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Interview   

Nightwish : dans la bulle de Tuomas Holopainen


Nightwish a sorti son neuvième disque, Human. :||: Nature., en avril 2020. Pour beaucoup de fans, l’écoute de cet album aura sans doute permis d’illuminer un peu un confinement pas franchement grisant. Alors, quand l’occasion d’une interview en terre finlandaise de Tuomas Holopainen, chef d’orchestre de cette grande machinerie symphonique, s’est présentée, nous avons sauté sur l’occasion.

Pas simple, en période de crise sanitaire, de justifier la pertinence d’un trajet Paris-Helsinki. Jusqu’au bout, l’équipe dépêchée en Finlande pour mener à bien cet entretien aura redouté de se voir refoulée à la frontière. C’est donc avec un immense soulagement que nous avons pu pénétrer sur le sol finlandais pour cette visite éclair, qui restera gravée dans nos mémoires comme l’un des temps forts d’une année pas franchement réjouissante.

Pendant deux heures, un Tuomas souriant et optimiste face à l’avenir (« Tout redeviendra normal bientôt ! ») nous a fait l’honneur de s’adonner à une séance photos et de répondre à nos questions, en sortant un peu des sentiers battus. L’aspect musical ayant déjà été plus que couvert dans nos colonnes, place, cette fois, à l’homme derrière l’artiste, aux émotions derrière la musique, et à quelques révélations qui devraient ravir les amateurs de lecture !

Note : Interview parue initialement dans le premier numéro du magazine Radio Metal. Le second numéro est actuellement disponible aux points de distribution et en commande dans notre shop.

« Nous nous sommes dit que, vu la situation, les gens auraient plus de temps pour découvrir vraiment l’album, pour y entrer en profondeur, prendre leur temps avec la musique. »

Radio Metal : Merci beaucoup d’avoir accepté notre demande d’interview. C’est formidable pour nous d’être ici, à Helsinki, en Finlande, et de pouvoir te parler dans ton pays natal.

Tuomas Holopainen (claviers) : Content que vous ayez réussi à venir !

Ça n’a pas été simple, mais nous y sommes arrivés ! Pour commencer, comment vas-tu en ces temps perturbés ? Comment s’est passé le confinement pour toi ?

[soupir] C’est un mélange de plein de choses, de sentiments mitigés. D’un côté, c’est vraiment agréable d’avoir pu se poser, d’être à la maison et de faire les choses qu’on n’a pas eu le temps de faire ces dix dernières années. Mais de l’autre, ce qui se passe est une vraie tragédie. Plus le temps passe et plus on a envie de revenir en arrière. Le groupe lui-même a une longue histoire, nous pouvons survivre pendant un an. Mais pour l’équipe technique, pour le management, c’est un vrai cauchemar. Et pour l’ensemble de l’industrie… Je ne dirais pas que c’est le coup de grâce, mais quelque chose d’approchant. J’espère simplement que les gouvernements du monde entier prendront conscience de la situation et aideront autant qu’ils le peuvent. Mais d’un point de vue personnel, comme je l’ai dit, c’est mitigé. Nous avons travaillé sur le nouvel album d’Auri, ce que nous n’étions pas censés faire avant l’an prochain au mieux. Mais nous nous sommes dit que, puisque nous avions une pause, autant nous y atteler. Tout a été enregistré et le mixage aura lieu dans quelques semaines. L’album devrait être prêt dans environ deux mois. J’ai aussi écrit un livre – mon projet interminable ! Il devrait quant à lui être prêt d’ici un an. Il y a eu beaucoup de rénovations dans la maison. Elle n’a jamais été aussi propre, parce que nous avons eu le temps de nous occuper du ménage ! [rires] C’était à la fois agréable et horrible. Ç’a été une expérience mémorable, et j’espère que tout reviendra à la normale aussi vite que possible.

Sur le plan professionnel, je peux à peine imaginer à quel point tout ceci doit être étrange et frustrant, surtout dans la mesure où le groupe a récemment sorti un nouvel album. Comment avez-vous géré la situation et les diverses annulations en tant que groupe ?

Pour commencer, notre label, Nuclear Blast, a brièvement envisagé de repousser la sortie de l’album. Et puis, pour des raisons sur lesquelles je ne vais pas m’étendre maintenant, il a finalement décidé de le sortir comme prévu. Pour moi, cela avait ses avantages et ses inconvénients. Nous nous sommes dit que, vu la situation, les gens auraient plus de temps pour découvrir vraiment l’album, pour y entrer en profondeur, prendre leur temps avec la musique. Ça, c’était le côté positif. Mais sortir un album et devoir attendre un an avant de partir en tournée… C’est horrible. Ç’a été très difficile, mais nous avons fait du mieux que nous pouvions. Nous aidons notre équipe technique financièrement et nous sommes en contact avec eux régulièrement – tu sais, « how’s the heart », tout ça ! Mais nous faisons face. Tout le monde s’efforce de se rappeler que la situation ne durera pas éternellement. Quoi qu’il arrive, ça finira par s’améliorer. J’espère simplement que l’humanité retiendra les leçons de cette période bizarre.

Quand l’humanité a-t-elle jamais retenu quoi que ce soit ?

Nous restons une espèce en évolution ! Je suis assez optimiste sur le fait qu’il sortira quelque chose de bon de toute cette histoire.

Espérons-le ! Tu as plusieurs fois mentionné votre équipe technique, qui a trouvé une réponse plutôt créative et amusante à la situation : elle a en effet enregistré un album, intitulé Crewish: Unemployed Blacksmiths, une collection de reprises de Nightwish. Et, à en juger par le trailer, certaines sont légèrement inattendues ! Comment as-tu réagi lorsque l’équipe t’a présenté le projet ?

Ma première réaction a été d’être très fier des gars pour avoir eu cette idée. C’est génial ! Je ne suis pas sûr qu’une autre équipe technique dans le monde ait eu une idée pareille. Ils n’étaient pas certains que le groupe leur donne l’autorisation, mais nous avons tous dit : « Évidemment que vous pouvez faire ce que vous voulez avec les chansons. Nous sommes tellement honorés ! » Par la suite, quand j’ai entendu les premières démos de ces cinq titres, je me suis retrouvé avec un grand sourire ! Elles étaient tellement bien produites. Les idées derrière les arrangements sont grandioses. « Sleeping Sun » est devenu une chanson de techno goth allemande des années 80 ; « Amaranth » est une chanson de raggae et « Nemo » est un pur mash-up à la AC/DC. Il y avait une idée pour chaque reprise. C’est magnifique. D’ailleurs, hier, je me suis rendu dans leur entrepôt pour filmer une petite vidéo promo où on pourra voir ma main. [petits rires]

« Ni la littérature fantasy ni la musique metal ne se prennent trop au sérieux. Les deux sont créées avec le cœur, mais au deuxième degré malgré tout. C’est aussi un facteur qui les réunit. »

Y a-t-il une chanson sur l’album qui t’a fait te dire : « Hey, c’est une super idée, j’aurais aimé y penser ! », ou, au contraire : « Écoutez, les gars, je vous adore, mais non ! » ?

Ni l’un ni l’autre, en fait ! Chaque chanson était parfaite. Il n’y a aucun intérêt à reprendre les chansons exactement telles qu’elles sont sur les albums. Personne ne veut que « Sleeping Sun » reste une ballade. Ils lui ont donné beaucoup plus de punch, c’est vraiment génial. Bien joué, les gars !

Nous avons abordé le sujet de la littérature fantasy la dernière fois que nous nous sommes parlé, et c’est quelque chose dont je voulais discuter avec toi depuis longtemps. La fantasy est une influence évidente dans certains titres les plus anciens de Nightwish, comme « Elvenpath », « Wishmaster » ou « FantasMic » – et, plus récemment « Edema Ruh ». De façon plus générale, comment penses-tu que ton amour de la fantasy t’ait modelé en tant que musicien ?

[réfléchit] Comment cela m’a modelé en tant que musicien ? Je n’ai pas de réponse précise à cette question. Nous avons déjà discuté de ça, des sources d’inspiration. L’inspiration vient de tout ce qu’on aime dans la vie, de tout ce qu’on absorbe, que ce soit en bien ou en mal. Depuis que je suis gamin, je suis passionné par les bonnes histoires, qu’il s’agisse d’un film de Disney, d’un livre de fantasy ou d’un comic. Une bonne histoire me donne la chair de poule. Il y a toujours quelque chose à en tirer. « La fiction et les contes de fées ne nous apprennent pas que les dragons existent, ils nous apprennent que les dragons peuvent être vaincus », a dit Neil Gaiman. C’est une citation connue. C’est pour ça qu’on aime la fiction. Ce qu’il y a de bizarre avec moi, c’est que je ne peux pas lire de fiction quand je suis en mode composition. Ç’a toujours été comme ça. Par exemple, je n’ai pas lu de fiction depuis quatre ou cinq mois, parce que je vis dans une bulle pendant que je travaille sur le nouvel album de Auri. Pour une raison quelconque, quand j’essaie de lire de la fiction alors que la musique occupe mon cerveau, les mots se mélangent devant mes yeux. Au bout de trois pages, j’ai oublié ce que je viens de lire. Les films, les jeux, tout ça, ce n’est pas un problème. Je peux même lire de la non-fiction. Ça doit être lié au conflit d’inspiration, au conflit de création. Ça ne fonctionne pas. Je ne peux pas vraiment l’expliquer.

C’est comme si ton cerveau te disait : « Non, ne va pas t’inspirer de quoi que ce soit d’autre ! »

Oui : « Ne fais pas ça, reste concentré sur ton travail. Si tu veux te vider la tête, regarde un film ou joue à un jeu. Mais ne lis pas de mots, ça te retourne la tête ! »

Comment expliques-tu que tant de fans de metal soient aussi amateurs de fantasy ? Penses-tu que ce soit simplement une question d’escapisme, ou est-ce lié au fait que ces deux genres sont un peu mal vus et perçus comme des marottes qui « finiront par passer » ?

Est-ce que ce ne sont pas des genres artistiques destinés aux exclus, d’une certaine façon ? L’idée d’escapisme est bien vue aussi. Ce doit être quelque chose comme ça. Et les deux genres ont ce côté très épique, avec de grands thèmes, de l’héroïsme, des dragons et des épées. Ils se fondent l’un dans l’autre. Et ni la littérature fantasy ni la musique metal ne se prennent trop au sérieux. Les deux sont créées avec le cœur, mais au deuxième degré malgré tout. C’est aussi un facteur qui les réunit. Mais c’est une bonne question. Il faudrait que j’y réfléchisse davantage.

Tu t’es globalement éloigné des chansons orientées fantasy et « histoire » ces dernières années pour parler de sujets plus terre à terre, dirons-nous. Quel est ton regard sur ces vieilles chansons aujourd’hui ?

Elles restent authentiques. Ces histoires sont toujours vivantes en moi et chez le groupe. Les deux derniers albums ne sont qu’une phase. Peut-être que nous reviendrons aux albums orientés fantasy à un moment ou à un autre, et peut-être pas. On ne sait jamais. Il faut vivre l’instant présent ! Mais les thèmes fantasy sont toujours bien présents. Je suis certain que dès que l’album de Auri sera masterisé et que je n’aurai plus à y penser, je me remettrai aux Aventuriers de la mer de Robin Hobb. J’ai déjà fini le premier livre. J’ai hâte !

« Nous venons d’ailleurs de finir une nouvelle chanson avec Auri pour une compilation à venir. Je ne suis pas sûr d’avoir le droit d’en parler… mais on dirait bien que je le fais quand même ! »

Cette saga est géniale !

Tout à fait ! Je crois que Robin Hobb est un de mes auteurs préférés. Elle a un style très âpre que j’aime beaucoup. Les gentils souffrent vraiment, dans ses livres. C’est horrible, mais il y a quelque chose dans sa façon d’écrire, à la fois lente et magnifique. Les mots coulent tout seuls. Il y a quelque chose de très similaire chez Patrick Rothfuss. Je pense que ce sont mes deux auteurs de fantasy contemporains préférés.

Robin Hobb écrit de façon « réelle ». Le fait d’être un gentil ne signifie pas que tout va se passer comme sur des roulettes et que tu gagneras la fille à la fin ! Tu as adapté deux œuvres écrites en musique : La Jeunesse de Picsou de Don Rosa et Le Nom du vent de Patrick Rothfuss, avec Auri. Quels étaient les défis de ces deux projets ? Les as-tu abordés de façon similaire, ou ton approche était-elle complètement différente ?

« The Name of the Wind » ne représente qu’une chanson sur l’album [de Auri], tandis que Don Rosa a eu droit à un album complet, ce qui fait déjà une grosse différence. Nous venons d’ailleurs de finir une nouvelle chanson avec Auri pour une compilation à venir. Je ne suis pas sûr d’avoir le droit d’en parler… mais on dirait bien que je le fais quand même ! C’est en lien avec le troisième livre de Patrick Rothfuss, qui sortira… un jour ou l’autre ! [rires] Peut-être d’ici les cinquante prochaines années ! Des artistes et des musiciens du monde entier ont été invités à créer une chanson qui pourrait être jouée à L’Eolian [une taverne fréquentée par les musiciens dans la saga Chronique du tueur de roi de Patrick Rothfuss]. Nous avons fait une chanson avec Auri pour ça. Pat m’a même envoyé un e-mail pour me dire : « C’est exactement ce qu’il nous fallait. » Joie !

Tu m’avais montré son mail la dernière fois. Je me demandais d’ailleurs si tu avais eu de ses nouvelles entre-temps ou si c’était silence radio.

Silence radio total. Je n’ai même pas cherché à le contacter.

Dommage ! Envisages-tu d’adapter d’autres œuvres de Don Rosa ?

Je pense vraiment que ça ne se reproduira pas. Mais j’ai aussi appris à ne jamais dire jamais, parce que l’esprit ne cesse de changer. Mais je ne pense pas que ça se fera. C’était une expérience unique et formidable. Faisons en sorte que ça le reste !

Tu as longtemps eu une passion pour tout ce qui touchait à Disney. Cela fait-il encore partie de ta vie aujourd’hui ?

Absolument, mais ce n’est plus aussi tranché que quand j’étais gamin. La première fois que j’ai vu Le Roi Lion, c’était le meilleur film de ma vie. Je l’ai regardé vingt fois de suite ! Maintenant, quand je le regarde, euh… J’y trouve beaucoup d’aspects gnangnan ! [rires] Je n’avais pas remarqué ça quand j’étais enfant ! Can You Feel the Love Tonight, mon Dieu… J’adore toujours Disney, mais je pense aussi que ce qu’ils font en ce moment ferait se retourner Oncle Walt dans sa tombe.

Ça signifie que tu n’approuves pas nécessairement les remakes live action de tous les classiques ?

J’ai trouvé que le remake du Roi Lion était, d’un point de vue technique, l’une des plus belles choses que j’aie jamais vues. C’est incroyable. Je continue de préférer l’original, mais c’était plutôt sympa. Je n’ai pas aimé La Belle et la Bête. Visuellement, c’était joli, et j’avais de l’espoir au début, mais à la fin, ça se casse la figure. Mais j’ai hâte de voir Mulan. La bande-annonce avait l’air très prometteuse. C’est peut-être mon préféré parmi les Disney récents. Il n’y a toujours rien de gnangnan dans celui-ci ! Mais oui, Disney a toujours été… J’ai appris à lire avec les BD de Donald Duck quand j’avais deux ans. C’est ma mère qui m’a appris. Pendant les quinze premières années de ma vie, c’était la chose la plus importante de mon existence. Une fois que ça m’a pris, ça ne m’a plus quitté !

« J’ai appris à lire avec les BD de Donald Duck quand j’avais deux ans. C’est ma mère qui m’a appris. Pendant les quinze premières années de ma vie, c’était la chose la plus importante de mon existence. »

Passons à un sujet complètement différent ! Rien que ces derniers mois, un abri sous roche préhistorique et une nouvelle espèce de crabe ont été baptisés en l’honneur de Nightwish. Floor a une espèce de scarabée à son nom ; quant à toi, c’est une espèce de mouche. Trouves-tu cela flatteur ? Que penses-tu de toutes ces découvertes scientifiques baptisées d’après ton groupe ou tes collègues ?

C’est sans doute le plus grand honneur qu’on puisse recevoir, parce que ça nous touche également d’un point de vue personnel. Nous sommes très intéressés par cette chose qu’on appelle la science. C’est l’honneur ultime, vraiment ! Il y a eu quelques critiques quand mon nom a été donné à ce moucheron. Les gens m’ont dit : « Tu ne trouves pas ça dégoûtant et insultant de voir un moucheron porter ton nom ? » Certainement pas ! C’est l’un des trucs les plus cool au monde ! Il y a aussi ce crabe, désormais, et c’est tout aussi incroyable.

Je trouve absolument fou qu’on découvre encore de nouvelles espèces en 2020 !

Et beaucoup restent à découvrir, particulièrement dans les océans. Qui sait ce qui se cache là-dessous ?

Est-ce qu’on veut vraiment savoir ? Si le kraken existe, je ne suis pas sûre de vouloir être au courant !

[rires] Je suis pour savoir les choses, alors par défaut, je dirais oui !

Penses-tu que Endless Forms et Human. :||: Nature. aient permis à la communauté scientifique de découvrir Nightwish ? As-tu reçu des commentaires ou des messages de scientifiques à propos de ton travail ?

Pas moi personnellement. Mais quelqu’un du Département de géologie des États-Unis nous a contactés à propos de la chanson « Shoemaker », en disant : « C’était mon collègue. C’est magnifique, ce que vous avez fait avec cette chanson. » C’était assez énorme.

Tu nous as avoué ne pas particulièrement apprécier les séances photos, mais que peux-tu nous dire de celle que vous avez réalisée dans le Natural History Museum de Londres ?

[rires] C’était génial, parce que pour moi, la séance photos elle-même n’était pas le plus important. La seule idée d’être là, et sans aucun autre visiteur… C’était une sensation très étrange, mais dans le bon sens du terme. Les salles étaient pratiquement vides, à l’exception des gardes qui nous suivaient partout, évidemment. Mais il y avait cette lumière magnifique, et nous n’avions pas vraiment l’impression de faire une séance photos. C’était comme se balader dans un lieu sacré. C’était un immense privilège.

Les photos sont superbes. Tim [Tronckoe] est un grand photographe.

Il est merveilleux. C’est l’un des meilleurs.

Sans vouloir t’effrayer, Nightwish fêtera ses vingt-cinq ans l’an prochain, ce qui est une étape très importante. Dans la mesure où votre tournée mondiale a été reportée à l’année prochaine, avez-vous prévu quelque chose pour fêter l’événement et, par extension, le retour à la vie normale (croisons les doigts) ?

Je ne pense pas que nous ferons quoi que ce soit de spécial, car nous avons déjà fêté les vingt ans avec la tournée Decades. Fêter ça tous les cinq ans me paraît un peu exagéré. Et puis on célèbre ça à chaque fois qu’on part en tournée, donc… Je préfère l’approche « Alice au pays des Merveilles » : nous marquerons le coup quand nous aurons atteint 31,5 ans ensemble ! [rires]

Nightwish est sans doute le premier groupe de metal symphonique au monde, et en tant que tel, vous jouez dans des stades et en tête d’affiche des plus grands festivals depuis quelques années maintenant. Regrettes-tu parfois les concerts plus intimistes des débuts du groupe, lorsque vous jouiez dans des clubs ?

Assez souvent, oui. Il y a une atmosphère spéciale dans ces petits clubs. Le public est proche, on peut voir les visages et les expressions des gens. C’est une expérience plus communautaire que les grands festivals. Mais j’aime la variété dont nous profitons. En Europe, nous jouons dans des stades et de grands festivals, mais en Australie ou en Amérique du Nord, nous pouvons jouer devant des publics plus réduits. Nous avons le meilleur des deux mondes.

« S’il y a une chose dont nous pouvons être fiers, c’est d’avoir toujours pu créer exactement la musique que nous voulions créer. Nous n’avons jamais rien calculé. »

Il y a longtemps, tu disais avoir un trac fou et être terrorisé à l’idée de monter sur scène. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Plus depuis quelques années. Je crois que ça a tout bonnement disparu autour de la tournée Imaginaerum. C’est peut-être dû au fait que j’ai réalisé à quel point rien de tout ça n’avait d’importance dans l’absolu. Je pratique un exercice mental : quand je suis confronté à une situation qui me fait peur, je visualise les anneaux de Saturne et je vais m’asseoir dessus. Je regarde ce point bleu qu’on appelle la Terre, si petit, et en tant qu’individu posé dessus, tu es encore plus minuscule. Une particule de poussière qui se contente de monter sur scène. Qu’y a-t-il à redouter ? C’est tellement insignifiant ! J’ai eu cette révélation il y a dix ou douze ans. Il m’arrive encore d’avoir le trac, voire d’avoir peur, mais c’est plus de l’excitation qu’une peur véritable. Mais à l’époque, à la fin des années 90, je me souviens d’avoir été malade un bon nombre de fois avant de monter sur scène.

Désolée de le dire, mais c’est assez rassurant ! Si quelqu’un comme toi, qui fais ça depuis longtemps, n’a cessé d’avoir le trac qu’en 2010, il y a de l’espoir pour tous ceux qui continuent à avoir peur de monter sur scène ! Qu’est-ce qui est le plus effrayant, jouer devant 80 000 personnes au Wakcen ou devant 200 personnes dans un club ?

Pour moi, il n’y a pas vraiment de différence. Quand tu joues dans un club, les gens sont proches et ça peut être un peu intimidant. Quand tu joues dans un grand festival, le public est plus loin, ce qui est moins effrayant, d’une certaine façon. Plus tu connais de gens dans le public, plus le trac monte. Si ta famille ou tes amis sont là, ça ajoute quelque chose.

C’est une question facile, mais en 1996, si quelqu’un t’avait dit ce que les vingt-cinq prochaines années te réservaient et où en serait le groupe aujourd’hui, comment aurais-tu réagi ?

[petits rires] J’aurais sans doute ri ou été très incrédule ! Aucun des membres du groupe n’a jamais espéré en arriver là, et je crois que c’est l’une de nos grandes forces. Nous ne nous sommes jamais fixé d’objectif, comme : « Il faut qu’on ait un disque d’or ! », ou : « Il faut qu’on joue Wembley un de ces jours ! » Ç’a toujours été un hobby, un moyen parfait de créer de la musique et de s’amuser, peut-être de voir le monde. Cette philosophie est toujours présente dans le groupe. Malgré tous les incidents et toutes les erreurs que nous avons commises dans le passé, s’il y a une chose dont nous pouvons être fiers, c’est d’avoir toujours pu créer exactement la musique que nous voulions créer. Nous n’avons jamais rien calculé. Que les gens apprécient ou non le résultat, ça n’entre pas en ligne de compte !

C’est authentique. Wembley était complet lorsque vous avez joué là-bas, non ?

L’arène, oui.

Quel effet cela fait-il de recevoir la plaque disant qu’on a rempli Wembley ?

C’est formidable ! Je crois que c’était encore plus important pour Marco et Troy, qui ont davantage de bouteille. Troy a même dit : « Bonsoir Wembley ! » sur scène. Je me sentais simplement privilégié : Wembley, vraiment ? Nous ? Complet ?! Mais ce n’était pas un concert excessif, rien d’exagéré. La sensation était juste très cool. Et nous avons filmé le show, ce qui était un peu terrifiant. Et avoir M. Dawkins avec nous était la cerise sur le gâteau.

Oui, c’était une très belle façon de conclure le concert. Question encore plus facile que la précédente : si tu pouvais remonter le temps et donner un conseil au Tuomas qui écrivait sa première démo, quel serait-il ?

Continue de faire ce que tu fais. Ne change rien. Parce que tout ce que nous avons fait dans le passé et la façon dont nous l’avons fait nous a conduits à ce moment, en 2020. Si nous avions fait quelque chose différemment, en bien ou en mal, nous ne serions peut-être pas là. Je ne prendrais pas ce risque.

« La musique de film est la version contemporaine de la musique classique. C’est quelque chose que je voudrais creuser davantage à l’avenir. Peut-être pas avec Nightwish, mais seul. »

All The Works Of Nature Which Adorn The World ne peut être décrit que comme un poème symphonique, dans la lignée de la Danse macabre de Saint-Saëns, L’Apprenti sorcier de Dukas, ou même le Finlandia de Sibelius. J’ai toujours vu les poèmes symphoniques comme un pont entre la musique classique et la musique de film. Toi qui as une formation classique et qui aimes la musique de film, es-tu aussi intéressé par les poèmes symphoniques ?

Absolument. Je dirais que la musique de film est la version contemporaine de la musique classique. C’est quelque chose que je voudrais creuser davantage à l’avenir. Peut-être pas avec Nightwish, mais seul. Cela dit, je pense que les quelques années à venir vont être très occupées par Nightwish, donc ce sera pour un futur plus lointain. Mais la seule idée de combiner le visuel et la musique m’intrigue plus que toute autre forme d’art.

Perttu et Eicca d’Apocalyptica ont carrément écrit un opéra. L’as-tu vu ? Est-ce que cela pourrait t’intéresser également à l’avenir ?

Je suis revenu de l’opéra, donc sans doute pas… [rires]

C’est une jolie façon de présenter les choses ! Quand je regardais Fantasia étant enfant, j’étais persuadée que L’Apprenti sorcier avait été écrit spécialement pour le film. J’ai été sidérée de découvrir que l’œuvre datait en fait d’il y a plus d’un siècle.

En fait, maintenant que tu en parles, je crois bien que, quand j’ai vu Fantasia pour la première fois quand j’étais gamin, j’étais également persuadé que toute la musique avait été écrite pour le film.

C’est dire à quel point l’animation est bonne !

Tout à fait. Tu as vu la suite, Fantasia 2000 ?

Oui, mais je n’ai pas eu le même ressenti qu’avec le premier…

Absolument pas ! Mais il y a de bons moments. Je trouve L’Oiseau de feu très bon. Mais Donald Duck dans l’Arche de Noé, c’était un peu… étrange ! Pompe et circonstance [d’Edward Elgar], ce n’est pas vraiment mon œuvre préférée au monde – c’est même tout le contraire !

Je pourrais citer un million de groupes qui ont déjà donné un concert avec un orchestre, y compris quelques groupes de black metal, mais étrangement, Nightwish ne fait pas partie de la liste, ce qui ressemble à une terrible négligence. Pour quelle raison cela ne s’est-il pas encore fait ?

Deux choses, je dirais. La première concerne la logistique : il faudrait faire entrer ça dans l’agenda et dans le budget. L’autre raison est celle que tu viens d’évoquer : tellement de groupes l’ont déjà fait. Je me dis que, si nous devions le faire, un jour ou l’autre, il faudrait quelque chose qui sorte de l’ordinaire d’une certaine façon. Et nous n’avons pas encore défini ce que cela pourrait être.

Des invités, par exemple ?

Ou quelque chose comme le Cirque du Soleil. Je ne sais pas. Il faudrait que ce soit une véritable expérience, pas seulement l’orchestre qui joue exactement ce que nous diffusons avec les backing tracks pendant les concerts. Quel intérêt ?

En 2016 est sorti un film au financement participatif intitulé To Nightwish With Love, dans lequel des fans du monde entier expriment leur amour pour le groupe. Dans la mesure où tu n’es pas exactement le genre de personne à rechercher les compliments à tout prix, comment as-tu réagi quand tu as entendu parler du projet ?

J’étais très intrigué, et quand j’ai appris qui allait se charger de compiler le film, j’ai eu la certitude que ça allait être très bien. Quand j’ai vu le résultat final, j’ai été complètement soufflé. Tout le groupe l’était. C’était tellement bien fait. Ce n’était ni gnangnan, ni de mauvais goût. Tous les gens qui apparaissaient dans le documentaire étaient authentiques. J’ai cru à chaque mot qu’ils disaient. Ça m’a fait vraiment chaud au cœur et j’ai trouvé ça particulièrement inspirant. C’était une piqûre de rappel : en tant qu’artiste, en tant qu’être humain, tu veux faire quelque chose qui compte pour d’autres gens, voire qui peut aider la planète ou l’humanité. C’était un rappel tangible que nous avions réussi quelque chose. Je me suis dit : « OK, on va continuer à faire ça ! »

« J’ai remis hier le premier jet de onze nouvelles. L’objectif est d’arriver à seize ou dix-sept. Ce sont des contes de fées assez courts, des petites histoires un peu à la Neil Gaiman. »

Peux-tu nous donner des nouvelles de Jukka ? Comment va-t-il, aujourd’hui ?

Il va vraiment bien. Nous nous voyons assez souvent. Je le vois beaucoup plus souvent que les autres membres du groupe, en fait, parce qu’il ne vit pas loin, environ une heure de route de chez moi. Nous nous voyons peut-être deux fois par mois, quelque chose comme ça, pour aller voir des matchs de baseball finlandais, jouer au poker en ligne, voir des films. C’est formidable de voir qu’il a surmonté cette période terrible. Il a trouvé la paix, pour ainsi dire. Nous en avons un peu parlé avec lui. Il a trouvé un équilibre que, personnellement, je n’ai pas encore atteint. C’était très intéressant de discuter avec lui et de lui demander : « Comment as-tu trouvé cet équilibre et réussi à surmonter ton départ tragique du groupe ? »

Je voulais revenir sur quelque chose que tu as mentionné au tout début de l’interview. Tu as parlé d’un livre que tu écris. Peux-tu nous en dire quoi que ce soit ?

J’avais rendez-vous avec l’éditeur pas plus tard qu’hier, en fait, donc les choses bougent enfin ! Avec un peu de chance, le projet verra le jour en 2021, ou 2022 au plus tard. J’ai remis hier le premier jet de onze nouvelles. L’objectif est d’arriver à seize ou dix-sept. Ce sont des contes de fées assez courts, des petites histoires un peu à la Neil Gaiman. Il va vraiment me falloir un mentor, parce que, même si j’adore écrire et que j’ai des idées pour des histoires, je ne sais pas vraiment comment les rédiger de façon à ce qu’elles touchent le lecteur. Jusqu’à quel point doit-on creuser les personnages et l’histoire sans que cela devienne ennuyeux et décousu ? Je vais avoir besoin d’aide pour ce processus, mais c’est très intéressant.

Dans la mesure où tu es très doué avec les mots dans tes paroles, j’aurais pensé qu’écrire une nouvelle ou un roman te viendrait naturellement.

On va voir ce que l’éditeur en pense ! Je pense simplement que certaines des nouvelles ont besoin de quelque chose en plus. Mais la dynamique est différente selon qu’on écrit des paroles pour une chanson, un poème ou des histoires de fiction plus longues.

Tu as qualifié ce projet « d’interminable ». Cela veut-il dire que tu travailles dessus depuis vingt ans ?

Je l’ai attaqué à l’hiver 2011, puis je l’ai plus ou moins oublié pendant quelques années. Avec le Covid, je me suis dit que j’avais besoin de faire quelque chose pour remplir mes journées, alors voyons si ces histoires sont toujours là et si je peux en trouver d’autres. J’en ai onze à présent, et j’ai des idées pour au moins cinq de plus, donc ça s’annonce plutôt bien.

Seront-elles en anglais ou en finnois ?

Les deux.

Les lecteurs internationaux t’en remercient ! Y a-t-il une différence dans ta tête entre écrire en finnois et écrire en anglais ?

[réfléchit] Quand j’écris des paroles, je les pense toujours en anglais, jamais en finnois. Mais ce recueil est intégralement en finnois. Maintenant que tu poses la question, je me demande bien pourquoi. Le finnois étant ma langue maternelle, il m’est plus facile d’écrire des histoires longues dans cette langue. Mais parce que les chansons de Nightwish finiront par être chantées en anglais, il est plus logique de les penser en anglais dès le début. Je pense que la différence est là.

Merci beaucoup de nous avoir accordé du temps. As-tu un dernier mot à dire à nos lecteurs ?

Nous pensons tous en ce moment à la situation bizarre dans laquelle se trouve le monde et à la façon dont cela va affecter les concerts à venir. Nous venons de confirmer que la tournée européenne initialement prévue pour la fin d’année 2020 se fera finalement au printemps 2021. Vérifiez les dates sur notre site Internet. Tout redeviendra normal bientôt ! Salut et merci !

Interview réalisée par téléphone le 4 septembre 2020 par Tiphaine Lombardelli.
Retranscription & traduction : Tiphaine Lombardelli.
Photos : Sylvain Leobon (1, 2, 4, 5, 7), Tina Korhonen (3) & Tim Tronckoe (6).

Site officiel de Nightwish : nightwish.com.

Acheter l’album Human. :||: Nature..



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  • Tiens donc, il écrit un roman ! 😀 C’est dingue comment l’écriture et la musique se rejoignent souvent dans le métal ! ^^ Il faut dire que souvent, les artistes aiment avoir plusieurs supports pour exprimer leur univers. La créativité a vraiment un côté insaisissable et magique ! <3

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  • Le Roi Lion, Fantasia, Picsou…De Sacrés références…Avant cela ne me génait guère, mais quand on voit la qualité des albums, allez, depuis disons Dark Passions play, pour être sympa et pas trop Tarja maniaque, cela sonne comme une explication de la chute qualitative de Nightwish sur le long terme, et paradoxalement l’une des raisons de leur montée en puissance (pas partout) auprès du grand public.
    A quand un album concept sur les licornes ?

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  • Merci pour la question sur Jukka. Et la réponse fait sacrément plaisir 🙂

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