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Chronique   

Oranssi Pazuzu – Mestarin Kynsi


Quatre ans déjà qu’est sorti Värähtelijä, le quatrième album d’Oranssi Pazuzu, qui en a fait un groupe incontournable des franges les plus nébuleuses du black metal expérimental et les plus sombres du krautrock. Étourdissant, ambitieux et unique en son genre, il a marqué les esprits et piqué la curiosité d’un public aussi varié que les styles qu’il mélange. Depuis, les Finlandais n’ont pas chômé : ils ont offert à leurs fans deux splits, un live, et surtout un nouveau projet, Waste Of Space Orchestra, avec leurs voisins de Dark Buddha Rising. Mis sur pied à l’occasion d’une performance spéciale au Roadburn, il a abouti à un album, Syntheosis, vaste opéra chaotique et psychédélique impliquant pas moins de dix musiciens. De quoi épuiser l’une des potentialités d’Oranssi Pazuzu – la saturation – et en ouvrir bien d’autres, qui ont innervé toute la genèse de Mestarin Kynsi, son cinquième album. Si le groupe a quitté le label indépendant Svart Records pour le géant Nuclear Blast entre-temps, pas question de modifier son essence pour autant : au programme, hybridations, angoisse et illuminations…

Là où Värähtelijä commençait par une montée en puissance rapide, Mestarin Kynsi prend le temps de poser l’ambiance, entre voix rocailleuses inarticulées, guitares semblant sorties tout droit d’un giallo des années 70 et basse primale et bourdonnante. La production, effectuée à nouveau par le groupe lui-même et Julius Mauranen, est claire, permettant de ne rien perdre des éléments foisonnants qui composent les chansons, et organique. Rien de froid ou de mécanique : le son est enveloppant et pulse à un rythme presque cardiaque, avant de se déstructurer complètement et de plonger pour de bon l’auditeur dans l’univers luxuriant et psychotrope du groupe. Les guitares sont volontiers reléguées à l’arrière-plan : cette fois-ci, le voyage est guidé par le ronflement de la basse et les synthétiseurs. Les musiciens confient en effet avoir emprunté à l’électro non seulement certaines sonorités (les notes chatoyantes de « Tyhjyyden Sakramentti », par exemple) mais aussi la progression des chansons, qui avancent par thèmes, reprises et mutations. Oranssi Pazuzu lorgne aussi du côté des figures tutélaires de la musique minimaliste, qu’on pense aux vocalises très Steve Reich au centre d’« Uusi Teknokratia » ou aux violons à la Philipp Glass d’« Oikeamielisten Sali ».

Les chansons sont, comme à l’accoutumée, longues et tortueuses, et embarquent l’auditeur dans un véritable grand huit émotionnel, du cauchemar à la béatitude et vice versa : les violons d’« Oikeamielisten Sali », justement, se distordent peu à peu comme dans un mauvais rêve mais la chanson se termine sur un solo cosmique complètement enivrant. L’album contient autant de moments d’une obscurité angoissante (la plongée dans le chaos d’« Uusi Teknokratia » ou le titre final, « Taivaan Portti ») que de passages accrocheurs irrésistibles (le début de « Kuulen Ääniä Maan Alta », qui mute peu à peu en une sorte de synthwave onirique et vénéneuse). Là où Värähtelijä, par sa longueur et son intensité, pouvait parfois s’aliéner l’auditeur, Mestarin Kynsi est plus bref, plus digeste, plus hypnotique – et d’autant plus redoutable…

Mestarin Kynsi signifie « Les griffes du maître » et, sans même comprendre les paroles – toujours en finlandais – hurlées par Jun-His, on perçoit que l’album raconte une histoire. « Un nouvel ordre totalitaire est mis en place et les hérétiques sont brutalement réduits au silence », résume Ontto, bassiste et parolier du groupe. De cette dystopie à la 1984, les musiciens font une véritable expérience : la musique d’Oranssi Pazuzu se fraie une voie jusqu’aux recoins de l’inconscient, brouille les limites entre rêve et réalité, entre familier et inquiétante étrangeté, et laisse l’auditeur à bout de souffle après cinquante minutes d’explorations sonores kaléidoscopiques. Une fois de plus, le voyage cosmique est en fait voyage intérieur, les chansons sont autant de miroirs brisés, et loin des épouvantails habituels du metal, le terrifiant est plus proche que jamais – juste dans l’angle mort. Bref, hors de question pour Oranssi Pazuzu de rester en territoire connu : les portes de la perception sont grandes ouvertes et l’exploration ne fait que commencer…

Clip vidéo de la chanson « Uusi Teknokratia » :

Album Mestarin Kynsi, sortie le 17 avril 2020 via Nuclear Blast. Disponible à l’achat ici



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