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Interview   

Orange Goblin montre les crocs


Orange Goblin en a gros. A la fois contents d’une situation où ils sont en mesure de faire vivre le groupe sans avoir à trahir leurs principes et céder aux pressions, mais aussi forcément un peu déçus que la tentative de vivre du groupe ces dernières années ait échouée. Surtout un peu frustrés, comme le répète le frontman Ben Ward, de ne pas avoir encore obtenu la reconnaissance qu’ils estiment mériter. Sans même parler d’une exaspération certaine face à l’évolution du monde. Voilà pourquoi avec leur nouvel album The Wolf Bites Back, Orange Goblin montre les crocs !

Un album qui se veut sombre et agressif, mais surtout tâtant différents terrains où le groupe montre un bel éventail de couleurs, avec toujours en ligne de mire son espace de prédilection : la scène. Voilà de quoi nous parle le loquace et passionné Ben Ward, mais pas que, puisque nous discutons également des maîtres parmi les maîtres : Motörhead et Black Sabbath. Deux influences majeures dont Orange Goblin devient le direct héritier depuis leur disparition du paysage, et au sujet desquels il partage quelques anecdotes.

« C’est quelque chose qui m’a toujours rendu perplexe, lorsque j’entends parler de groupes qui vont en studio d’enregistrement et passent deux ans à enregistrer un album. Tu te dis : ‘Mais bordel, qu’est-ce que vous foutez là-dedans ?!' »

Radio Metal : Ça vous a pris quatre ans pour revenir avec un nouvel album. Que s’est-il passé pour le groupe durant ces quatre années ?

Ben Ward (chant) : Tu ne peux pas précipiter la perfection [petits rires]. Nous n’avons pas vraiment été paresseux durant ces quatre années. Peu après Back From The Abyss, Candlelight a été vendue et reprise par Spinefarm / Universal. Il y avait donc pas mal de problématiques contractuelles qui devaient être résolues, ce qui a pris du temps. Nous passé beaucoup de temps à tourner pour Back From The Abyss ; nous avons été en Amérique et avons passé six semaines là-bas avec Down. Nous avons passé huit semaines en Europe avec Saint Vitus, et nous avons simplement voulu faire une petite pause, car nous étions complètement épuisés par le rythme des tournées que nous avons eues pour A Eulogy For The Damned et Back From The Abyss. Nous étions revenus à des boulots à plein temps, les situations personnelles de tout le monde ont beaucoup changé, et nous avons toujours été un groupe qui croit que ce n’est pas bénéfique de rester coincé dans cette routine qui consiste à faire un album tous les deux ans, juste pour le sortir, tourner, puis faire un autre album. Je ne pense pas que ce soit une bonne façon d’être créatif, parce que tu forces les choses. Nous avons toujours pensé qu’il était mieux de prendre son temps et s’assurer que tout est comme il faut, car lorsque nous serons tous morts et enterrés, les albums qu’Orange Goblin laissera derrière lui seront notre héritage, donc nous préférons attendre, prendre notre temps et être certains de faire ce qu’il faut.

Donc nous voulions nous débarrasser de ces problèmes contractuels avec le label et s’assurer que c’était le bon moment pour retourner en studio pour enregistrer. Comme je l’ai dit, nous ne sommes pas paresseux, nous avons beaucoup tourné, nous avons fait le Hellfest, nous avons fait la mainstage au Download, nous avons joué au Wacken ; nous avons fait beaucoup de festivals, et nous sommes restés occupés sur le front des concerts. Ensuite, au milieu de l’année, le label était là : « Il serait peut-être temps de commencer à penser à enregistrer un nouvel album ? » Nous avons dit : « Ouais, vous avez raison ! » Nous avons pris contact avec le gars qui l’a produit, Gomez [Jaime Gomez Arellano], avec qui nous voulions travailler depuis longtemps. Il a un emploi du temps très chargé, donc il nous a réservé son studio pour janvier, ce qui nous donnait une fenêtre de six mois pour commencer à composer et à tout assembler, et le résultat est The Wolf Bites Back. Et donc nous voilà !

Tu viens de dire que vous êtes revenus à des boulots à plein temps. Je me souviens que le titre de Back From The Abyss était un peu une référence au fait que vous étiez mis à faire le groupe comme votre gagne-pain principal, et qu’en faisant ça, c’était un peu comme si vous sautiez vers l’inconnu. J’imagine donc que vous n’êtes pas parvenu à conquérir l’inconnu…

Nous n’avons aucun regret au sujet de ce que nous avons fait ; nous avons pris une décision – une énorme décision -, ça n’a pas porté ses fruits. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, travaillé dur et fait beaucoup d’efforts. Nous avons donné tout ce que nous avions pour y parvenir. Mais, tu sais, le genre de musique que nous jouons n’est pas viable commercialement parlant, nous ne gagnions pas assez d’argent pour survivre uniquement avec le groupe. Nous avons tous dû prendre de grandes décisions, pas seulement pour nous, mais aussi au bénéfice de nos enfants, nos familles, et tous ceux qui nous entourent. Le groupe est resté un hobby, nous sommes retournés au boulot. Il y a des groupes plus gros que nous, je le sais, qui doivent toujours avoir un emploi principal pour joindre les deux bouts. Donc je ne pense pas que ce soit un grand sujet de discussion, ce n’est pas quelque chose sur lequel nous aurions envie de nous appesantir, mais nous voilà ! Nous sommes plus heureux que jamais de la situation que nous avons aujourd’hui, parce que nous avons tous la sécurité financière, nous pouvons faire Orange Goblin comme un hobby et quand même voyager partout dans le monde, rencontrer de nouvelles personnes, vivre de nouvelles cultures, et faire tout ce que nous voulons. Nous n’avons strictement aucune pression de quelque label ou entreprise de management que ce soit pour respecter leurs règles, on ne nous force pas à faire des choses que nous ne voulons pas faire. Nous avons le contrôle à cent pour cent, et après trente-trois ans de carrière c’est une position très luxueuse.

Tu as souvent dit que vous avez tendance à mieux travailler sous la pression. Etant donné les quatre ans qui sont passés depuis l’album précédent, est-ce que la conception de The Wolf Bites Back était un peu moins de la « dernière minute » ou bien avez-vous quand même conservé une urgence ?

Comme je l’ai dit, nous ne nous sommes pas tournés les pouces durant ces quatre années. Lorsqu’est venu le moment de décider d’y aller et enregistrer l’album, nous nous sommes donné une fenêtre de six mois. Nous nous sommes donc vraiment mis sous pression, mais j’ai le sentiment qu’Orange Goblin est un groupe qui fonctionne mieux comme ça. Je crois fermement que neuf fois sur dix, la première idée que tu trouves est la meilleure idée que tu auras, parce que c’est quelque chose qui te vient naturellement. Si tu demandes à n’importe quel artiste – un musicien, un peintre, un sculpteur, ou quiconque fait un travail créatif -, sa première idée est celle qu’il devrait suivre, parce que c’est ce qui vient du cœur, de ton âme. Lorsque nous travaillons ainsi, nous trouvons que nous composons très vite, les idées viennent très rapidement, car nous savons que nous sommes sous pression, nous ne voulons pas nous attarder dessus. C’est quelque chose qui m’a toujours rendu perplexe, lorsque j’entends parler de groupes qui vont en studio d’enregistrement et passent deux ans à enregistrer un album. Tu te dis : « Mais bordel, qu’est-ce que vous foutez là-dedans ?! » Il ne faut pas beaucoup de changements sur une chanson pour se retrouver à en faire trop et perdre l’essence et le feeling qu’elle avait au départ. Voilà pourquoi nous aimons écrire rapidement, et maintenir cette spontanéité et cette passion dans la chanson, plutôt que de la trafiquer et perdre son essence.

« Je n’ai pas envie de clamer à qui veut l’entendre que nous sommes le nouveau Motörhead, car ce serait que trop fanfaronner – personne ne pourra jamais remplacer Motörhead, ils sont Motörhead. Mais […] nous sommes probablement le groupe le plus proche de ce type de chose, et nous voulons pouvoir combler ce vide chez les gens. »

Donc, oui, il s’agit de se mettre sous pression, et Dieu sait que le reste des gars relèvent le défi quand il faut composer de la musique. J’ai même encore plus repoussé au dernier moment l’écriture des textes, parce qu’évidemment, je ne peux pas commencer à l’écrire avant d’avoir une idée de comment sonnera la musique, et ensuite il faut commencer à mettre les mélodies vocales et ce genre de choses. J’étais encore en train d’écrire des paroles quand nous enregistrions les chansons. J’aimais ce côté instinctif. Si j’avais écrit ces chansons six mois à l’avance, je les aurais probablement trop tripotées, et j’aurais griffonné des phrases, et essayé d’arranger des choses. Ouais, j’aime toute cette spontanéité, tout faire à la dernière minute. Ma fiancée est là à côté, et je ne pense pas qu’elle est d’accord, parce que je suis un putain de cauchemar à vivre, à stresser à propos des choses [petits rires].

Pour l’album précédent, le groupe a grosso-modo écrit toute la musique pendant que tu étais absent à travailler en tant que tour manager. Est-ce que tu as pu davantage t’impliquer au niveau composition sur The Wolf Bites Back ?

Oui, complètement. C’était exceptionnel pour l’album précédent, et c’était seulement pour six semaines sur une période de six mois, donc ce n’était pas comme si j’avais été totalement absent. Cette fois, nous étions tous là, tout le monde s’est impliqué, c’était un vrai travail de groupe. Je suis très fier de la façon dont tout le monde a mis son grain de sel. J’étais un peu réticent à voir comment… Enfin pas réticent, mais j’étais intrigué de voir comment tout le monde intensifierait les efforts pour cet album, parce que je pense qu’il y avait une possibilité que tout le monde soit suffisant et paresseux, mais ça n’a été le cas pour personne. Tout le monde y a mis du sien, a assuré ce qui était attendu d’eux et a fait un boulot formidable. Je trouve que nous avons fait un album fantastique grâce à ça.

Vous avez donc travaillé avec Jaime Gomez Arellano aux Orgone Studios pour cet album. Jaime est réputé pour ses productions brutes et très organiques. Est-ce un critère important pour vous que le producteur respecte votre son live ?

Ouais, et nous avons choisi de travailler avec Gomez parce qu’il est reconnu pour ce genre de choses. J’aimerais souligner que le gars qui a fait les deux albums précédents, Jamie Dodd, n’a rien fait de mal à nos yeux. Il a fait du super boulot sur A Eulogy For The Damned et Back From The Abyss, et nous avons simplement décidé que, en tant que groupe, nous aimerions évoluer et faire de nouvelles choses. C’est pourquoi nous n’avons jamais travaillé avec le même producteur sur plus de deux albums dans notre carrière. Nous parlions déjà avec Gomez avant, c’est un ami de longue date du groupe, depuis bien dix ans. Nous avons toujours évoqué l’idée de travailler ensemble un jour. Et évidemment, il a ouvert ces nouveaux studios Orgone, à la campagne. Ils l’ont littéralement construit au beau milieu de nulle part, donc il n’y a aucune distraction. Nous aimions cette idée, donc nous sommes allés là-bas et nous nous sommes concentrés sur notre tâche. Evidemment, étant de grands fans de Gomez et son travail, surtout ce qu’il a fait avec des groupes comme Cathedral, Paradise Lost et le premier album de Ghost, et plus récemment Grave Pleasures, et ce genre de choses, il a un éventail de sons qu’il est capable d’obtenir réellement varié, et nous voulions incorporer ceci dans l’album, car nous trouvions que la musique que nous avions était la plus diversifiée que nous ayons composée, et nous sentions qu’il ferait ressortir le meilleur de nous là-dessus. Et ça a été le cas.

Donc nous y avons été, avec huit albums à notre actif et trente-trois ans d’expérience, nous pensions tout savoir, mais il nous a ouvert les yeux à de nouvelles techniques, et des choses auxquelles nous n’aurions jamais pensé. D’abord, il a enregistré la batterie entière sur bande, à la vieille école, analogique, avec environ vingt-trois ou vingt-quatre microphones dans la pièce afin d’obtenir cet énorme son de batterie organique à la John Bonham / Led Zeppelin. C’était génial. Ensuite, il a voulu repiquer toute la basse, batterie et le chant de façon digitale. Il a donc adopté le meilleur de la technologie moderne, conjointement à ces beaux sons chaleureux et organiques qu’on obtient avec l’analogique. Ainsi, tu mets les deux ensemble et tu obtiens ce superbe mur de bruit que nous avons sur l’album. Je n’ai que de bonnes choses à dire au sujet de Gomez en tant que producteur. Je trouve que c’est un peu le Rick Rubin d’aujourd’hui, ou quelqu’un qui a toujours repoussé les limites de ce qui est possible en production musicale. Il ne l’admettrait pas lui-même, bien qu’il a tendance à s’aimer [petits rires], mais il est très modeste à cet égard.

Il accepte les idées du groupe et travaille à l’intérieur de ses frontières, mais il repousse également les limites, au point où je me rends dans la salle de contrôle après une prise et je dis que c’est le mieux que je puisse faire pour cette chanson, et il est là : « Non, on va faire encore quelques prises, parce que je sais que tu en as une meilleure en toi ; je sais que tu peux faire mieux. » C’est sympa d’avoir ce genre d’encouragement et de soutien. Et il n’y a pas que moi qu’il a poussé ainsi. Il a encouragé Joe, en tant que guitariste, à expérimenter avec différentes pédales, différents amplis, et même différentes guitares. Joe a toujours été un peu réticent à l’idée de se séparer de sa Gibson SG et son Marshall JCM 800, mais cette fois Gomez a dit : « Expérimentons en combinant cet ampli avec cet ampli, et on verra ce qui en ressort dans la salle de contrôle. » Joe a été agréablement surpris par les différentes tonalités et sonorités qu’il a pu obtenir. Lorsque tu composes un album, et que tu recherches cette diversité, c’est super de pouvoir l’obtenir à sa source, c’est-à-dire ton son de guitare. En faisant ça, tu as déjà fait un grand pas en avant, et Gomez a joué un rôle important pour en arriver là. C’était un plaisir absolu de travailler avec lui, et pour le moment, je ne nous vois pas vouloir aller ailleurs pour le prochain album. C’était génial.

« La première fois que j’ai rencontré Ozzy, j’ai pu lui faire signer une photo de nous, et j’ai dit : ‘Peux-tu signer ça pour Orange Goblin ?’, et il a dû me demander comment s’épelait ‘orange’ [petits rires], ce qui est génial, et il portait des chaussettes dépareillées. »

Tu as mentionné la diversité que vous avez recherchée avec The Wolf Bites Back. Et c’est bien la sensation qu’il procure par rapport à Back From The Abyss qui paraissait plus ou moins être la continuation de A Eulogy For The Damned. Aviez-vous le sentiment de devoir vous renouveler et ouvrir vos horizons cette fois, peut-être être un peu moins prévisibles auprès des fans ?

Nous avons toujours essayé d’être un peu moins prévisibles, nous ne nous sommes jamais reposés sur nos lauriers et n’avons jamais voulu qu’on nous range dans une case, que ce soit en tant que groupe de stoner rock, ou de doom metal, ou de heavy metal. Depuis que nous avons commencé nos carrières, nous avons toujours essayé d’incorporer autant d’influences différentes dans le son d’Orange Goblin que nous le pouvions. La grande différence avec cet album était que nous avons décidé que rien n’était interdit. C’était une approche égoïste, nous voulions avant tout nous satisfaire nous-même en tant que groupe, et nous voulions rendre cet album un peu plus sombre et agressif, chose qu’en plus beaucoup de fans d’Orange Goblin réclamaient. Je sais que nous avions eu ce genre de retour lorsque nous avons fait Coup De Grâce. Après The Big Black, tout le monde a pensé « ça y est, c’est un groupe de stoner rock ou de stoner doom, » et nous étions là : « Pas du tout, ça va plus loin ! » Alors nous nous sommes mis en quatre pour faire quelque chose d’un peu différent avec Coup De Grâce. Nous avons donc un peu fait ça cette fois parce que nous ne voulions pas que les gens croient que chaque album d’Orange Goblin va maintenant sonner comme A Eulogy For The Damned ou Back From The Abyss, nous voulions faire quelque chose d’un peu différent.

Toutes les différentes influences que nous avons citées au sujet de cet album – évidemment Motörhead et Black Sabbath seront toujours là -, allant de The Stooges à Captain Beyond, en passant par Can, ce ne sont pas des influences particulièrement littérales. On n’entend pas vraiment énormément de Can dans notre musique, mais nous avons adopté leur attitude et volonté d’expérimenter, de la même façon que l’aurait fait Frank Zappa ou Captain Beefheart à leur époque. Nous voulions simplement essayer quelque chose d’un peu différent et surprendre les gens, faire que les choses restent intéressantes, pas seulement pour nous en tant que groupe – parce que nous allons devoir jouer ces chansons pendant Dieu sait combien de temps – mais aussi pour le public. Donc lorsqu’ils auront le nouvel album, et l’écouteront, ils obtiendront un peu plus qu’un album moyen d’Orange Goblin, quelque chose en plus à assimiler et sur lequel réfléchir. C’est ce qui fait que la musique est extraordinaire, c’est pour ça depuis le départ que nous créons de la musique, pour que les choses restent intéressantes, et qu’elles évoluent, qu’elles prennent des aspects différents.

Dirais-tu que c’est un bon équilibre entre la direction plus ouverte et psychédélique de vos premiers albums et le côté plus dur de vos derniers albums ?

Ouais, je pense que cet album incorpore tout. Si tu regardes l’album chanson par chanson, tu as la première, « Something To Say », qui est l’archétype de la chanson d’Orange Goblin, nous aurions pu la faire démarrer n’importe quel album dans notre carrière, mais elle sera essentielle dans notre set live, parce qu’elle a un super riff, un refrain hyper accrocheur sur lequel on peut chanter, elle a tous les aspects représentant Orange Goblin. A partir de là, on peut la comparer à une chanson comme « The Stranger », qui démarre avec du rock sudiste, puis part dans un étrange rythme progressif, et puis revient au rock sudiste. Il n’y a pas de direction établie dans cet album. C’est ce que nous voulions obtenir. Nous voulions nous assurer que nous puissions jouer chaque chanson de cet album en live, parce que par le passé, je pense que nous nous sommes rendus coupable de surcharger les chansons, d’en faire trop avec les pistes de guitares et couches de claviers, ce genre de choses. Nous voulions éviter ceci cette fois et être certains de pouvoir tout jouer en live, car je pense que c’est l’environnement de prédilection du groupe. C’est simplement un album très différent de ce que les gens attendaient de nous.

Y a-t-il des chansons en particulier dont tu as regretté qu’elles ne marchaient pas si bien en live ?

Oui ! Il y a de super chansons que nous avons écrites mais que nous ne pouvons pas vraiment jouer en concert parce que nous en avons fait trop en studio. Nous avons exagéré dessus – trop de pistes de guitare, trop de clavier, trop de tout un tas d’autres instruments. « Beginners Guide To Suicide », sur Healing Through Fire, qui est une chanson géniale : la seule fois où nous avons pu la jouer en concert était au Desertfest de Londres, où nous avions quelque chose comme sept personnes sur scène : nous avions un claviériste, un joueur d’harmonica, un second guitariste. Ça sonnait super de faire ça en concert, mais ça te fait vraiment regretter que quand tu étais en studio, en train de composer cette musique, tu ne te sois pas dit : « Oh merde, on n’a pas réfléchi à comment on allait faire ça régulièrement en live. » C’est sympa de le faire exceptionnellement, mais ce serait super de jouer ces chansons plus régulièrement, surtout celles des quatre premiers albums d’Orange Goblin, quand nous avions deux guitaristes dans le groupe. Une bonne partie de ces musiques ont été écrites avec Pete [O’Mailley] qui jouait la rythmique et Joe le lead, et ils pouvaient intervertir les rôles. Mais lorsque Pete a quitté le groupe et que nous sommes restés en quatuor, évidemment, nous ne pouvions pas faire beaucoup plus avec ce type de musique. C’est pourquoi avec cet album nous avons consciemment pris la décision de s’assurer que nous pourrions tout jouer en concert, et nous avons l’appris en tournant avec des groupes comme Down, qui font un peu la même chose – ils peuvent tout jouer dans leur discographie en live -, et Clutch, et ce genre de groupe, qui sont des groupes de live phénoménaux capable de recréer en live tout ce qu’ils ont fait sur album. C’est ce que nous voulions faire.

« Une pure rock star, il ne faisait pas semblant. Tout ce que tu vois dans la presse à son sujet, c’est comme ça qu’il était dans la vraie vie. […] C’est vraiment dommage qu’on ait perdu Lemmy, car j’ai l’impression qu’il n’y a plus de rock star comme lui, c’est une espèce en voie d’extinction. »

« The Stranger » et « Burn The Ships » sont deux chansons démontrant de fortes influences blues classiques, notamment avec toi utilisant ta voix de crooner. Vous avez aussi un ancien album qui s’intitule Time Traveling Blues. Du coup, est-ce qu’on pourrait dire qu’au fond, Orange Goblin est avant tout un groupe de blues, d’une certaine façon ?

Bien sûr, ouais. Ce n’est pas un secret. Nous ne sommes pas uniques à cet égard. Je pense que chaque groupe qui joue du rock n’ roll se repose sur le blues au fond, parce que c’est de la que vient cette musique. La musique pour guitares a commencé avec des gens comme Robert Johnson et tous ces musiciens blues de cette époque qui ont influencé des musiques qui parlent de la vraie vie, et qui sont abrasives et viennent de la classe ouvrière, qui parlent de problèmes concrets, de misère, et de malheur. Sabbath n’était qu’un groupe de blues idéalisé. Led Zeppelin était un groupe de blues. Blue Cheer était un groupe de blues. Tous ces groupes étaient basés sur le blues. Si tu demandais à Jimmy Page quelles sont ses plus grandes influences, il te dirait que ce sont tous ces grands musiciens de blues, et on peut entendre dans leur musique qu’ils les ont plagiés. Le blues a toujours été le cœur absolu du rock n’ roll, et par la suite du heavy metal. Elvis Presley avait du blues dans sa musique. Tout dans le rock n’ roll depuis les années 1930, jusqu’à aujourd’hui, si c’est du bon rock n’ roll, ça a évolué à partir du blues. Orange Goblin ne fait pas exception. Nous avons toujours eu du blues au cœur de notre musique, parce que c’est l’essence de la très bonne musique.

Est-ce que la diversité des chansons a été une opportunité pour toi d’ouvrir ton éventail d’expression en tant que chanteur ?

Ouais, je comprends ce que tu veux dire, parce qu’en tant que fan de musique, je n’ai pas envie d’écouter un album où le chanteur sonne comme un truc monotone sur toutes les chansons. On veut un peu de variations, et différents feelings pour coller à la musique qu’on écoute – « The Stranger » en est le parfait exemple. Tu as mentionné ma voix de crooner… Je suis un grand fan de gars comme Johnny Cash, Nick Cave et ces chanteurs qui suscitent ce genre d’émotions à travers leur voix. J’ai la chance d’avoir à la base un genre de voix profonde, assez dans les basses, donc j’ai voulu explorer ça. Par le passé, j’aurais peut-être été un petit peu réticent à le faire, peut-être à cause d’un manque de confiance, peut-être un manque de réflexion sur ce qu’est Orange Goblin. Sur cet album, j’ai pensé : « Tu sais quoi ? Merde ! Je vais le faire. » Ça sonne bien et ça colle à l’atmosphère de la chanson. J’adore ce genre de chose. Nick Cave en est le parfait exemple – la façon dont il utilise sa voix pour créer une émotion dans une chanson. On n’est pas obligé de toujours crier à pleins poumons pour faire comprendre aux gens qu’on est sincère. On peut aussi être mélancolique ou morose, et toujours avoir la même intense passion.

Malgré la diversité des chansons, tu l’as mentionné plus tôt, deux influences qui sont toujours très présentes : Motörhead et Black Sabbath. Qu’est-ce que ça te fait de te dire que ces deux influences majeures ne sont plus là ? Ne te sens-tu pas orphelin ?

Non, je pense que toutes les bonnes choses ont une fin. Rien ne vit éternellement. Black Sabbath et Motörhead nous ont tous donné plus que nous ne le méritions [petits rires]. L’œuvre de leur vie vivra à jamais. Black Sabbath a créé un style propre à eux, en prenant le blues et en y ajoutant un genre de misère et mélancolie venant de leur propre environnement, créant ainsi le heavy metal tel que nous le connaissons, et le doom, et ce genre de choses. Motörhead a pris l’essence du rock n’ roll et a construit des ponts entre le punk, le thrash, le heavy metal, et tout ce qu’il y a entre. Ce sont des pionniers, il n’y a personne comme eux, et le fait qu’ils n’existent plus ne… Enfin, ça fait mal qu’on ne puisse plus aller les voir en concert, parce ce que c’était de grands groupes en live, mais leur héritage vivra éternellement. Ils ont fait de la musique intemporelle à laquelle on peut toujours se référer ou vers laquelle nous pouvons toujours nous tourner. C’est ce que nous voulons faire avec Orange Goblin.

C’est ce que je dis quand je dis qu’il ne faut pas presser les choses. C’est l’héritage que nous laissons derrière nous. Tu n’as pas envie de sortir de la merde, nous nous assurons que ce que nous sortons est le meilleur possible, selon nous, au moment où nous l’avons fait. Je suis sûr que c’est ainsi que des gens tels que Lemmy ou Tony Iommi pensaient leur musique. Je ne veux pas considérer me mettre sur un piédestal avec ces gars, car ce sont des légendes, mais c’est pareil pour tous ceux qui sont artistiques et créatifs : tu veux constamment faire de ton mieux. Sabbath et Motörhead l’ont fait, et le fait qu’ils n’existent plus, comme je l’ai dit, c’est vraiment dommage qu’on ne puisse plus les voir live, mais on a leur musique pour toujours. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut dire de la pop jetable qui est bien trop répandue dans nos vies de nos jours. Tu allumes la télé, tu regardes The X Factor, et il y a des adolescentes qui hurlent et tes crétins qui n’ont aucun cerveau qui se branchent sur cette musique radiophonique et commerciale merdique qui ne sera plus là dans vingt ou trente ans, alors que Black Sabbath et Motörhead seront toujours là. Leur musique continuera à vivre.

Ressens-tu une plus grande responsabilité de perpétuer leur héritage aujourd’hui ?

Ouais, j’imagine. Mais comme je l’ai dit, je n’ai pas envie de clamer à qui veut l’entendre que nous sommes le nouveau Motörhead, car ce serait que trop fanfaronner – personne ne pourra jamais remplacer Motörhead, ils sont Motörhead. Mais j’ai vraiment l’impression que, au sein de la scène, nous sommes probablement le groupe le plus proche de ce type de choses, et nous voulons pouvoir combler ce vide chez les gens, s’il n’y a pas de nouvel album de Motörhead qui sort cette année. Du coup, allez acheter le nouvel album d’Orange Goblin, parce que c’est le truc le plus proche que vous obtiendrez. C’est un bon album et les gens se rendront compte que c’est authentique, que ça vient du fond du cœur, et nous avons l’intégrité et la dignité qu’avaient ces groupes.

« Au cours de ces vingt-ans, nous avons toujours été considérés comme ces gentils garçons innocents, les gars avec qui tu pouvais partager une pinte, et là nous disons que nous avons une autre facette. »

Il se trouve que Phil Campbell vous a donné un coup de main pour quelques solos de l’album. Vois-tu ceci comme un passage de témoin ?

Ouais, je veux dire que c’est un immense honneur pour nous d’avoir quelqu’un comme Phil Campbell sur l’album. Phil est, après Lemmy, le membre de Motörhead qui a servi le plus longtemps dans le groupe. Il était donc là, il a tout vu et tout fait. Et j’ai la chance d’avoir pu passer du statut de fanboy à celui d’ami proche : je lui envoie des SMS et lui parle quotidiennement. Lorsque nous enregistrions l’album, l’idée de « Renegade » en tant qu’hommage à Motörhead est venue, car nous avions perdu leur line-up classique, et puis la meilleure façon pour nous de témoigner de notre respect était de demander à quelqu’un comme Phil s’il serait intéressé pour enregistrer avec Orange Goblin. Heureusement ça l’intéressait, et la première chose qu’il nous a dit quand nous lui avons fait la requête était : « Tant que je ne dois pas jouer sur un putain de truc qui sonne comme Motörhead ! » [Rires] « D’accord, on t’enverra les chansons, tu choisiras sur quoi tu veux jouer ! » Et il a fait « The Wolf Bites Back », qui selon moi sonne plus comme AC/DC que Motörhead, et « Zeitgeist », qui n’a rien à voir avec tout ce qu’a fait Motörhead. Il a fait un boulot formidable. On peut entendre que c’est lui, son son, son feeling, et tout. Donc pour nous, c’était un véritable honneur d’avoir pu impliquer Phil Campbell. Il a été très cool par rapport à ça, il n’a pas voulu qu’on le paye, il n’a pas voulu de grande fanfare pour entourer ça, du style : « Vous devez me mentionner sur la pochette de l’album avec un sticker ‘Featuring Phil Campbell de Motörhead’ » ou quoi que ce soit du genre. Ce n’est pas ce genre de mec, il est très modeste, il est très malin, c’est une véritable rock star de la vieille école. Il n’en existe plus beaucoup aujourd’hui, et qu’il soit d’accord pour jouer sur notre album, nous prenons ça comme un énorme compliment, car ça nous donne l’impression que nous faisons quelque chose de bien quand nous pouvons attirer des gens comme lui.

Penses-tu qu’il ne veuille pas qu’on l’enferme dans cette image du guitariste de Motörhead ? Car comme tu l’as dit, il ne voulait pas jouer sur une chanson qui sonne comme Motörhead.

En fait, le mec a eu une carrière avant Motörhead, il était dans Persian Risk, et il se portait bien, et ensuite évidemment Motörhead est arrivé, et il ne pouvait pas refuser. Lorsque tu as l’opportunité d’être dans un groupe comme Motörhead pendant aussi longtemps que lui, c’est ta vie, c’est ta passion, et je le sais maintenant parce que, entre toi et moi, je travaille en tant que tourneur pour lui. C’est pour ça que je lui parle quotidiennement, et il me dit : « Ben, il faut que je parte sur les routes, c’est tout ce que je sais faire. Je suis un musicien, j’ai passé trente-cinq ans comme bras droit de Lemmy. Je ne peux pas rester assis à la maison à me tourner les pouces et aller travailler au bureau de poste du coin, ou un truc comme ça. J’ai besoin d’être sur la route, à jouer de la guitare. » C’est ce qu’il fait, et c’est pareil pour nous tous, si on a fait quelque chose pendant aussi longtemps, tu n’as pas envie de le laisser tomber, c’est tout ce que tu connais. Il est de la vieille école, qui malheureusement semble en voie de disparition – il n’y pas beaucoup de monde qui comprend ce qu’est l’essence du rock n’ roll, et qu’une fois que tu as mis le pied là-dedans, c’est pour la vie. Ce n’est pas un boulot, c’est un mode de vie, et Phil a clairement l’éthique qui va avec ce mode de vie.

Je sais que tu as eu l’occasion de rencontrer trois de tes héros dans ces groupes, c’est-à-dire Lemmy, Ozzy Osbourne et Ronnie James Dio. Peux-tu nous parler de ta première rencontre avec eux ?

La première fois que j’ai rencontré Ozzy, j’ai pu lui faire signer une photo de nous, et j’ai dit : « Peux-tu signer ça pour Orange Goblin ? », et il a dû me demander comment s’épelait « orange » [petits rires], ce qui est génial, et il portait des chaussettes dépareillées. Mais il a été adorable, un vrai gentleman. Dio… Je ne pourrais jamais dire assez de bien à son sujet. Ce gars est une légende absolue, non seulement sans doute l’une des plus grandes voix du heavy metal de tous les temps, mais aussi un grand gentleman. La première fois que nous avons tourné avec lui, sur la tournée d’Alice Cooper, tous les soirs il mettait un point d’honneur à venir nous voir dans notre loge, pour nous donner des conseils, nous offrir à boire, s’assurer que nous allions bien. Ensuite, nous avons fait quelques concerts en Pologne avec Heaven And Hell environ six ans après. Nous venions de finir les balances, et je marchais dans le couloir pour revenir à la loge, et il venait juste d’arriver, je crois qu’il était en limousine [petits rires]. Il est sorti de la limousine, et j’ai pu l’entendre : « Ben, Ben ! » Je me suis retourné, et j’étais là : « Wow, Ronnie James Dio se souvient de mon nom ! » Il ne se souvenait pas seulement de moi, mais de mon nom, c’est un compliment incroyable, et une mesure du gentleman absolu qu’il était.

Lemmy, nous l’avons rencontré plusieurs fois. La première fois était quand nous jouions dans un festival à Londres, qui s’appelait The Kerrang Weekender. Nous partagions une loge avec un groupe qui s’appelait Nashville Pussy, avec qui Lemmy était ami. Il est venu dans la loge, c’était le Lemmy typique : des bottes de cowboy, un jean noir, une chemine élégante, très classe, il se portait comme un homme, il est entré, une bouteille de Jack Daniels dans une main, un grand Jack and Coke dans l’autre. Nous étions tous assis en cercle à sniffer du speed, parce que c’est tout ce que nous pouvions nous payer. Nous lui avons offert une ligne de speed, il était là : « Ouais, bien sûr, » et ensuite il a fait passer sa bouteille de Jack Daniels. Nous avons pu le rencontrer, lui parler, nous avons bu quelques coups avec lui. Ensuite, nous l’avons recroisé plusieurs fois après ça, pendant que nous étions en tournée en Amérique, nous l’avons croisé à Portland et avons trainé un peu avec lui. La dernière fois que nous l’avons croisé, il commencait à avoir l’air vieux. Nous avons été au Rainbow avec un vieux journaliste qui s’appelait Morat, c’était un bon ami à lui. Il était assis là, jouant sur sa machine, et il se souvenait toujours de qui nous étions, ce qui était cool. Il a pris son temps pour prendre des photos avec nous et tout. Un homme très intelligent, très intellectuel, très honnête, pas de conneries, qui ne s’embête pas à trainer avec des imbéciles. Une pure rock star à cet égard, il ne faisait pas semblant. Tout ce que tu vois dans la presse à son sujet, c’est comme ça qu’il était dans la vraie vie. Il n’y avait pas de : « Oh, dans une minute il va y avoir un photographe, je ferais mieux de me recoiffer et mettre ma chemise. » Il était simplement comme ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, il était vrai. C’est vraiment dommage qu’on ait perdu Lemmy, car j’ai l’impression qu’il n’y a plus de rock star comme lui, c’est une espèce en voie d’extinction. Tous ces gars, ce sont des légendes.

« J’emmerde la race humaine ! On est tous de la pourriture ! [Rires] »

Tu as fait remarquer que l’album est plus sombre musicalement et niveau textes. Pour autant, votre musique a toujours eu un côté sombre. Penses-tu que vous aviez plus d’obscurité à offrir sur celui-ci ?

Ça vient juste avec l’expérience, l’âge, et une volonté d’explorer ce côté plus sombre. Il se peut qu’Orange Golbin ait été perçu par le passé comme étant un peu trop insouciant. Personnellement, ma préférence réside dans le metal extrême et le côté plus sombre du thrash, du death et du black metal. J’avais un exutoire pour ça quand j’étais dans un groupe qui s’appelait Ravens Creed pendant quelques années, mais c’est quelque chose avec lequel j’ai toujours flirté dans Orange Golbin par le passé, et je voulais l’explorer un peu plus sur cet album. Tous les autres ont eu le même sentiment. The Wolf Bites Back était plus l’expression d’une frustration quant au fait que nous n’avons jamais obtenu la reconnaissance et le respect que nous avions l’impression de mériter, car nous sommes un putain de bon groupe, et au cours de ces vingt-ans, nous avons toujours été considérés comme ces gentils garçons innocents, les gars avec qui tu pouvais partager une pinte, et là nous disons que nous avons une autre facette. Le heavy metal se prête bien à être sombre et… Je suis un peu réticent à utiliser le mot « malfaisant », parce que je ne pense pas qu’Orange Goblin soit particulièrement malfaisant, mais je pense que toutes les bonnes musiques doivent venir d’un côté sombre. La meilleure musique au monde, que ce soit le blues, ou le metal, ou la soul, ou autre, vient d’un côté sombre ; ça vient d’un sentiment de souffrance et d’avoir vécu de mauvais moments dans sa vie. Nous voulions encapsuler ceci.

Les sujets que tu abordes semblent plutôt fictionnels. Mais y a-t-il des messages davantage basés sur la réalité derrière ceux-ci ?

« Zeitgeist » était influencé par un documentaire que je regardais et qui parle de comment les politiciens, les chefs religieux et les banques nous mentent, et tout le monde se fait laver le cerveau pour suivre leur façon de penser. Il y a une alternative si tu creuses bien sous la surface et recherche la vérité. Je dirais que « Burn The Ships » traite de l’état du monde tel que nous le connaissons et le voyons de nos jours ; ça parle de comment la société… Tu sais, comme 1984, le côté Big Brother, on est tous surveillé, etc. C’est genre : « Affirmez-vous, n’acceptez pas ça, refusez d’être surveillés dans tout ce que vous faites aujourd’hui. Interrogez-vous sur tout, découvrez pourquoi vous n’avez pas votre liberté, » ce genre de chose. En plus de ces sujets plus en lien avec la vie réelle, je voulais aussi conserver des trucs fantastiques comme nous avons toujours aimé faire.

Je pense que le heavy metal a toujours essentiellement été une forme d’échappatoire pour ses fans. C’est une forme de musique de classe ouvrière ; la plupart des gens travaillent de neuf à cinq, et lorsqu’ils rentrent à la maison et écoutent un album de leur groupe préféré, ils n’ont pas envie d’entendre parler de trucs terre-à-terre qu’ils peuvent voir aux infos. Ils veulent s’évader dans un monde de dragons et de sorciers, ce genre de choses. Il faut aussi garder ça en tête. J’ai toujours été fasciné par le côté obscur du fantastique, l’horreur et la science-fiction, ce genre de chose, et je voulais conserver ça dans mes textes sur cet album. Par le passé, j’ai probablement un peu trop utilisé Lovecraft, et Edgar Allan Poe, et Robert E. Howard, et Algernon Blackwood, ce genre d’auteurs. Cette fois, j’ai davantage lu H.G. Wells, Philip K. Dick, Robert Bloch, etc., afin de découvrir ce côté sombre de la science-fiction. C’est pourquoi on a des chansons comme « The Stranger », qui pourrait être un épisode très sombre d’X-Files. « Sons Of Salem » évidemment, les procès en sorcellerie de Salem est quelque chose qui a été abordé par tout un tas de groupe de heavy metal avec le temps, mais personne n’a jamais abordé ça sous la perspective des enfants des sorcières, revenant d’entre les morts pour se venger des Puritains et des fous de Dieu qui ont tué leurs mères. Il y a un large périmètre à explorer. C’est ce que j’aime faire : prendre des choses que je lis ou regarde et expérimenter avec, et y mettre ma propre imagination.

Tu explores aussi des thèmes comme un extra-terrestre tueur en série et un gang de motards zombie, ce qui paraît assez dingue…

L’extraterrestre tueur en série, c’est « The Stranger ». Comme je l’ai dit, c’est comme un épisode d’X-Files. On ne peut pas dire qu’il est humain, on ne peut pas dire nom plus qu’il est extraterrestre, il ne sait pas ce qu’il est, car il n’a sa place nulle part, il voyage à travers le temps, il ne se souvient plus s’il vient à l’origine du passé ou du futur. La seule chose qu’il sait est qu’il prend son pied en assassinant et tuant. C’est un sujet très sombre, mais ça fait une super histoire, et ça ferait un super film. Le gang de motards zombies c’est « Suicide Division », que j’ai écrit en étant influencé par un de mes films préférés du début des années 70 qui s’appelle Psycho Mania. C’est un film Anglais, très dur à trouver. Ça parle d’un gang de motards qui découvre que s’ils se suicident, ils peuvent revenir et commettre tous les crimes qu’ils veulent, et envisager toute sorte de menaces, et simplement vivre sur le fil du rasoir, et être dangereux. C’est un super film, je le recommande aux gens.

Tu as mentionné la dernière chanson, « Zeitgeist ». Dans la philosophie germanique, le terme « zeitgeist » fait référence à un agent invisible ou une force dominant les caractéristiques d’une époque donnée dans l’histoire…

Ouais, ça veut dire l’esprit de l’époque, en Français.

Compte tenu de la mélancolie qu’on peut entendre dans cette chanson, dirais-tu que tu es quelqu’un de nostalgique ?

Pas forcément nostalgique. Je suis juste un peu déçu et inquiet de la direction que prend la société, parce que je pense que nous sommes foutus. Il suffit d’allumer la télé pendant cinq minutes et regarder les infos pour voir l’état du monde aujourd’hui : les attaques terroristes, la guerre, la famine, des choses qui ont toujours été là, mais nous ne progressons pas. Les gens ont besoin – ça peut sonner un peu hippie – d’être un peu plus humains, et se rendre compte des dégâts qu’on cause à ce qui fut une belle planète, et aux animaux, et aux humains qui demeurent. Il faut que nous veillions les uns sur les autres, or il n’y a aucun signe de ça. Les gens deviennent plus cupides, ils deviennent plus égocentriques, ils s’intéressent plus à ce qui se passe sur leurs téléphones portables qu’à prendre soin de leurs congénères. C’est une triste situation. On doit se réévaluer en tant qu’êtres humains si on veut une Terre plus agréable à vivre pour les générations futures. Mais j’essaye de ne pas trop déprimer là-dessus, je ne suis pas un putain de hippie [rires]. Mais c’est un super sujet pour des albums de heavy metal [rires].

« Nous sommes juste frustrés qu’au bout de vingt-trois ans de carrière, on ne nous a pas accordé le respect et la reconnaissance que nous méritons. Il se peut que ce soit de notre faute en ayant fait preuve de trop d’autodérision par le passé, mais nous avons le sentiment que ceci est un grand album, et que nous sommes un putain de bon groupe. »

L’album s’appelle The Wolf Bites Back et on voit un loup qui a l’air méchant sur la pochette. Qu’est-ce que cet animal symbolise pour vous ?

Comme je l’ai dit, l’album est plus sombre et agressif que tout ce que nous avons fait avant. Nous ne voulions pas avoir une pochette insouciante de stoner rock avec des arcs-en-ciel et des sorciers dessus. Il fallait que ça reflète l’ambiance de l’album. Lorsque nous avons dit à l’artiste ce que nous voulions, il avait exactement la même vision que nous. Nous voulions quelque chose de menaçant, sombre et mystérieux. Initialement, c’était juste censé être les deux yeux jaunes du loup et les crocs rouges dégoulinants de sang. Mais il a mis un peu plus de détails dedans, afin de l’embellir et de façon à ce que les gens reconnaissent de quoi il s’agit. C’est parfait. Mes pochettes d’album préférées ont toujours été celles pour lesquelles il n’est pas nécessaire de voir le nom du groupe dessus, ou le nom de l’album, car on sait ce que c’est. Elles sont emblématiques dans leur individualité. Encore une fois, je ne vais pas nous mettre dans le même panier qu’eux, mais si tu regardes Dark Side Of The Moon de Pink Floyd, tout ce que tu as besoin de voir, c’est le prisme, et tu sais de quel album il s’agit. Ou bien Unknown Pleasures de Joy Division : tu vois l’image des lignes blanches et tu sais que c’est un album de Joy Division. Avec celui-ci, nous avons pensé « ayons un truc frappant et audacieux », car nous n’avons jamais eu quelque chose comme ça avant, nous avons toujours eu un peu trop de détails, alors que là, nous voulions un dessin sur lequel on peut se focaliser. La tête de loup, avec ce méchant visage en train de grogner, c’est parfait pour cet album.

Si l’on considère le loup comme étant le groupe : qu’est-ce qui vous aurait mordu en premier pour que vous ayez à mordre en retour ?

L’humanité ! La race humaine. J’emmerde la race humaine ! On est tous de la pourriture ! [Rires] Nous ne sommes pas particulièrement en colère contre des individus en particulier, nous ne sommes pas en rogne contre l’industrie musicale, nous sommes juste frustrés qu’au bout de vingt-trois ans de carrière, on ne nous a pas accordé le respect et la reconnaissance que nous méritons. Il se peut que ce soit de notre faute en ayant fait preuve de trop d’autodérision par le passé, mais nous avons le sentiment que ceci est un grand album, et que nous sommes un putain de bon groupe. Nous voulions juste faire une déclaration qui ferait prendre conscience aux gens que, pour une fois, nous voulons être pris au sérieux.

Ces dernières années vous avez célébré les vingt ans du groupe avec quelques concerts spéciaux. Penses-tu que le fait d’avoir replongé dans le passé vous a aidé, d’une façon ou d’une autre, à avancer avec album ?

Pas particulièrement, non. Je n’ai pas l’impression que nous voulions jouer la carte de la nostalgie. Aujourd’hui, on voit de nombreux groupes faisant des tournées où ils exploitent un album en intégralité. « Vingt ans sont passés depuis que nous avons sorti cet album, on veut le jouer en entier. » Mais la raison pour laquelle vous ne l’avez pas joué en entier à l’époque était parce que soixante pour cent de celui-ci était de la merde ! [Petits rires] Nous ne sommes pas différents. Nous savons que personne ne veut rester là et écouter cent pour cent d’un album que nous avons sorti à nos débuts. Nous aimons laisser le passé dans le passé et aller de l’avant, et continuer à essayer de trouver de nouvelles choses. Je pense que c’est comme ça qu’il faut avancer. A moins d’être Iron Maiden, tu ne peux pas t’en tirer à ne faire que rejouer de vieux albums.

L’année dernière, nous avons loupé quelques occasions en or pour faire ce truc de tournée anniversaire, car c’était les vingt ans de Frequencies From Planet Ten, c’était les cinq ans de A Eulogy For The Damned, et c’était les dix ans de Healing Through Fire, et nous avons tout foiré ! Nous n’avons exploité aucun de ces anniversaires, parce que ça ne nous intéressait tout simplement pas. Nous voulons continuer à avancer et regarder quelle sera la prochaine étape. Nous n’avons pas atteint un énorme succès populaire, et ça n’a de toute façon jamais été l’intention de ce groupe. Indépendamment de ça, nous continuons à faire ce que nous faisons parce que nous aimons ça, et c’est pareil pour toi en tant que journaliste : tu continues à faire ces interviews parce que tu aimes la musique, et tu aimes ce que tu fais, et c’est pareil pour nous en tant que musiciens.

Te sens-tu fidèle malgré tout à ce qu’Orange Goblin représentait il y a vingt ans ?

Complètement. Autrement, nous nous serions vendus il y a bien longtemps, nous aurions écrit un hit de Noël et vivrions dans nos manoirs, et nous ne nous soucierions pas de faire un album comme celui que nous venons de faire. Nous sommes totalement satisfaits de la route que notre carrière a prise, il n’y a aucun regret. Je préfère largement avoir mon intégrité et ma dignité que d’être un vendu et ne pas pouvoir me regarder dans le miroir le matin. Je pense qu’Orange Goblin est un de ces groupes qui ont toujours été démodés, et nous aimons assez ça. Nous n’avons jamais succombé au public hipster comme quelques autres groupes dans notre style l’ont fait. Nous nous délectons d’être des outsiders et ne pas être à la mode. Je pense que ça nous convient bien ; nous n’avons jamais été autrement. A moins que quelqu’un veuille me signer un chèque d’un million de dollars, alors je changerais tout demain [petits rires].

Interview réalisée par téléphone le 30 mai 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Julien Morel.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : David Boulogne (2) & Paul Harries (1,3,4,6,7 & 8).

Site officiel d’Orange Goblin : www.orangegoblinofficial.com

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