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Interview   

No One is Innocent livre son meilleur Ennemi


Si le confinement de 2020 a pu épuiser ou décourager certains musiciens, pour d’autres, le hasard du calendrier est (toutes proportions gardées) « bien tombé ». C’est effectivement à la faveur de cette période de retranchement au monde que No One Is Innocent a pu préparer son nouvel album Ennemis. Et mieux : là où les gaillards parisiens se retrouvent d’habitude dans le rush au moment de sortir le bébé, ils ont eu tout le temps pour peaufiner les détails.

Résultat : une production aux petits oignons, que les No One ont pris plaisir à nous présenter. Autour de la table, il y avait Kemar, âme chantante du groupe, Popy, guitariste rythmique stakhanoviste et Shanka, guitariste solo instinctif et travailleur de son. L’occasion d’évoquer la construction de cet album, une démarche musicale, textuelle, mais avant tout épidermique et organique, mais aussi de les titiller avec quelques questions dites « qui fâchent ».

« Sachant que nous avons un rapport très physique à la musique sur scène, il faut que ça nous donne cette envie de danser, bouger, headbanger, appelons ça comme on veut, mais qu’il y ait une réaction physique. »

Radio Metal : Kemar, tu nous avais dit par le passé que vous montez toujours sur scène comme si c’était le dernier concert. Sauf que le 5 février 2020 au Bus Palladium, à Paris, c’était presque comme le dernier concert, finalement… Comment avez-vous vécu l’arrêt brutal des concerts avec le Covid ?

Shanka (guitare) : D’abord, nous nous sommes dit : « Non, mais c’est juste une expression, hein ! Nous on veut continuer ! » [Rires]

Kemar (chant) : Pour être honnête, nous n’avons pas trop souffert. C’était la fin de la tournée. Nous avons terminé la tournée mi-décembre 2019, et deux mois après, c’était le confinement. Nous n’avons pas subi cette frustration du live.

Popy (guitare) : Il y avait quelques dates de prévues, qui ont évidemment été annulées, mais elles ne faisaient pas partie intégrante de la tournée initiale.

Shanka : Nous avions un truc au printemps, au moment du premier confinement, et ça nous a fait un peu chier de ne pas pouvoir le faire. Nous devions aller jouer à la Réunion. Nous n’y sommes pas allés depuis longtemps. Ça nous a un peu embêtés, mais globalement, ça correspondait à notre timing de break pour faire l’album. Nous avons été plutôt chanceux.

Kemar : En fait, nous étions remplis de tout ce que nous avions vécu pendant je ne sais pas combien de dates, en 2018 et 2019. Et puis juste avant la fin de la tournée, nous avions déjà commencé un peu à travailler pour le prochain album.

Popy : Nous ne nous sommes pas retrouvés à rien faire. Nous avions ce projet d’album, le nouveau bébé, donc nous nous sommes dit que nous allions nous focaliser dessus. Si du jour au lendemain, il n’y a plus rien en termes de musique, tu peux peut-être plus bader dans ton coin. Donc nous avons enchaîné naturellement. Evidemment, nous avons trouvé ça un peu long au bout d’un moment. Parfois, nous nous disions que ça nous manquait un peu quand même…

Kemar : Le deuxième confinement nous a bien cassé les pattes.

Shanka : Nous avons dû repousser la sortie de l’album, mais en même temps, ça nous a permis de pousser les choses plus loin. L’un dans l’autre, ce n’était pas traumatisant non plus.

Popy : Ça nous a donné plus de temps aussi pour bien préparer l’album. Dans le timing de base prévu, peut-être qu’il y aurait eu deux morceaux en moins. Et puis même, préparer les clips et tout ça… C’est bête, mais à chaque fois nous sommes toujours un peu dans le rush.

Kemar : Oui, nous sommes toujours au bord du précipice, il faut speeder sur tout, et là non, et c’est bien. On ne va pas dire merci le confinement, mais…

Shanka : C’est un mal pour un bien.

Vous nous disiez par le passé que les périodes de tournée n’étaient pas propices à l’écriture pour votre groupe…

Kemar : Oui, pendant une tournée, nous esquissons un peu des trucs, parce qu’à un moment donné, il peut y avoir dix jours ou deux semaines de break et là, il commence à y avoir des choses qui partent. Mais sinon, la fatigue est telle que l’esprit n’est pas du tout à composer. Moi, en tout cas, dans l’écriture, je suis rétamé. Alors que le confinement, ça a été un moment presque de recueillement, pour écrire c’était parfait.

Popy : Le temps s’est arrêté. Ça a ses avantages.

Shanka : Tu es dans une bulle et tu la remplis comme ça.

On retrouve dans l’album des hymnes galvanisants taillés pour live : « Nous Sommes » et « Aux Armes Aux Décibels ». Vous êtes-vous dit en écrivant ces chansons que le jour où les concerts reviendraient il faudrait être prêt, notamment avec ce genre de morceau ?

Kemar : Peut-être sur « Nous Sommes », oui. Dans le mouvement du titre, nous avons senti quelque chose d’assez live. Et puis surtout par rapport à ce qu’il raconte.

Popy : Ces deux morceaux-là, quand nous les faisions, nous nous imaginions les jouer sur scène, c’est sûr.

Shanka : Il y avait forcément un peu d’anticipation des retrouvailles avec les gens.

Kemar : Et puis « Nous Sommes », c’est vraiment une ode à tous ceux qui nous ont suivis depuis des années, tous ceux qu’on retrouve, les nouveaux qui arrivent, tous ces gens dont on a vu les visages, dont on a vu les mouvements, les cris, les hurlements, les réactions…

Shanka : C’est une espèce de kaléidoscope humain qui te suit, même après, quand ça s’arrête.

« Chez moi, en général je joue debout naturellement, et quand je commence à tout casser dans mon bureau, je me dis que c’est bon signe. »

Après deux albums réalisés en compagnie de Frédéric Duquesne, vous vous êtes tournés vers Charles de Schutter à la production, qui a notamment bossé avec M et avait mixé et masterisé Drugstore. Qu’est-ce que vous attendiez de ce changement ?

Déjà, un changement géographique. C’est bête, mais pour avoir eu cette expérience d’aller enregistrer un album ailleurs, ça influence l’album. Et c’est assez cool, parce que là, en plus, il y avait quand même des contraintes. Ce n’était pas un confinement, mais en gros nous avions un appartement au-dessus du studio, donc nous ne quittions quasiment pas le building. En plus, être dans une ville, certes, très francophone mais qui est quand même assez dépaysante – je trouve Bruxelles assez dépaysant par rapport à la France – ça renforce cette bulle créative dans laquelle nous étions. Ça fait un truc qui est assez cool au niveau du résultat final.

Popy : Il y avait un peu un rituel quotidien. Tu te réveilles, tu vas au studio mais tu descends un étage. C’est génial.

Shanka : Si tu es en studio à Paris et que tu rentres chez toi tous les soirs, tu as les factures à payer, les machins, etc. Là, il y a une vraie déconnexion qui te focalise sur la tâche en cours, qui est faire l’album. Donc je pense que nous avons pu creuser plus loin que si nous étions restés ici. Le soir, après la journée de travail, nous dînons tous ensemble, juste au-dessus du studio, et nous reparlons de ce que nous avons fait. Ce qui n’arrive pas quand chacun rentre chez soi.

Kemar : Les morceaux qui commencent à s’enregistrer, des doutes qui arrivent, des conversations, des réflexions… Et là, nous sommes tous ensemble.

Popy : C’est vrai que ce mode-là est très cool. Nous l’avions pratiqué un peu pour les répétitions. Parce que soit tu répètes à Paris, tu rentres chez toi le soir et tu fais trois ou quatre jours, soit tu répètes dans un studio. Nous l’avons fait dernièrement à la Boîte à Meuh près du Mans. De la même façon, tu répètes et tu débriefes le soir, tu te fais à bouffer. Nous restons ensemble, et ça amène aussi d’autres choses, notamment pour composer.

Kemar : Par exemple, c’est un super moment pendant la période de mix. Parce que le mix, c’est le moment où tu peux te poser vraiment plein de questions. Le fait de communiquer a été hyper bénéfique.

Chaque album des No One apporte son lot de nouvelles sonorités, d’apports musicaux, etc. On voit que le côté sonore d’Ennemi a été très travaillé, on retrouve des sonorités électro/indus qui peuvent un peu rappeler Drugstore justement, mais avec l’énergie rock explosive d’un Frankenstein. En termes d’approche, avez-vous cherché un peu le meilleur des deux mondes ?

Shanka : Pas vraiment. Sur Drugstore, les sons électro étaient globalement assez vintage – je ne trouve pas de meilleur mot. C’était vraiment des vieux claviers distordus pour essayer de se rapprocher des textures des guitares. C’était une tentative. Là, on est plus dans le mélange, comme peut le faire par exemple un groupe comme Fever 333. Ce groupe a renouvelé le côté Rage Against The Machine avec cette approche un peu électro qui a tellement évolué : en moins de dix ans, les techniques de prod en électro ont explosé. Donc c’était l’idée de faire un truc un peu plus actuel, un peu plus influencé par Bloody Beetroots ou des trucs comme ça, et vraiment ne pas faire genre les rockeurs qui mettent un peu des synthés parce que ça fait bien. En termes de prod, je me suis pas mal penché sur les techniques de prod électro depuis plusieurs années, et je trouvais qu’il y avait de la puissance et de la violence gratuite dans l’électro qui étaient intéressantes à intégrer. Après, ce sont aussi des outils pour les shows parce que ça nous fait des transitions, ça crée des climats que nous ne saurions pas faire juste avec des guitares, des basses, etc. Le côté un peu électro – qui n’était pas trop orienté indus, pour le coup – c’est pour essayer de nous amener un peu ailleurs, un peu plus loin. C’est vraiment toute cette scène-là, un peu brutale, le côté brutal de l’EDM, que nous trouvions intéressant, en tout cas qui matchait bien avec les compos. Et pour le côté explosif des derniers albums, nous continuons à dérouler le fil d’Ariane de notre ADN, à chercher le riff ultra-efficace. Là où il y a eu un peu plus de recherche, c’est dans les sons de guitare. Nous voulions un truc un peu plus cohérent par rapport à ce que nous faisons sur scène, qui nous ressemble peut-être un peu plus. Nous avons essayé de ne pas trop lisser certaines choses.

Kemar : Le rendre un peu plus « sale ».

Il y a eu un côté un peu R&D au niveau du son, comme ça a pu être le cas lors du dernier album ?

Shanka : Oui, il y a eu pas mal d’expérimentations, comme le son de guitare qui passe par un filtre de Moog ; je joue, Popy tourne le filtre en même temps, des trucs comme ça. Par exemple, sur « Polit Blitzkrieg » – qui était la première démo – le son de la guitare passe par un Ableton Live, un logiciel qui est en synchronisation avec le ProTools. Tout est au tempo et il y a des effets de filtres qui sont calés sur le tempo, mais c’est de la prise live. C’est une espèce de truc « technologique » qui en même temps donne autre chose que si tu ne faisais que de la postproduction. C’est un outil en plus avec lequel tu joues et qui te donne des textures qui vont se rapprocher un peu du dubstep ou des choses comme ça, pour ne pas tomber encore une fois dans les facilités du mélange metal/électro qui peut être un peu galvaudé aujourd’hui.

« Au-delà du jeu de guitare – les gammes, la virtuosité, le phrasé –, l’influence de Morello vient surtout dans le fait de tout le temps essayer de trouver des détournements de l’instrument. […] Ce qui est au centre de tout ça c’est le fait de trouver de la personnalité. »

Kemar : C’est vrai que ses prises avec son setup, c’étaient de vraies prises live, mais live même physiquement !

Shanka : Il y a eu des accidents. Enfin, je ne suis pas tombé [rires]. C’est des trucs que tu ne peux pas faire avec des pédales classiques de guitare, des pédales d’effet. C’est vraiment des process où, quand tu enclenches le truc, ça te découpe le son, ça met les petits bouts à l’envers, mais tout ça est calé au tempo. C’est un outil assez marrant. Sur certains titres – peut-être pas sur tous – nous avons eu envie d’essayer de pousser le débat un peu plus loin.

Kemar : Parce que le titre en lui-même amenait cette recherche-là.

Popy : En plus, il y avait une boucle qui traînait. Je me souviens, il y avait une session où il y avait plein de boucles avec ces effets-là et ça a été aussi une base pour le dernier morceau « Aux Armes ». C’était psychotique. Nous nous mettions ça en boucle, nous devenions fous. Et nous avons essayé de recréer ce truc. Forcément, nous nous projetions en live. Il y a un morceau que nous faisons souvent, qui s’appelle « Drugs », où nous faisons monter les gens sur scène, habituellement. Et celui-là, nous l’imaginions peut-être à la place de « Drugs ». Nous l’avons pensé avec des gens sur scène.

Shanka : Pour l’anecdote, ce que tu entends au tout début de « Aux Armes », c’est une petite boucle qui est une scorie d’un truc que j’avais fait à la guitare, donc avec ce fameux système bizarroïde, pour le side project de Job, le batteur de Tagada Jones. Son projet qui s’appelle FauxX. En allant voir dans les scories, je tombe sur ce petit bout en me disant que c’est quand même pas mal ! Donc je l’ai repêché et transformé.

Tu parlais de climat : il y a le morceau instrumental « Armistice » en plein milieu de l’album qui fait penser à une espèce de respiration pacifiste dans un album assez belliqueux…

Typiquement, avec le confinement, on a du temps, on repousse les trucs, etc. A un moment, j’ai appelé Kemar, je lui ai dit : « Tu ne penses pas que ce serait bien de faire comme on faisait avant où dans les albums il y avait des ghost tracks, des pistes qui font trente secondes… » J’adorais Type O Negative pour ça, parce qu’il y avait plein de pistes improbables, de bruit, juste pour faire chier. J’ai dit : « Est-ce qu’on n’en profiterait pas pour essayer de faire des petits trucs en plus de la colonne vertébrale de l’album que sont les titres ? » Du coup, j’ai bossé sur plusieurs petits interludes. Avec le confinement, j’ai commencé à apprendre la viole de gambe, donc j’avais la possibilité de faire des cordes. Et comme je suis assez fan de musiques de film, je me suis dit que j’allais tenter un truc, une espèce de mélange, quelque part entre Ennio Morricone et « Planet Caravan » [de Black Sabbath]. Donc au milieu, nous faisons un « armistice »… C’est pareil, c’est un clin d’œil à mon histoire familiale. Je viens de l’Est et il y a toute une histoire par rapport aux deux guerres mondiales.

Popy : Symboliquement, ça s’intègre très bien parce que majoritairement, l’album te prend à la gorge et tu as ce morceau qui arrive au milieu de cette guerre de tranchées, qui en plus s’appelle « Armistice ». C’était assez évident de le mettre.

Kemar : Et puis il est beau, il est sensuel, cinématographique !

Shanka : Typiquement, peut-être que si nous avions été un peu dans le speed habituel de prod de l’album, nous ne nous serions pas permis ça. Parce que de plus en plus les choses sont formatées, parce que manque de temps, manque de moyens… Donc ça nous a permis de faire des choses comme ça.

Comment fonctionne la synergie créative entre vous deux – Poppy, le bosseur, et Shanka, l’instinctif ? Entre celui qui fait tourner un riff pendant une heure…

… et celui qui joue sans réfléchir et qui après leur donne le truc : « Démerdez-vous avec ça » ! [Rires] En fait, c’est super complémentaire. Ce n’est même pas réfléchi en amont, ce qui est un peu le meilleur des scénarios.

Kemar : C’est venu naturellement depuis l’arrivée de Popy. Je suis au milieu et j’ai deux gars, à droite et à gauche, qui ont deux façons de composer complètement différentes. Il y a l’instinctif Shanka qui balance des fulgurances de trois ou quatre minutes. Nous récupérons ça avec Popy et après, c’est une bulle de découpage pour extraire ce qui nous paraît intéressant à prendre. Une fois que nous avons fait ce travail, nous nous retrouvons tous les trois. En général, nous sommes plutôt en phase et nous construisons le titre comme ça. Après, il y a aussi quand je suis avec Popy, le stakhanoviste du riff, qui fait tourner le riff pendant des heures et qui cherche l’essence même de ce qu’il y a à choper.

« Pour être honnête, il y a aussi un truc global : la virtuosité en guitare, c’est un peu devenu kitsch. »

Popy : C’est le mode boucle. Tu rentres dedans, tu creuses, tu ne sais pas ce que tu cherches et tu ne sais pas si tu vas trouver. Ça arrive aussi avec la voix – j’ai pas mal de rushs de voix en yaourt que je garde sur mon ordi [petits rires]. Mais nous avons la chance de nous être bien trouvés, parce que nous sommes très souvent raccord. Tout se fait assez naturellement et ça avance.

Shanka : Par contre, sur cet album, peut-être une spécificité qu’il n’y avait pas sur les deux précédents : en tout cas personnellement, j’ai vraiment essayé de garder un peu plus la barre pour avoir une identité sonore globale qui soit cohérente, qu’on ne dise pas qu’on verra en studio.

Kemar : C’est vraiment l’album dans lequel, niveau réalisation, Shanka prend parti, parce que les préprod qu’il a faites, elles donnent déjà un ton terrible.

Popy : Quand tu fais complètement à l’arrache ta maquette qui sonne bidon et que tu te projettes, tu imagines comment ce sera à la fin, et ça peut marcher, mais quand tu as déjà une couleur que tu kiffes, il y a moins d’aléas au moment d’enregistrer et tu sais d’autant plus ce que tu veux. Cette phase s’est très bien passée.

Kemar : C’est à la fois tout bénèf pour le prod qui va travailler avec nous, mais en même temps, une méga pression de mettre un step à ce que nous avons fait.

Popy : Parce que ce ne sont pas des démos pouraves.

Au niveau des guitares, on explore des territoires assez divers dans cet album, mais au fond, qu’est-ce que vous recherchez dans un riff ou dans un solo ?

Shanka : C’est une bonne question. La première réponse qui me vient : il faut que ça me fasse danser. Mais je pense que nous avons tous en commun ce rapport très physique à la musique. Quand tu travailles en home studio et que tu ne construis pas les trucs en répèt, il y a toujours le risque de faire quelque chose de trop cérébral. Après, tu le joues et c’est un peu « stérile ». Sachant que nous avons un rapport très physique à la musique sur scène, il faut que ça nous donne cette envie de danser, bouger, headbanger, appelons ça comme on veut, mais qu’il y ait une réaction physique.

Popy : Chez moi, en général je joue debout naturellement, et quand je commence à tout casser dans mon bureau, je me dis que c’est bon signe. Et puis comme je suis dans le mode boucle, on me prendrait un peu pour un fou si j’étais filmé à ce moment-là, genre : « Qu’est-ce qu’il fait, le mec là ? »

Shanka : Le danger, quand tu fais ça, c’est d’avoir des trucs un peu monotones harmoniquement. Pour « Forces Du Désordre », typiquement, c’est très trance, toujours la même note, toujours le même rythme, et je me suis dit qu’à la fin ce serait bien d’ouvrir harmoniquement, qu’il se passe un truc, un événement qui surprenne mais pas trop, pour rendre le truc un peu intéressant, un peu plus riche.

Popy : Tu sens que tu as la base et tu vas l’enrichir pour sublimer le morceau, mais évidemment en gardant la nature première que tu as réussi à trouver, parce que c’est ça qui est intéressant.

Kemar : Et en faire une chanson, pas un morceau expérimental.

Shanka, ton jeu est souvent comparé à celui de Tom Morello pour cette créativité sonore à la guitare et ton sens du groove, mais qu’en est-il réellement sur le plan de tes influences ?

Shanka : Je pense que la référence à Morello, c’est aussi un peu le pendant de la référence à Rage qui existe pour No One, on ne peut pas faire sans. Au-delà du jeu de guitare – les gammes, la virtuosité, le phrasé –, l’influence de Morello vient surtout dans le fait de tout le temps essayer de trouver des détournements de l’instrument. Typiquement, Morello qui essaie d’imiter les platines, j’ai toujours trouvé la démarche intéressante, parce que ce qui est au centre de tout ça – et ça va avec les sons de guitare, la manière de faire, les idées, etc. – c’est le fait de trouver de la personnalité. Je pense que notre but à tous, c’est que quand tu entends un truc, en dix secondes, tu sais que c’est No One. C’est ça le truc ultime : être identifiable dans tout ce fatras de groupes et d’artistes. Cette approche de la guitare, un petit peu « recherche & développement », je trouvais ça fun, parce que c’est aussi une question de s’amuser. Quand tu fais un truc improbable, comme Paul Gilbert, à prendre une perceuse, tu accroches des médiators dessus et ça fait un truc marrant… Bah, c’est marrant ! Après, il ne faut pas que ça soit rigolo, il y a une limite à ne pas franchir.

« Je le dis tout le temps aux copains : j’ai besoin que ça raconte une histoire. Dans les mouvements, l’harmonie, la prod, les cassures… Tout ça va inspirer à un moment donné la thématique du texte. »

Kemar : Un peu comme [Thomas] Bangalter avec son jack qui déconne et qui donne à un moment donné ce son Daft Punk. C’est génial.

Shanka : Pour être honnête, il y a aussi un truc global : la virtuosité en guitare, c’est un peu devenu kitsch. Dans un groupe comme No One, ce n’est pas évident, tu ne vas pas faire des solos à la Joe Satriani, par exemple. Enfin, pourquoi pas, mais il faut savoir l’amener. Sur le dernier album, tu prends la fin de « Bulldozer », je me suis dit : « Je veux faire un solo à la Marty Friedman. » Je suis sur-fan de Marty Friedman, mais il faut l’amener. Sinon on fait tout un titre à la Megadeth et il y a des gens qui ne vont pas comprendre, nous les premiers [rires]. Donc ça peut s’amener, mais un moyen de faire exister la guitare en tant qu’instrument solo, sans que ça devienne de la démo ou sans que ça soit pris pour de la démo ou quelque chose de prétentieux, c’est de trouver des effets nouveaux et surprenants. C’est une manière de réinventer le truc, de garder ce côté où tu mets l’instrument en avant à un moment donné, mais ce n’est pas juste : « Attention, c’est moi que v’là ! »

Popy : « Regarde mes doigts, regarde mes doigts ! »

A un moment aussi tu n’as plus rien à prouver…

Shanka : Je n’ai jamais rien eu à prouver spécialement. Je suis déjà super content d’être là ! Franchement, je ne vais pas te mentir, c’est fun de débarouler des trucs de shredder. Après, je n’aime pas la notion de bon goût parce qu’elle est un peu subjective, mais on ne fait pas ça sur n’importe quelle musique, n’importe comment.

Kemar : Le fait d’écrire des chansons, ça te sort de l’idée d’être dans la démarche de démo.

Shanka : Et d’ego ! Parce que c’est aussi de l’ego. Il faut que ça serve la musique. Il peut y avoir de petits moments de fun et malgré tout j’adore toujours ce moment où sur scène Kemar va hurler « solo ! » en me pointant du doigt. Là, le plus dur, c’est de ne pas éclater de rire et de faire un solo [rires].

Kemar : Il y a un exemple, je me rappelle pendant l’enregistrement, sur « Humiliation », le solo n’était pas trop défini encore, il y avait une esquisse de solo, et Shanka part dans un truc morellesque. Au départ, je ne capte pas très bien. Il arrête la prise, il me regarde, je fais : « Je ne sais pas… » En fait, plus je le réécoutais, plus je me disais : « Putain, il a raison. » C’est un solo qui est à l’image de ce qu’est le morceau : sauvage.

Il y a chez No One une vraie synergie entre le texte et la musique, comme s’ils se nourrissaient l’un et l’autre, mais un peu comme l’histoire de l’œuf et de la poule, lequel vient en premier ? Comment cette synergie se crée ?

Au fur et à mesure que les compos grimpent, elles commencent à raconter une histoire. Je suis hyper sensible à ça. Je le dis tout le temps aux copains : j’ai besoin que ça raconte une histoire. Dans les mouvements, l’harmonie, la prod, les cassures… Tout ça va inspirer à un moment donné la thématique du texte. Quand on est un peu d’accord sur les parties, je suis un peu en retrait, je les laisse faire évoluer le morceau et à quatre ou cinq heures de l’après-midi, je leur dis : « Bon maintenant, passez-moi le micro. » Je me suis complètement nourri de ce qui a été joué. J’ai une vision, avec dans mes tiroirs des thématiques de morceau, etc. et à un moment donné, j’ai une espèce d’intuition qu’il faut que je parle de ça. J’en ai vraiment besoin. Et ça, je peux te le raconter sur les trois quarts de l’album. Ce n’est pas simplement des mecs qui font des riffs et un mec qui va poser des paroles et où le texte est complètement interchangeable.

Shanka : C’est là qu’il y a un truc vraiment central dans l’exigence sur la musique. Si la musique n’évoque rien, ça ne sera pas sur l’album. Il faut que ça évoque quelque chose, quoi que ce soit. En même temps, c’est un bon critère pour la musique !

Kemar : Peut-être que nous ratons de composer « Highway To Hell », je n’en sais rien, mais il y a besoin de ça. Par exemple, dans « Forces Du Désordre », Shanka arrive avec le démarrage de la démo, toute cette intro raconte déjà tellement quelque chose ! Jusqu’à une minute quarante-huit, je dis aux gars que je ne chante pas. J’ai tout de suite l’intuition que là-dessus, je ne vais pas chanter. Parce que ça se développe tellement, il y tellement un truc… Au moment où le morceau va démarrer, je laisse passer un peu et c’est là que je rentre. Et je le sens tout de suite.

« La « surprise » des années 2000 est qu’avant il y avait le mythe de Big Brother, une espèce d’entité invisible, mais en fait, Big Brother, ce sont les gens eux-mêmes. »

Dans « Forces Du Désordre », vous détournez dans le titre le nom de la profession « forces de l’ordre ». Il y a quelques années encore, cette profession s’appelait « gardiens de la paix » et on a glissé vers les « forces de l’ordre ». Un peu comme les « plans de sauvegarde de l’emploi » qui remplacent les « plans de licenciement ». Le choix des mots, ça compte. En tant qu’auteurs et compositeurs, comment maniez-vous ces mots, justement, qui peuvent aussi tromper ?

Le plus dur, c’est de ne pas rentrer dans l’amalgame. C’est-à-dire que quand nous évoquons les forces du désordre, nous savons pourquoi, parce que, comme des millions de gens, nous avons été marqués par ce qui s’est passé, George Floyd, les Gilets jaunes, etc. Mais à aucun moment ce n’est une espèce de tirade…

Shanka : Ce n’est pas une tirade anti-flic. Nous ne sommes pas parfaits, mais en général, avant de parler, nous essayons de nous renseigner et de réfléchir. Par exemple, nous avons lu le bouquin Flic : un journaliste a infiltré la police, de Valentin Gendrot. Il explique par exemple la prolifération des formations à la va-vite d’ADS. Forcément, ça baisse le niveau général de services de tout le corps policier. Bref, des choses comme ça. C’est vrai que ce n’est pas des sujets simples à aborder, parce que tu n’as pas envie de faire d’amalgame, de mettre tout le monde dans le même panier. C’est pour ça que la base scénaristique du clip est un truc très Jodorowsky, qui est l’être tout d’un coup illuminé qui emmène tous les autres vers la voie de la raison et de la vérité.

Kemar : Parce qu’il ne faut pas être naïf. C’est eux qui sont en première ligne et ils sont contrôlés par ceux d’en haut. C’est ce qu’on veut dire dans le clip. A un moment, il y a un CRS qui donne la main à un manifestant pour aller démonter ceux qui sont en haut. Après, dans un titre, tu ne peux pas non plus… On évoque un peu la responsabilité de la justice dans le clip, de faire traîner des affaires de bavures policières pendant des années…

Popy : Ça met vraiment la loupe sur les bavures qu’il peut y avoir, sur les excès. Mais c’est vraiment un effet de loupe. Ça serait absurde de généraliser ça. Il y a toujours des chats noirs dans tous les domaines.

Kemar : On ne va pas en vouloir aux premiers mecs qui sont entrés au Bataclan. Nous n’allons pas tirer sur ceux-là, c’est ridicule.

Parmi vos ennemis de toujours, il y a ceux qui font barrage à la liberté d’expression. Six ans après Propaganda dont c’était une thématique très forte suite à l’attentat de Charlie Hebdo, où en est la liberté d’expression selon vous ?

Je trouve ça inquiétant que des journalistes ou des dessinateurs de Charlie Hebdo soient encore accompagnés quotidiennement avec deux gardes du corps, et qu’il y ait des affaires Mila qui en viennent à des démonstrations de haine, c’est affligeant.

Shanka : De manière générale, la culture du clash, c’est plutôt une réduction de la liberté d’expression qu’autre chose. Tu as vite fait de te retrouver cloué au pilori pour tout et n’importe quoi, avec des effets de meute qui sont assez flippants.

Kemar : Oui, c’est très flippant.

Justement, dans « Les Hyènes De L’info » vous dénoncez le nouveau cancer de l’info télévisuelle tandis que « We Are Big Brother » renvoie à notre complicité face aux réseaux sociaux, mais les deux sujets ne sont-ils pas liés ? Ne sommes-nous pas aussi responsables de ce nouveau traitement de l’info en étant toujours plus consommateurs de buzz, de clash, etc. ?

Shanka : Complètement ! La « surprise » des années 2000 est qu’avant il y avait le mythe de Big Brother, une espèce d’entité invisible, mais en fait, Big Brother, ce sont les gens eux-mêmes. Tu vois des gens dire : « Dans le vaccin, il y a une puce qui permet de te géolocaliser. » Mais tu as un portable ! Tu as toi-même acheté ce portable qui permet aux gens de te géolocaliser ! Tu as donné ton accord direct, ils n’ont même pas besoin de faire ça. Même moi je peux te géolocaliser. Et les gens se surveillent les uns les autres, ne serait-ce qu’en s’observant via les réseaux sociaux. C’est vraiment la grand-mère qui guette dans la rue, mais à échelle globale. C’est un peu ça la surprise de l’époque, je trouve.

Kemar : Le phénomène de l’espionnage généralisé empire d’année en année et les réseaux sont évidemment en grande partie responsables de tout ça. Encore une fois, musicalement, quand il y a ce ternaire des « Hyènes De L’info » qui arrive, tout d’un coup il y a cette vision de chanter un peu comme un snake, comme un charognard, et c’est ce qui donne l’idée au texte.

Popy : Oui, l’instru est vicieuse ! C’est un peu vicieux, sinueux, et ça crée un climat qui est assez cohérent avec ce thème-là. Même en termes de partie de voix sans texte, c’est l’une des parties de l’album où Kemar y va plus en snake, et après il y a le sens qui se rajoute par-dessus. Comme il disait tout à l’heure, c’est encore l’instru qui amène à la fois la manière de chanter, le ton du chant et le sens après qui colle avec.

Kemar : C’est une obsession. Il y avait une super instru qui pouvait être encore sans texte pendant deux mois. « Alors, tu en es où ? » « Je sais pas, je trouve pas. »

« Il y a un paradoxe de base, qui maintenant est là et il faut faire avec : ta rébellion, tu la vends. […] Même un truc super osé va être marketé et inclus dans l’industrie en général. Au final, si tu veux vraiment être punk, reste chez toi et fais de la zique pour tes voisins. »

Presque tout l’album est en français cette fois, avec juste ce refrain très « catchy » en anglais, dans « Bulldozer ». Est-ce que la langue est un paramètre qui joue aussi ?

Ça joue. Après, il y a l’exigence de vouloir écrire en français.

Shanka : Pour le coup, c’est vrai que nous avons eu un peu plus de temps, donc ça a probablement joué aussi, parce que l’écriture en français sur ce genre de musique, c’est dur.

Popy : Quand tu as une bonne maquette, un bon morceau et un bon yaourt qui sonne naturellement avec des sonorités un peu anglo-saxonnes, tu es souvent piégé. Après, il faut faire la même chose en français, donc ça t’amène toujours un peu ailleurs. Ça peut sublimer le truc, mais parfois c’est vachement dur. Il y a même des morceaux que nous n’avons pas faits à cause de ça. C’est un peu frustrant, mais l’exigence, c’est de chanter en français.

Kemar : Depuis le temps, avec No One, ça n’aurait aucun sens de faire tout un album ou la moitié d’un album en anglais. Nous l’avons fait, et je le reconnais : il y a beaucoup de morceaux en anglais dans les deux premiers albums, mais c’est parce que je ne m’étais pas encore trouvé dans l’écriture. C’est perpétuellement un combat. Il y a des fois, je rame et je ne trouve pas, parce que je suis exigeant sur trois mots.

Popy : Par exemple tu as tout, mais le refrain tu es niqué, et c’est foutu. Et c’est con, parce que tu as cinq pieds à trouver, mais c’est impossible. A la fois, quand ça se débloque, c’est génial. Pour certains textes c’est rapide, mais pour d’autres ça met du temps. C’est comme pour les instrus, au final. Il n’y a pas vraiment de règle.

Kemar : Ça peut être hyper joyeux et en même temps une douleur.

Dans « Dobermann », la première chanson du disque, vous avez cette phrase « La résistance emmerde la haine nationale », qui rappelle le « La jeunesse emmerde le Front national » des Bérus. Est-ce que vous vous voyez comme leurs héritiers ? Que représentent les Bérus pour vous ?

Evidemment que ces mecs représentent un truc. Ne serait-ce que par la façon dont ils ont décidé de faire ce groupe, l’indépendance dans laquelle ils ont décidé de faire ce groupe, à une période où ils étaient complètement hors norme. Et puis, le discours hyper cohérent, les textes qui ont marqué une génération. Après, je suis honnête, musicalement, je n’ai jamais super kiffé les Bérus, mais c’était un tout.

Shanka : Je n’ai pas connu les live des Bérus, je ne les ai vus qu’en vidéo, mais c’est une référence d’explosion, de tout. Tu vois les vidéos, tu dis « Ouah ! » C’est assez scotchant comment ils arrivent à retourner les salles, c’est incroyable.

Kemar : Et puis maintenant, on a de temps en temps Loran qui monte sur scène.

Popy : C’est vrai qu’on le croise de temps en temps avec Les Ramoneurs De Mehnirs. Nous avons joué pas mal avec eux. C’est vraiment un gars que tu as toujours plaisir à croiser.

Kemar : Pour l’anecdote, nous ne nous étions jamais vraiment rencontrés et la première fois que nous le rencontrons, il me scotche dans les loges. C’était pendant l’élection présidentielle, nous sommes interviewés tous les deux par un journaliste dans une loge. A la fin de l’interview, il m’avoue qu’il avait toujours eu une petite appréhension sur nous. Il n’arrivait pas à nous calculer vraiment, malgré la musique que nous faisions et ce que nous racontions. Très honnêtement, il me dit qu’en fait il s’était complètement planté. C’est un peu bête, mais c’est tout bonnement le fait de ne pas connaître des mecs et de s’en faire une idée.

Popy : Ou bien on t’a raconté des trucs qui n’étaient pas forcément vrais au final. Mais c’est vrai que quand tu croises ce mec-là, tu sens qu’il a vraiment un appel de la scène. Il kiffe et d’ailleurs, il passe au moins la moitié du concert en bord de scène, il est à fond dedans, et souvent à la fin, tu sens qu’il a encore l’appel de la scène, même quand il ne joue pas. Tu vois une ombre qui s’avance comme ça à la fin et il prend le micro [rires]. C’est arrivé plusieurs fois, y compris avec les Tagada. Il se passe toujours un truc à ce moment-là. Ce qui est beau, c’est que ce n’est pas du tout de l’ego. C’est un besoin qu’il a et c’est généreux. Il y a des gars qui peuvent avoir l’appel de la scène pour qu’on voie leur gueule, mais lui, tu sens que ce n’est pas du tout ça. Donc c’est très chaleureux à chaque fois que nous le croisons.

Kemar : Et puis il faut reconnaître que c’est un super riffeur ! J’ai passé un concert des Ramoneurs à côté de son ampli : d’accord, il fait trois riffs, mais il faut voir comment il les joue. Et il explique pourquoi il a cette SG Angus Young… Tu sens que c’est un amoureux du riff. Evidemment, il ne va pas faire des trucs à la Morello, mais les trois riffs qu’il joue, tu te les prends vraiment. Donc respect.

« Le fait que ce soit le spectacle, on se dit que tout est permis. Le nombre de gens qui rentrent dans nos loges, qui se prennent une bière, s’allument un clope et nous la soufflent dans la gueule, alors que nous sommes là, au bout de notre vie, en train de changer de slip… Il y a un côté hors du temps et de l’espace où les gens pètent les plombs. »

Lors de notre dernière interview en 2019, Reuno de Lofofora nous disait trouver la scène punk, metal, etc. française « hyper consensuelle ». Il trouvait qu’il y a un certain confort, un certain « ronron », y compris dans le côté engagé, et regrettait qu’il n’y ait « plus aucun punk rockeur aujourd’hui ». Comprenez-vous son regard un peu désabusé ?

Oui, parce qu’au début des années 2000, il y a plein de mecs qui ont créé des groupes, qui ont décidé de faire du heavy metal, du metal, etc., qui se sont mis à chanter en anglais et qui finalement se sont un peu plantés de route. C’est dommage, parce que peut-être que ces mecs ont cru qu’ils allaient avoir une carrière à l’international, etc.

Popy : Par rapport à la langue, j’ai bien compris en entrant dans No One que pour dire des choses, si tu joues en France, fatalement, c’est plus simple d’être compris quand tu chantes en français.

Shanka : Il y a un paradoxe de base, qui maintenant est là et il faut faire avec : ta rébellion, tu la vends. Et Reuno, tout Reuno qu’il est, il fait comme nous, comme tous les autres groupes. Il fait des textes : « Oui, ce n’est pas bien quand même ci ou ça. » Après, tu dois vendre ton spectacle, des skeuds, etc. Tout dépend de quoi on parle. C’est-à-dire qu’à notre niveau, malgré ce paradoxe, on peut essayer de dire des trucs intelligents, de soulever des questions ou juste de faire du bien aux gens. Souvent, on nous dit : « Ouais mais tu prêches à des convaincus. » Oui, mais parfois les convaincus ont besoin de ne pas se sentir seuls.

Kemar : Au lieu de lire un bouquin, un journal, d’être sur les réseaux, tu écoutes un album et ça te fait autant de bien.

Shanka : Tu viens aux concerts et tu te sens moins seul. C’est compliqué de toute façon aujourd’hui : même un truc super osé va être marketé et inclus dans l’industrie en général. Au final, si tu veux vraiment être punk, reste chez toi et fais de la zique pour tes voisins.

Kemar : C’est ça qu’il reprochait ? Le côté self-made ?

Shanka : Non, plus le côté timoré, consensuel. Mais c’est un sujet complexe.

Kemar : Ça se construit aussi. Ce n’est pas au bout de deux albums que tout d’un coup, tout le monde va savoir que tu es un groupe engagé avec des textes… Ça met du temps dans ce magma de musique qui existe aujourd’hui. Et puis être bon aussi, ça met du temps. On peut relever qu’il y a des groupes keupons bien vénère, comme Darcy ou Pogo Car Crash Control qui émergent. Pogo n’est peut-être pas le groupe de relève engagé, mais dans l’attitude, dans la musique, ils sont déjà engagés. L’engagement, ce n’est pas que le texte.

Shanka : Je suis d’accord. N’importe quel texte qu’on pourrait estampiller comme « engagé », que ça soit « vive les gilets jaunes », que ça soit « nique Macron », n’importe quoi, ça peut être récupéré, marqueté, vendu. A la limite, le truc subversif à faire, vu que tout est de plus en plus formaté, c’est de faire un truc personnel qui ne rentre pas dans les clous à tous les niveaux : que ça soit toi, ta zique, tes textes, ton look, comme tu es… C’est aussi le fait de l’industrie, de ce qu’elle est devenue, qui est en gros dirigée par des algorithmes, donc forcément, tout ce qui dépasse est dégagé. S’il y a un truc subversif à faire, c’est ça. Quand bien même tu aurais un message super subversif à faire passer, ça peut être transformé en stickers ou en T-shirts.

Kemar : Ou même tes propos peuvent être déformés ou récupérés. C’est hyper complexe.

Pour continuer avec les questions qui fâchent…

Shanka : Ah, mes préférées…

« Il faut encourager les gens à porter plainte, à tout de suite aller voir un médecin, etc. Au final, tout ce bordel de réseaux sociaux, ça ne fait rien. C’est ça qui me déprime. Après toute cette histoire, il n’y a aucun résultat, juridiquement parlant ! Donc il y a des mecs qui marchent tranquille, tout ça parce que les procédures ne sont pas respectées. »

Je voulais reparler des suites du fameux article de Mediapart. Vous faites partie de Rage Tour et vous êtes très proches aujourd’hui des Tagada Jones. Quel est votre regard sur ces accusations et les appels au boycott dont Tagada Jones a fait l’objet ?

Ce sont deux choses différentes. Pour les appels au boycott, c’est mon sentiment, et c’est l’époque qui veut ça, il y a aussi des gens qui ont fait ça pour attirer l’attention sur eux. Je pense que ça ne peut pas trop se discuter. Les accusations, c’est autre chose. Nous sommes les premiers à être complètement dégoûtés par les cas d’agressions dans ce milieu-là. Après, nous sommes un peu dans notre bulle.

Justement, il est souvent reproché à la scène en général de fermer les yeux. Avez-vous l’impression, à votre échelle, de pouvoir faire quelque chose ?

Là, je ne suis pas du tout d’accord. J’ai même un problème avec ça : quand je vois un truc qui ne va pas, j’ai tendance à intervenir sans trop réfléchir. N’est-ce pas ? Souvenez-vous des Vosges [rires]. Forcément, les agressions, ça ne se fait pas devant tout le monde. Ça se fait planqué au fin fond d’un truc. Même dans les loges : ce n’est pas au milieu des loges que quelqu’un va agresser une femme, ou un homme d’ailleurs. Forcément, tu tombes des nues quand tu vois des cas qui sortent comme ça. En même temps, qu’est-ce que tu veux ? C’est un milieu comme les autres. Des cas d’agression sexuelle, il y en a chez les VRP, chez les hommes politiques, il y en a partout. Après, il y a des spécificités à ce milieu, qui sont ce qu’elles sont, c’est-à-dire la présence d’alcool par exemple, ça rend les gens cons, c’est sûr. Le fait que ce soit le spectacle, on se dit que tout est permis. Le nombre de gens qui rentrent dans nos loges, qui se prennent une bière, s’allument un clope et nous la soufflent dans la gueule, alors que nous sommes là, au bout de notre vie, en train de changer de slip… Il y a un côté hors du temps et de l’espace où les gens pètent les plombs. Et comme dans tout milieu, il y a des gens bien, il y a des salopards, etc. Comment gérer ça ? Il y a quand même un vrai travail de la part de tout le monde pour créer des protocoles, y compris pour nous protéger nous. C’est triste mais on en vient à ça.

Kemar : Comme dit Shanka, nous sommes aussi dépendants de gens qui rentrent dans nos loges, mecs ou meufs. Et nous sommes dépendants de ce qui peut se passer dans ces moments-là.

Shanka : Oui, parce que nous ne sommes pas Indochine. Il n’y a pas un service d’ordre qui filtre tout le monde, et puis nous sommes sympas, alors les gens croient que c’est la fête. Tout ça pour dire, et c’est bien tout le problème, que quand il y a des histoires sordides, c’est toujours dans un coin sombre et nous ne sommes pas forcément au courant. Et là où par contre j’ai un truc à dire, c’est qu’il faut encourager les gens à porter plainte, à tout de suite aller voir un médecin, etc. Au final, tout ce bordel de réseaux sociaux, ça ne fait rien. C’est ça qui me déprime. Après toute cette histoire, il n’y a aucun résultat, juridiquement parlant ! Donc il y a des mecs qui marchent tranquille, tout ça parce que les procédures ne sont pas respectées. Des fois aussi, les flics t’envoient bouler : « Ouais, ça va, vous l’avez bien cherché » ou je ne sais quoi. C’est un autre problème. Malgré tout, il n’y a aujourd’hui pas de meilleur moyen que d’aller voir un toubib, récupérer des témoignages, des preuves et aller porter plainte.

Kemar : Ce qui m’a un peu affligé, c’est l’amalgame des réseaux sociaux. Du jour au lendemain, tout le monde est mis dans le même panier, et ça c’est catastrophique. C’est savoir qu’à un moment donné, ce que tu vas faire va provoquer des bombes à retardement chez plein de gens qui n’ont rien à voir avec tout ça.

Vous partagez l’affiche d’une série de gros concerts avec Mass Hysteria, Tagada Jones, Ultra Vomit. C’est vrai qu’aujourd’hui, la scène est occupée en majorité par les hommes, et le public est souvent majoritairement masculin, certainement pour diverses raisons. Est-ce que c’est une fatalité ou avez-vous l’impression que les choses ont un peu évolué ?

J’ai toujours rêvé de jouer avec deux guitaristes nanas ! [Rires] Après, tu as des groupes comme Pogo où il y a une nana…

Popy : Dans le public ça reste assez mixte, même si je pense qu’il y a plus de mecs.

Shanka : Je ne sais pas. J’ai toujours milité et œuvré pour que les nanas fassent du rock parce qu’il y a chez elles un truc que nous, nous ne savons pas faire.

Kemar : Qui n’a pas rêvé d’avoir une Sheila E à la batterie ?

Popy : C’est toujours bluffant. Quand tu vois Lola, la bassiste des Pogo, ce que ça amène dans le décalage entre la zique et sa gueule d’ange…

Shanka : Enfin, ils ont un peu tous des gueules d’ange. Après, quand tu les vois sur scène, tu fais « oh merde » !

Popy : Quand tu vois une meuf à la batterie qui joue mieux que ton pote, qui te scotche et tout… Et à la base, ce n’est même pas censé être plus bluffant que quand c’est un mec, mais au final, je me rends compte qu’on est surpris parce qu’il y en a moins.

Shanka : Je rêve d’un monde où ça ne serait plus exotique, où ça serait juste normal. Les femmes sont des gens comme les autres. Après, pourquoi ? Ça je n’en sais rien. En tout cas, à notre niveau, ce n’est pas nous qui les empêchons.

« Pour un groupe comme Ultra Vomit, qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent d’autre ? Tu vas aller jouer du death metal à l’Elysée, bien sûr, parce que c’est le concept du groupe ! C’est tellement absurde. […] Je me mets à leur place, avec leur état d’esprit et le concept de leur groupe : c’est une faute professionnelle si tu dis non ! [Petits rires] »

Kemar : Je me rappelle à un festival – et ça m’arrive hyper rarement – je suis allé voir la guitariste soliste de Nashville Pussy. Je lui ai dit : « Respect, c’est super fort, la façon dont tu joues. Ça me rappelle tellement de guitaristes que j’adore ! » J’ai vraiment été bluffé.

Shanka : Et tu sais, le truc qu’on avait fait à la Maroquinerie ? « Des filles en colère ». On avait mis trois ou quatre chanteuses en avant lors d’un concert à la Maroquinerie, en faisant des duos avec elles. J’ai encore la vidéo de ça, je l’ai quelque part dans un back-up !

Autre polémique récente : celle du « concert » d’Ultra Vomit à l’Elysée. On ne peut pas dire que le président Macron soit en odeur de sainteté chez No One Is Innocent, du coup comment avez-vous pris l’opération ? Avez-vous compris la portée humoristique de la démarche…

Kemar : A fond ! Enfin, moi oui.

… ou bien, comme certains le disent, croyez-vous que c’est forcément politique, même si c’est malgré eux ?

Shanka : Moi, j’aurais tendance à penser ça. Que tu le veuilles ou non, c’est comme ça, tu participes à la campagne d’image du président. Dès lors que tu montres ta gueule à côté de lui, tu fais partie de sa com. Après, pour un groupe comme Ultra Vomit, qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent d’autre ? Tu vas aller jouer du death metal à l’Elysée, bien sûr, parce que c’est le concept du groupe ! C’est tellement absurde. C’est un groupe qui est basé sur l’absurde, c’est dans leur ADN.

Kemar : Evidemment ! Ils sont cohérents avec eux-mêmes. On ne va pas les appeler pour aller soutenir le PS qui est en train de mourir.

Popy : Moi, j’ai vu le truc et je me suis dit : « C’est délire ! » Et point. Il n’y a pas à aller chercher plus loin.

Kemar : Pour certains, ça manque d’humour dans le milieu ! Ils se sont fait tailler…

Shanka : Ceci dit, que tu le veuilles ou non, tu es entaché par le truc parce que ça reste orchestré par l’équipe de com de Macron. C’est juste une conséquence. Encore une fois, je me mets à leur place, avec leur état d’esprit et le concept de leur groupe : c’est une faute professionnelle si tu dis non ! [Petits rires] Donc c’est très compliqué. Je ne sais pas ce que j’aurais fait à leur place. En tout cas, je trouve la question complexe. C’est difficile à trancher.

Kemar : C’est complexe mais franchement, rien que d’entendre Fétus, face à Macron, pendant le morceau faire : « Alors l’Elysée, y’a du moooonde ?! », putain mais quel pied ! Je me suis pissé dessus ! Il n’y a pas de quoi en faire des pataquès, je trouve.

Shanka : Tout cela ne vaudra jamais Dee Snyder devant le Congrès américain [rires].

Kemar : Exactement !

Vous allez donc prendre part à la tournée Le Gros 4 en janvier et février, en référence évidemment au Big 4 américain. Cet intitulé est-il à prendre au second degré ou y a-t-il une vraie revendication là-derrière ?

Shanka : Personnellement, j’aurais plutôt appelé ça « Le Petit 4 » parce que j’aime l’autodérision.

Kemar : Le Gros 4 est déjà une idée d’autodérision ! Bien sûr c’est du second degré. Sinon, ça aurait peut-être été « Le Grand 4 », ça aurait été peut-être un peu plus beau, plus majestueux, mais c’est « Le Gros 4 » qui a été pris, parce que c’est plus second degré.

Interview réalisée en face à face le 9 septembre 2021 par Claire Vienne.
Retranscription : Claire Vienne.
Photos : Carlos Olmo (1, 4), Stéphane Hervé (2, 6), Nicolas Gricourt (3, 7, 10), Gwen Painvin (8, 11).

Site officiel de No One Is Innocent : www.nooneisinnocent.net

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