison que tu viens de donner, mais on ne peut pas faire le poids face à ces forces sur le marché. Je déteste utiliser le terme « marché » mais c’est ce que c’est. Mais il y aura toujours des gens qui veulent un CD ou un vinyle. Nous devons garder ça en tête.

Chaque single de Book Of Bad Decisions est accompagné par une playlist Spotify assemblée par un des membres du groupe. Comment avez-vous eu cette idée ?

Ça c’était une idée de notre manager au label. Stefan [Koster] a travaillé pour Roadrunner et il s’y connait bien sur ce qu’il faut faire. Tous les quatre, tout ce que nous voulons est écrire de la nouvelle musique, donc il doit un peu nous conseiller. Je suis un peu partagé au sujet de Spotify. En tant qu’artiste, je suis là « bon, je donne gratuitement la musique, » mais le truc est que je l’écoute tout le temps [petits rires]. Je ne peux donc pointer personne du doigt. C’était juste quelque chose à faire pour que les fans restent investis alors que l’album s’apprête à sortir.

Tu penses qu’il est impossible de faire sans utiliser toute la technologie disponible aujourd’hui pour la promotion ?

Il le faut. Il existe tant de choses là-dehors, c’est vraiment très difficile d’attirer l’attention des gens et la retenir. Il est clair que je n’envie pas les nouveaux groupe en devenir qui essaient de faire circuler leur nom. C’est une chose, quand je grandissais, quand tu allais au magasin de disques, tu avais vingt dollars et tu devais choisir entre un album ou un autre, tu ne pouvais pas rester assis derrière ton bureau et choisir parmi des centaines de milliers d’albums. Donc tout ce qu’on peut faire pour maintenir la tête hors de l’eau, tu dois le faire de nos jours, même si je déteste l’admettre. Je suis nul avec les réseaux sociaux, j’ai tendance à détester ça, pour être honnête. Je vois des groupes, ils ont des centaines de milliers de followers sur Facebook ou Tweeter alors qu’ils jouent dans de petits clubs. Vice versa, il y a d’énormes groupes qui pourraient même avoir moins de likes qu’eux. Et le truc, c’est que les likes et les followers, toutes ces conneries n’ont pas vraiment d’importance sur le long terme, je pense. Je peux demander à quelqu’un quel était le premier concert où il est allé, il pourra probablement me le dire et se souvenir de qui c’était, peut-être ce qu’il portait et avec qui il était. Mais si je lui demande quel était son dernier like sur Facebook, il sera incapable de me le dire.

Je suis en train de regarder ton avatar : tu es fan de Star Wars ?

Je n’ai pas vu le dernier. Je dois l’admettre, j’ai un peu un ras-le-bol par rapport à Star Wars, mais les trois premiers qui sont sortis quand j’étais enfant seront toujours dans mon cœur. Je suis partagé sur la reprise de la franchise par Disney. Ce serait impossible pour quiconque de recréer les sentiments que j’avais quand j’avais sept ans. Mais je dois me rappeler qu’il y a des enfants de sept ans aujourd’hui qui voient ça pour la première fois et ont des attentes différentes pour les films. Je déteste l’image de synthèse. Les trois du milieu, c’était trop. Je pense qu’ils se sont améliorés, mais comme je l’ai dit, j’ai vu Star Wars, Empire et Jedi quand j’étais enfant, donc on ne peut pas reproduire ça.

As-tu déjà écrit une chanson sur Star Wars ?

Je crois que dans « Big News II » je fais référence à Greedo. C’est la seule référence à Stars Wars qui me vienne à l’esprit pour le moment.

Interview réalisée par téléphone le 17 août 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Clutch : pro-rock.com

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