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Metalanalyse   

Nine Inch Nails : le guerrier Reznor n’a plus les pieds d’argile


Trent Reznor n’est pas l’ami de Josh Homme pour rien. Même génération, abus similaires, rédemption semblable, les deux hommes partagent de nombreuses névroses, survivent tous deux à des événements qui auraient pu être mortels, et reviennent avec des créations artistiques qui ont l’âge de leurs artères. C’est à dire celui d’une certaine sagesse, d’un assouplissement de la fureur intérieure, d’une direction donnée vers un adoucissement des débats introspectifs, plus caractéristiques chez Reznor que chez Homme. L’hymne pop mais avant tout new-wave « Everything » a fait plonger les fans de The Downward Spiral et Pretty Hate Machine dans une peur à la fois tangible et démesurément nostalgique, avant la sortie même d’Hesitation Marks. Le même genre de peur, d’ailleurs, pour poursuivre l’analogie, qui a saisi les accros de Queens Of The Stone Age à la sortie de …Like Clockwork. Pourtant Reznor a construit cet univers depuis quelques années, travaux et projets : une synthétique enveloppe émaciée qui entoure un contenu toujours bouillonnant, empreint à la fois de légèreté et d’une intensité retrouvée, dans une démarche toujours subversive bien qu’adoucie.

Un filet d’air vaporeux qui s’échappe continuellement de la cocotte Reznor et qui l’empêche d’exploser. Voilà à quoi pourrait être assimilé les productions du frontman depuis la sortie de The Slip en 2008. Ghosts I-IV, qu’une majorité du public a pris pour une incartade atmosphérique est bien plus que ça. C’est un album de Nine Inch Nails à part entière, peut-être encore plus que The Slip. Car il définit une manière de fonctionner musicalement : une manière abstraite d’approcher les séquenceurs, délicate d’utiliser les synthés, et une direction à donner à ses compositions. Le groupe How To Destroy Angels, en compagnie de son frère d’arme et ami Atticus Ross et de sa femme Mariqueen Mandig est dans cette même verve quasi trip-hop qui lorgne définitivement plus vers Massive Attack que vers le metal industriel des débuts de Nine Inch Nails. Et que dire des bandes originales réalisées pour son autre célèbre ami David Fincher, pour les films « The Social Network » et « Millenium: The Girl With The Dragon Tattoo », qui suivent cette ligne créative choisie par Reznor… Le maître à penser de Nine Inch Nails fait preuve d’une continuité artistique dans ses différents projets. Et continue à évoluer musicalement, même s’il change les appellations des projets pour lesquels il travaille… How To Destroy Angels, Trent Reznor, Nine Inch Nails… ne nous y trompons pas, tout cela n’est que le reflet d’une seule volonté artistique, même si les formes prises diffèrent.

Étrangement, c’est à l’heure de la sortie de Hesitation Marks que la rencontre et le temps passé avec Bowie en 1996 ressort le plus musicalement dans l’univers de Trent Reznor. Sûrement parce qu’il s’est remémoré, comme nous vous l’expliquions récemment, comment interpréter les leçons données par celui pour qui il a toujours voué une certaine admiration. La prise de risque de Hesitation Marks n’est pas ultime ; elle ne place pas Reznor sur le fil du rasoir de son auditoire. Elle se situe juste dans le contexte d’une méthode de travail encore nouvelle : Reznor et la machine, duo réduit à sa plus simple expression pour sortir quatorze titres qui peuvent paraître d’une incroyable légèreté électronique avec une écoute furtive. Et qui se révèlent solidement riches de subtilités, et doté d’une écriture des plus affûtés lorsque l’auditeur rentre dans le détail de ces compositions. Calibrer un objet rock avec une telle contenance électronique sans que cela n’ait l’air d’un effort vite expédié est un défi définitivement à la hauteur de celui que voulait se lancer Reznor en s’unissant artistiquement avec une boîte à rythme séquentielle.

Quand le support rythmique apparaît simple et dépareillé comme cela peut parfois être le cas sur Hesitation Marks, il est d’autant plus compliqué de faire des mélodies suffisamment consistantes pour emplir tout l’espace laissé libre. Mais faire des mélodies simples et qui restent dans la tête est un exercice qu’a toujours affectionné Reznor tout au long de la carrière de Nine Inch Nails. Et il le pratique assidument : « Copy Of A », « Came Back Haunted », évidemment « Everything » mais aussi « I Would For You » ont tous la puissance mémorielle et attractive qu’ont habituellement des singles radio. Et cela avait disparu sur The Slip, peut-être même depuis The Fragile en 1999. La légèreté pop d’ « Everything » correspond à celle qui s’est emparé de Reznor depuis qu’il s’est dégagé de ses addictions et d’une partie de son mal-être. C’est d’ailleurs ce qu’il y exprime de la manière la plus explicite possible: « I survived everything / I have tried everything / And anything » (« J’ai survécu à tout / J’ai essayé tout / Et n’importe quoi ») ou encore « Wish me well / I’ve become / Something else » (« Souhaitez-moi bonne chance / Je suis devenu / Quelque chose d’autre »). L’autre bout de la spirale, celle d’un homme beaucoup plus accompli, désormais marié et père de deux jeunes garçons qui ne renie pas les côtés plus sombres de son psychisme qui sont toujours en lui, mais comme il le dit lui-même, les exprime d’une manière plus « appropriée » à ce qu’il est maintenant.

Et la noirceur est là, éloquente à qui veut bien la voir, à travers de sombres nappes et arrangements toujours très « industriels » par intermittences. Mais Reznor explore les mondes électroniques dans bon nombre de leurs recoins : l’univers trip-hop proche de How To Destroy Angels sur « Find My Way » ou la techno minimale sur « Disappointed » sont des exemples flagrants. Mais si les apparats sont électroniques, l’écriture elle, n’a jamais cessé d’être rock. Il suffit de se plonger dans le groove démentiel des couplets de « Satellite » très orienté The Downward Spiral, ou dans la profondeur mélodique et l’intensité émotionnelle du refrain de « I Would For You » pour se persuader que l’on reste en possession d’un album rock, peut-être même le plus rock de toute la discographie de Nine Inch Nails. Car il en contient tous les éléments, du single aux inspirations pop à des morceaux plus énergiques comme « In Two » ou « Copy Of A », par ailleurs une allusion à peine dissimulée à un passage culte du film de son ami David Fincher, « Fight Club » mettant en scène Edward Norton résigné devant un photocopieur.

Hesitation Marks est, par tous ces côtés, infiniment générationnel. Il met en avant une sensibilité à la base rock traditionnelle qui a intégré les éléments de l’électronique de manière tellement aboutie qu’il peut se passer quasiment totalement de guitares et autre batterie traditionnelle, ce qui ne manquera certainement pas d’éloigner un peu plus une partie du public, de toute façon déjà partie depuis les aventures Ghosts I-IV et How To Destroy Angels. A l’image de la génération de Reznor, passée du rock flamboyant ou grunge des années 90 aux turpitudes électroniques des années 2000. Trent Reznor, à travers Nine Inch Nails, a toujours assimilé les deux. Il pousse ici le vice bien plus loin et propose un album finalement incroyablement ouvert au grand public par l’accessibilité électronique de son propos, mais toujours aussi subversif, voire abrasif dans les subtilités de l’écriture, profond par des méandres rythmiques toujours peu conventionnels et intense par une émotion nouvelle que transmet Reznor. Mister « Self Destruct » n’est plus, le guerrier infatigable de travail a troqué ses pieds d’argile contre un costume qui lui sied bien mieux : celui d’un artiste majeur de la scène alternative américaine de ces vingt dernières années qui redonne un sens à l’aventure Nine Inch Nails, quatre ans après l’avoir interrompue, sans jamais vraiment avoir imaginé l’abandonner pour toujours.

Album Hesitation Marks, sorti le 3 septembre 2013 chez Columbia Records.



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