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Interview   

Orphaned Land sort de la caverne


Kobi Farhi en a marre, et nous le fait savoir ! Le chanteur d’Orphaned Land peste depuis plus de 25 ans contre les gouvernements, contre les puissants, ceux qui magouillent pour maintenir l’oligarchie et préserver leurs intérêts individuels. Mais cette fois, avec le nouvel album Unsung Prophets And Dead Messiahs, son courroux s’adresse directement à nous, le peuple. Nous qui nous laissons abuser, par paresse intellectuelle ou simplement par habitude. Nous qui savons qui est Kim Kardashian mais ignorons que des milliers d’enfants sont enlevés chaque année à leur famille en Inde.

Par le biais d’un album concept puissant et mélodique d’un metal progressif qui transcende les genres, Orphaned Land rend hommage à ceux qui ont lutté pour la liberté de penser (et on ne parle pas de Florent Pagny). Avec nous, passionnément, Kobi Farhi revient sur ce sujet qui lui tient à cœur, à l’instar d’autres sujets politico-sociétaux abordés (la politique d’Israël, son pays, ou le terrorisme islamique), et sur la conception de ce nouveau disque, son line-up, une légende du rock progressif dénommée Steve Hackett parmi les invités…

« Quelle aventure spirituelle est-ce que ça m’a apporté de savoir que le cul de Kim Kardashian est plus gros qu’avant ? Qu’est-ce que je peux bien faire avec cette information ? Quel genre d’information c’est ? Comment est-ce que c’est possible, comment les gens gobent ce genre d’information encore et encore et encore ? C’est la caverne. »

Radio Metal : Tu as expliqué que « ça t’avait pris deux ans pour définir le concept que tu voulais présenter avec cet album ». Pourquoi une si longue période ? Est-ce que c’était un sujet que tu avais besoin de mûrir ?

Kobi Farhi (chant) : Ça m’a pris autant de temps parce que Orphaned Land existe depuis maintenant 26 ans ; tu abordes le sujet de telle et telle façon, et tu ne veux pas te répéter. Comment puis-je trouver un moyen plus efficace de faire passer mon message ? Comment puis-je trouver une meilleure approche ? C’est toujours compliqué à trouver. Je ne veux pas faire un All Is One numéro deux ou un Mabool numéro deux. Je veux toujours que ce soit le meilleur de ce que j’ai. Ça m’a pris beaucoup de temps pour m’en rendre compte. Le groupe était très frustré : « Bon, Kobi, où est-ce que ça en est ? » « Je suis désolé, je sais pas, je veux pas refaire un second All Is One, je peux le faire mais je ne veux pas ! Je veux trouver quelque chose qui puisse être notre meilleur album et meilleur concept. » « Ouais mais aller, ça fait deux ans que le dernier album est sorti… » Et moi je suis là : « Je ne sais pas… » La méthode que j’utilise pour comprendre comment je veux faire l’album c’est de prêter attention aux trucs qui m’énervent. Je commence à regarder les infos, les gens, et ça m’énerve et c’est comme ça que ça vient.

C’est une progression dans la colère ?

Ouais, ça mijote, ça prend du temps. Je veux être très fidèle à ce que j’écris donc ça peut prendre du temps parfois.

Le concept de l’album tourne autour de l’allégorie de la caverne, ou comment les hommes, emprisonnés dans une caverne, refusent de s’en libérer parce qu’ils sont aveuglés par la lumière, symbole de savoir et d’éducation. Dans la première chanson de l’album, « The Cave », tu cites Platon : « On peut aisément pardonner à l’enfant qui a peur de l’obscurité. La vraie tragédie de la vie, c’est lorsque les hommes ont peur de la lumière. » Est-ce que tu penses que la plupart des gens se maintiennent dans un état de dépendance et d’ignorance ? Est-ce que tu en as assez de la fainéantise des humains à contrôler leur vie ?

Oui. Je suis sans cesse en train de protester contre les gouvernements ou les gens de pouvoir comme les politiciens ou les leaders religieux. Cet album est très en colère contre les gens, parce qu’ils ne veulent pas sortir de la caverne. Si tu prends la télé réalité comme Big Brothers – je déteste big brother, mais il n’est pas le coupable. Les gens veulent le regarder, c’est eux qui ne veulent pas sortir de la caverne. C’est décevant parce que j’attends plus de la part des gens. Je fais un test à chaque fois que je donne une interview, je pose deux questions à la personne qui m’interview pour illustrer l’exemple que je donne. Je le ferai avec toi si tu veux. Tu n’as qu’à répondre par oui ou non. Je te donne un exemple : est-ce que tu savais qu’en Inde, 75000 enfants sont kidnappés tous les ans pour alimenter un réseau de pédophilie ? Ils prennent leurs reins et les mettent à la rue où ils mendient. 75000 tous les ans. Imagine. Combien de parents perdent leur enfant ? Personne n’est au courant. La deuxième question c’est : est-ce que tu sais qui Kim Kardashian est ?

Oui.

Mes réponses étaient les mêmes. Je n’étais pas au courant pour les enfants et je savais qui Kim Kardashian est. C’est un exemple qui te montre la race humaine telle qu’elle est aujourd’hui et les médias tels qu’ils sont aujourd’hui. La vie est un miracle, je m’attends à ce que les gens la célèbrent et aident ceux qui ont des difficultés. Quelle aventure spirituelle est-ce que ça m’a apporté de savoir que le cul de Kim Kardashian est plus gros qu’avant ? Qu’est-ce que je peux bien faire avec cette information ? Quel genre d’information c’est ? Comment est-ce que c’est possible, comment les gens gobent ce genre d’information encore et encore et encore ? C’est la caverne. Nous sommes dans la caverne et à chaque fois, au cours de l’Histoire, que quelqu’un vient pour nous en faire sortir… Platon a écrit ça parce que les Grecques ont tué Socrate. Il ne comprenait pas : « Comment avez-vous pu tuer cet homme ? Il est sagesse, il est lumière, il est philosophe. Socrate est un grand homme, comment avez-vous pu le tuer ? » Et si tu jettes un œil à notre Histoire, ça s’est toujours produit. Jésus Christ était un révolutionnaire juif : ils l’ont tué. Parlons un peu de notre époque. Si on retourne en Inde, Mahatma Gandhi était comme un messie pour les Indiens : ils l’ont tué. Martin Luther-King pour les Afro-américains : assassiné. Che Guevara pour les Américains du Sud : assassiné. En Israël, le premier ministre Rabin, qui était le premier à être aussi proche de la paix avec les Palestiniens : assassiné. Le premier président arabe à faire la paix avec Israël, Sadat, président Egyptien : assassiné. Et tu peux en trouver d’autres : Kennedy, Lincoln… Si tu te plonges dans l’histoire, tu peux trouver des gens qui étaient des révolutionnaires en France et qui ont été assassinés. C’est le même schéma qui se répète. Platon a écrit ça il y a 2500 ans mais nous sommes toujours coincés dans la même boucle. La technologie ? Elle est très avancée, regarde ça [montre son téléphone], regarde ça, on peut parler, on peut voler jusqu’à la lune. Mais entre les gens ? Ça coince. Et c’est à cause des gens.

Je crois que c’est Sartre qui a dit « L’enfer c’est les autres ». Oui, nous sommes le problème, parce qu’on est la majorité. On peut apporter le changement, et on en n’a rien à faire. On n’est pas au courant pour les 75000 enfants kidnappés en Inde mais on l’est pour Kim Kardashian. On est le problème. Pas les politiciens, pas… J’entends des gens dire : « Enlevez les religions du monde et vous enlevez tous les problèmes. » C’est du déjà entendu. Et ce n’est pas vrai. Hitler et Staline n’étaient pas religieux. Le problème, c’est nous. On doit se réveiller. On doit se bouger et on doit vouloir sortir de la caverne. Le changement viendra seulement une fois ça fait. Cet album est pour les gens, pour les secouer. C’est surtout une protestation contre les gens. J’aime les gens et je crois en eux, mais ils sont endormis, donc, ouais, c’est pour eux.

Nous sommes le problème mais également la solution…

Exactement [prononcé en français]. Exactement !

« Cet album est pour les gens, pour les secouer. C’est surtout une protestation contre les gens. J’aime les gens et je crois en eux, mais ils sont endormis. […] Je déteste les politiciens, mais je suis aussi en colère contre les gens maintenant parce qu’ils ne comprennent pas qu’ils sont dans la caverne, et ils ne veulent pas en sortir. »

Dans le mythe de la caverne, il y a un feu derrière les gens enchainés. Derrière ce feu, se trouvent des personnes portant des marionnettes qui créent l’illusion de la réalité. Si on transpose ça à notre réalité, qui seraient ces marionnettistes aujourd’hui ?

Kim Kardashian. Parce que qu’est-ce qu’il se passe dans la caverne ? Il y a un feu et quand les gens, qui sont nés dans cette caverne, voient les ombres sur le mur, ils pensent qu’elles sont la seule vérité. Ensuite, quand on enlève ses chaines à une personne qui quitte la caverne, cette personne voit le monde, voit la vérité, te voit toi, tes yeux, ton visage. La personne retourne dans la caverne et dit aux autres : « Cette ombre n’est que l’ombre de la lumière, de la vérité. » Et ils pensent que cette personne est un cinglé, et la tue, comme ils ont tué Gandhi, comme ils ont tué Socrate, comme ils ont tué Jésus. Comme ils ont tué tous ces gens. Ces ombres sont des choses que l’on considère comme importantes et comme la vérité. Par exemple, quand on s’intéresse aux Kardashian, à big brother ou à toutes ces célébrités, ce n’est pas important. Tout ce qui n’est pas important, on s’en préoccupe, on en parle, on trouve ça très intéressant… sauf que ce n’est pas le cas ! Il s’agit des ombres. Parce qu’il y a des choses bien plus importantes que ça, mais on est enchaîné, les yeux tournés vers la télévision ou les journaux, tu es empoisonné par ces choses. Est-ce que tu as lu Le Meilleur Des Mondes de Huxley ? Tu te rappelles qu’il dit qu’à l’avenir, quand il y aura des manifestations, les policiers n’auront pas besoin de frapper les gens. Ils répandront du parfum dans l’air. Tu respires ce parfum et tu te dis « whaou ! » Tu respires le parfum, ça te rend heureux et tu rentres chez toi. C’est ce qu’ils nous font. Ils ne répandent pas de parfum mais ils nous montrent big brother, toutes ces conneries. Des choses terribles se produisent et nous, on regarde ce truc [pointe une TV du doigt] : « T’as vu la photo de Kim Kardashian et Kanye West hier ? » « Wow, la veste de Kanye West ! » C’est le parfum. Ils nous endorment. On dort pendant que la corruption, de mauvaises choses se produisent. D’une certaine manière, c’est la caverne, ce sont les ombres, le feu et nous.

All Is One était un album délibérément plus accessible et plus direct. A l’époque, tu as dit que tu « voulais toucher les auditeurs dès la première note. C’était important pour [toi] en raison des messages que [tu] voulais faire passer. » Ce nouvel album marque clairement un retour au côté plus progressif et complexe d’Orphaned Land, mais on sent aussi l’influence de votre expérience avec All Is One. Est-ce que tu penses que vous avez trouvé un équilibre entre la complexité, l’aspect épique et le coté entrainant avec cet album ?

Exactement. Cet album est la rencontre de nos albums conceptuels, Mabool, ORWarriOR et All Is One. Nous revenons au concept, et si nous avons pris une chose de All Is One, c’est la production : les violons, les chœurs, le côté épique, le son… Ce nouvel album est un mélange entre Mabool et All Is One. Et je pense que nous avons trouvé le nouveau Orphaned Land. C’est ce qu’il y a de meilleur, parce que j’aime vraiment beaucoup les albums concept. J’avais voulu essayer quelque chose avec All Is One et ça a marché mais… Les albums concepts sont toujours les meilleurs parce que tu peux faire un long solo, tu peux faire une chanson de neuf minutes, tu n’as pas à penser à la radio. Tu crées l’album comme une bande son de film. Je pense que le nouvel album est notre meilleur, mais je dis ça à chaque nouvel album. Quand j’entends les gens dire qu’il leur rappelle Mabool et ORWarriOR, et qu’il leur fait penser à All Is One, ça me rend heureux.

All Is One ne contenait presque aucun growl, mais il y en a sur le nouvel album et ils n’ont jamais autant donné cette impression de colère. Est-ce qu’il s’agit d’une expression de la colère que tu avais en toi pendant la création de ces chansons ?

Oui. J’avais dit que je ne ferais pas de chant guttural avant d’écrire All Is One et finalement j’en ai fait sur une chanson. Donc il y a une chanson sur cet album, qui s’appelle « Fail » : une chanson pleine de colère, et avec certaines des meilleures paroles que j’ai jamais écrites, et j’ai finalement eu recours au chant guttural. Quand je suis en colère, le growl est la meilleure façon de m’exprimer, ou alors quand je parle avec cette voix [prend une voix grave]. Les deux conviennent très bien pour ces choses. Je l’ai fait même sur All Is One, et j’en ai fait plus sur cet album. Je ne peux pas me passer du chant guttural, j’aime trop ça. J’y ai réfléchis, mais non. Je pense que la raison était que je voulais plus exprimer mon chant clair. J’ai réussi à produire un chant clair de bonne qualité sur All Is One ainsi que sur cet album. Donc quand j’ai eu l’impression de maitriser le chant clair, je me suis dit que je devrais aussi faire du chant guttural.

All Is One était déjà un album impressionnant du point de vue de l’orchestration avec des chœurs, etc., mais il semble que vous allez encore plus loin avec le nouveau disque qui est encore plus grandiloquent…

Je pense que ces choses te donnent plus de pathos (passion, effet, le fait de susciter des émotions, NDLR). Nous sommes des personnes metal, nous aimons ça. Comme Game Of Thrones. J’aime ça, j’aime les chœurs, les violons, l’orchestre que nous avons enregistré. Je suis allé en Turquie pour l’enregistrement parce que là-bas, ils jouent dans ce style arabique dont je suis fou. Je ne peux pas imaginer notre musique sans cet élément aujourd’hui, c’est une partie importante de notre musique. Ça nous coûte beaucoup d’argent. Et nous travaillons avec un chœur d’Israël, qui s’appelle Hellscore Choir, composé de vingt cinq chanteurs. Tu peux laisser ton téléphone de côté, écouter la musique et tu vois tout un film. J’aime que ce soit comme ça. Ouais, nous sommes passés au niveau supérieur. Tu dois toujours réfléchir à la manière dont tu peux passer au niveau supérieur. Il y a plus de chœurs et plus de violons sur cet album. Je crois que nous allons continuer comme ça à l’avenir.

Est-ce que tu vois cet album comme un film ?

D’une certaine manière, oui. C’est le cas parce que quand tu écris des albums concept de la façon dont nous écrivons, c’est-à-dire que nous avons le concept, ensuite je définis les parties chronologiques de l’histoire, et ensuite nous composons la musique. Donc je sais que « ce riff de guitare ça correspond au moment où ils tuent le héros, et cette mélodie, c’est quand il sort de la caverne. » Je le vois dans la musique avant d’écrire les paroles. Et avant même que j’écrive un seul mot, nous assemblons l’histoire comme un puzzle : « Là, il sort de la caverne, ça, c’est quand il est dehors, et ça c’est quand il y retourne. » J’ai besoin de sentir que la musique me raconte cette histoire. Et une fois que j’obtiens ça sans les paroles, alors je me mets à les écrire. La musique aussi raconte l’histoire. Je peux voir des photos, je peux voir le film défiler en écoutant la musique.

« Si tu joues de la guitare et que je t’explique ce qu’est Orphaned Land et comment nous écrivons de la musique, tu peux écrire le nouvel album avec moi. »

C’est le premier album d’Orphaned Land auquel Yossi Sassi n’a pas contribué. Quelle différence – si différence il y a – est-ce que ça a fait ?

Il n’y avait aucune différence parce qu’il n’y a jamais eu qu’une tête pensante dans Orphaned Land, comme Steven Wilson dans Porcupine Tree par exemple, ou Mikael Åkerfeldt dans Opeth. Nos guitaristes composent, mais c’est principalement moi et Uri [Zelcha] qui assemblons le puzzle, et nous savons ce qu’Orphaned Land est et quel son le groupe doit avoir. Si tu joues de la guitare et que je t’explique ce qu’est Orphaned Land et comment nous écrivons de la musique, tu peux écrire le nouvel album avec moi. Le fait que ce soit Yossi ou toi ou n’importe qui sachant jouer de la guitare et comprenant la musique d’Orphaned Land, ça n’a pas d’importance. C’était un peu étrange au début parce que nous étions ensemble depuis vingt-deux ans, mais j’ai toujours pensé qu’Orphaned Land est plus grand que Kobi, ou Yossi ou n’importe qui d’autre. Je savais que nous le ferions et nous y voilà : notre meilleur album, sans Yossi.

Steve Hackett, le guitariste d’origine de Genesis, apparait pendant un solo sur la chanson « Chains Fall To Gravity ». C’est d’ailleurs lui qui t’a appelé pour collaborer sur sa chanson « West To East ». Comment a été cette expérience ?

Géniale ! J’étais très surpris lorsqu’il m’a contacté. Il a écrit une chanson pour la paix et il a entendu parler de moi. Il voulait que je vienne avec un autre chanteur arabique. Nous avons emmené Mira [Awad] qui chante avec moi sur All Is One et nous avons enregistré pour lui. C’était un moment empli de respect. Il m’a également demandé : « Est-ce que tu veux être payé ? Parce que t’es venu en studio. Je peux te payer avec de l’argent ou je peux enregistrer un solo sur ton prochain album. » J’ai réfléchi : « Hmm … Le solo ! » [Petits rires]. Qu’est-ce que je ferais de l’argent ? Je vais acheter un café ? Acheter le journal avec Kim Kardashian dedans ? Qu’est-ce que je peux faire avec l’argent ? M’acheter une veste ? L’argent, je l’oublierai ; le solo sera là pour toujours. Pour toujours ! Je lui ai dit : « Je choisis le solo, évidemment. » Et il a joué un solo de dingue sur la chanson dans laquelle le héros sort de la caverne. Je lui ai parlé du concept, de la signification du solo, nous avons échangé des mails et ensuite il a enregistré le solo. C’est… c’est Steve Hackett de Genesis ! Je lui parle par mail, je lui parle de la chanson… Aucune quantité d’argent ne peut égaler ça. C’était incroyable, comme un rêve devenu réalité.

Il y a toujours eu quelque chose de révolutionnaire dans votre approche, mais est-ce que tu penses que la musique peut être assez puissante pour que cette révolution se produise, pour que les choses changent ?

Je pense que la clé pour changer les choses est l’éducation. Un homme juif très intelligent s’occupait d’orphelins pendant l’holocauste, il s’appelait Janusz Korczak. Il a dit vouloir changer le monde, changer l’éducation. Et c’est vrai, tu n’as qu’à regarder le monde aujourd’hui. Regarde les gens qui vivent au Tibet : ils sont éduqués dans la tolérance, la paix, l’acceptance et toutes ces choses. Tu peux trouver des Tibétains qui sont des enfoirés, mais dans l’ensemble les Tibétains sont des gens de paix parce qu’ils ont été éduqués comme ça. Beaucoup d’autres personnes sont éduquées dans la haine, la guerre et d’autres choses comme ça. Ce n’est qu’une question d’éducation. On est tous les mêmes, la différence c’est la façon dont on est éduqué. La musique fait partie de cette éducation. Elle peut changer la façon de penser des gens. Un jour, j’ai parlé avec un fan du groupe qui était un réfugié de Syrie. Je lui ai dit : « Notre musique n’a sauvé la vie d’aucun enfant. » Et il m’a répondu : « Oui, mais elle a apporté de l’espoir aux gens. Qu’est-ce qu’il se serait passé si je n’avais pas cet espoir et que j’étais désespéré ? Quelle aurait été la différence ? Je peux faire des choses terribles quand je suis désespéré. S’il n’y a plus d’espoir, je peux tuer quelqu’un, je peux… Je ne sais pas, je peux faire plein de choses. Donc tu ne sais pas si tu as sauvé la vie d’un enfant ou pas, parce que peut être qu’en donnant de l’espoir aux gens, tu as empêché quelqu’un de tuer quelqu’un d’autre. Tu ne peux pas être sûr. » C’était vrai, et c’était bon d’entendre ça venant d’un fan du groupe. Il m’a lui aussi éduqué, c’est ça la communication entre les fans et le groupe. La musique peut influencer, montrer la voie, donner de l’espoir. Je ne sais pas si elle peut changer le monde, mais il y a des musiciens… A la fin de l’album, nous rendons hommage à un musicien Chilien appelé Victor Jara. C’était un musicien qui venait du Chili et le gouvernement l’a assassiné. Un autre messie mort. C’est la raison pour laquelle nous avons appelé l’album Unsung Prophets And Dead Messiahs. Il a été tué mais ses chansons vivront pour toujours ; nous avons rendu hommage à ses chansons. Il m’a éduqué. La musique est magique, c’est quelque chose de très important. Les paroles sont très importantes. Elles peuvent aider à éduquer. L’éducation est la clé du changement.

Est-ce que tu penses que les musiciens peuvent être considérés comme des prophètes ?

Je pense que c’est le cas de beaucoup de monde. Quand dans l’album je parle de « messies morts », je t’ai donné les exemples de Che Guevara et Martin Luther King, mais pour moi, les « prophètes méconnus » sont des gens comme Platon. Il a écrit à propos de la caverne il y a 2500 ans ! Il l’a vu, et on s’est comporté de cette façon pendant des millénaires. C’est essentiellement une prophétie. Si tu prends Aldous Huxley et son livre Le Meilleur Des Mondes, c’est un prophète. On l’appelle un auteur mais c’est un prophète. George Orwell : un prophète, parce que tout ce qu’il a dit est arrivé avec big brother, avec… tu es au courant pour Edward Snowden. Tout ce qu’Edward Snowden a découvert à propos du gouvernement américain, Orwell l’avait écrit il y a bien longtemps. Est-ce que tu as lu Sa Majesté Des Mouches ? C’est comme une prophétie de ce qu’allait être la télé réalité. Comment les gens vont cohabiter, seuls sur une ile. Dans le livre, ils sont à deux doigts de tuer Ralph, celui qui reste normal, le gamin qui leur dit : « On a besoin de feu. » Ils l’ont presque tué, comme ils ont tué les prophètes. Même Bob Marley l’a dit dans une de ses chansons, « Redemption Song », [chante] : « How long shall they kill our prophets ». C’est la même histoire qui se répète encore et encore et encore. Oui, les musiciens peuvent être des prophètes. Bob Marley est considéré comme un prophète dans la culture rastafari. Beaucoup d’entre eux peuvent être des prophètes, c’est sûr. Victor Jara, le musicien Chilien, John Lennon, ça en concerne beaucoup. Les musiciens sont des personnes très spirituelles si la musique est… bonne.

« J’ai emmené un groupe Palestinien en tournée avec moi. Ils disent que les Palestiniens et les Israéliens ne peuvent pas vivre dans le même pays. Sauf que nous, Israéliens et Palestiniens, on vit dans le même bus. Donc si on peut le faire, quel est le problème ? »

Dans la chanson « Chains Fall To Gravity », les paroles disent : « Le souvenir de la servitude me maintient, d’une certaine façon, sain d’esprit. » Est-ce que tu fais référence au rôle que l’Histoire doit avoir dans l’éducation, pour que certains évènements ne se reproduisent jamais ?

Quand je chante “The memory of servitude somehow keeps me sane”, c’est parce qu’on est tellement habitué à… Il existe un proverbe qui dit « mieux vaut un mal connu ». Dans la Bible, le peuple d’Israël ne voulait pas quitter l’Egypte. Moise est venu et leur a dit : « Je vous mènerai à la Terre Promise, promise par Dieu. » Tu sais ce qu’ils lui ont dit ? « On ne sait pas trop… J’ai mon café, j’ai ma nourriture, j’ai mon lit. Oui, je suis esclave, mais mieux vaut un danger que l’on connait. Tu veux m’emmener vers la mer, tu veux ouvrir cette mer en deux, tu veux que je la traverse, puis tu veux que j’aille dans le désert, et ensuite peut-être que tu m’emmèneras en terre promise ? Je crois que je vais rester ici. » On est accro à cette obscurité. Voilà ce que « Le souvenir de la servitude me maintient, d’une certaine façon, sain d’esprit » veut dire. Parce que même si le héros sort de la caverne, il est accro à la manière dont il vivait auparavant. On s’habitue à comment les choses sont, tout le temps. On grandit, et nos premiers jouets sont des pistolets, des pistolets à eaux, ou alors tu joues à tuer des gens sur l’ordinateur. La violence est présente dans ton cerveau depuis que tu es petit, même si ce n’est qu’un jeu. Une fois que tu as tué tout le monde, tu accèdes au niveau supérieur. Là, le jeu est plus avancé et tu dois tuer encore plus de gens. Tu n’es qu’un gosse de cinq ans et tu es déjà en train de tuer des gens à la télé. Ensuite tu grandis et tu deviens soldat, et tu dois protéger ton pays, particulièrement en Israël. Ils te donnent un fusil : tu es un grand garçon maintenant, voilà un vrai fusil, tous ces Arabes veulent te tuer, tu dois protéger ton pays. Tu es accro à cette obscurité, comme à de l’héroïne. Tu es accro à ces choses, elles ont été injectées dans ton esprit, on te lave le cerveau depuis que tu es enfant. Même si tu es libre, le souvenir de la servitude te maintient sain d’esprit, c’est sa raison d’être. Tu ne peux pas t’en sortir et la quitter complètement, elle te tire toujours vers l’arrière, elle veut te reprendre, telle la gravité.

Tu as déclaré qu’étant donné vos réussites, vous faites « un meilleur boulot que [votre] ministère des affaires étrangères » et que vous êtes peut-être « les véritables ambassadeurs de [votre] pays. » Quelle est ton opinion sur l’actuelle politique étrangère d’Israël ? Qu’est-ce que tu penses des actions de ton propre pays ?

Je déteste les gouvernements. Tous les gouvernements. Je pense qu’ils sont tous corrompus. Je pense que notre niveau d’éducation est si bas que nous amenons ce genre de leaders. On choisit ces gens, et on est un peuple de big brother, de potins, de Kim Kardashian et toutes ces choses. Ce sont les meilleures personnes que nous pouvons créer. Et si on produit quelqu’un de meilleur, on finit toujours par l’assassiner. Voilà l’analogie. En Israël, il y a un bureau chargé d’expliquer la politique d’Israël au monde extérieur. C’est un bureau en charge des relations publiques avec le pays. Ce bureau se voit attribuer un budget tous les ans, je ne sais pas, peut être cent ou deux cents millions de shekel, ce qui fait au moins cinquante millions d’euros. Qu’est-ce qu’ils font avec cet argent ? Rien. D’une certaine façon, ils le volent. Nous n’avons pas ce budget-là. Nous n’avons même pas un budget qui s’en rapproche. Pas même un pour cent de ce budget. Et nous faisons bien plus, un meilleur boulot. Alors, qu’est-ce que ces gens font ? Qu’est-ce qu’ils font ? Et qu’est-ce que notre leader fait ? J’ai emmené un groupe Palestinien en tournée avec moi. Ils disent que les Palestiniens et les Israéliens ne peuvent pas vivre dans le même pays. Sauf que nous, Israéliens et Palestiniens, on vit dans le même bus. Donc si on peut le faire, quel est le problème ?

C’est les gens, les leaders : ils ne veulent pas qu’on vive en paix. Les médias ne veulent pas qu’on entende parler des enfants en Inde. Ils veulent juste repasser la même boucle sans arrêt et ils y arrivent parce qu’on est 2500 ans après que Platon ait écrit là-dessus. C’est toujours comme ça : la révolution vient et s’en va ; la droite puis la gauche prend le pouvoir… C’est la même merde. Ils sont tous les mêmes merdes. Donc évidemment que je fais un meilleur boulot qu’eux. Tu fais un meilleur boulot qu’eux parce qu’ils font vraiment de la merde ! Qu’est-ce qu’ils font ? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais voté aux élections, jamais. Ils me disent : « Tu devrais voter pour celui qui est le moins pire. » Mais j’attends bien plus de l’humanité ! Regarde la planète, elle est tellement pleine de vie ! Tout est noir et vide dans l’espace. Ici, c’est plein de vie, de fruits, de végétaux, de gens, de musique, d’amour… cet endroit est tellement incroyable ! Pourquoi est-ce qu’on ne peut tous pas s’envoler ? Pourquoi est-ce que ça doit être une utopie ? Pourquoi ? Je ne comprends pas. Je déteste les politiciens, mais je suis aussi en colère contre les gens maintenant parce qu’ils ne comprennent pas qu’ils sont dans la caverne, et ils ne veulent pas en sortir.

Vous représentez tout ce contre quoi les islamistes fondamentalistes se battent : vous êtes Israéliens, vous jouez de la musique rock et vous essayez d’unifier les gens et de leur apporter la lumière. Est-ce que tu es ou est-ce que tu te sens en danger ?

Je ne pense jamais à ça, parce que si j’y pense, j’accorde de l’espace dans mon âme et dans mon esprit à ces pensées. Je préfère mettre cette énergie dans d’autres choses. Je n’y pense pas. Ce à quoi je pense par contre en ce qui concerne les musulmans fondamentalistes et ce genre de chose, c’est encore une fois cette colère que je ressens envers les gens. Imagine qu’à chaque fois qu’une attaque terroriste est menée par des musulmans, et c’est le cas la plupart du temps, c’est un fait, ça reflète la religion et la société musulmane dans son ensemble, et la majorité d’entre eux ne sont pas des terroristes. Ce qui me met en colère, c’est que les gens ne font rien à propos de ça. Imagine qu’il y ait une attaque terroriste à Paris, par exemple, qui a déjà subi des attaques terroristes (j’ai grandi avec des attaques de ce genre qui se produisaient tout le temps), imagine qu’après une attaque terroriste, tous les musulmans sortent dans la rue en brandissant des pancartes qui disent : « Ces gens ne sont pas musulmans, ils ne représentent pas mon Islam. Ils ne sont pas des nôtres. Nous condamnons leurs actions. Nous t’aimons Paris, nous aimons les Français, même si nous sommes différents. Nous vous aimons et nous condamnons cet acte. Ces terroristes et ceux qui suivront ne sont pas musulmans. » Et tu vois des milliers de personnes brandissant des pancartes comme ça. Les Français se rendraient compte : « Ok, les musulmans, ce sont eux. » S’ils disent clairement « vous n’êtes pas musulmans », tout le monde le verra. Mais ils ne le font pas. Du coup, il y a une attaque terroriste, et beaucoup de monde se met à détester les musulmans. Les musulmans le voient, mais ils ne sortent pas dans la rue pour dire : « Non, ce n’est pas ça l’Islam. » C’est La Divine Comédie. Ils peuvent le faire, mais ils ne le font pas. Les gens se contentent de rester dans la caverne, ils restent chez eux, ils ne parlent pas. Ils s’en fichent. C’est la caverne. Imagine, s’ils le faisaient. Même le futur terroriste dirait : « Je ne peux pas le faire au nom d’Allah parce que les gens, toutes les personnes musulmanes, diraient tous que je suis un abruti, donc je ne peux pas. » Ça empêcherait même la prochaine attaque de se produire. Où est le Premier Ministre qui le dit, où est le leader des Musulmans qui le dit ? Pourquoi dois-je le dire ? C’est si facile à voir !

Voilà ce que j’en pense. Je ne pense pas aux extrémistes ou au danger. Je ne peux pas avoir peur et rester à la maison. Quand nous avons joué à Paris, ma famille m’a dit : « Tu n’as pas peur après ce qu’il s’est passé ? Tu es Juif, les terroristes… » Mais je leur ai répondu : « Nous sommes d’Israël, nous subissons des attaques terroristes depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, quelle est la différence ? » Et qu’est-ce que je devrais faire ? Rester à la maison ? Quitter le groupe ? Me mettre à regarder la télé ? Qu’est-ce que je ferai ? Ensuite, quand je suis rentré chez moi et qu’ils m’ont demandé comment ça s’était passé, je leur ai dit que c’était plein de musulmans, d’Arabes, de Marocains, d’Algériens… De Juifs, de gays et de lesbiennes, peu importe. Je n’ai reçu que des baisers, des étreintes et des cadeaux. C’est la vérité. Tu n’as besoin que d’un abruti, mais je ne vais pas rester chez moi à cause d’un abruti. Et de toute façon je ne peux pas trouver cet abruti. Alors j’espère qu’il ne viendra jamais.

Interview réalisée en face à face le 30 novembre 2017 par Claire Vienne.
Fiche de questions : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Claire Vienne.
Traduction : Lison Carlier.

Site officiel d’Orphaned Land : www.orphaned-land.com.

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  • J’ai écouté l’album hier pour la première fois, une bien belle oeuvre d’ailleurs mais quelques mots sont censurés par des bips ! Je précise que j’ai acheté l’original, ce n’est pas une copie.
    Cela m’a extrêmement surpris.
    Quelqu’un en sait-il un peu plus ?
    Quelle est leur origine ? Réelle censure ou volonté artistique du groupe ?
    Si quelqu’un est au courant, je suis très intéressé par l’information.

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    Spaceman

    C’est une volonté artistique du groupe, pour étayer le concept, le côté « big brother » qui contrôle tout et censure. Le but est justement d’amener ce genre de doute et de questionnement 🙂

    Lykan

    C’est ce que j’espérais. Parce qu’une censure réelle, ça me ferait saigner les oreilles à force…
    Merci pour la rapidité de la réponse !

  • Superbe interview
    On ne peut etre qu en adéquation avec lui

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    Amorphis @ Lyon
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