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Interview   

Pain Of Salvation : éloge de la non-conformité


Ceux qui suivent la carrière de Pain Of Salvation le savent : c’est un groupe imprévisible, touche-à-tout et qui n’a pas peur d’expérimenter. C’est autant ce qui peut le rendre particulièrement excitant que ce qui peut provoquer l’ire des fans conservateurs ou de ceux qui placent en lui des attentes musicales spécifiques. C’est d’ailleurs amusant de constater à quel point c’est une source de conflit intérieur pour Daniel Gildenlöw, le cerveau créatif et solitaire – malgré lui, car il ne demande qu’à collaborer – du groupe suédois. Et ça tombe bien, car les conflits, les tensions et la frustration, c’est finalement ce qui nourrit son art.

De la frustration et des tensions, le nouvel album Panther en est gorgé. Musicalement, déjà, avec cette cohabitation particulière entre ses aspects organiques et électroniques. Thématiquement ensuite, en dressant le constat que la volonté d’instaurer une normalité dans la société réprime les personnes câblées autrement et qui ont pourtant beaucoup à apporter. En résumé. Car encore une fois, Daniel se montre particulièrement expansif, détaillant avec beaucoup d’implication sa réflexion sur sa musique ou sur la société.

Et c’est en arpentant à pied la campagne suédoise que Daniel Gildenlöw nous a répondu… pendant une heure et demie durant ! Passant à côté de vaches ou d’une chenille imprudente, cette dernière le forçant à interrompre notre conversation : « C’est une énorme chenille, il faut que je la sauve ! Le problème quand on aide un animal, c’est qu’il croit qu’on cherche à l’embêter [rires]. Mais cette énorme et magnifique chenille est en plein milieu de la route. C’est une route en gravier, donc il y a peu de risque qu’une voiture arrive, mais si ça arrive, elle sera exactement là où il ne faut pas être. »

« Le problème avec les membres du groupe, c’est qu’ils sont tout le temps positifs ! [Petits rires] Ils disent juste : ‘Ouais, c’est super !’ Même si c’est un retour sympa à entendre, si t’es indécis sur quelque chose, ça ne te donne pas une direction à prendre. »

Radio Metal : Comment vas-tu ? Es-tu confortablement installé ?

Daniel Gildenlöw (chant & guitare) : Bien ! C’est une année bizarre, mouvementée et calme à la fois ! C’est une drôle de combinaison pour tout le monde je suppose. Par contre, en fait, je ne suis pas « confortablement installé », parce ce que pour je ne sais quelle raison, quand je fais des interviews, j’ai tendance à beaucoup marcher. Si je suis chez moi, je ne vais faire que tourner dans ma maison, donc j’essaye d’aller me promener dehors. Le problème, c’est qu’il y a deux jours, je me suis cassé un orteil sur mon pied gauche, donc ça fait un peu mal de marcher ! C’est la douleur du salut (traduction de « pain of salvation », NdT), je suppose [rires].

In The Passing Light Of Day a été marqué par ta collaboration créative avec Ragnar Zolberg. A l’époque, nous avions parlé du fait que tu avais trouvé un vrai partenaire en lui. Cependant, seulement quelques mois plus tard, vous avez annoncé son départ et il a publié un communiqué très accusateur à ton encontre. Comment expliquer qu’une collaboration créative qui a si bien marché parte ainsi de travers ?

Je ne sais pas. C’est tout aussi déroutant pour moi, ainsi que pour le reste du groupe et de l’équipe. Les choses ont pris un tournant étrange, d’une certaine manière. L’ambiance a progressivement changé, sans que nous sachions ou comprenions pourquoi ; il ne voulait pas non plus en parler. Il se mettait de plus en plus en marge du groupe, c’était juste bizarre. Nous ne savons vraiment pas exactement comment les choses ont évolué comme elles l’ont fait. Je trouve ça toujours triste, parce que comme tu l’as dit, j’ai beaucoup apprécié de composer de la musique avec lui et évidemment, c’est un très bon chanteur et un très bon guitariste. Son communiqué était vraiment très étrange, parce que même quand il a commencé à dire qu’il avait été viré de Pain Of Salvation, ce n’était pas le cas. J’ai tout simplement décidé de ne pas du tout rentrer dans ce débat. J’ai vu comme c’est vite devenu moche et je suis quasi certain que ce n’est pas lui qui a écrit tout ça. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais nous sommes très tristes que ça ait pris cette tournure. J’espère qu’il est plus serein maintenant, c’est tout ce que je peux espérer.

La bonne nouvelle pour les fans est que Johan Hallgren est revenu dans le groupe. En 2011, nous avions discuté de son départ et tu nous avais dit qu’il avait envisagé de quitter le groupe de nombreuses fois, avant même qu’il le fasse vraiment, à cause de tous les sacrifices qu’implique cette industrie – pour faire simple. Du coup, comment s’est-il retrouvé à réintégrer le groupe à ce stade et qu’est-ce qui a rendu ce retour possible, étant donné les circonstances de son départ en 2011 ?

Quand les choses sont vite devenues étranges avec Ragnar, qu’il a commencé à s’emporter ou dire qu’il avait été viré, et quand j’ai commencé à réfléchir au guitariste que nous pourrions avoir dans le groupe, Johan est la première personne à qui j’ai pensé. Je savais que sa situation familiale était différente et, de toute façon, nous jouions régulièrement ensemble dans un projet parallèle. Son retour a vraiment eu un formidable effet sur l’atmosphère dans le groupe : je ne pense pas trop m’avancer en disant que tout le monde était très content du changement d’énergie dans le groupe. Pour ma part, c’était le même sentiment que lorsqu’on retrouve un ami proche qu’on n’a pas vu depuis longtemps et qu’instantanément tout semble normal. Evidemment, même si nous ne jouions pas ensemble dans le groupe, nous étions toujours amis et nous nous voyions toujours, donc ce n’est pas comme si nous nous étions perdus de vue. Mais nous retrouver de nouveau sur scène ensemble paraissait totalement normal ! Nous étions très vite à l’aise.

Pour finir sur les changements de line-up, le bassiste Gustaf Hielm vient d’annoncer son départ du groupe. Il a expliqué que la raison de son départ est qu’il ne peut pas retrouver un mode de vie mouvementé et s’attendre à ce que ça fonctionne. As-tu déjà quelqu’un en tête pour le remplacer ?

Non. C’est l’un des bons côtés de la situation mondiale actuelle : nous n’étions pas obligés de prendre une décision rapidement sur quoi que ce soit. Nous avions quelques sujets pressants en octobre, novembre et décembre, quand nous avons appris qu’il allait arrêter tous ses engagements envers le groupe pour se concentrer sur son boulot principal, car nous savions que nous avions des concerts qui approchaient, nous avions le festival sur la croisière caribéenne, Cruise To The Edge, et nous prévoyions au moins trois tournées après l’été. Daniel « D2 » Karlsson vient de devenir père il y a seulement quelques semaines et, évidemment, nous savions qu’il y avait aussi ça qui se profilait à l’horizon. Donc nous ne savions pas vraiment comment répondre à toutes ces problématiques. Nous nous sommes donc concentrés sur la finalisation de l’album et sur ce que nous pouvions faire, au lieu de nous focaliser sur ces soucis. Puis, tout d’un coup, les tournées ont été annulées et une grande partie de ces problèmes s’en sont allés, au moins pendant un temps. Nous pouvions nous concentrer sur les vidéos, les singles et l’album, et je trouve que c’était bien. Le seul stress vient toujours, d’abord, évidemment, de la gestion des concerts en tant que telle, mais encore plus, au fil des années, du fait de devoir informer les fans et la presse à un moment donné ! C’est toujours difficile à cause de toutes les discussions qui en découlent, et c’est juste bizarre. On se dit que ce n’est pas ce qui nous dérangerait le plus dans ces cas-là, mais au fil des années ça devient stressant. Donc nous étions déjà au téléphone, et même quand il était au studio, à nous demander : « Qu’est-ce qu’on va dire aux gens ?! » Nous nous sommes tous mis d’accord pour attendre autant que possible et ne pas nous soucier de ça ! [Rires]

As-tu songé à contacter ton frère Kristoffer pour qu’il revienne dans le groupe ?

Eh bien, le truc c’est que… [Petits rires] Nous lui avions demandé de quitter le groupe parce qu’il avait déménagé en Hollande et, à ma connaissance, il y vit toujours [rires]. C’est très difficile. Déjà pour le groupe c’était moche de devoir demander au bassiste de partir, mais pour moi le prix était bien plus élevé, parce que c’était mon frère ! Je ne pense pas que je voudrais mettre ça en péril. A choisir, je préfère avoir un frère qu’un bassiste !

« Je pense que le fait de jouer avec les sons était, à bien des égards, l’équivalent solitaire d’un jam – en gros, je jammais avec moi-même, avec ma créativité. »

J’imagine que pour Panther, tu es redevenu le seul compositeur. Penses-tu qu’au final, c’est ce qui convient le mieux à Pain Of Salvation ?

Non, personnellement je ne le crois pas. Ça s’est souvent passé ainsi par hasard ou par nécessité, et parce que je n’arrête pas de composer. Mais je préfère vraiment et j’aime beaucoup écrire de la musique avec quelqu’un, avoir une personne à mes côtés pour échanger des idées. Même quand je compose seul, comme je l’ai fait pour Remedy Lane, l’album BE et Panther, j’essaye vraiment d’impliquer des gens, pour qu’ils écoutent et me donnent leurs impressions. Le problème avec les membres du groupe, c’est qu’ils sont tout le temps positifs ! [Petits rires] Ils disent juste : « Ouais, c’est super ! » Même si c’est un retour sympa à entendre, si t’es indécis sur quelque chose, ça ne te donne pas une direction à prendre ou quoi que ce soit. J’ai quelques amis à qui généralement je fais écouter la musique, qui peuvent être un peu plus critiques et que je connais suffisamment bien pour jauger nos différences en termes de préférences musicales. Cette fois, les situations familiales de l’équipe et des membres du groupe ont été un petit peu plus difficiles qu’à l’accoutumée – pas difficiles de manière négative, mais difficiles quand il s’agit de trouver du temps pour le groupe. J’ai moi-même remarqué ça chez moi : ayant mon plus jeune fils qui est trisomique et autiste, avec les années c’est devenu beaucoup plus dur de planifier mon temps, parce qu’on ne sait pas dans quel état mental il sera à un certain moment de la semaine. Il faut donc faire avec au fur et à mesure, et profiter du temps qu’on peut prendre pour soi. Panther était l’un de ces albums devenus une mission solitaire pour moi, à bien des égards – et puis évidemment, le coronavirus n’a pas aidé.

Pour le début de Panther, j’ai vraiment essayé de réunir le groupe en salle de répétition pour essayer des idées, mais c’était très difficile et j’ai remarqué que je n’arrivais à rien, car je ne faisais qu’attendre constamment que les rouages se mettent en place. J’en ai conclu qu’il fallait peut-être que j’accepte la situation telle qu’elle était actuellement. La vie de tout le monde est compliquée lorsqu’il s’agit de planifier le temps, tout comme elle l’est pour moi, donc je me suis dit que j’allais faire ce que je pouvais et voir où ça menait. En arriver à me dire ça m’a beaucoup soulagé, parce que j’avais l’impression de galérer à maintenir une sorte d’identité de groupe dans le processus d’écriture que personne ne réclamait vraiment à ce moment-là. Du point du vue des fans, plein de gens semblent croire que la plupart des musiciens veulent vraiment composer de la musique, que c’est plus ou moins le but principal d’un musicien, mais ce n’est pas ce que me dit mon expérience. Tout le monde compose un petit peu de temps en temps, mais il y a aussi des compositeurs qui ont typiquement besoin de composer, et c’est très différent. De la même manière, on suppose à tort que tous les acteurs veulent vraiment devenir scénaristes. Il est clair que ce sont des choses qu’on peut combiner, mais pas par nécessité : on n’est pas obligé d’aspirer à être scénariste si on est un bon acteur ; on peut aussi être un bon acteur, et vouloir uniquement être ça. Je dis ça d’après mon expérience, y compris en observant d’autres groupes. Peu importe le style de musique qu’on fait, il y a généralement dans le groupe une ou deux personnes, au maximum, qui sont typiquement des compositeurs.

Tu as déclaré qu’en y repensant, tu remarques que tu as « à chaque fois choisi un point de départ ou une méthodologie différents, ce qui fait que tout se déroule différemment ». Est-ce que ne pas se répéter est le plus gros défi d’un artiste, surtout quand, comme toi, on est depuis le début le chanteur, guitariste et principal – et souvent seul – compositeur ?

C’est possible. Mais ça n’a jamais été un problème pour moi. Je pense qu’au contraire, j’essaye constamment de calmer le jeu et ne pas trop diverger. C’est naturel pour moi, parce que déjà quand j’étais enfant, j’étais attiré par la musique qui me paraissait authentique et honnête, et ceux qui étaient motivés par la passion, le courage, la curiosité… et la frustration. Ça signifie qu’il faut beaucoup s’investir dans ce qu’on fait. Tant que je continue de changer, ce qui, avec un peu de chance, va se produire toute ma vie, la musique changera naturellement en même temps que moi. Je n’essaye pas vraiment de changer ; j’essaye de ne pas trop changer [petits rires]. Tout ça dépend de qui tu es et de quel est ton moteur pour composer de la musique.

Il y a un gros travail sur les sons et les textures dans Panther. On dirait que tu t’es éclaté à expérimenter avec ça. Est-ce que c’était ça, le point de départ cette fois, c’est-à-dire le travail du son plus que la composition en tant que telle ?

Je suppose que c’est différent pour chaque chanson, mais j’ai beaucoup aimé délibérément prendre mon temps pour travailler et m’amuser avec les sons. C’est quelque chose que j’ai ramené d’In The Passing Light Of Day. Je suppose que j’ai voulu essayer d’utiliser ça comme point de départ et ensuite, très vite, j’ai essayé de trouver un contexte sonore spécifique pour chaque chanson, avec lequel je me suis amusé. Maintenant que j’en parle, je réalise que j’ai probablement pris cette voie à défaut de pouvoir être en salle de répétition. En salle de répétition, on peut essayer et jouer avec des choses. Ce côté joueur est très important pour moi. J’ai besoin de cette recherche créative juvénile par tâtonnement. Je pense que le fait de jouer avec les sons était, à bien des égards, l’équivalent solitaire d’un jam – en gros, je jammais avec moi-même, avec ma créativité. J’ai beaucoup aimé faire ça. C’était l’une des choses les plus amusantes dans la conception de cet album, je trouve.

« J’ai toujours été attiré par la musique, et l’art en général, qui possède une forme de frustration en son cœur, et je pense que c’est un bon moteur pour n’importe quelle forme d’art. »

Comment ce travail sur les sons a-t-il finalement mené aux compositions ? Quelle a été ta méthodologie cette fois ?

Comme je l’ai dit, c’était une des étapes initiales du processus de création de chaque chanson, le fait de jouer avec les sons, les bidouiller, et essayer d’entendre dans ma tête ce que je voulais y trouver. Ensuite, j’ai essayé de traduire ça en appliquant une méthode, peu importe celle que je pouvais trouver. Ça n’a peut-être pas directement engendré les chansons, mais ça a clairement provoqué le développement des chansons, c’est-à-dire le cheminement qu’elles ont pris avec moi. Si je me posais et décortiquais les chansons, probablement qu’à certains moments je pourrais te trouver un son ou une boucle qui a vraiment été le point de départ de toute la chanson. Mais il faudrait vraiment que j’y réfléchisse pour te trouver des exemples concrets. J’ai commencé à écrire la plupart de ces chansons il y a deux ou trois ans, donc ça fait un moment. J’ai passé beaucoup de temps par intermittence sur ces chansons. Ça veut dire que j’étais à fond à travailler sur les chansons et ensuite, quelque chose se produit me forçant à faire une pause. Je me concentrais alors sur mon projet familial pendant un petit moment et je revenais sur les chansons. Donc je les connais de fond en comble, mais d’un autre côté, on oublie presque les premiers jours des chansons et comment les idées sont nées. Mais il y a une communication par étapes qui a constamment lieu, et ensuite il y a aussi les paroles, et l’aspect mixage, et tout ça qui, à tour de rôle, fait avancer la chanson.

Je sais que l’aspect organique du son est devenu assez important pour toi, surtout depuis les albums Road Salt. C’est intéressant comme dans Panther on entend une cohabitation entre les sons organiques et synthétiques. Faire coexister de manière pacifique ces deux aspects était-il l’un des défis de cet album ?

Mon but n’était pas tellement une coexistence pacifique. Pour moi, ces éléments pouvaient être en conflit, ce n’était pas un problème, tant que je pouvais rendre le conflit intéressant. Il y a donc beaucoup de tension. C’est quelque chose que j’ai déjà aimé faire sur In The Passing Light Of Day : utiliser des claviers et faire en sorte qu’ils sonnent légèrement faux, ou les changer un petit peu individuellement, de façon à ce que ce son qu’on attend presque parfait et sans défaut commence tout d’un coup à faillir et ne pas vraiment être à la hauteur de ce à quoi on s’attend. C’est là l’idée même de l’album. J’ai donc joué avec les éléments synthétiques et organiques pour qu’ils soient en conflit ou qu’ils coexistent, suivant ce que la chanson est censée exprimer, ce qui est important et ce qui est le plus intéressant à un moment donné.

Penses-tu que le conflit ou la tension est ce qui, de manière générale, crée du grand art ?

Je ne peux que répondre pour moi, mais comme je l’ai dit, j’ai toujours été attiré par la musique, et l’art en général, qui possède une forme de frustration en son cœur, et je pense que c’est un bon moteur pour n’importe quelle forme d’art. Je ne suis pas en train de dire que le résultat doit forcément avoir l’air frustré, mais si tu crées sur la base d’une frustration, qui peut émerger de n’importe quel conflit entre toi et ton environnement, toi et l’humanité, l’humanité et la culture… Peu importe ce qui te met mal à l’aise, tu peux l’utiliser, le mettre à profit, et travailler avec dans ton art sous n’importe quelle forme. J’ai toujours l’impression que si tu as cette passion, frustration et curiosité au cœur de ta créativité, tu sortiras des choses intéressantes pour toi et pour les autres, et ça te tiendra à cœur. Quand ça t’est aussi cher, ça signifie aussi que tu seras soucieux de protéger cette œuvre, tu la défendras, et tu feras les choix qui s’imposent, donc tu seras prêt à te battre pour elle en tant que compositeur et que groupe. Tu ne la soutiendras pas du tout comme si tu essayais juste de sortir un produit vendable.

Tu dis que pour toi, l’art doit avoir « une forme de frustration en son cœur », alors qu’on pourrait croire que l’art est fait pour se libérer d’une frustration…

C’est ce qui est bizarre : c’est le cas. Je me souviens des premières tournées que nous avons faites : en écoutant les premiers albums, on peut dire avec certitude que nous n’avons pas écrit la musique et les textes les plus positifs qui soient, et pourtant, à chaque concert, les fans venaient me voir et me disaient que notre musique et mes paroles les avaient aidés à vivre des moments difficiles et les avaient sortis de profondes dépressions ou avaient apaisé la douleur d’avoir perdu un être cher. Au début, ça m’a déboussolé, parce que je me suis demandé comment de la musique triste pouvait aider quelqu’un à sortir de la dépression. Mais je me suis très vite aperçu que c’était aussi vrai pour moi : quand je suis d’humeur triste et que j’écoute quelque chose de joyeux où quelqu’un chante que tout va bien et qu’on va tous s’aimer, ça ne m’aide pas, ça sonne faux à mes oreilles. Alors que si j’écoute quelque chose qui parle du malheur d’une autre personne, je vais avoir l’impression de ne pas être seul à vivre ça. C’est pareil pour la frustration : il y a énormément de choses dans la vie qui nous frustrent, puis la frustration de quelqu’un d’autre est investie dans de l’art et de la musique, et alors on a l’impression qu’il existe une tribu à laquelle on peut appartenir. Ça a toujours été mon réconfort et je pense que c’est ce qui peut nous pousser à écouter de la musique engendrée par la frustration, car ça aidera à apaiser notre propre frustration, ironiquement.

« Quand nous avons fait la chanson ‘Panther’, j’avais fini la démo, je l’ai envoyée à la maison de disques et ils étaient là : ‘C’est un super morceau mais peut-être que tu devrais rajouter des guitares.’ Et j’étais là : ‘Vous voulez dire en plus des seize guitares qui sont déjà là ?’ [Rires] »

Quel a été le rôle de Daniel « D2 » Karlsson dans ce travail sur les sons synthétiques ? N’a-t-il pas l’impression que tu outrepasses son rôle dans le groupe, étant le claviériste ?

C’est une question tout à fait valable que je me suis moi-même posée depuis que j’ai commencé à faire le précédent album, In The Passing Light Of Day. C’est le problème avec la manière dont on compose de la musique aujourd’hui. J’ai l’habitude de composer uniquement dans ma tête, toute la musique, et dans un lointain passé, j’apportais mes idées en salle de répétition et nous faisions les idiots, nous faisions des expériences, de la musique se développait et ensuite, nous enregistrions une démo, puis nous allions en studio pour tout réenregistrer, et à ce stade, les autres membres ont eu le temps de s’approprier mes idées, donc ils se sentaient à l’aise de jouer ce que j’avais composé. Mais tel que le cycle se déroule de nos jours, ça n’arrive jamais vraiment. Donc je me souviens, pour In The Passing Light Of Day, j’ai grosso modo enregistré toutes les parties de clavier et Ragnar en a également fait. Puis, tout d’un coup, vient le moment de partie en tournée ! Alors Daniel doit apprendre toute la musique pour la tournée, car il n’a quasiment rien enregistré, vu que ça s’est fait en même temps que la composition. Donc la période de composition se confond maintenant avec la période d’enregistrement – il n’y a pas d’étape de démo et le mixage ne se déroule plus de la même manière qu’avant.

« Restless Boy » est le parfait exemple : en gros, c’est un premier jet. J’ai juste enregistré l’idée pour la chanson, j’avais tout en tête, et je savais ce que je voulais faire avec le vocodeur, j’avais toutes les lignes mélodiques, mais je n’avais pas encore de texte. J’ai donc attrapé une feuille avec des paroles qui traînait sur mon bureau datant de l’enregistrement d’In The Passing Light Of Day, et c’était pour « Full Throttle Tribe » – il y avait plein de trucs écrits à la main qui n’ont jamais été utilisés pour la chanson. J’ai donc pris mes couplets préférés qui n’avaient pas été utilisés pour « Full Throttle Tribe », parce qu’on ne peut mettre qu’une quantité limitée de paroles dans une chanson. Je me suis dit : « Je vais chanter ça, histoire d’avoir quelque chose, et comme ça j’aurais au moins une démo à faire écouter aux autres. » Je l’ai chanté directement en une prise, et c’est en fait la prise qu’on entend dans l’album. Les paroles viennent donc d’une partie de « Full Throttle Tribe » qui n’avait jamais été utilisée et j’ai chanté le même couplet trois fois, simplement parce que c’était le seul texte que j’avais ! Puis, je te jure, je ne me moque pas de toi, j’ai chanté : « This is just a test » (« ce n’est qu’un test », NdT) parce que c’était ce que c’était ! [Rires] Ce n’était qu’un test, et c’était avant que je sache de quoi allait parler l’album, qui est devenu un concept qui s’est développé en parallèle et à partir de « Full Throttle Tribe ».

Donc tout d’un coup, par la suite, la chanson a commencé à prendre tout son sens, y compris sur le plan des paroles. J’ai réalisé que j’adorais le fait qu’on entende trois fois les mêmes paroles : c’est devenu comme un genre de mantra. J’ai aussi réalisé que, si je m’étais posé et si j’avais décidé consciemment d’écrire un texte pour la chanson, je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire les mêmes paroles trois fois ! Mais il s’avère que c’était parfait. De même, quand je l’ai enregistré, sur un coup de tête, à la toute fin de la chanson, j’ai changé ça en : « This is not a test ». Ça allait parfaitement avec le concept. Et ces parties de clavier, que j’aurais dû enregistrer proprement pour le vocodeur, j’ai en fait commencé à en rajouter et en utiliser sur un autre passage, et tout d’un coup la chanson était terminée. J’ai parlé à D2 et j’étais là : « Comment on fait ça ? Parce qu’il y a du clavier de partout. Est-ce que tu veux les réenregistrer ? » Il m’a dit : « Non, ça va. Ce serait une perte de temps stupide maintenant. Donc on va les passer en revue et les intégrer quand viendra le moment de les reproduire en tournée. » Tout dépend de la situation. C’était pareil pour l’album BE, j’ai écrit ça sur des partitions, toutes les harmonies et tout ce qui concerne l’orchestre, ce qui signifie qu’il y avait peu de place pour le changement après. Mais ça s’accompagne d’autres avantages, comme le fait de ne pas passer des semaines en salle de répétition, à composer ensemble, et pendant ce temps, les gens peuvent faire d’autres trucs.

De façon plus générale, il y a plein d’instruments et de sons différents dans les chansons de Panther, et la guitare électrique est globalement loin d’être mise en avant. En as-tu marre de la guitare saturée ?

Oui, ça fait même longtemps ! [Rires] J’imagine que c’est la même chose que la composition : j’ai besoin de réinventer ça, d’une certaine manière, et de trouver de nouvelles voies. Quand j’étais enfant, j’étais entouré de hard rock, et ça venait du rock. A la maison, il y avait beaucoup de rock, en particulier de la musique des années 70 et 60. Puis le hard rock et le metal sont arrivés, et ça sonnait nouveau pour moi, ça donnait l’impression qu’ils essayaient quelque chose de nouveau. Ils défendaient quelque chose, ils luttaient contre quelque chose, et ça sonnait comme rien que j’avais entendu auparavant. C’était construit sur les mêmes traditions musicales que le rock n’ roll, en remontant jusqu’au blues, mais ça donnait l’impression de ne pas tenir en place, qu’il y avait une frustration et qu’ils cherchaient quelque chose – ils allaient quelque part. Je pense que c’est ainsi que mon intérêt musical est né, dans de nouvelles saveurs. Puis, tout d’un coup, le metal s’est mis à me décevoir, parce que ça devenait rigide et que ça se répétait. Puis il y a eu le metal et le rock progressifs : tout d’un coup, j’ai retrouvé quelque chose qui sonnait neuf à nouveau. J’étais là : « Oh super ! Ces gars sont en train d’aller quelque part ! » [Petits rires]

« La peur est une bonne chose, ça peut être très utile quand on doit échapper à un ours dans les bois, en revanche elle ne devrait pas être à proximité du siège conducteur dans un véhicule, quel qu’il soit, qui cherche la créativité. La peur n’a rien à faire avec la créativité. »

Je pense que c’est pareil avec le son de guitare : quand la guitare metal est arrivée, c’était cool, c’était nouveau, c’était rafraîchissant. Puis trente ans plus tard, ça sonne toujours pareil, en gros. Après la période Marshall, il y a eu la période des Dual Rectifier. C’était tout ! Il n’y avait pas plus d’innovations que ça. Puis il y a eu les chevalets Floyd Rose et il ne s’est pas passé grand-chose après ça. Donc ma propre frustration et curiosité me demande d’essayer de nouveaux trucs. Je me souviens quand nous avons fait la chanson « Panther », j’avais fini la démo, je l’ai envoyée à la maison de disques et ils étaient là : « C’est un super morceau mais peut-être que tu devrais rajouter des guitares. » Et j’étais là : « Vous voulez dire en plus des seize guitares qui sont déjà là ? » [Rires] Car il y a vraiment seize pistes de guitare sur « Panther », ce qui correspond sans doute au plus grand nombre de guitares que j’ai jamais mis sur une chanson. Mais en écoutant, la plupart des gens ne le réalisent peut-être pas, parce que ce n’est pas un Dual Rectifier avec trois guitares dans chaque coin qui fait [chante une grosse rythmique de guitare].

Le truc c’est que quand je suis dans une salle de répétition, je peux aimer ça, si je monte l’ampli à fond et que je peux ressentir la pièce, l’air et mon corps vibrer. Je ressens la même chose quand je m’assois derrière une batterie, je joue et je frappe la caisse claire, et ça me ravage la tête. Il y a quelque chose de magique dans le fait d’être dans une salle de répétition et de jouer de la musique que quelqu’un qui n’a jamais fait ça ne comprendra pas. Enfin, on peut l’expliquer en détail, mais ça ne créera jamais le sentiment qu’on ressent dans nos tripes. Ou par exemple, quand il y a un beau ciel nocturne avec des étoiles, tu es stupéfait, tu prends une photo et tu l’imprimes sur une carte postale, puis t’es censé essayer de convaincre quelqu’un de la beauté de cet énorme et magnifique ciel nocturne. Ce n’est tout simplement pas la même chose. Donc quand je suis en salle de répétition, je pense que les chansons ont tendance à être davantage orientées guitare parce qu’alors je ressens cette puissance qu’on ne ressent jamais sur CD ou sur n’importe quel support d’enregistrement. Je suppose donc que le fait de se détourner de ça est une manière de ne pas se sentir déçu en regardant une carte postale au lieu de regarder le ciel nocturne. Je dirais donc qu’il y a une petite différence entre les chansons que je fais en jammant dans la salle de répétition et celles que je conçois directement pour un support d’enregistrement.

Tu as l’habitude d’expérimenter avec les styles – le meilleur exemple étant « Disco Queen » – et tu as déjà touché au rap – sur « Used » ou « Scarsick » – mais avec les éléments électroniques et rap de la chanson éponyme, il y a une convergence de styles relativement controversés dans le metal. N’as-tu jamais peur des réactions conservatrices ou bien considères-tu, au contraire, que Pain Of Salvation est aussi là pour bousculer les gens et les idées conservateurs ?

C’est les deux, et ça dépend complètement du moment du processus d’un album où tu me poses la question ! [Petits rires] Quand je commence un album, je suis intrépide. J’ai toujours l’impression que ce que les gens pensent n’a aucune importance et que notre rôle en tant que groupe est de nous aventurer et de faire ce qu’on a envie d’entendre, d’y aller, de ne pas avoir peur de tenter des choses et d’être courageux. Encore une fois, avec la passion, la frustration et tout ce qui m’a attiré vers la musique à l’origine : fonce avec ça. Puis, plus tard au cours du processus, quand tu approches de la date de sortie, c’est là que la peur et l’inquiétude se font sentir. Heureusement, à ce moment-là, c’est trop tard – trop tard pour céder. Donc on sort l’album, et probablement que là, je suis déjà en train de me dire : « Pour le prochain album, il faudrait que je la joue plus prudent pour les fans. On ne voudrait pas qu’ils nous tournent le dos. » Puis le processus de l’album suivant commence et j’ai tout oublié, et de nouveau, je me dis : « Ouais, c’est notre mission de courageusement aller vers l’inconnu avec la musique ! » [Rires] Je suis très content que ma mémoire semble s’effacer au début. Je pense que c’est aussi parce que, au début d’un processus d’album, il faut être en mode créatif, et j’ai ce mantra ou cette devise pour moi-même, comme quoi la peur est une bonne chose, ça peut être très utile quand on doit échapper à un ours dans les bois, en revanche elle ne devrait pas être à proximité du siège conducteur dans un véhicule, quel qu’il soit, qui cherche la créativité. La peur n’a rien à faire avec la créativité ; elle doit s’en éloigner le plus possible. Et c’est plus facile quand on n’est pas dans ce mode, je pense.

Ne penses-tu pas que maintenant les fans en ont l’habitude ? Même ne s’attendent-ils pas à ça de la part de Pain Of Salvation ?

Je le croyais, mais j’ai été surpris… Tu as mentionné « Scarsick », en l’occurrence. Je pense que c’était la première fois que nous avons été frappés par de vraies plaintes de la part des fans. C’est très facile aujourd’hui de se plaindre directement à la source de ce qui nous énerve [petits rires], mais il était évident que plein de gens avaient l’impression que nous avions fait quelque chose qui était très différent de tout ce que nous avions fait avant, ce qui est bizarre, parce que nous avions fait BE et 12:5, qui pour moi sont beaucoup plus différents. Mais c’était à cause de ce passage rappé, et de « Disco Queen », et pour les Américains, bien sûr, « America ». Malgré tout, ce qui m’a le plus étonné était cette histoire de rap, parce que ça faisait depuis même avant le premier album que je faisais ça et, comme tu l’as dit, je l’ai fait sur « Used ». Avec chaque album, on sait que sur certains passages on pousse un peu le bouchon et on prend de petits risques. Les éléments de rap dans « Scarsick » n’étaient pas… Je ne considérais même pas ça comme aller loin ou être original, parce que c’était une partie totalement normale dans mon univers musical. Ça m’a donc désemparé. Avec les albums Road Salt, j’ai ressenti la même chose avec les réactions et retours des fans. En gros, je pensais que nous avions construit un bâtiment ayant une hauteur sous plafond beaucoup plus grande que ça, donc j’étais un peu étonné de voir les gens réagir comme ils l’ont fait ; enfin pas tout le monde a réagi comme ça, mais certains oui. Donc je ne m’attends à rien. Je suis plus inquiet aujourd’hui que je ne l’étais avant. Avec chaque album que tu sors, tu peins un tableau de qui tu es en tant que groupe, et tu as de moins en moins d’options, je trouve. Quand tu sors ton premier album, tu peux sortir tout ce que tu veux, mais quand tu as sorti dix albums, il y a une sorte de standard auquel tu seras comparé et qui correspond à ta propre discographie passée, peu importe à quel point tu essayes de la rendre bizarre et vaste.

« Avec chaque album, on sait que sur certains passages on pousse un peu le bouchon et on prend de petits risques. Les éléments de rap dans ‘Scarsick’ n’étaient pas… Je ne considérais même pas ça comme aller loin ou être original, parce que c’était une partie totalement normale dans mon univers musical. Ça m’a donc désemparé [de voir les fans se plaindre]. »

L’album se termine sur « Icon », une chanson de treize minutes. On dirait que c’est presque une tradition pour vous. Penses-tu qu’un album a besoin d’une longue chanson épique et grandiose comme point final ?

Ça vient d’un désir naturel de procéder ainsi dès le début, bien sûr. Ça fait partie de mon génome musical. Je suppose aussi que c’est un petit peu devenu une marque de fabrique, à l’instar des zooms de caméra sur les planètes dans Star Wars. J’ai l’impression d’avoir peut-être fait ça trop souvent pour arrêter maintenant ! Peut-être que nous devons continuer à faire ça ou sinon quelqu’un dira : « Ce n’est pas Pain Of Salvation ! » Je ne sais pas. En fait, j’y ai réfléchi a posteriori, parce qu’établir l’ordre des chansons est toujours difficile et il y a toujours un tas de compromis, c’est-à-dire que tu dois penser au meilleur enchaînement musical mais aussi des textes, et puis tu as tes propres préférences, et puis tu as le point de vue marketing, et puis tu as ton propre héritage… Il y a tant de choses qui entrent en jeu. C’est comme un sudoku : tu commences et tu penses avoir tout, mais là il y a cette chanson qui ne colle pas ; l’enchaînement est brisé, peu importe où tu la mets, tu dois tout recommencer pour essayer de trouver un nouvel enchaînement. Ça a pris pas mal de temps pour trouver le bon enchaînement pour cet album. L’une des premières interviews que j’ai faites était avec un chroniqueur musical qui était totalement impressionné, il était là : « Il surpasse complètement Remedy Lane, c’est de loin le meilleur album de Pain Of Salvation que j’ai entendu, et je suis fan depuis le début. » Il était totalement conquis par l’album. Il s’avère que, quand il l’a écouté la toute première fois, pour une raison étrange, son lecteur a commencé avec « Icon », le dernier morceau, et ensuite a joué le reste de l’album depuis le début. Il a donc commencé avec « Icon » et terminé avec « Panther », je suppose [rires]. Ça m’a fait réfléchir : « Peut-être que c’était ça l’ordre parfait et on est passés à côté, parce que je partais du principe que le gros morceau devait être en dernier ! Peut-être qu’on a tout gâché ! »

Je me souviens pour In The Passing Light Of Day: cet album commence avec une longue chanson, de plus de dix minutes, « On A Tuesday », et ce n’est pas quelque chose auquel nous avions pensé. J’ai un de ces amis dont je parlais à qui j’ai tendance à envoyer la musique de temps en temps, durant le processus de création et d’enregistrement, juste pour qu’il soit dans la boucle, car il adore écouter comment la musique se développe à partir des démos. Quand il a entendu les morceaux d’In The Passing Light Of Day, j’avais des problèmes et avec le groupe, nous essayions de trouver une place pour « On A Tuesday », parce que nous voulions qu’« In The Passing Light Of Day » soit en dernier, c’était la chanson de fin parfaite, mais du coup, nous avions cet autre morceau de dix minutes et évidemment, nous ne pouvions pas le mettre en premier ; c’était la première chose que nous avions exclue, donc il devait aller en cinquième ou sixième position. Ensuite, j’ai envoyé les chansons à mon ami, il m’a appelé et il a dit : « C’est super ! Juste une chose : il faut que tu me promettes de commencer avec ‘On A Tuesday’, c’est le morceau parfait pour ouvrir. » J’étais là : « T’es complètement pété de la tête ? Il fait dix minutes ! On ne peut pas commencer avec une chanson de dix minutes ! On va faire fuir les gens ! » « Non, il doit être en première position ! Il le faut ! »

Nous avons raccroché et je pensais toujours qu’il était fou, mais l’idée était plantée dans ma tête, et j’ai fini par me dire que peut-être ce n’était pas aussi démentiel, genre : « Voici la première chanson, elle est ce qu’elle est, boom ! Le poing sur la table. Si vous n’arrivez pas à vous faire à cette chanson, vous n’êtes pas les bienvenus dans le reste de l’album ! » [Rires] J’en ai parlé aux autres gars et ils ont eu la même réaction : « C’est bizarre. Non, ce n’est pas une bonne idée. » Mais il s’est ensuite passé la même chose avec eux : « Peut-être. Ouais, peut-être que c’est une bonne idée. » Au bout d’un moment, nous étions tous d’accord que ce serait le morceau d’ouverture. C’était tellement cool à faire. Donc nous avons continué à travailler là-dessus, j’ai enregistré le chant sur ce morceau, car il n’avait pas encore de chant, et puis quand tout a été décidé, j’ai envoyé le nouveau lot de chansons, je l’ai appelé, et j’allais lui dire la bonne nouvelle, du genre : « Tu sais quoi ? C’est le premier morceau ! » Mais avant que je n’aie le temps de dire ça, il était là : « Les chansons sont super, mais tout d’abord : tu avais complètement raison. ‘On A Tuesday’ ne devrait vraiment pas être la première chanson » [rires]. J’étais là : « Mec ! Tu déconnes ! C’est fixé maintenant, c’est décidé ! De quoi tu parles ?! » Mais c’est resté la première chanson, et peut-être que nous aurions dû faire ça aussi pour cet album, qui sait ? Je ne le saurai jamais !

Panther est en fait bien plus court que les albums passés. Peut-être qu’il lui manque justement un titre de dix minutes au début ! Je veux dire qu’il ne fait que cinquante-trois minutes, alors qu’In The Passing Light Of Day en fait presque vingt de plus…

Oui, nous avons eu des albums qui tendaient vers les quatre-vingts minutes. Je me souviens qu’il y a eu pas mal de discussions avec l’un des plus anciens albums, parce qu’il fallait trouver un autre support, ils pouvaient mettre plus de musique sur un CD mais ils avaient généralement une limite – c’était le bordel. J’ai toujours eu l’intention de faire des albums plus courts, mais j’échoue à atteindre cet objectif, c’est pour ça ! [Rires] Mais à cet égard, Panther était plus facile : à cause du coronavirus et de plein de choses qui se passaient, nous n’avions plus le temps. A un moment donné, nous avons réalisé que soit nous repoussions tout l’album à l’automne, si nous voulions y mettre une chanson supplémentaire, soit nous faisions cet album et c’est tout. La deuxième option semblait être la bonne. Mais deux de mes morceaux préférés n’ont pas pu être sur cet album, donc ils seront sur le prochain à la place.

« On vit à une époque où on se félicite, en tant que culture, de tolérer et d’aimer tout le monde même s’ils sont différents, mais on le fait plus que jamais en ayant subtilement conscience qu’être différent n’est pas normal. »

Parlons maintenant du concept de l’album. Tu as déclaré qu’« une grande partie des chansons parlent de ne pas être dans la norme de la société ». T’es-tu senti ou te sens-tu encore pas à ta place dans la société ?

Oui, c’est sûr. Pas de manière anarchiste, mais l’humanité a toujours été un peu une énigme pour moi. Nous sommes plus ou moins l’espèce la plus intelligente sur Terre, mais aussi de loin la plus stupide. J’ai du mal à vivre au quotidien avec une majorité de désaccords que je ressens en tant que représentant de cette espèce. J’ai encore l’impression d’essayer de calibrer mon interface et de calculer l’écart avec le reste de l’humanité, ainsi que ma culture, mon contexte et tout. Je me sens vraiment et je me suis toujours senti un petit peu étranger [petits rires]. Ça prend plus de sens quand on commence à passer tous ces tests disponibles aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui on peut vérifier si on est normal ou pas, ce qui est plutôt étrange. Il s’avère aussi que peu de gens sont normaux. C’est plus ou moins ce dont la chanson « Full Throttle Tribe » parlait, c’est-à-dire d’être cette personne motivée par une passion dévorante, qui est un petit peu associable de temps en temps et essaye de comprendre pourquoi. C’est basé sur mes propres expériences dans la vie, mais aussi en tant que parent et professeur, et sur l’observation que tout est lié dans le monde.

Je peux clairement voir que l’on vit à une époque où on se félicite, en tant que culture, de tolérer et d’aimer tout le monde même s’ils sont différents, mais on le fait plus que jamais en ayant subtilement conscience qu’être différent n’est pas normal. En y repensant, j’ai l’impression qu’avec les critères actuels, nombre de ceux qui, comme moi, ont grandi à la fin des années 70 ou dans les années 80 auraient été diagnostiqués comme souffrant de ci et de ça, et on nous aurait traités médicalement. A la place, j’étais le clown de la classe, j’étais passionné par la musique, j’investissais tout ce que j’avais là-dedans, dans les paroles, dans les dessins et dans des trucs artistiques, et j’étais un enfant qui ne tenait pas en place. C’était tout, c’était une question de personnalité ; il y avait des inconvénients, mais aussi beaucoup de forces. Alors qu’aujourd’hui, je peux voir que les gens qui sont un petit peu comme je l’étais échoueront beaucoup plus, ils seront identifiés bien plus tôt, on les diagnostiquera et ils se verront eux-mêmes devenir le diagnostic, très tristement. De même, le monde dans lequel on vit aujourd’hui est beaucoup plus compliqué : c’est comme si on essayait de le contrôler à un tel point que ça devient un endroit inhumain où vivre. La recherche de la méthode parfaite a asphyxié en grande partie l’évolution de notre culture et de notre espèce. C’est de plus en plus en train de devenir un problème, je trouve.

J’ai lu un livre sur la sociologie qui était très intéressant, où l’auteur fait la différence entre le rationalisme par but et le rationalisme par méthode. Aujourd’hui, notre monde est majoritairement gouverné par le rationalisme par méthode, c’est-à-dire qu’on contrôle chaque étape du processus au point où chaque investissement qu’on fait à une étape donnée doit nous revenir en valeur égale ou plus, que ce soit un investissement financier, d’énergie, de temps, émotionnel… Pour qu’il soit rationnel, cet investissement doit nous être rendu en totalité avant de passer à l’étape suivante. Le problème est que le rationalisme par méthode échoue toujours à atteindre son but. L’hyper-administration est l’exemple parfait de rationalisme par méthode, où on essaye de rendre chaque étape du processus tellement efficace que tout le système devient merdique [rires], car chaque système doit, dans une certaine proportion, donner sans compensation pour pouvoir respirer et devenir quelque chose de suffisamment humain pour y vivre.

A l’opposé, il y a le rationalisme par but qui consiste à définir où on veut aller et ensuite on essaye au fil de l’eau de trouver notre chemin pour y arriver. On fera des investissements qui parfois paieront, parfois pas, on ne sait pas. Quiconque a déjà travaillé sur quelque chose de créatif sait que c’est l’approche qui généralement fonctionne. Tout musicien, et toute personne qui a appris à jouer d’un instrument, sait qu’il n’y a rien de rationnel par méthode là-dedans : on investit énormément de temps, d’énergie et d’argent sur ce rêve, et rien ne dit si ça va payer ou pas. Et si ça paye, il se peut que ce soit juste par ce sentiment qu’on obtient quand on est sur scène, à apporter notre musique et nos paroles aux gens qui les reçoivent, qui sont heureux et qui ont l’impression que leur vie est meilleure à cet instant, pendant qu’il regardent et écoutent cette musique. Ça peut être ça ta récompense, et il te faut investir toute une vie pour y arriver. Il n’y a aucun moyen de mesurer cette récompense par rapport à tous ces investissements. Ça c’est le rationalisme par but, ce qui correspond dans cet album aux « panthères », les personnes qui marchent à la passion, alors que les « chiens » représentent l’administration et les rationalistes par méthode.

As-tu souffert dans ta vie de te sentir étranger ou pas normal ?

Oui, toute ma vie. Enfin, je ne qualifierais pas ça de « souffrance », mais ça m’a toujours posé problème. J’ai fait une parabole une fois : c’est comme quand on devient humain et intègre l’humanité, on arrive dans un monde qui est plein de gens. En plein milieu de la pièce, quelque chose de très bizarre se passe qui fait réagir notre boussole morale : « C’est mal. Il faut faire quelque chose. » On regarde autour de nous et tout le monde fait comme si c’était normal, qu’il n’y avait pas de problème, et ils te disent même : « Non, c’est sous contrôle. Aucun problème. » « Mais les forêts sont en train de disparaître ! » « Non, non, non, c’est bon, pas de souci. C’est pour l’argent, et l’argent c’est important. » Il y a plein de choses dans la vie où une partie de l’espèce humaine dit : « Je ne soutiens pas ça. C’est mal à plein de niveaux. Je ne veux pas participer à ça. » Mais tous les autres semblent penser que ça ne pose pas de problème ! C’est cette partie de l’humanité que j’ai encore du mal à comprendre. Quand les gens font quelque chose en lequel ils ne croient pas vraiment, quand ils s’engagent dans des choses sans passion, c’est dangereux.

« Tu regardes dans les livres d’histoire, nous sommes partout ! Je l’avoue, de temps en temps, un Hitler sortira de nos rangs, c’est vrai aussi, mais il faut souligner que les vrais dégâts occasionnés ne sont jamais le fruit de ces personnes, c’est en fait le fruit de tous les gens normaux qui les suivent. »

L’un des points de départ du concept de l’album, c’était quand j’étais en train de conduire ma voiture, j’ai pensé à un sketch humoristique bizarre où toutes les personnes dans le monde que j’appelle les spectres se rassemblent autour d’une seule et même cause pour la première fois dans l’histoire, car ils ne sont pas vraiment réputés pour se rassembler de manière unanime autour de quelque chose [rires], mais là ils se rassemblent derrière cette cause et ils sont censés tenir une conférence de presse. Le sketch, c’était cette conférence de presse, et il y a ce pauvre représentant des gens-spectres, une personne avec des slides, très timide et mal à l’aise, pas vraiment le genre de personne qu’en temps normal on élirait comme porte-parole, et ensuite il y a ce discours : « Nous sommes vraiment désolés pour vous les gens normaux, ce n’est pas que nous le voulions, mais nous nous sommes mis d’accord sur le fait que vous devez partir, nous allons devoir vous éliminer, vous êtes trop dangereux. » Puis il y a ce long monologue expliquant que la normalité est la partie la plus dangereuse de la vie humaine, avec tous ces gens qui ne s’engagent pas dans ce en quoi ils croient vraiment, tous ces gens qui font ce qu’ils font parce que sinon, de toute façon, quelqu’un d’autre le fera – ce qui est très normal d’ailleurs, on ne peut pas faire plus normal que ça. J’ai des amis d’enfance qui sont très normaux, c’est terrible [rires]. Mais ensuite, tu regardes dans les livres d’histoire, nous sommes partout ! Je l’avoue, de temps en temps, un Hitler sortira de nos rangs, c’est vrai aussi, mais il faut souligner que les vrais dégâts occasionnés ne sont jamais le fruit de ces personnes, c’est en fait le fruit de tous les gens normaux qui les suivent. C’était donc le point de départ du concept, d’une certaine façon. On retrouve encore un peu ces idées dans « Accelerator ».

Ce que tu viens de dire concernant l’histoire, c’était justement une de mes questions, car une chose qu’on peut remarquer dans l’histoire est que les gens qui ont changé le monde ont principalement été des gens « anormaux » ou « hors norme ». J’imagine donc que le point que tu essayes de soulever, c’est qu’en essayant d’encourager une norme, notre société se prive de plein d’avancées majeures…

Oui, c’est comme si on soignait les gens contre le génie ! En tant que professeur, c’est très bizarre : tu te tiens devant des enfants qui arrivent en CE2 et dont certains te disent : « Je ne peux pas apprendre ou rester assis parce que je souffre de TDAH », ce qui veut dire qu’ils ont déjà baissé les bras. Je dois dire que les écoles, aujourd’hui, deviennent plus tolérantes et accueillantes que jamais, mais c’est un lieu qui ne m’aurait pas convenu, je n’aurais pas pu supporter la manière dont les écoles fonctionnent aujourd’hui ; ils sont supposés avoir des portails numériques, gérer leurs propres devoirs et jauger leurs propres capacités à faire certaines choses, ce qui ne va vraiment faire que mesurer leur confiance en soi et rien d’autre. C’est un mauvais environnement pour grandir quand on est enfant et c’est le système que nous avons mis en place pour contrer l’ancien système, parce qu’on pensait qu’il était trop mauvais. C’est tellement absurde. De même, ces élèves vont arriver et tu devras leur enseigner au sujet de tous ces génies qui ont fait notre histoire, tous ces brillants scientifiques, ces brillants écrivains, ces brillants peintres, ces brillants musiciens, les leaders… Tous ces gens, ce sont eux ! Ce sont exactement eux : les individus motivés par la passion, souvent socialement maladroits, qui ont pu faire ce pour quoi ils étaient bons. Donc les mêmes individus aujourd’hui, on va les diagnostiquer et les traiter médicalement. A quelle fin ?

J’avais une parabole avec les voitures – c’est d’ailleurs aussi l’un des points de départ de l’histoire de l’album. L’analogie est que chaque être humain est une voiture, et il y a toutes sortes de voitures différentes, allant de la Nissan Micra à la Formule 1, en passant par les camions, les bus et les berlines, et tous ces véhicules sont parfaitement bons dans le bon contexte, mais si tu les sors de leur contexte, ils échoueront à satisfaire les attentes. Si tu mets une Nissan Micra sur une piste de course, elle ne sera pas performante, évidemment. Aujourd’hui, la norme est la Nissan Micra. Aujourd’hui, nous avons construit un monde qui est l’équivalent d’un petit et étroit quartier de banlieue, avec plein de croisements et de feux de signalisation, et on est censés conduire doucement, calmement, utiliser nos clignotants, etc. Les Formule 1 ne sont pas faites pour ça. Par le passé, il y avait des autoroutes sur lesquelles elles pouvaient s’épanouir et faire tourner leur moteur pendant un moment avant de revenir au quartier de banlieue, mais nous sommes en train de retirer tout ça, et nous faisons en sorte que les choses soient planifiées, structurées et organisées au point où les Formule 1 ne feront qu’échouer au quotidien à satisfaire les attentes, et très vite, elles commenceront à penser qu’elles sont des voitures merdiques, alors qu’évidemment, ce n’est pas le cas, elles ne sont juste pas faites pour les petites routes et elles n’ont même pas de clignotant.

D’après toi, qu’est-ce qui fait que les gens deviennent soit des personnes soi-disant normales, soit ce que tu appelles des panthères ou des spectres, c’est-à-dire des personnes câblées totalement différemment ? Est-ce une question d’éducation ?

Je pense que ce n’est pas seulement lié à ce qu’on devient, je pense que ça vient en grande partie de la génétique, comme tout. Je ne peux pas identifier un truc en particulier qui me soit arrivé dans ma vie et qui a fait que je suis grand, je suis juste comme ça. C’est l’héritage génétique de mes parents, ainsi qu’un esprit qui ne tient pas en place, mais aussi une grande capacité à rapidement apprendre. Donc selon les standards actuels, si j’avais été à l’école aujourd’hui, j’aurais été diagnostiqué et mes parents, s’ils avaient été en vie aujourd’hui, auraient probablement aussi été diagnostiqués. Mais ni eux ni moi n’avons eu à grandir en pensant que nous étions dysfonctionnels, et je pense que c’est une bonne chose. Nous avons effectivement grandi dans une société qui était moins tolérante envers les comportements agités, mais c’était aussi une société qui n’établissait pas de diagnostic sur ces comportements et ne les traitait pas médicalement. Déjà, j’ai généralement l’impression, comme je le dis dans l’album, qu’un de mes problèmes n’est pas que je manque de concentration, c’est que je me concentre sur beaucoup plus de choses. Donc, en tant que professeur, si tu penses que je devrais me concentrer sur toi, il faut que tu sois plus intéressant que l’univers, et c’est une tâche sacrément ardue ! Il y a tellement de choses géniales et extraordinaires autour de nous, et tout est connecté, c’est tout simplement magnifique. Mais d’une certaine manière, mettre tous nos canaux en mode réception est jugé mauvais, parce que ça va te faire faire l’imbécile en classe [rires].

« Un de mes problèmes n’est pas que je manque de concentration, c’est que je me concentre sur beaucoup plus de choses. Donc, en tant que professeur, si tu penses que je devrais me concentrer sur toi, il faut que tu sois plus intéressant que l’univers, et c’est une tâche sacrément ardue ! »

Donc je ne pense pas que ce soit ce qu’on devient, je pense que c’est ce qu’on devient dans un contexte, et le contexte a changé. On vit dans un contexte beaucoup plus contrôlé aujourd’hui, et bien sûr, on est entourés d’un tas d’informations et de divertissements, et d’un tas de choses à admirer. Surtout au niveau du TDAH, j’ai remarqué en tant que professeur que ces enfants ne veulent pas échouer face aux autres. On pourrait croire qu’ils se fichent de la performance et de réussir, mais c’est parce que c’est généralement plus important pour eux et ils ne veulent pas échouer devant les autres, donc leur manière de contrôler la situation est de délibérément échouer, pour prendre le contrôle de leur échec – c’est ainsi qu’ils deviennent des clowns de classe aussi.

Je ne dirais pas qu’il y a quoi que ce soit en particulier qui fait qu’on est moins normal, je pense que notre fenêtre de normalité s’est rétrécie au fil des dernières générations et on a construit un contexte qui pousse de plus en plus les gens à échouer. Quand ils échouent, ils commencent à se regarder différemment et chercheront des forces ailleurs, parce qu’ils baissent les bras. J’en ai été témoin, j’ai vu des gens abandonner en CM1 parce qu’ils en avaient marre d’échouer et ils laissaient tout tomber. Dans ma génération, les gens en arrivaient là quand ils étaient en cinquième ou quatrième, car c’est là qu’ils n’étaient plus à la hauteur des attentes. La solution de la société a toujours été de renforcer les contrôles, pensant que ça améliorerait les performances des élèves, mais ça n’est pas comme ça que ça marche.

Ne crains-tu pas que les gens – les gens normaux ? – voient en toi quelqu’un de prétentieux et d’arrogant, en te comparant à une panthère, une Formule 1 ou un génie ?

[Rires] Je suppose que tout ce que je dis, c’est qu’on devrait tous embrasser la panthère en nous ! Tout le monde dans la vraie vie, évidemment, a un peu des deux. C’est donc une manière de rendre ça plus clair que ne l’est la réalité. Je pense que ce qu’il faut retenir de cette idée est que, parfois, je me sens comme une panthère prise au piège dans un monde de chiens. C’est ça le truc : je n’ai pas envie de dire qu’un côté ou l’autre est mauvais. C’est pareil avec le rationalisme par méthode et le rationalisme par but : ils doivent coexister. On a besoin des deux, mais on ne peut pas laisser le rationalisme par méthode prendre les devants et former la société. C’est censé n’être qu’un outil. Il y a le rationalisme par but pour exposer le chemin et ensuite, de temps en temps, on utilise le rationalisme par méthode pour faire la part des choses et mesurer si tu es bien à peu près dans la bonne direction. Au lieu de ça, on est en train de construire toute une société autour d’une structure qui est entièrement rationnelle par méthode, et ça peut engendrer des choses vraiment moches quand on l’applique à l’extrême. C’est un danger. Le rationalisme par but est, à bien des égards, derrière de très belles qualités dans l’humanité, comme la confiance. La confiance c’est rationnel par but, et c’est à bien des égards le fondement de tout ce qui pouvait nous permettre de former une culture. Quelqu’un, il y a très longtemps, a eu besoin de la confiance de quelqu’un d’autre sur une poignée de main, une parole ou peu importe, un accord était supposé être mené à bien sans qu’on ait le moindre moyen de mesurer que ça allait vraiment aboutir. A bien des égards, c’est le fondement de la société. Mais le point de vue rationaliste par méthode est très souvent que tout autre type de rationalisme est irrationnel et un danger pour la société, donc on ne peut pas construire une société sur la confiance et la compréhension, parce que ce n’est pas mesurable et c’est quelque chose qui pourrait partir de travers.

Tu as déclaré penser « qu’en aucun cas un album ne peut changer le monde, mais [tu penses] que chaque petite goutte dans l’océan peut faire la différence ». Quel genre de différence aimerais-tu que cet album fasse ?

Je dirais, ouvrir l’esprit des gens. Comme je l’ai dit à ce moment-là, c’est plus une question de prendre de petites mesures et faire ce en quoi on croit et dire ce que l’on croit, peu importe si ça ne fait qu’un tout petit peu bouger les choses. Chaque petite opinion encouragera la société à aller dans une certaine direction, ce qui est tout aussi vrai pour l’opposé : c’est aussi le danger des gens qui disent des choses méchantes et intolérantes sans réfléchir. J’ai vu des enfants devenir des néo-nazis parce que leurs parents disaient de temps en temps quelque chose d’à peine méchant sur les migrants. Ce sont des graines qui peuvent germer. J’ai aussi remarqué ça, les gens peuvent utiliser ça pour nouer des liens sociaux. S’ils rencontrent une personne qu’ils ne connaissent pas, ils parlent de la pluie et du beau temps, et ils peuvent balancer un truc mauvais, à propos de ci ou de ça, simplement pour faire la conversation, sans avoir de fait ou quoi que ce soit pour l’étayer, et ça finit par pousser par petits à-coups le climat social dans une certaine direction.

Sur l’illustration de Panther, on peut reconnaître le symbole du soleil que ton fils avait dessiné sur ton dos pour In The Passing Light Of Day. Vois-tu un lien entre les concepts de ces deux albums ?

Oui, absolument. Si tu regardes In The Passing Light Of Day, encore une fois, je dirais que Panther se développe en parallèle et à partir de « Full Throttle Tribe », qui parle beaucoup de ma propre vie et des bénéfices et inconvénients de mon type de personnalité. Panther est une extension de ça. Il prend ça, en fait une histoire, y regarde de plus près, avec toutes les différentes variables et connexions entre celles-ci, et ensuite, il transpose ça à une échelle culturelle plus globale. En fait, c’est bien ce symbole mais il a aussi des lignes qui ont été ajoutées en bas. Donc, pour le prochain album, ce sera aussi une continuation, mon intention est de rajouter encore une autre couche à ce symbole, pour qu’il évolue à mesure que l’arbre s’étend.

« Parfois, je me sens comme une panthère prise au piège dans un monde de chiens. »

Pour finir sur un tout autre sujet, en 2018, tu as sorti ton premier album avec The Sea Within. Les cinq personnes dans ce groupe ne s’étaient jamais retrouvées dans une pièce ensemble pour créer avant ça, mais ça s’est apparemment avéré être une expérience très créative puisque vous avez fini avec un album de deux heures de musique. Comment a été ton expérience avec ce groupe ? Ça a dû être très différent de l’expérience solitaire que tu as connue avec Pain Of Salvation ?

Non ! [Rires] Je l’avais espéré. Quand Jonas [Reingold] m’a abordé lors de Cruise To The Edge et m’en a parlé, je me suis dit que ce serait amusant. D’abord, j’ai dit : « Je ne veux pas d’un projet de prog rock en ce moment. Donc j’aimerais que ce soit éloigné de Transatlantic et The Flower Kings pour que ça ait du sens à mes yeux, pour que je prenne part à ce projet et pour que j’en sois le chanteur lead. » Parce qu’évidemment, ça retire du temps à Pain Of Salvation et à ce que je fais, donc il faut que ce soit quelque chose qui m’attire. Il a dit : « Ouais, ce sera complètement différent, très moderne, avec des idées rafraîchissantes et dingues ! » La seconde chose que j’ai dite était : « La première chose qu’on devrait faire, c’est nous rencontrer en salle de répétition quelque part, jouer et voir ce qui se passe, et essayer de faire de la musique à partir de cette rencontre. » Pour moi, c’est ça la force de rassembler des gens. Au lieu de ça, ça s’est de plus en plus transformé en projet prog rock où tout le monde restait assis chez soi devant son ordinateur. Ensuite, nous nous sommes rencontrés pendant une semaine et nous avons enregistré la musique. C’était donc, en fait, un processus solitaire, exactement comme Pain Of Salvation, si ce n’est plus, parce qu’avec le groupe au moins nous nous voyons, nous discutons et nous nous amusons. Ceci dit, cette semaine que nous avons passée ensemble était sympa. Marco [Minnemann] et moi nous sommes clairement bien entendus, c’était très amusant notamment de jouer avec lui. Nous avions fait de grands plans pour plein de projets que nous voulions faire ensemble, et puis la vie fait son œuvre et le temps passe… Mais c’était très sympa.

Tu as quand même l’air déçu de ce qu’est devenu The Sea Within…

Ça s’est transformé en quelque chose qui ne m’intéressait pas vraiment, mais ça restait un truc intéressant à faire. Je ne vais pas chier dessus ou que ce soit ! Mais j’aurais espéré qu’avec ce line-up nous pourrions essayer de faire quelque chose qui serait… Enfin, quand on écoute les démos de Tom [Brislin], ça allait beaucoup plus dans le domaine de la synthpop avec des trucs qui sonnaient vraiment bizarre et tout. J’avais d’ailleurs proposé la chanson « Wait », qui est sur l’album Panther, mais ça n’a pas vraiment pris. Et avec Marco à la batterie… Je pense que si nous nous étions rencontrés et avions vraiment essayé de composer ensemble, nous nous serions retrouvés avec quelque chose de complètement différent et qui m’aurait plus intéressé.

Donc tu penses que ce sera le premier et dernier album de The Sea Within, en tout cas pour ta part ?

Pour moi, oui. En fait, déjà avant d’enregistrer, j’ai dit : « Je pense que ce serait probablement mieux si vous trouviez quelqu’un d’autre. Ce que c’est en train de devenir n’est pas vraiment ma tasse de thé… Donc ce serait peut-être mieux que vous ayez déjà quelqu’un d’autre pour enregistrer aussi, si vous voulez partir en tournée avec cette musique. » Mais ils ont vraiment voulu poursuivre comme ça, mais j’ai aussi dit que ça ne m’intéresserait pas de prendre du temps pour tourner avec ce projet.

C’est tout pour moi. Je te remercie d’avoir pris tout ce temps pour discuter !

Oh, aucun problème ! Je suis en train de boiter maintenant, je vais essayer de boiter jusqu’à chez moi, et peut-être me reposer un peu. Je vais aller regarder une émission à la télé ou je ne sais quoi, ce que je ne fais jamais normalement, ça va être bizarre. Mon aîné commence vraiment à s’intéresser à la musique. Nous avons un kit de batterie à la maison, il a un ami qui est venu et ils sont en train de jouer à tour de rôle de la batterie et de la guitare, et c’est censé être du metal à sept-cordes avec beaucoup de distorsion et des trucs djent. Donc on va voir à quel point j’aurai un environnement reposant ! [Rires] Mais c’est marrant, je suis content de ça.

Peut-être qu’un jour on l’entendra sur un album de Pain Of Salvation…

En fait, Sandrian apparaît sur « Accelerator ». Il chante vers la fin de la chanson. C’était amusant à faire. Maintenant il est là : « Du coup, pour le prochain album, est-ce que je pourrai jouer de la batterie sur une chanson ? » J’étais là : « Attends, calme-toi, on verra comment ça se passera » [rires].

Interview réalisée par téléphone le 10 août 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Foucauld Escaillet.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Lars Ardarve.

Site officiel de Pain Of Salvation : painofsalvation.com

Acheter l’album Panther.



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  • Chouette interview, comme souvent sur RM et comme toujours avec Daniel 😉

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  • One Man Army dit :

    Les concepts de Pain Of Salvation sont toujours très pertinents et Daniel a toujours un truc interessant à raconter.
    Par contre pour la musique, j’ai décroché après Scarsick.

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