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Interview   

NICOLAS BENARD : ENTRETIEN AVEC L’AUTEUR DE LA CULTURE HARD ROCK


Radio Metal : Le Hard Rock fut l’objet de ta thèse de fin d’études, ce qui est assez original. Pourquoi avoir choisi ce sujet et quel était ton objectif ?

Nicolas Bénard
: J’avais travaillé, en maîtrise et en DEA, sur un tout autre sujet : la presse de langue anglaise en France, de 1815 à 1914. A la fin de ce cycle d’études, je n’avais pas vraiment envie de faire ma thèse sur ce thème. J’ai donc arrêté mes études en 2000 et j’ai commencé à travailler pour la télé (Canal +). Un jour, je croise sur un plateau mon ancien directeur de recherches, venu participer à une émission. Voyant que mon boulot de journaliste est loin de me passionner, il me demande pourquoi je ne reprendrais pas mes études. Je lui explique que seul le Hard Rock pourrait, éventuellement, me donner envie de replonger dans la recherche. Il me répond, du tac au tac : « allez-y ! ». L’objectif, au départ, était d’abord de me faire plaisir en travaillant, de manière scientifique, sur un sujet « intime ». Puis je me suis laissé prendre au jeu en me disant que, peut-être, obtenir un doctorat pourrait m’ouvrir de nombreuses portes d’un point de vue professionnel.

Les professeurs universitaires qui t’ont accompagné dans ta thèse ont-ils émis des réserves sur ton travail ? As-tu rencontré des difficultés particulières ? Peux-tu nous raconter la manière dont la soutenance de cette thèse s’est déroulée ?

Christian Delporte, mon directeur de recherches, par ailleurs spécialiste de l’histoire de la presse, m’a immédiatement averti de l’ampleur de la tâche. Le Hard Rock étant un phénomène très contemporain (on parle même du « temps présent »), il m’a expliqué que mon travail serait d’autant plus surveillé, et critiqué. Evidemment, j’ai procédé de la même sorte que n’importe quel historien, en définissant un corpus de sources diverses (disques, pochettes, photos, presse, émissions de radios et de télé, entretiens, etc.) et en me basant sur une bibliographie très lacunaire sur le Hard Rock. La plupart des ouvrages sont en général des anthologies ou des livres rédigés par des « amateurs éclairés ». La principale difficulté a résidé dans le fait que je suis moi-même un amateur de musiques extrêmes. Il m’a donc fallu « dépassionné » le sujet, en évitant d’avoir une réponse immédiate à chacune de mes questions, sous prétexte que je connaissais très bien le Métal. La soutenance s’est très bien passée, et j’ai sans doute parlé un peu plus que de raison ! Au final, même si l’on m’a reproché quelques broutilles, mon travail a été apprécié car il donnait une perception originale d’un phénomène culturel méconnu, mais qui a beaucoup à nous apprendre sur l’évolution des sociétés contemporaines depuis une trentaine d’années.

Ton livre est assez court mais reste accessible à tous tout en étant très documenté. Etait-ce ton objectif au départ ? A savoir faire un livre qui pouvait être lu par les initiés aussi bien que par ceux qui ne connaissaient pas le métal ?

L’éditeur m’a expliqué dès le départ qu’il voulait publier un ouvrage qui soit assez synthétique. L’objectif était donc de reprendre l’analyse et les conclusions de ma thèse, en supprimant les aspects universitaires les plus marqués. Au final, l’ouvrage est, je crois, un bon condensé de mon travail universitaire. Je pense qu’il s’adresse aussi bien aux fans les plus « durs » (dont je fais partie) qu’à tous ceux qui s’intéressent à la musique, à l’histoire ou à l’histoire de l’art. J’ai par ailleurs tenu à intégrer des documents iconographiques, mais pas n’importe lesquels. Les photos, pochettes de disques, reproductions de merchandising, etc. viennent appuyer le propos. Ces documents ne sont pas là pas là pour faire joli, contrairement à la plupart des bouquins qui sortent sur la musique. Je tiens, encore une fois, à remercier tous ceux qui m’ont permis de reproduire, gratuitement, ces documents, notamment mon amie Frédérique Doré.



Nicolas : « L’éditeur m’a expliqué dès le départ qu’il voulait publier un ouvrage qui soit assez synthétique. L’objectif était donc de reprendre l’analyse et les conclusions de ma thèse, en supprimant les aspects universitaires les plus marqués. Au final, l’ouvrage est, je crois, un bon condensé de mon travail universitaire. »

L’objectif de synthétiser ton propos n’a-t-il pas été difficile à tenir ?

Pas vraiment, dans la mesure où ma thèse comporte énormément d’exemples qu’il a été facile de supprimer ! Je ne parle même pas des notes de bas de pages, même si j’ai tenu à en conserver quelques une pour permettre aux étudiants d’avoir des références.

Tu abordes beaucoup de thèmes différents dans « La culture Hard Rock : Histoire, pratiques et imaginaires » : l’Histoire du genre, les amateurs, les stéréotypes etc. Les auteurs américains, assez nombreux sur le sujet, ont-ils été ta source principale ?

Il y a certes l’ouvrage de Deena Weinstein, d’inspiration sociologique, mais de vrais ouvrages publiés par des historiens, cela n’existe pas. Mon livre n’est pas une encyclopédie du Métal, rédigée de manière chronologique. Ce genre de travaux n’a, depuis longtemps déjà, pas grand intérêt pour l’historien. Ce qui est intéressant, c’est de contextualiser, d’analyser les références que l’on trouve dans la musique afin les mettre en parallèle avec l’époque, ou avec des réalisations passées. Un exemple : l’image de la mort, que l’on trouve de manière récurrente dans le Métal, n’est pas nouvelle dans l’art. On la retrouve au Moyen Age, dans la peinture par exemple. Il faut alors essayer d’expliquer pourquoi les artistes, il y a 5 siècles ou aujourd’hui, utilisent cet imaginaire, et quel message ils veulent diffuser. Mon livre accorde une grande importance à l’étude de l’imaginaire, parce que celle-ci permet de mieux comprendre l’évolution des sociétés contemporaines, et la vision qu’ont les Français de celle-ci.

Le livre de Fabien Hein « Hard Rock, Heavy Metal, Metal…Histoire, cultures et pratiquants. » est une référence dans le domaine de la littérature sur le Metal. Cet ouvrage s’intéresse plus à la vision sociologique du style musical. Considères-tu ton livre comme un bon complément à l’ouvrage de Fabien Hein ?

L’ouvrage de Fabien Hein est intéressant au niveau de son analyse sociologique. Par contre, son étude du Hard Rock en tant que phénomène culturel reste basique, purement chronologique, sans analyse quantitative et qualitative systématique. Surtout, les sources d’inspiration ne suscitent chez lui aucune réflexion, alors qu’elles ont tellement à dire ! Ces lacunes justifiaient donc un travail répondant aux exigences très strictes de l’histoire culturelle, le fameux paradigme production – diffusion – réception.

Passons au style musical en tant que tel si tu le veux bien. Le métal est, comme tu l’indiques dans ton ouvrage, un style musical syncrétique. Penses-tu que ce phénomène se retrouve uniquement dans ce style ou on peut également retrouver cette richesse dans d’autres genres musicaux ?

L’évolution musicale des 50 dernières années a en effet conduit à l’explosion des genres, aussi bien dans le jazz que dans le rock, dans le hip hop ou les musiques électroniques. Ce qui est original dans le Métal, c’est que les fans se reconnaissent dans des styles qui sont structurellement très différents. Surtout, les apports extérieurs sont acceptés par les fans, alors qu’ils n’écoutent pas forcément d’autres styles (électro, rap). Au final, les métalleux semblent assez ouverts, ce qui, a priori, quand on voit le conservatisme de certains, paraissait peu envisageable.

A l’écoute d’autres styles musicaux, on se rend compte que toutes les musiques se combinent, se mélangent. Cependant beaucoup de métalleux adopte une vraie posture élitiste en affirmant que leur musique est la meilleure. C’est ce que tu remarques dans ton livre. Quelle en est selon toi la raison ?

Je ne suis pas musicologue, mais j’ai quand même cherché à savoir si, techniquement, le Métal était difficile à jouer, en tout cas plus difficile que les autres styles. J’ai donc rencontré des enseignants dans des écoles de musique. Ceux-ci m’ont indiqué que les étudiants fans de Métal étaient ceux qui bossaient le plus, parce qu’ils avaient comme objectif d’être capables de reproduire les morceaux les plus complexes qu’ils écoutent. Et ceux-ci sont des morceaux de rock progressif ou de Métal progressif. Ce sont donc de gros travailleurs, bien plus, par exemple, que les fans de jazz. Jouer du Malmsteen, du King’X ou du Dream Theater ne les effraie pas. Les jeunes qui sortent de ces écoles ont donc un bagage intéressant, dans la mesure où ils peuvent jouer des passages Métal très barrés tout en ayant la possibilité, s’ils le souhaitent, d’accompagner un artiste de variété.

Comme ce style est très riche, le public se révèle très diversifié. Penses-tu toutefois que le public soit aussi nombreux en France que dans les autres pays ?

Sans une étude statistique à l’échelle nationale, en France comme à l’étranger, il est difficile de tirer des conclusions définitives. Cependant, par des chemins détournés, on peut affirmer que le Métal est bien implanté en France, même s’il est bien plus populaire, en tout cas plus médiatique, dans les pays anglo-saxons et les pays nordiques. La raison est avant tout culturelle. La France, depuis plus de 25 ans, défend une identité, une exception culturelle qui l’a amené, à plusieurs reprises, à s’opposer au développement des musiques anglo-saxonnes sur son territoire. On a donc avant tout soutenu ceux qui défendaient une certaine musique qui, il faut le reconnaître, nécessite peu de connaissances en technique musicale. Par conséquent, les jeunes Français qui font de la musique se tournent vers des formes de composition assez basiques, qui vont à l’opposé de ce qu’on trouve dans le jazz, le Métal ou le rock progressif, styles bien plus complexes. On a donc assisté à une dégradation de la culture musicologique, sans doute renforcée par un système scolaire déficient. Enfin, je crois que les journalistes qui travaillent dans la presse culturelle non Métal ont très peu de connaissances en musique. Lorsqu’ils parlent de musique, c’est en termes très vagues, sans décrire les structures de composition parce qu’ils n’en sont pas capables. C’est ainsi que certains artistes deviennent des génies instrumentaux, alors que n’importe quel musicien un peu calé ferait dix fois mieux.

Tu traites à la fin de ton livre du problème de la presse musicale métal qui survit grâce à la publicité des maisons de disques et qui, par conséquent, est 100% dépendante. Penses-tu que les webzines et autres structures sur Internet représentent un nouvel espace de liberté qui va gagner en indépendance ?

La presse spécialisée rencontre les mêmes problèmes que la presse française en générale. Et pourtant, les amateurs de Métal sont de grands consommateurs parce qu’il y a toujours eu, depuis 25 ans, 2 ou 3 noms de magazines en vente, ce qui est beaucoup par rapport à d’autres styles aussi peu médiatisés. La presse spécialisée a longtemps été conservatrice, au moins jusqu’à la fin des années 1990, ce qui lui a fait perdre une partie de son lectorat. En outre, certaines rédactions considèrent qu’elles ne sont pas là pour éduquer, mais pour divertir, alors que de plus en plus de fans sont exigeants. Le fossé s’est donc peu à peu creusé. Aujourd’hui, sans publicité, un magazine ne peut pas vivre. Par conséquent, il est impossible de dire du mal d’un disque d’Iron Maiden, de Metallica ou de Judas Priest sans s’attirer les foudres des labels. Les fans pensent parfois que les journalistes sont à la solde des labels. C’est évidemment exagéré. Ce qui est sûr, c’est qu’Internet a apporté du sang neuf à tout cela, et les fans, cachés derrière leur écran d’ordinateur, ont saisi l’opportunité de pouvoir s’exprimer. Au final, des rédacteurs du net ont intégré certains magazines papier. La révolution est peut-être en marche, et le public pourrait s’y retrouver un peu plus dans ces vecteurs de diffusion.

Livre : « La culture Hard Rock. Histoire, pratiques et imaginaires »
Auteur : Nicolas Bénard
Editeur(s) : Dilecta
Collection : La librairie de Montaigne
Parution : 10/06/2008
Nb de pages : 150 pages
Prix : 18 euros



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