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Interview   

Nightwish et le rappel à la nature


Si on vous demandait de nous citer cinq groupes de metal symphonique, il y a fort à parier que Nightwish serait du nombre. Même pour les moins fans du genre, difficile de passer à côté du phénomène finlandais et de ses sorties chaque fois plus grandioses, plus audacieuses, plus hyperboliques. Vingt-cinq ans après leurs débuts modestes, la question n’est plus de savoir si les rois du sympho réussiront à encore à surprendre le public, mais plutôt de quelle façon. Cette fois, ce sera donc en proposant un double album, Human. :||: Nature., qui joue des oppositions et des contrastes jusque dans son titre et son utilisation de l’orchestre.

Désormais affranchi de toute contrainte musicale (et débarrassé des questions de line-up qui ont poursuivi son groupe pendant presque une décennie), Tuomas Holopainen, tête pensante du combo, se laisse bien davantage aller aux confidences, aux plaisanteries et aux interventions personnelles qu’à une époque. D’où cette longue interview parfois un peu décousue, où nous évoquons forcément le nouvel album et le rapport du compositeur à la nature, mais également les délices des bains à l’huile de pépin de raisin, l’art délicat de headbanguer avec un masque à gaz et les auteurs de fantasy qui ont le don de faire poireauter leurs lecteurs.

« C’est une chose essentielle quand on écrit des chansons : il faut être nu et ouvert face à elles, écouter leurs histoires, comment elles veulent être présentées. C’est presque comme si elles avaient leur propre âme. »

Radio Metal : Nightwish a pris une année sabbatique en 2017. Presque tous les membres du groupe en ont profité pour faire leurs propres projets parallèles. A propos de ta propre expérience hors de Nightwish, tu nous avais dit qu’après avoir fini Endless Forms Most Beautiful, tu t’étais senti « complètement vidé » et « faire cet album avec Auri [t’]a vraiment aidé à [te] remettre sur la bonne voie avec Nightwish ». Au final, comment se sont traduites ces diverses expériences individuelles quand est venu le moment de revenir avec le groupe et travailler sur ce nouvel album ?

Tuomas Holopainen (claviers) : Honnêtement, je ne sais pas ce qui s’est passé avec l’enregistrement d’Auri, mais c’était presque le jour même, quand l’album était prêt et que nous avions le master entre nos mains, que j’ai eu un éclair d’inspiration : « Ouais, le nouveau Nightwish ! Hourra ! Enfin ! » Ça a vraiment joué un rôle moteur pendant longtemps. Je me sentais si excité et inspiré que la thématique et les idées des chansons venaient toutes seules, par énormes vagues. Alors que pendant deux ans, c’était le néant, donc je ne sais pas ce qui s’est passé, pour être franc. Mais je pense que ces autres projets aident à nourrir Nightwish. Les autres membres du groupe disent la même chose. Quand Emppu [Vuorinen] fait un album de Brother Firetribe, après il est là : « Ouais, Nightwish ! Whoo ! » Pareil avec Marko [Hietala], Floor [Jansen], tout le monde. Il se passe donc quelque chose avec ça qu’un psychologue pourrait expliquer !

On a vu pas mal de musiciens déplorer le manque d’expériences extérieures quand on est dans un groupe très actif. As-tu toi-même l’impression qu’avec un groupe tel que Nightwish, il est facile de s’enfermer et être coupé du monde, et donc d’expériences qui pourraient renouveler ton inspiration ? Est-ce le risque, surtout aujourd’hui où tout va vite et où il faut énormément tourner ?

Peut-être. Oui, c’est une bonne explication. L’année de pause que nous avons prise a fait des merveilles à tous les égards. Rien que le fait de ne pas avoir le moindre programme – ou un programme très réduit – et de pouvoir souvent sortir, faire des randonnées, du kayak, des balades à cheval… Je me suis senti tellement redynamisé ! J’ai quelques amis dans des groupes qui disent nous envier de pouvoir faire ça. Eux doivent tourner et immédiatement faire un nouvel album pour ne pas perdre le rythme. Oui, peut-être ça a un effet, qu’on soit obligé de créer de l’art et de la musique. Personnellement, jamais je ne pourrais pas faire ça. J’ai besoin de liberté, de tranquillité d’esprit et d’inspiration pour ça. Et puis c’est davantage spécial ainsi, que les albums soient espacés de cinq ans. Ça fait monter l’attente et les gens ne sont pas saturés d’albums. Autrement, ça pourrait devenir ennuyeux, car on ne peut pas maintenir le niveau de qualité en sortant un album tous les deux ans. Je n’ai pas autant d’idées !

L’album s’appelle Human. :||: Nature. Comment prononces-tu ceci ? Est-ce « Human Nature » ou prononce-t-on ce symbole entre les deux ?

C’est « Human Nature », oui. Mais le symbole entre les deux mots est là pour une bonne raison. Simplement, on va garder le mystère sur sa signification ! J’ai entendu pas mal de théories, mais je ne veux pas gâcher la surprise.

Comme Marko Hietala nous l’a dit plus tôt cette année, « le groupe est encore plus mis en avant sur le premier disque, et puis bien sûr, il n’y a pas du tout de groupe sur la face orchestrale de l’album ». Les deux disques ont-ils été pensés et construits en opposition ou en complément l’un de l’autre ?

Les deux, d’une certaine façon. L’album doit être écouté du début à la fin, dans cet ordre. D’abord, il y a la partie « humaine » de l’album, les neuf premières chansons – des récits liés à l’humanité et aux exploits humains. Et ensuite, il y a la dernière chanson, où on fait taire toutes les voix humaines et part dans la nature pendant une demi-heure. Bon, on entend encore des bruits humains, mais tu vois ce que je veux dire ! C’était donc très délibéré. Et pour renforcer d’autant plus le contraste, nous avons décidé de retirer l’orchestre de la partie humaine de l’album. On n’entend que quelques cordes et chœurs, mais c’est tout – il n’y a pas le moindre orchestre. Ce qui fait que quand on part dans la partie « nature », le contraste est saisissant. Ça te frappe au visage comme un coup de massue. C’est l’effet que nous voulions créer.

Comme tu viens de le dire, le premier disque est le côté humain et le second le côté nature. Du coup, comment avez-vous abordé l’élément humain d’un côté et l’élément nature de l’autre ? S’agissait-il juste de retirer les paroles ou bien est-ce quelque chose que vous avez pris en compte dans la musique également ?

Je ne savais pas que l’album s’appellerait Human. :||: Nature. quand j’ai commencé à faire les chansons. C’est juste venu à un moment donné pendant le processus de composition. J’avais peut-être fait quatre ou cinq chansons, et j’ai réalisé que toutes les chansons étaient différentes mais voguaient dans les mêmes eaux thématiquement parlant, et le mot « humain » ne cessait de revenir dans les textes. Donc peut-être que ces chansons essayaient de m’indiquer le nom qu’elles voulaient donner à l’album. Donc j’ai écouté : « D’accord, Human. :||: Nature. Merci ! » [Rires] C’est une chose essentielle quand on écrit des chansons : il faut être nu et ouvert face à elles, écouter leurs histoires, comment elles veulent être présentées. C’est presque comme si elles avaient leur propre âme. Elles peuvent te dire : « Je veux un solo. » Ou alors : « Tu n’as pas intérêt à me mettre un solo ! » Ou : « Eh, je ne veux pas être une ballade, je veux être une chanson de rock ! » D’accord ! Et tu as constamment en tête l’histoire que tu veux raconter. Il faut que ça complète la musique, et vice versa.

« L’idée m’est venue à l’esprit : pourquoi n’avons-nous pas encore utilisé des harmonies à trois voix sur un album ? Nous avons trois chanteurs géniaux, ils sont tous vraiment uniques et différents […]. C’était une décision mûrement réfléchie de vraiment donner de l’espace aux voix humaines, notamment en raison des thématiques de l’album. »

A propos du premier disque, Marko nous a dit que vous avez utilisé « autant que possible le groupe lui-même pour créer les harmonies vocales, au lieu d’utiliser un chœur ». Avez-vous ressenti le besoin de vous recentrer sur le groupe lui-même et mettre en avant les talents présents dans celui-ci, et ainsi avoir une approche plus old school, peut-être, au lieu de les submerger d’éléments extérieurs ?

Oui. Je me souviens précisément du moment où nous répétions la chanson « Come Cover Me » pour la tournée Decades à Helsinki. Les chanteurs avaient trouvé une harmonie a cappella à trois voix. J’étais là sur scène : « Ouah ! Ça sonne incroyablement bien ! Refaites ça ! » Puis l’idée m’est venue à l’esprit : pourquoi n’avons-nous pas encore utilisé des harmonies à trois voix sur un album ? Nous avons trois chanteurs géniaux, ils sont tous vraiment uniques et différents, et la manière dont ils sonnent ensemble est quelque chose que nous devions utiliser sur le prochain album. Grâce à cette prise de conscience, nous avons désormais des harmonies complètes au chant dans toutes les chansons. Je me suis aussi dit que c’était sympa d’avoir sept chansons pour Floor, mais aussi une pour Troy [Donockley] et une pour Marko, et à la fois que tous chantent dans toutes les chansons ; sauf « Procession », où il n’y a que Floor. Et oui, c’était une décision mûrement réfléchie de vraiment donner de l’espace aux voix humaines, notamment en raison des thématiques de l’album.

Human. :||: Nature. est le second album de Floor avec Nightwish, ce qui signifie qu’elle avait désormais le bénéfice d’années supplémentaires au sein du groupe et la garantie d’être acceptée par les fans. A-t-elle abordé cet album plus confiante que le précédent ?

Oui, je le pense. C’est le cas de nous tous. Plus on passe de temps ensemble en tant que groupe, mieux on apprend à connaitre les autres, leur personnalité et leur musicalité, et plus on peut se concentrer sur ce qu’ils savent faire de mieux. Je suis sûr que les deux tournées précédentes ont vraiment assuré à Floor qu’elle pouvait tout faire. Mais il y a aussi le fait que j’ai été suffisamment courageux pour composer ces lignes de chants incroyables et démentiellement difficiles à lui faire chanter !

Est-ce qu’il y en a qui viennent d’elle ou bien c’était tout toi ?

Tout était composé préalablement. Evidemment, elle a interprété à sa manière, procédant à de petits changements ici et là, mais les mélodies de base sont telles qu’elles étaient censées être. Et si les mélodies vocales sont si compliquées, c’est pour une bonne raison. Quand on lit les paroles, on comprend le lien. C’est un album tellement orienté histoire et texte, tout du moins la première partie, que les chansons prennent tout leur sens si on lit les paroles.

Le second disque, intitulé All The Works Of Nature Which Adorn The World, est à cent pour cent orchestral et instrumental. Qu’est-ce qui fait que cette musique est encore Nightwish et pas un projet de Tuomas Holopainen, comme l’album Scrooge que tu as fait il y a quelque temps ?

Parce que ça sonne comme Nightwish. Le morceau a l’âme du groupe. Même moi je ne joue rien dans ce morceau, si ce n’est du piano ici et là. Troy a deux lignes de cornemuse irlandaise et Floor chante trois parties, mais c’est tout. Mais il a sa place sur un album de Nightwish pour la bonne raison que ça sonne comme un morceau de Nightwish, et il complète parfaitement cet album.

L’album précédent se terminait sur « The Greatest Show On Earth », une énorme chanson de vingt-quatre minutes. Désormais vous poussez le bouchon plus loin encore avec « All The Works Of Nature Which Adorn The World » : trente minutes, tout instrumental et orchestral. Te mets-tu la moindre limite en matière de composition ?

[Réfléchit] Non. Pourquoi voudrait-on se mettre une limite ? Enfin, en un sens, si. Si tu voulais faire un morceau sur les paysages naturels de cette planète, tu pourrais faire un morceau qui dure deux heures, mais personne ne pourrait écouter ça ! D’une certaine façon, tu regardes ça avec objectivité : quelle longueur de temps l’oreille humaine est capable de supporter en se sentant satisfaite jusqu’au bout ? Je pense qu’avec trente minutes, on peut facilement l’écouter sans s’ennuyer. Mais si le morceau avait fait quatre-vingt-dix minutes de plus, on se serait ennuyé. Donc ainsi, tu te limites, mais pas vraiment – si ça a du sens !

« The Greatest Show On Earth » était une chanson divisée en plusieurs parties. La différence ici, c’est qu’ « All The Works Of Nature Which Adorn » The World a plus l’air d’une symphonie en plusieurs mouvements…

Je crois comprendre ce que tu veux dire. Pour moi, c’est un unique morceau. J’avais originellement suggéré de le mettre sur une seule piste, comme étant le dernier morceau, mais quelqu’un a dit que nous devrions le diviser en huit parties. Si quelqu’un veut entendre la dernière partie tout de suite, c’est plus facile. Il n’est pas obligé de faire avance rapide sur vingt-huit minutes. Mais pour moi, ça reste un seul morceau.

Beaucoup a été fait dans le monde du metal en termes d’orchestration. Blind Guardian vient de sortir son album orchestral, sur lequel ils travaillaient depuis plus de vingt ans, allant plus loin que n’importe quel groupe. Et d’un autre côté, on a vu des groupes de metal symphonique comme Within Temptation se détourner un petit peu du côté symphonique, justement parce que ça a été fait si souvent. En conséquence, ça ne devient pas difficile de trouver quelque chose de nouveau dans cette approche symphonique ? Est-ce une inquiétude pour toi parfois ?

Je ne m’en soucie pas du tout. Je comprends bien la question et l’inquiétude, mais en tout cas jusqu’à présent, nous sommes toujours parvenus à mélanger les éléments orchestraux de manière très intéressante.

« La cheffe de chœur, l’adorable Jenny [O’Grady], m’a dit : ‘Seul Danny Elfman écrit des trucs plus difficiles que toi.’ C’est un sacré compliment ! »

Quelle a été votre expérience à travailler avec le London Session Orchestra cette fois ?

Nous travaillons avec Pip Williams et les mêmes personnes depuis 2003 – dix-sept ans ! Nous nous connaissons donc très bien. C’est toujours un bonheur d’aller là-bas mais évidemment, ça ne fait plus le même effet qu’à l’époque. Je me souviens quand j’y ai été en 2003, et la toute première chanson qu’ils ont enregistrée était « Ghost Love Score ». Entendre ce bruit pour la première fois, qui était joué sur notre propre chanson, c’était juste… ouf… autre chose. Aujourd’hui, l’effet n’est plus le même parce qu’on sait ce qui nous attend. Mais c’était quand même dix jours agréables passés là-bas. Ceci dit, il y a eu quelques moments amusants avec le chœur de Metro Voices. En général, on va jusqu’à la seconde prise, et c’est fini. Ce sont les meilleurs au monde pour lire à vue les partitions, et ce qu’ils sont capables de chanter est époustouflant. Mais cette fois, ils étaient là : « Ok, donne-nous une demi-heure, il faut vraiment qu’on répète ça ! » Par exemple, la chanson « Pan » ; il y a une mélodie étrange là-dedans. Ils se demandaient : « Quoi ? Où est-ce que ça va ?! » Nous avons donc dû leur apporter un piano et ils étaient là [fredonne la mélodie]. C’est la toute première fois que je les vois faire ça. La cheffe de chœur, l’adorable Jenny [O’Grady], m’a dit : « Seul Danny Elfman écrit des trucs plus difficiles que toi. » C’est un sacré compliment ! Merci ! [Rires]

Soit dit en passant, en tant que harpiste, je dois te remercier d’avoir mis autant de harpe sur ce second disque ! Elle a vraiment été mise au premier plan un peu partout…

En effet. Et aussi, Skaila Kanga, qui a joué de la harpe – comme toujours – pour nous, c’était la toute première fois qu’elle a voulu avoir à l’avance les notes d’une des chansons, parce que c’était tellement difficile à jouer. C’était la partie dans « Aurorae ». [Il fredonne la partie de harpe] Tout ça c’est de la harpe.

Comme on l’a dit, il n’y a pas de parole sur ce second disque. As-tu spécifiquement voulu rendre cette musique plus visuelle pour exprimer la beauté de la nature, comme si on faisait une visite de la planète Terre ?

Oui. C’est ce que je voulais ! Je voulais exprimer la beauté de la planète et ses différentes parties. On a donc « Vista », le paysage, puis « The Blue », les océans, et « The Green », les prairies et les jungles. « Quiet At The Snow » renvoie aux atmosphères et paysages enneigés. Puis il y a « Aurorae » – le plus difficile à prononcer en anglais – qui renvoie aux aurores boréales. Ça vous montre les belles choses qu’on trouve sur notre planète. J’ai été très inspiré par la série Blue Planet de David Attenborough. Et ça me paraissait tout de suite décalé si, tout d’un coup, au milieu de toute cette splendeur orchestrale, on entendait la voix de Floor dire : « Oooh, regardez cette magnifie meeeer ! » [Rires] Tu vois ? Ça gâche un peu. La voix humaine est très caractéristique, et quand tu y mets des mots, ça prend tout de suite notre attention, au lieu qu’on reste immergé. Il y a une longue partie parlée à la fin d’« Ad Astra », un texte emprunté à Carl Sagan, mais il fallait que ça y soit, car ça conclut magnifiquement tout le thème de l’album.

Endless Forms Most Beautiful était inspiré par le travail du naturaliste Charles Darwin, et maintenant, on dirait que vous poursuivez sur la même voie ou thématique avec Human. :||: Nature. Vois-tu une continuité dans le processus de réflexion entre ces deux albums ?

Je pense que Human. :||: Nature. est clairement le grand frère de Endless Forms. C’est peut-être même les deux premières parties d’une trilogie ou quelque chose comme ça. Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Mais ils sont très liés. Troy m’a fait remarquer qu’il s’est fait une copie pour lui-même où il a accolé « The Greatest Show On Earth » à « Music », la première chanson de ce nouvel album. Il a dit que ça s’enchaînait parfaitement. On peut écouter les deux albums sans transition du début à la fin. Les deux naviguent sur les mêmes eaux. Le sentiment que nous avons tous eu dans le groupe après avoir terminé l’album précédent, c’était : « Ouais, c’est très bon, mais on n’a pas encore tout dit. Il y a encore d’autres histoires à explorer dans ces thématiques. » Déjà à ce moment-là, nous savions que le prochain album continuerait à partir de là où nous nous étions arrêtés.

Ça ne paraît pas innocent de séparer les mots « humain » et « nature ». Penses-tu que les hommes et la nature s’opposent forcément, tout du moins aujourd’hui, et que les hommes sont extérieurs à la nature ?

Non. C’est un album plein d’optimisme et d’espoir. Nous faisons partie de la nature, nous ne sommes qu’une espèce animale parmi d’autres. Nous avons un cerveau si développé que nous comprenons les choses, et nous créons de l’art, et nous avons de l’imagination. Je pense que c’est Carl Sagan qui l’a le mieux formulé : « L’espère humaine est le moyen qu’a l’univers de se comprendre lui-même. » Ça me donne des frissons, car c’est exactement ça ! Donc oui, c’est plein d’espoir. Je pense qu’il y a de sérieuses problématiques auxquelles nous devrons nous attaquer dans un avenir proche, en tant qu’espèce humaine – la révolution technologique en étant une, et le changement climatique en étant une autre. Les enfants du monde… Si je les compare à ma génération ou à celle de mes parents, je suis soulagé. Je suis plein d’espoir. C’est en grande partie grâce à l’accessibilité de l’information via internet. On nous nourrit constamment de conneries à la petite cuillère, par les médias, parfois par nos aînés, et maintenant nous avons des appareils qui nous permettent d’aller vérifier ce qu’on nous dit : « Est-ce vraiment ainsi ? » Dans le temps, les gens se fiaient simplement à l’autorité. Donc ça s’annonce bien.

« Je suis physiquement malade, honnêtement, si je ne vais pas de temps en temps dans les bois. […] J’essaye également de faire mon devoir en tant que membre de l’espèce humaine chaque jour de ma vie. »

Justement, on peut difficilement penser aux idées développées dans cet album sans penser aux débats et discussions actuels sur l’impact de l’homme sur la nature, que ce soit le problème des déchets plastiques dans les océans ou le réchauffement climatique. Je sais que tu ne veux pas que Nightwish soit vu comme un groupe politique, mais malgré tout, n’est-ce pas difficile de ne pas se retrouver sur un terrain politique aujourd’hui quand on aborde ces questions sur la préservation de la Terre, la nature, etc., vu que vous avez de toute évidence un message à faire passer ?

[Réfléchit] Oui, si le message est : « Ecoute cette chanson et rappelle-toi comme la planète est belle, et fais quelque chose pour elle »… Si ça fait de nous un groupe politique, très bien. Je n’aime pas le mot. Et je ne pense pas… Des groupes comme U2, eux sont clairement politisés. Je pense que nous sommes à un niveau très différent, politiquement parlant. Nous ne faisons que des rappels. Désormais, nous coopérons aussi avec une organisation qui s’appelle World Land Trust, et nous travaillons ensemble pour la préservation des terres partout sur la planète. C’est une organisation fondée par Sir David Attenborough. Nous avons essayé de l’avoir sur cet album. Il a refusé, mais il nous a envoyé une lettre, et à travers lui, nous avons trouvé cette organisation et l’avons intégrée.

Est-ce qu’il vous a donné une raison pour son refus de participer à cet album ?

J’ai encadré sa lettre sur mon mur ! Ça disait quelque chose comme : « Merci beaucoup pour la lettre. Je suis très honoré de votre requête, et j’espère que vous me pardonnerez de décliner l’idée. » Je crois que c’était ses mots exacts. Puis il a dit : « Je vous souhaite le meilleur avec votre album. David Attenborough. » Tu parles d’un moment d’émerveillement quand j’ai ouvert cette lettre ! [Rires] Pendant les trois premières secondes, j’étais là : « Merde ! » Et ensuite : « Il a répondu ! C’est manuscrit ! C’est lui ! Ce n’est pas sa secrétaire, c’est lui !! » Ça me donne des frissons rien que d’y penser ! C’est quelqu’un que j’ai admiré toute ma vie. C’est une des voix les plus célèbres au monde. Il a l’air d’être quelqu’un de vraiment très sympa. C’était un honneur.

Le clip du premier single est… bon, peut-être pas politique, mais on peut peut-être y voir une forme de critique de la société…

Pas tant de la société, ou des technologies ou des téléphones portables en soi… C’est plus une critique de l’addiction humaine. C’est la meilleure manière de le dire. Ça me frustre à mort de voir que nous avons ces merveilleux appareils… Je trouve que les téléphones portables sont super, la technologie est super. Je trouve même que l’idée des réseaux sociaux est super, le fait que l’on puisse communiquer avec les gens, et tout d’un coup, quelqu’un sur la planète a son mot à dire sous la forme d’un tweet. Il y a quelque chose de démocratique là-derrière que j’aime beaucoup. Et la liberté de parole et tout ça. Mais la manière dont les gens utilisent ces possibilités est très triste, et c’est l’aspect que je voulais critiquer dans ce clip.

J’imagine que tu ne t’es pas réellement baigné dans du pétrole pour ce clip !

Ce n’était pas du pétrole ; c’était de l’huile de pépin de raisin, teintée avec des pâtes noires ! Mais ce qui était sympa est qu’ils avaient chauffé toute la baignoire, donc c’était très agréable là-dedans ! Mais une chose : c’est très, très dur d’headbanger en portant un masque à gaz ! C’est le pire moment de claustrophobie.

Je me souviens d’avoir vu dans un documentaire sur Nightwish que tu avais pour habitude d’aller dans la nature pour y puiser ton inspiration. Continues-tu à le faire ?

Oui. Je suis physiquement malade, honnêtement, si je ne vais pas de temps en temps dans les bois. Je me sens… blargh! [Il frissonne] Je vis toujours au milieu de nulle part. Il y a des bois et un lac pas loin. Je fais une promenade dans les bois presque quotidiennement. Et puis j’essaye d’aller faire de la randonnée en Laponie ou en Angleterre dès que possible. En septembre prochain, je vais aller faire de la randonnée au mur d’Hadrien au nord de l’Angleterre. Comme je l’ai dit, je fais même des balades à cheval et j’aime faire du kayak. Tout ça, c’est très important. La nature et l’écologie me tiennent à cœur – idem pour tout le monde dans le groupe. Floor est très sensibilisée à cette cause, Marko aussi. J’essaye également de faire mon devoir en tant que membre de l’espèce humaine chaque jour de ma vie.

L’album commence avec les deux chansons « Music » et « Noise », qui sont évidemment deux termes opposés, et je suis sûre que ce n’est pas une coïncidence. Quelle était l’idée de démarrer sur cette opposition ?

C’est juste que ça a l’air bien sur la tracklist ! [Rires] Et il n’y a pas non plus de grande histoire sur le pourquoi presque tous les titres des chansons ne sont composés que d’un seul mot. C’est arrivé comme ça. J’ai essayé de trouver une manière de résumer en un mot aussi « How’s The Heart? », mais je n’ai pas voulu abandonner la phrase d’accroche.

« Pourquoi fait-on de la musique ? Pourquoi fredonne-t-on ? Pourquoi chante-t-on ? Pourquoi peint-on ? Pourquoi a-t-on un besoin de fiction ? C’est un exercice mental intéressant, si on y réfléchit. Il n’y a aucune autre espèce d’animal qui fait ça. Alors pourquoi ? »

On dit généralement que la musique est un langage universel, et l’illustration montre une image tribale très primitive, avec ces symboles dessinés sur le mur d’une grotte. Penses-tu que le but de la musique et de l’art est essentiellement resté le même dans nos cultures, si on compare à notre époque tribale ?

Je le pense, oui. Et c’est un peu ce que la chanson « Music » cherche à comprendre : pourquoi fait-on de la musique ? Pourquoi fredonne-t-on ? Pourquoi chante-t-on ? Pourquoi peint-on ? Pourquoi a-t-on un besoin de fiction ? C’est un exercice mental intéressant, si on y réfléchit. Il n’y a aucune autre espèce d’animal qui fait ça. Alors pourquoi ? Je n’ai pas de réponse arrêtée, je ne fais que m’amuser avec cette idée. D’un autre côté, je me rends compte qui si je n’avais pas le moyen d’écrire de la musique, je ne pourrais pas fonctionner en tant qu’être humain. Mais pourquoi ? Un ours ou un cygne n’a pas besoin de musique ! Alors pourquoi nous si ? Et si on remonte à l’âge de pierre, il y a cinquante mille ans, quand l’humanité a découvert la musique et a commencé à en jouer avec des ossements d’animaux et à faire de la percussion, pourquoi faisaient-ils ça ? Tout ça, c’est vraiment intéressant. Pourquoi la Joconde est-elle si envoûtante ? Qu’y a-t-il dans cette image qui fait qu’elle est si captivante ? Ce n’est que de la peinture sur une toile, rien de plus. Ou les fictions : pourquoi aime-t-on tellement ça ? Je pense que Neil Gaiman l’a dit mieux que personne : « Les contes de fées ne nous apprennent pas que les dragons existent, mais ils nous apprennent qu’on peut vaincre les dragons. » Il fait partie de mes trois écrivains préférés de tous les temps !

Tu viens de me tendre une perche : quels sont les deux autres ?

Si on parle d’écrivains de fiction : Neil Gaiman, Patrick Rothfuss et Tolkien – Stephen King étant très proche.

Il y a une citation célèbre de Neil Gaiman : « George R.R. Martin n’est pas votre pute. » Ça pourrait aussi s’appliquer à Patrick Rothfuss mais quand même, ça a été frustrant quand il a fallu attendre aussi longtemps entre Le Nom Du Vent et La Peur Du Sage, et il faut encore attendre pour le troisième tome…

On attend encore ! Désolé de faire ça, mais il faut que je te montre quelque chose. [Il cherche sur son téléphone]. Nous venons de faire une nouvelle chanson avec Auri… et regarde qui a répondu ! [Il montre un e-mail de Patrick Rothfuss]. Wouhou !

Ouah ! Ça doit être dingue quand ça arrive !

Oui, c’est un moment de fanboy ! Il a dit qu’il aimait beaucoup la chanson. Nous avons fait une chanson d’Auri pour sa prochaine compilation. Je ne sais pas si c’est lié à la sortie du livre. Il était très mystérieux à ce sujet. C’est arrivé il y a deux semaines et il a dit : « Merci pour la chanson, c’est exactement ce que nous recherchions. » Oh !

Je me demandais s’il avait entendu le projet, en fait – ou même « Edema Ruh ».

Il a fait un commentaire sur « Edema Ruh ». Il m’a envoyé un texto à ce sujet, mais je lui ai envoyé l’album d’Auri et il n’a jamais répondu, jamais fait de commentaire, rien. Peut-être qu’il le déteste !

S’il t’a demandé de faire une chanson, c’est bien qu’il a aimé !

Ouais… C’est un gars très particulier.

Pour revenir aux symboles sur la pochette de l’album, peux-tu nous expliquer leur signification ?

Celui en haut est le plus vieux symbole connu pour le mot « dieu » ou « nature ». Car dans le temps, on ne connaissait pas le mot « nature », tout était « dieu ». C’est un symbole cunéiforme sumérien datant d’environ 2400 avant J.-C. Celui du dessous est un symbole cunéiforme assyrien signifiant « humain », et ça date d’environ 800 avant J.-C. Donc, en gros, le titre de l’album est sur l’illustration elle-même !

L’album semble directement ou indirectement établir un lien entre la nature et l’art. Penses-tu que la nature soit une forme d’art en soi ou qu’elle pourrait même être considérée comme la première forme d’art ?

Ouah ! Il faudrait que j’y réfléchisse ! [Rires] Quand je regarde une chute d’eau, je ne considère pas ça comme de l’art. Je n’admire pas de l’art. Mais je peux écrire une chanson qui s’en inspire, et ça deviendrait de l’art. Ou un peintre pourrait la peindre, et ça serait clairement de l’art. L’art requiert une conscience et comme je ne crois pas en Dieu…

Interview réalisée en face à face le 25 février 2020 par Tiphaine Lombardelli.
Retranscription : Tiphaine Lombardelli.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Nightwish : nightwish.com.

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  • J’apprécie toujours la pertinence de vos questions en interview sur Radio Metal. On ne commente jamais assez les aspects positifs. Merci Tiphaine et toute l’équipe !

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  • Bonded by blood dit :

    Génial comme interview! Une des meilleures que j’ai pu lire depuis longtemps. Nightwish a été un de mes premiers amours en termes de metal comme beaucoup de monde je pense. C’est toujours un plaisir de lire ce bon vieux Tuomas, un vieux sage…

    [Reply]

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