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Interview   

Nothing More, héros de sa propre histoire


Nothing More a indéniablement une popularité croissante, même si l’hexagone ne se l’est pas encore bien approprié. Le groupe originaire du Texas a pourtant douté de nombreuses fois quant à sa réussite dans l’industrie musicale et il a fallu l’album sans titre de 2013 pour balayer les craintes et prendre conscience que oui, Nothing More a parfaitement de quoi devenir un poids lourd du rock. The Stories We Tell Ourselves, sixième album du groupe, entérine quelque part un confort acquis légitimement dans la sphère musicale.

Premier album où les parties de batterie sont entièrement assurées par Ben Anderson et où Johnny Hawkins est uniquement focalisé sur le chant, il fait preuve d’une stabilité et d’une ligne de conduite désormais ancrée, toujours avec ce « goût sucré », cette composante pop particulière à Nothing More. Toutefois le chanteur Johnny Hawkins continue d’explorer des thématiques intimes et graves à l’instar des contradictions constantes auxquelles nous faisons face, ces « histoires » qui justement biaisent notre vision de la réalité. Ce dernier revient évidemment sur la composition de l’album, les influences philosophiques du groupe et l’enjeu crucial d’accorder le succès avec sa vie quotidienne. Entretien avec une personne à l’esprit complètement débridé, sans tabou, aux anecdotes chamaniques proprement surprenantes…

« Je ne suis pas toujours d’accord mais je peux toujours respecter la capacité de quelqu’un de communiquer ses idées de telle façon que ça crée quelque chose de beau dans notre esprit et à laquelle on n’avait pas pensé avant. »

Radio Metal : Votre album précédent était sans titre et le premier sur un label approprié. Beaucoup de personnes ont d’ailleurs pensé que c’était votre premier album alors que vous en aviez déjà sorti quatre avant. Du coup, est-ce que cet album a représenté un nouveau départ pour le groupe ?

Jonny Hawkins (chant) : Ouais, c’était le cas. C’était l’une des raisons principales pour lesquelles nous l’avons laissé sans titre, car nous avions le sentiment qu’au fil de toutes les années à expérimenter musicalement… Nous avions deux membres supplémentaires, avant nous étions cinq dans le groupe avant que ça se réduise à Mark, Dan et moi, c’était à l’époque où je jouais de la batterie. Et donc nous avons vraiment suivi une route sinueuse musicalement et le premier album sur lequel j’ai chanté s’appelait The Few Not Fleeting mais c’était encore un peu une expérimentation, et l’album sans titre donnait le sentiment que nous étions enfin parvenus au son et au feeling que nous avons cherché durant toutes ces années.

Comment vois-tu ces albums que vous avez sortis avant l’album sans titre ?

J’ai une nostalgie et une appréciation pour ces albums, dans le sens où je les vois comme une partie du processus que beaucoup de gens ne voient pas souvent. Souvent, ils ne verront que l’album à succès ou les singles mais ils ne voient pas les autres chansons et les choses qui n’ont pas vraiment marché, et toutes les années à travailler dessus et peaufiner ton art jusqu’à ce qu’il parvienne au stade où il est apprécié par plus de gens que seulement toi. Donc je les considère avec nostalgie et de bons sentiments, mais je n’irais pas prendre ces albums pour les montrer au monde [rires]. Je ne suis pas vraiment fier d’eux musicalement, même s’il y a beaucoup de choses dedans dont je suis fier, mais dans l’ensemble, je ne trouve pas qu’ils représentent où nous en sommes. Nous jouons bien quelques chansons de The Few Not Fleeting, qui est l’album juste avant le sans titre et c’est le premier sur lequel j’ai chanté, mais des autres albums, aujourd’hui, nous ne jouons aucune de ces chansons en live. Lorsque tu donnes un concert, tu as un temps et une quantité de chansons à jouer limités, donc j’ai le sentiment que les trucs plus récents non seulement résonnent davantage en moi en tant que chanteur, parce qu’ils ont été écrits pour et de ma bouche, mais je trouve simplement que la musique est meilleure qu’avant. Donc si nous devons choisir, nous finirons toujours par choisir les trucs plus récents.

Vous avez un nouvel album qui sort qui s’appelle The Stories We Tell Ourselves. Les chansons de cet album ont été écrites au début de l’année dernière et enregistrées principalement sur la route et dans des studios personnels. Etait-ce une décision consciente de faire cet album en partie sur la route ou bien était-ce parce que vous n’aviez pas le choix ?

C’était juste pour optimiser notre temps autant que possible parce que nous avions une tournée que nous n’avions pas prévue avec Disturbed aux US et que nous n’allions pas refuser. Donc nous avons décidé que nous voulions la faire mais nous savions aussi que nous allions devoir vraiment commencer à travailler pour sortir le prochain album. Donc c’était juste pour nous adapter à la situation et faire avancer les choses.

Comment est-ce que ça a affecté la musique de faire cet album sur la route ?

Il y a un peu de différence dans l’énergie lorsque tu es sur la route. Lorsque tu approches les idées, tu as plus d’excitation, puisque tu joues sur scène tous les soirs. C’est donc une énergie différente mais ça ne change pas drastiquement notre manière de composer, je pense, parce que lorsque nous composons, nous pouvons être n’importe où. Nous pouvons être sur une montagne ou nous pouvons être dans un placard à balais, dans tous les cas, je pense que c’est une combinaison de nos esprits travaillant ensemble dans une pièce qui crée notre musique plutôt que l’environnement.

Vous vous-êtes une nouvelle fois chargé vous-même de la production. Vous êtes de toute évidence le genre de groupe qui sait ce qu’il veut et comment il le veut. Est-ce que ça serait frustrant pour vous de travailler avec un producteur extérieur comme le font plein de groupes ?

[Rires] C’est une excellente question. Ouais, je veux dire que j’ai toujours apprécié travailler avec d’autres gens, surtout des musiciens ou producteurs talentueux, mais ceci dit, c’est effectivement un peu frustrant. Je pense que, je peux parler pour moi personnellement, je suis un peu un maniaque du contrôle parce que je suis un artiste et j’ai vraiment une vision claire dans ma tête par rapport à ce que je veux. Ce serait, je pense, assez difficile de lâcher une partie de ce contrôle. Après, d’un autre côté, nous travaillons avec d’autres gens durant l’étape de composition, lorsque nous mettons les démos en forme. Donc nous laissons des gens entrer dans ce processus. Par exemple, l’un de nos très bons amis Paco Estrada, qui est quelqu’un avec qui nous avons tourné, viendra à certaines des sessions de composition et soit aidera à écrire soit donnera son impression sur ce que nous avons déjà écrit. Pareil avec un gars qui s’appelle Scott Stevens et notre manageur Will Hoffman, il a toujours été là et fait partie de la production, il a été là dès la première étape jusqu’à la fin. Donc nous impliquons d’autres gens mais pour ce qui est de mettre quelqu’un d’autre totalement aux commandes, genre pour produire l’album, je ne pense pas que nous le ferons un jour.

C’est le premier album avec le batteur Ben Anderson qui a rejoint le groupe en 2015. Qu’a-t-il apporté ?

C’est marrant, ça fait un petit moment maintenant qu’il est avec nous et on l’appelle toujours le « nouveau » batteur [rires]. Mais il a beaucoup apporté, non seulement c’est un batteur bien plus compétent et talentueux que je n’aurais pu l’être, il apporte beaucoup de compétences techniques qui nous permettent de mettre à exécution différentes idées que, je pense, au préalable nous n’aurions peut-être pas pu faire avec moi ou avec Paul [O’Brien], mais il a aussi apporté une grande expérience du studio. Il a travaillé dans un studio pendant un moment avant d’être dans notre groupe et lorsque nous avons travaillé sur cet album, comme nous produisons nos propres albums – sur l’album précédent j’ai fait une grande partie de l’édition et du mixage avec Mark et Will -, Ben était une personne supplémentaire capable de s’occuper d’une bonne partie de l’édition, des transformations et arrangements. Il a donc vraiment permis au processus en studio d’être plus fluide.

« C’était vraiment comme quand on a des nœuds dans les muscles mais là c’était des nœuds dans mon cerveau, et lorsque je les regardais avec cet œil reptilien que j’étais je ne sais pas comment devenu au cours de ce voyage [petits rires], ils commençaient à fondre, et je pouvais les sentir fondre parce que je pouvais me sentir lâcher prise sur toutes ces choses. »

Sur les précédents albums, tu as composé et joué la plupart des parties de batterie du groupe. Je ne sais pas si ça inclut l’album sans titre où vous aviez Paul en tant que batteur, mais est-ce que tu t’es encore chargé de certaines batteries sur The Stories We Tell Ourselves ou bien tu laisses désormais ça entièrement à Ben ?

J’ai effectivement joué de la batterie sur l’album sans titre pour quelques chansons, pour “This Is The Time (Ballast)”, “God Went North”, “If I Were” et “The Matthew Effect”, et ensuite sur les couplets de « Mr. MTV », j’ai joué sur un kit de batterie différent, un petit kit, tandis que Paul a joué sur un plus gros kit, donc j’ai fait les couplets et il a fait les refrains et le pont, et le reste des chansons sur l’album, c’était Paul. Mais par contre, sur ce nouvel album c’était entièrement Ben. J’ai vraiment dû lâcher prise. Paul était un super batteur mais je pense que j’étais moins enclin à totalement lâcher la batterie, vu que c’était mon premier instrument et que j’ai toujours joué sur les albums. Donc c’était un peu dur de lâcher prise mais cette fois-ci, je pense simplement qu’ à cause de la vie et pour une question de temps et d’énergie, je me suis dit que ce serait sans doute plus intelligent si je me focalisais plus sur le chant et la production, surtout dans la mesure où, de toute façon, Ben pouvait tout faire mieux que moi [rires], c’est vraiment un très bon batteur. Et je pense que le fait de pouvoir me concentrer sur le chant a beaucoup apporté sur cet album. Pas seulement par rapport à ma santé mentale en étant tiré dans trop de directions, comme c’était mon cas sur le dernier album, mais aussi en pouvant investir davantage dans le chant et les paroles.

Comment est-ce que le fait d’être à l’origine un batteur t’affecte en tant que chanteur ?

Ça rend clairement plus rythmique mon approche du chant et lorsque je chante, je chante plus d’une façon où j’essaie de traiter ma voix comme un instrument, davantage que ne le ferait quelqu’un qui n’a jamais joué d’un instrument avant de chanter. Ça explique même en partie pourquoi, souvent, je vais manipuler ma voix en utilisant ma main pour taper sur ma gorge, parce que je suis un batteur et j’ai toujours utilisé mes mains pour créer de la musique. Donc c’est un peu une combinaison de ces deux perspectives qui, je pense, me donne mon style de chant particulier.

En expliquant l’idée derrière cet album, tu as dit que « souvent, il y a une déconnexion entre les histoires qu’on se raconte à propos de la réalité et la réalité elle-même. » Comme ceci semble être un album très introspectif, d’où vient cette déconnexion dans ton cas ?

J’ai le sentiment que, personnellement, une bonne part de cette introspection et l’idée de The Stories We Tell Ourselves sont nés d’une relation dans laquelle j’ai été pendant huit ans avec mon ex, et vers la fin, les choses sont devenues floues. Lorsque tu es autant aux côtés de quelqu’un et que vous êtes ensembles depuis huit ans ou plus, tu penses simplement que… Plein de gens vivent ce genre de flou par rapport à où sont les limites, genre lorsqu’on rencontre des problèmes, « est-ce quelque chose que je crée ou est-ce quelque chose qu’elle crée ou bien est-ce un effort commun ? » et « pourquoi est-ce que je ressens ça ? » lorsque j’ai des sentiments contradictoires, par exemple j’ai un amour pour cette personne mais à la fois, je me sens m’éloigné d’elle. Me frayer un chemin à travers toutes ces émotions difficiles dans une relation intime est ce qui a vraiment nourri mon inspiration. En général, j’essaie de trouver de l’inspiration dans les choses difficiles de la vie à travers lesquelles j’essaie de me guider et que j’essaie de comprendre. Nous avons tous les deux été requérir une aide psychologique dans une tentative de sauvetage de la relation et même si, au final, ça n’a pas sauvé la relation, j’ai continué à aller aux séances parce que j’ai trouvé beaucoup d’éclaircissements et de compréhension et je me suis rendu compte du nombre d’histoires que je me racontais dans la vie, ça m’a permis d’en prendre davantage conscience.

Penses-tu que ces histoires que tu te racontais étaient autodestructrices ?

Oui, je le crois. Je veux dire que toutes ne sont pas autodestructrices. Je pense que parfois nous nous racontons des choses qui ne sont peut-être pas totalement vraies qui peuvent sembler positives à la surface, aussi. Comme par exemple, nous nous racontons que nous pouvons faire les choses mieux que nous n’en sommes réellement capables, de façon à nous motiver à travailler plus dur ou pour accomplir davantage. Mais la plupart du temps, je pense que, ouais, les histoires que je me racontais n’étaient que des illusions qui coloraient la réalité et j’ai l’impression que lorsqu’on ne voit pas clairement la réalité, sous quelque forme que ce soit, ça mène généralement à des problèmes.

Comment est-ce que le fait d’écrire cet album t’a aidé à rester rattaché à la réalité ? Etait-ce en fait une thérapie ?

Oui. C’était absolument une thérapie pour moi. C’était, pour ainsi dire, l’album le plus dur sur lequel j’ai jamais travaillé. Même lorsque je traversais quelque chose de difficile sur le dernier album, j’étais généralement motivé par ça, pour le déverser dans l’art. Mais avec celui-ci, c’était difficile de ne serait-ce que trouver la motivation de travailler dessus chaque jour. Je ne sais pas pourquoi c’était différent mais il y a plein d’émotions, et j’avais beaucoup plus de mal vers le milieu de la création de l’album. Mais vers la fin, c’était devenu de plus en plus facile et plus palpitant.

Comment avez-vous développé l’album à partir de ce thème ?

Chaque chanson possède sa propre histoire et ces choses ont été soulevées simplement en parlant avec les gars, en les amenant à la surface en disant « hey, c’est une chose sur laquelle ça vaut le coup d’écrire. » Nous avions plein d’idées de chansons qui ont été restreintes aux dix-huit qu’on retrouve dans l’album. C’est toujours difficile de réduire, surtout lorsque tu as travaillé pendant des jours, des semaines ou des mois sur des choses qui ne sont pas retenues pour l’album, mais ce que nous avons conservé était ce dont nous étions le plus fiers et qui méritait d’être mis en valeur sur l’album.

« Lorsque j’écris, c’est vraiment en ayant conscience à quel point ce processus est valorisant et transformatif. »

L’album comprend cinq interludes, tous nommé avec des parenthèses contenant deux mots séparés par un point-virgule. Qu’est-ce qu’ils représentent ?

Ils représentent un peu la dualité ou le mélange de sentiments contradictoires qui sont souvent en nous et peuvent nous déchirer, lorsque tu ressens de l’amour pour quelqu’un mais aussi tu te sens t’éloigner de cette personne, ou lorsque tu es avec quelqu’un et vous êtes ensembles mais tu te sens seul. Ces émotions et pensées doubles contrastées sont ce à travers quoi je cherchais mon chemin, et c’est pourquoi elles sont sur cet album ainsi. C’est un peu un processus de réflexion du début à la fin.

D’après le communiqué de presse, tes paroles ont été éclairées par les écrits de Carl Jung et C.S. Lewis ; l’un est un psychiatre et psychanalyste et l’autre est un poète et romancier. Pourquoi eux en particulier et comment ont-ils influencé tes pensées ?

Lorsque je me suis mis à m’intéresser à la philosophie lorsque j’étais plus jeune, il se trouve que C.S. Lewis était l’une des premières personnes que j’ai commencé à lire car j’allais à une école chrétienne privée à l’époque et donc c’était un auteur chrétien pour une bonne part de ses livres, c’en était juste un qui était populaire à l’époque dans le coin où je vivais. Donc je me souviens avoir été attiré par certains de ses écrits qui étaient plus philosophiques, et même si j’ai laissé tomber une bonne part de ses perspectives particulières, je ne suis pas forcément d’accord avec lui sur nombre de ses points de vue philosophiques, mais la façon dont il communiquait ses points de vue était l’une des plus belles manières de communiquer ce qu’il pensait vraiment. Donc je ne suis pas toujours d’accord mais je peux toujours respecter la capacité de quelqu’un de communiquer ses idées de telle façon que ça crée quelque chose de beau dans notre esprit et à laquelle on n’avait pas pensé avant. Donc il avait une manière d’utiliser les mots qui, je pense, nous influence beaucoup, au niveau des paroles. Comment nous écrivons et quels mots nous attirent, les façons de dire les choses sont très influencées par C.S. Lewis. Carl Jung a influencé une grande part des concepts. Même le nom de l’album, The Stories We Tell Ourselves, était très influencé par les idées de Carl Jung. Même l’artwork sur notre album avec les mains noires qui, par derrière, couvre les yeux du gars, c’est très comparable au concept de l’ombre que Carl Jung avait développé. Donc ouais, il y a clairement beaucoup d’influence de ces deux personnes.

Le communiqué de presse dit aussi que, tout comme les écrits de ces auteurs, « la puissance psychédélique du DMT » t’as aidé à ouvrir ton « esprit à de nouvelles façons de [te] comprendre et comprendre le monde autour » de toi. Peux-tu nous parler de ton expérience avec ça ?

Il y a quelques années, j’étais sur la route et nous avons fait un arrêt à l’appartement d’un ami. C’était l’ancien colocataire de notre batteur Paul, de l’époque où ils étaient à la fac je crois, donc ils étaient bons amis et nous sommes restés chez lui pour la nuit. Et le mois avant ça, j’avais entendu parler de cet entheogène qui s’appelle le DMT. A l’époque je ne savais pas mais j’ai vite appris qu’il y avait un certain type d’hallucinogène qu’on appelait les enthéogènes parce qu’ils étaient utilisés par les humains pendant quelques trois-mille ans à des fins religieuses ou ritualistes. Donc ce n’était pas quelque chose comme le LSD, par exemple, qui a été créé, je crois, dans les années 60 ou quelque chose comme ça – peut-être dans les années 50. C’était une catégorie spécifique d’hallucinogène et un DMT en particulier a attiré mon attention. J’ai fait un paquet de recherches dessus et j’ai vu un documentaire sur le sujet. Ça s’est avéré très convaincant pour moi parce que c’était une molécule qui était déjà produite naturellement dans le cerveau. Donc lorsqu’on dort et rêve pendant la nuit, notre cerveau libère du DMT. Donc ce n’est qu’une question d’en mettre plus dans notre système. Et des gens ont rapporté des expériences incroyablement éclairantes et qui changent la vie. Donc après avoir suffisamment fait de recherches, je me sentais à l’aise pour le tenter mais je ne savais pas où j’allais tomber sur ce truc, c’était tellement rare et aléatoire.

Mais cette nuit à Los Angeles, l’ami de Paul en avait et a dit : « Hey, ça vous dit de prendre du DMT ? » [Petits rires] Et j’étais là : « En fait, oui ! Ça fait quelque temps que j’ai envie d’essayer. » Il disait qu’il étudiait pour devenir un shaman, ce qui m’a pris au dépourvu, surtout en tant qu’homme occidental moderne, ce n’est pas vraiment un terme qu’on utilise dans notre culture et société, ce n’est plus vraiment un vrai boulot, mais à l’époque des tribus, le shaman était autant une place dans la tribu et la culture que quelqu’un dans notre culture qui est un pompier, quelqu’un qui nous protège du feu, ou un policier, ils ont un boulot dans la société, alors que le boulot du shaman est de nous faire rentrer dans les expériences mystiques de façon à ce que ce soit éclairant ou introspectif et nous guider à travers ça sans tomber de la falaise dans la folie ou quelque chose de dingue, vu qu’on expérimente avec notre cerveau. Donc j’ai été dans une pièce, j’ai fermé la porte et il m’a dit de prendre deux bouffées et qu’il était dehors si j’avais besoin de quoi que ce soit, mais ce serait mieux si j’étais seul allongé dans la pièce les yeux fermés. J’ai à peine pu prendre deux bouffées tellement c’est parti vite mais à la seconde bouffée, tout a commencé à être au ralenti, ma perception a drastiquement changée. J’ai dû m’allonger aussi vite que je le pouvais parce que j’avais l’impression que j’allais tomber dans les pommes, presque. Donc je me suis allongé et j’ai commencé à sentir mon corps pulser, presque comme tu te sentirais si tu venais de te réveiller d’un sommeil très profond ou que tu t’étais évanoui et avais repris conscience. Je sentais mon corps pulser et ensuite j’ai commencé à sentir mon cœur, mon attention s’est focalisée dessus, c’était incroyablement intense. Et ensuite j’ai commencé à me sentir m’élever hors de mon corps, lentement, presque comme si je flottais.

Pour une raison que j’ignore, pour moi, c’était du rouge et du vert, ces deux couleurs sont devenues très fortes et, même si mes yeux étaient fermés, exactement comme lorsque tu rêves, j’ai commencé à voir ce qui me semblait être le tissu que mon cerveau utilise comme un réseau pour traiter les informations visuelles. Donc j’ai commencé à voir comment mon cerveau voyait, ou comment mon cerveau interprétait les informations visuelles pour en faire des pensées dans l’esprit. J’ai commencé à rentrer dans cette structure, presque comme dans le film Matrix [petits rires]. Et à mesure que j’allais de plus en plus haut, il y avait cette chose au loin, largement au-dessus de moi, je n’arrivais pas savoir ce que c’était mais ça bougeait très légèrement, et à mesure que je me rapprochais – tu sais, je flottais vers le haut comme dans l’espace -, ça semblait être un œil qui me scrutait. Ça avait l’air reptilien. Et à mesure que j’approchais, c’est devenu de plus en plus gros, c’est devenu si gros que ça semblait avoir la taille d’un immeuble, et moi j’étais cette petite poussière face à lui. C’était comme une créature géante. J’ai eu incroyablement peur parce que j’ai pensé que j’étais en train de mourir. Je me suis dit : « Ok, voilà, c’est la fin. J’abandonne mon corps. » Comme si j’essayais de m’accrocher à mon corps mais je me sens partir comme j’imagine on le ressentirait si on avait une expérience de mort consciente. Et l’œil, je pensais qu’il allait me manger, et donc à certains moments, j’étais complètement déphasé avec la réalité où je ne ressentais ou pensais rien du tout, c’est juste que tout s’en allait. Et ensuite je suis revenu dans cette hallucination et j’ai réalisé que j’étais maintenant en quelques sortes devenu cet œil, et je regardais tout en bas mon corps qui redescendait et j’étais l’œil qui scrutait mon corps, et à chaque fois que je regardais une partie de mon corps, je la ressentais.

« C’est comme lorsque tu manges un repas en mettant un peu de sel dessus ou quelque chose avec un peu de sucre, ça fait ressortir ce qu’il y a de bon dans la nourriture à l’origine, ça le met en valeur. Et je pense que ça marche pareil avec la musique, il faut un petit peu de sucre [petits rires]. »

Donc j’ai commencé à regarder mon cerveau et chaque partie que je regardais, je commençais à ressentir ces émotions, ou ressentir un sentiment positif ou négatif, et j’ai commencé à remarquer ces parties vraiment endurcies du cerveau qui étaient comme cristallisées. Lorsque je les regardais, elle donnaient l’impression d’être de la rancune, des regrets et des choses négatives. C’était vraiment comme quand on a des nœuds dans les muscles mais là c’était des nœuds dans mon cerveau, et lorsque je les regardais avec cet œil reptilien que j’étais je ne sais pas comment devenu au cours de ce voyage [petits rires], ils commençaient à fondre, et je pouvais les sentir fondre parce que je pouvais me sentir lâcher prise sur toutes ces choses. C’était comme si le DMT m’avais aidé à relâcher ces trucs dans mon esprit. Et lorsque je suis revenu dans mon corps, j’ai ressenti toutes ces années de choses auxquelles je m’étais accroché ou rancune ou je ne sais quoi disparaître et j’avais sincèrement laissé partir toutes ces merdes. J’ai commencé à pleurer de joie et ne rien sentir d’autre que du positif pendant à peu près vingt à trente minutes avant de me lever. Et ensuite, pendant les deux semaines suivantes, peut-être un mois, je me suis senti comme si je marchais sur des nuages, ça semblait tellement léger. J’ai trouvé ça incroyablement éclairant de savoir que, souvent, ces substances hallucinogènes peuvent simplement être une fenêtre vers ce qui est possible avec ton esprit et comment relâcher les choses. Je ne crois pas que ce soit la destination ou le but final que d’utiliser ces choses mais c’est une fenêtre intéressante sur l’âme.

Est-ce que ça a aussi ouvert ta créativité en tant qu’artiste, comme peut-être le LSD le faisait pour les artistes dans les années 60 et 70, ou bien est-ce quelque chose de différent d’après toi ?

Je suis sûr que ça a eu une sorte d’effet. Je ne sais pas. Ça a vraiment changé ma façon de me voir moi-même et ça m’a donné un peu plus une vue d’ensemble, ce qui en soi affecte vraiment ma créativité, c’est sûr, lorsque je regarde des idées, j’essaie d’être objectif, de les décortiquer et les reformer pour en faire des idées plus fortes. Donc je dirais que oui. Mais, de façon plus générale, j’ai remarqué que ça ne me va pas très bien de… Par exemple, que ce soit lorsque je fume de la marijuana ou que je prends des champignons ou du DMT ou quoi que ce soit de ce genre, je ne le fais pas trop pendant que je travaille sur de la musique, étonnamment. Ça peut me donner des idées que j’amènerais dans la musique plus tard mais je trouve qu’être sobre est généralement ce qu’il y a de mieux pour moi, simplement parce qu’ainsi je peux assembler toutes ces idées et être plus fonctionnel. C’est juste que c’est dur pour moi d’être fonctionnel lorsque je suis sous l’effet de quoi que ce soit [rires].

Tu as mentionné les champignons : es-tu un consommateur régulier de substances psychédéliques ?

Pas très souvent. Je l’étais plus il y a des années. J’ai traversé différentes phases dans ma vie et je pense que je suis dans une phase aujourd’hui où je préfère faire de l’exercice et essayer d’obtenir ce genre de décharge d’endorphine et planer grâce l’activité physique. Mais à un moment donné j’ai effectivement pris des champignons, je fumais de la marijuana assez souvent ; c’est à la même période que j’ai essayé le DMT. Mais je ne fais pas vraiment… De nos jours, c’est une fois tous les trente-six du mois.

Bien qu’elle possède toujours cette diversité que les gens ont appris à apprécier chez vous, on dirait que vous développez de plus en plus la nature pop de votre musique. Penses-tu que ce soit un aspect important pour faire passer tes messages ?

Ouais, enfin, je suppose que ça dépend de ce que tu veux dire spécifiquement par « nature pop » mais j’imagine que ça veut juste dire plus agréable pour les oreilles, ou de la musique plus digeste, ou le fait d’avoir des mélodies accrocheuses… Ouais, je pense que c’est important de… C’est comme lorsque tu manges un repas en mettant un peu de sel dessus ou quelque chose avec un peu de sucre, ça fait ressortir ce qu’il y a de bon dans la nourriture à l’origine, ça le met en valeur. Et je pense que ça marche pareil avec la musique, il faut un petit peu de sucre [petits rires].

Est-ce que tu vois la musique comme une recette de cuisine ?

[Rires] C’est marrant. En fait, nous pensons vraiment notre processus créatif musical comme un plat qui mijote lentement. Notre processus créatif prend un peu de temps mais les ingrédients commencent à se fondre ensemble au fil du temps.

Même si cet album traite de problématiques psychologiques sombres, il y a aussi beaucoup d’espoir et de positivité – comme lorsque tu chantes « je vais me sortir de là » dans « Tunnel » -, y compris musicalement. Est-ce le but que tu t’es fixé en tant qu’artiste : utiliser ton expérience personnelle pour apporter de la force et de l’espoir à l’auditeur, l’aider avec ses propres démons ?

Oui. En fait, c’est ce que la musique a fait pour moi lorsque j’étais plus jeune et c’est ce qu’elle fait encore aujourd’hui, elle me sortira souvent d’un trou sombre ou me donnera les moyens de faire des choses positives dans ma vie ou de suivre mes rêves. La musique a vraiment été ce genre d’énergie et de carburant pour moi. Donc lorsque j’écris, c’est vraiment en ayant conscience à quel point ce processus est valorisant et transformatif et que nous avons littéralement une opportunité unique et extraordinaire dont on nous a fait cadeau de donner ce genre de pouvoir à d’autres gens. Donc absolument !

« Le succès n’est que la moitié du tableau, l’autre moitié est comment vivre une vie durablement heureuse avec ça. Donc voilà sur quoi se concentrent davantage nos doutes aujourd’hui par opposition à comment ‘réussir’ dans l’industrie de la musique, car je pense que cette partie va très bien. »

Quelles musiques t’ont sorti d’un trou sombre ?

Plein ! Pour moi, ça a toujours été des albums particuliers au fil du temps sur lesquels je suis tombé à un moment donné dans ma vie. L’un d’eux est un album qui s’appelle El Cielo d’un groupe dénommé Dredg, à une époque où j’avais des paralysies du sommeil. C’était en fait un album conceptuel sur la paralysie du sommeil. A l’époque, quand j’étais plus jeune, je grandissais dans un foyer très religieux et on me disait que c’était un démon [qui causait ça]. Je ne me rendais pas compte que c’était juste quelque chose de scientifique et simple lié au corps [petits rires]. Donc comme tu peux l’imaginer, j’étais un gamin assez effrayé lorsque ça arrivait parce que je pensais que c’était littéralement une sorte d’esprit qui retenait mon corps [petits rires]. Donc cet album m’a un peu ouvert les yeux à un tout nouveau monde en dehors de ce qu’on me disait étant gamin. Donc celui-ci était un album très important. Tool, Ænema, était un album qui m’a fait réfléchir comme je ne l’avais jamais fait avant. [Réfléchit] Je suis littéralement en train de prendre mon lecteur iTunes là tout de suite pour faire défiler certains groupes [petits rires]… Il y a un groupe qui s’appelle SouthFM, ils étaient originaires du Texas et ils n’ont pas existé longtemps, du coup peu de gens les connaissent, mais le chanteur de ce groupe, il s’appelle Paco Estrada et il a écrit avec nous sur les deux derniers albums, il a fait cet album qui s’appelle Swallowing The Pill. C’était un album vraiment inspirant pour moi et c’est en partie la raison pour laquelle je me suis fait ce tatouage en hébreux sur mon bras gauche (« שינוי » qui signifie « changement », NDT), ça vient d’une chanson sur cet album. Donc c’était un album très important.

Vous êtes connus pour vos concerts contenant des moments originaux, comme des batailles de batterie à quatre ou trois membres du groupe qui jouent sur une seule basse. Avez-vous de nouveaux tours dans votre sac de prévus pour la tournée à venir ?

Absolument. Ouais, nous avons une nouvelle machine sur laquelle Daniel a travaillé très dur, c’est une extension du stand de percussion sur laquelle je me met et qui me permet de contrôler certains effets de guitare en temps réel avec des leviers et en le poussant avec un ressort, ça mélange l’électronique et la mécanique, et c’est un truc que nous appelons The Scorpion’s Tail (la Queue de Scorpion, NDT). Donc ça va être un nouveau truc bien marrant à voir pour les gens. Je ne vais pas trop rentrer dans les détails, il faudra venir voir ça en concert [petits rires]. Nous avons toujours été convaincus qu’il fallait proposer quelque chose de différent en live, parce que tu peux toujours te poser dans ta voiture et écouter un album, et je n’ai jamais aimé aller voir un groupe et avoir l’impression que je viens de voir ce que j’aurais pu simplement entendre gratuitement dans ma voiture. Donc j’aime voir « ok, qu’est-ce qu’ils vont faire différemment ? Qu’est-ce qui rend cette expérience unique par rapport à l’album ? » C’est comme ça que nous avons toujours envisagé la chose.

La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous as parlé des doutes que vous aviez eu durant votre carrière jusqu’à l’album sans titre, et tu as dit que « ce métier, cette voie et cette vie ne sont que des doutes à surmonter. » Du coup, quels sont vos doutes maintenant que vous vous trouvez dans une situation probablement plus confortable que jamais ?

Je pense que nos doutes à l’époque, par le passé, étaient toujours liés au fait de réussir ou pas dans l’industrie musicale. Désormais, ce n’est plus vraiment ça, ce sont plus des doutes pour savoir comment faire ça tout en restant heureux dans notre vie personnelle. J’ai entendu ce gars Tony Robbins dire « la science du succès est l’art du bonheur. » Il a dit que le succès est une science, c’est quelque chose à laquelle tu peux t’améliorer, tu peux la peaufiner et tu en obtiens des résultats clairs, tu investis tant, tu peaufines ta technique et ça devient meilleur, peu importe, mais le bonheur est plus un art. Il a aussi dit que certaines des personnes qui ont eu le plus de succès atteindront un certain niveau de succès et ne seront pas heureuses et il a dit que ceci était l’échec ultime. Et je suis totalement d’accord avec lui là-dessus. Le succès n’est que la moitié du tableau, l’autre moitié est comment vivre une vie durablement heureuse avec ça. Donc voilà sur quoi se concentrent davantage nos doutes aujourd’hui par opposition à comment « réussir » dans l’industrie de la musique, car je pense que cette partie va très bien.

Tu trouves qu’il est difficile de rester heureux dans cette industrie ?

Ouais, je pense vraiment que c’est un peu plus un challenge, ou… Je devrais reformuler ça : je pense que ça semble être plus un challenge. Car je pense que le bonheur, souvent, n’est pas aussi fortuit qu’on aimerait le croire, mais lorsque tu es sorti de ta routine et ta vie de famille ou là où tu vis où tu as tes amis, les gens qui te sont chers ou la famille, le fait de beaucoup tourner et toujours partir dans tous les sens met beaucoup de tension dans tes relations et ton sentiment de stabilité à la maison, le fait d’avoir une tribu ou une famille, toutes ces choses sont mises un peu en danger. Mais à la fois, il y a l’envers, qui est que ça dynamise vraiment les choses aussi. Certaines personnes sont bien trop souvent chez elles et aux côtés des gens qu’elles aiment, si bien qu’elles le prennent pour acquis, il n’y a plus vraiment de vie là-dedans. Donc je pense que c’est un mélange. Mais autrement, en majorité, c’est comme n’importe qui dans le monde. Tout le monde a un boulot qui a des avantages et des inconvénients mais vraiment, c’est… Je me suis perdu dans mon fil de pensées [rires]. Oh, je me souviens de ce que j’allais dire : je pense que, déjà, plein de gens malheureux sont souvent attirés par l’industrie de la musique, c’est plutôt ça à mon avis. Ce sont généralement des âmes torturées qui ont beaucoup de motivation, à cause de leur auto-sabotage ou leur douleur, pour trouver un genre d’exutoire pour ces émotions et sentiments difficiles. Donc plein de gens de ce type sont attirés par la musique et le fait de devenir musicien. Donc je pense que plein de gens sont juste déglingués déjà à la base [rires].

Interview réalisée par téléphone le 18 août 2017 par Nicolas Gricourt.
Introduction : Thibaud Bétencourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Nothing More : nothingmore.net.

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