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Interview   

Pat O’May en famille nombreuse


Pat O’May célébrait il y a peu ses vingt-trois ans de carrière à l’occasion d’un concert jubilé retraçant une bonne partie de sa carrière studio avec une partie des musiciens qui y avaient contribué. On pourrait attendre d’un tel rassemblement une ambiance nostalgique et pourtant il n’en est rien. Comme en témoigne le travail que son équipe a fourni pour moderniser certains titres pour ce concert, Pat O’May regarde toujours vers l’avant et compte bien « faire chier le monde jusqu’à la fin » et réaliser toujours plus de fantasmes de composition. Si les disques et les artistes sont pour lui ce qui se rapproche le plus d’une famille, Pat O’May a évité de transformer ce concert en une de ces réunions de famille interminables où l’on raconte un peu trop les mêmes histoires.

Dans cette interview, nous avons donc évoqué le passé mais pour mieux le mettre en perspective avec le présent et l’avenir de sa carrière ainsi que de l’industrie audiovisuelle.

« C’est difficile de retranscrire ce que nous avons vécu, parce que ce sont des moments intimes, avec des artistes qui se connaissaient et qui se croisaient, d’autres qui ne se connaissaient pas, qui se découvraient… Mais l’idée était vraiment de réunir une famille de potes, sans les emmerdes. »

Radio Metal : Tu sors donc un album live, qui couvre un peu toute ta carrière, et où tu interprètes notamment des titres qui ont été rarement joués. Il y a plusieurs invités. Ça fait un peu « concert jubilé », dirais-tu qu’on se prépare différemment pour ce genre de concert ?

Pat O’May : Oui, c’est forcément un concert exceptionnel. C’est plus un événement qu’un concert. Enfin, pour les gens je ne sais pas, mais pour nous, c’est un événement ! [Rires] C’est le fait de retrouver des gens avec qui tu as travaillé il y a vingt-trois ans, vingt ans, dix ans, six mois… C’est ça qui était vraiment passionnant. Le fait de revisiter tous nos albums en essayant de les jouer de la façon dont le band joue aujourd’hui, c’était vraiment un challenge. Et forcément il y a une pression, parce qu’en plus nous enregistrons, c’est un one-shot, et ça va sortir en disque. En plus, nous avions France Bleu qui retransmettait le concert en direct, donc tu te dis : « On peut pas se louper », ce n’est pas facile. Donc c’est beaucoup de concentration, mais en même temps, nous y avons été toute la semaine pour travailler ça, les invités sont arrivés petit à petit, donc nous avons vraiment eu un confort de travail qui était génial. Puis l’ambiance entre tout le monde était telle que c’était, finalement, relativement détendu.

A quel point cela a-t-il été complexe au niveau logistique de mettre en place un tel concert, surtout au niveau des invités, avec leurs tournées respectives ? Quand est-ce que ce projet a commencé à être planifié ?

Je l’ai planifié un peu plus d’un an à l’avance – en gros quinze mois –, pour vraiment pouvoir réunir les gens sur une seule date. Tous les gens que j’ai appelés m’ont dit : « On est ok pour participer, mais est-ce qu’on sera libre à ce moment-là, on ne sait pas. » A un moment il faut bien foutre une date. Nous avons fixé la date où nous avions le maximum de personnes, mais en même temps il y a des gens comme Alan Stivell qui n’ont pas pu venir car ils étaient en concert, Dan Ar Braz, Martin Barre, Moya Brennan, etc. qui étaient soit en concert, soit en studio, ce qui fait que nous avons réussi à avoir quand même pas mal de monde. C’était génial de voir surtout tous ces gens avec qui j’ai travaillé, car il ne s’agissait pas de faire un inventaire à la Prévert des musiciens avec qui j’ai pu bosser, ou nous aurions pu appeler les gens que je connais, etc. Mais l’idée était de vraiment avoir des gens avec qui j’avais vécu quelque chose soit en studio, soit sur scène. Ça, c’est le truc qui a fait que nous nous sommes retrouvés à avoir beaucoup de passion, beaucoup d’amour entre tout le monde. C’est difficile de retranscrire ce que nous avons vécu, parce que ce sont des moments intimes, avec des artistes qui se connaissaient et qui se croisaient, d’autres qui ne se connaissaient pas, qui se découvraient… Mais l’idée était vraiment de réunir une famille de potes, sans les emmerdes.

Vous avez répété sur place pendant plusieurs jours. Est-ce que c’était important, vu la dimension de ce concert, de pouvoir s’approprier les lieux où vous alliez jouer ?

C’était fondamental, même. Le choix de cette salle n’était pas innocent. C’est une salle que je connais bien, dans laquelle je jouais pour la troisième fois. Il y a une équipe technique sur place qui est super, les gens aiment le spectacle, ça fait des années qu’ils font ça, certains sont à quelques années de la retraite mais ont gardé la niaque, l’envie de faire que les choses se passent bien, et ça, c’est extraordinaire.

Il y a des morceaux que tu jouais pour la première fois depuis de nombreuses années. Comment ont-ils vieilli ? Qu’est-ce que ça t’a fait de les redécouvrir ?

J’ai la chance d’avoir actuellement un band… J’ai un énorme affect pour tous les musiciens avec qui j’ai pu travailler dans le temps, mais là, il y a vraiment une équipe de folie, avec une osmose totale. Ils m’ont explosé à la façon dont ils se sont approprié les titres, et le but du jeu n’était pas de les jouer comme ils étaient à l’époque, mais de les réinscrire au XXIe, car la majorité a été écrite au XXe [rires]. Ça a vraiment été de redécouvrir les morceaux, comme par exemple « First Session », qui a été le premier morceau que j’ai écrit pour mon premier album solo, et depuis, ça n’arrête pas de bouger. À chaque concert, nous découvrons de nouveaux trucs, de nouvelles façons de le faire, donc ce sont des morceaux que l’on arrive à faire vivre avec les années, des morceaux dont on arrive à s’amuser autour, et ça, c’est le plus beau cadeau que les musiciens puissent faire.

Y a-t-il eu des morceaux que tu as fini par ne pas inclure dans la setlist parce que trop datés et trop difficiles à réarranger ?

Absolument. Nous avions aussi un critère temps. Je pense à un morceau qui s’appelle « Wise », par exemple, nous avions commencé à le répéter avec le groupe, et en fait, nous n’avons pas réussi à trouver l’alchimie pour l’inscrire dans ce concert-là, nous n’avons pas eu assez de temps pour le bosser. Du coup, nous ne voulions pas essayer de le garder pour faire un truc moyen, et nous l’avons dégagé pour aller sur autre chose. Des fois, il ne faut pas hésiter à dire : « Si ça ne marche pas, ça ne marche pas. »

« Je suis très mauvais en menuiserie, en plomberie, je ne sais faire que ça… [Rires]. Je crois que, définitivement, je vais faire chier le monde jusqu’à la fin. Le projet est de nuire à tout le monde ! On ne peut pas s’arrêter, on s’est mis à l’abri du disque d’or en faisant une musique qui n’est pas commerciale, donc ça nous laisse justement toute la liberté de continuer. »

Ta carrière est vaste et diversifiée. À quel point est-ce complexe pour réaliser un concert « anniversaire » d’inclure chaque pan de ta carrière ? Est-ce que c’est possible d’inclure une compo que tu avais écrite pour Thalassa, juste à côté d’un morceau de hard ?

Pour ça, j’ai fait le choix de rester sur les albums. L’idée était vraiment de travailler autour des albums. Donc toutes les musiques que j’ai pu faire pour Thalassa ou des films ne rentraient pas dans ce cadre-là. Et puis nous étions partis sur un concert de trois heures, ce qui est déjà beaucoup, et en fait, nous avons joué quatre heures [rires]. Il y avait les impros, il fallait présenter les gens, les musiciens – c’était pendant le concert, ça n’est pas sur le disque car ça serait absolument indigeste –, donc au bout d’un moment, il faut s’arrêter, il faut faire un choix, donc tu fais des impasses aussi. Il y a des morceaux que j’aurais bien voulu faire et que nous n’avons pas pu faire parce que sinon, nous partions sur un concert de quatre-vingt-dix heures, c’est impossible. Donc le choix est parfois cornélien, c’est sûr.

Question très bête : pourquoi célèbres-tu précisément tes vingt-trois ans de carrière ? Est-ce que c’est un chiffre qui représente quelque chose, ou est-ce l’opportunité qui s’est présentée ?

C’était l’opportunité, c’était vraiment le bon moment pour le faire, entre le dernier album studio, les tournées, les choses que j’ai faites entre-temps comme Keltia Symphonia, qui a été un gros travail. Et faire le nouvel album studio, que je commençais vraiment à mettre dans les compteurs. C’était vraiment le bon moment de faire ça, et en plus, je n’aime pas les chiffres ronds : vingt ans, c’est trop tôt, et en plus, au moment des vingt ans, nous étions sur Behind The Pics ; vingt-cinq ans, ça faisait encore deux ans à attendre… C’était vraiment le timing le plus logique pour faire cet album-là.

Donc il n’y aura pas de nouvelle date pour les vingt-cinq ans…

Non, il y aura un nouvel album pour les vingt-cinq ans ! C’est déjà pas mal ! [Rires]

Jouer ce genre de concert est un moment très nostalgique…

[Coupe] Nous avons tenu à ce que ça ne soit pas nostalgique, l’idée n’était pas de jouer sur la nostalgie, mais plutôt de jouer sur des choses comme sur des morceaux comme « The Trolls », où il y a Diabolo, ou « The White Lady », qui sont des morceaux qui pour nous étaient des moments forts lorsque nous étions en tournée, au moment de Bob Up et Kids And The War par exemple. Donc l’idée n’était pas de faire un truc nostalgique, mais plutôt de retrouver ces morceaux qui nous ont fait vibrer sur scène en tant que musiciens, en tant qu’exécutants de la musique, et de leur donner une nouvelle couleur : « On a vingt ans de plus, comment les jouer maintenant avec tout ce que nous avons vécu entre-temps, toutes les expériences et leur donner une nouvelle saveur ? »

De fait, ce genre de concert très jubilé, dans la tête des journalistes fourbes [rires], ça peut soulever la question de la fin de carrière. Est-ce que c’est un truc que tu as déjà envisagé ?

Non, je ne peux pas, je suis très mauvais en menuiserie, en plomberie, je ne sais faire que ça… [Rires]. Je crois effectivement que, définitivement, je vais faire chier le monde jusqu’à la fin. Le projet est de nuire à tout le monde ! On ne peut pas s’arrêter, on s’est mis à l’abri du disque d’or en faisant une musique qui n’est pas commerciale, donc ça nous laisse justement toute la liberté de continuer. Et ça, c’est vraiment quelque chose de fondamental.

La première fois que je t’ai rencontré, je t’avais demandé si tu étais musicien de session, et tu m’avais répondu : « Non, ça, je sais pas faire. » Plusieurs années plus tard, j’aimerais que tu approfondisses cette phrase : que voulais-tu dire par là ? Dirais-tu qu’être musicien de session nécessite un savoir-faire particulier que tu n’as peut-être pas, ou penses-tu que ce soit un état d’esprit, un détachement vis-à-vis de la musique que tu n’as pas, ou que tu n’as pas envie d’avoir ?

C’est un peu les deux. C’est une super question, je crois que c’est la première fois qu’on me la pose. Musicien de session, ça demande une abnégation au projet, de créer sans que ça bouffe la ligne du chanteur, par exemple – parce que souvent, c’est quand même un peu ça. Donc c’est vraiment très particulier. C’est quelque chose que je ne suis toujours pas foutu de faire, et je suis définitivement très admiratif des gens qui font ça. J’ai un peu fait ça quand j’ai commencé. À Rouen, par exemple, j’avais commencé à faire des sessions, mais je ne m’y retrouvais pas, je me suis retrouvé des fois avec des producteurs qui me disaient, suivant le truc : « Là, il faut jouer comme Mark Knopfler ; là, il faut jouer comme Van Halen… » Puis t’as envie de leur dire : « Putain, je n’ai ni le talent de Mark Knopfler, ni le talent de Van Halen ! Je vais faire quoi ? Une pâle copie à deux balles ? Si tu veux Mark Knopfler, appelle-le ! » Je trouvais ça très frustrant, en fait.

« Je me suis retrouvé des fois avec des producteurs qui me disaient, suivant le truc : “Là, il faut jouer comme Mark Knopfler ; là, il faut jouer comme Van Halen…” Puis t’as envie de leur dire : “Putain, je n’ai ni le talent de Mark Knopfler, ni le talent de Van Halen ! Je vais faire quoi ? Une pâle copie à deux balles ? Si tu veux Mark Knopfler, appelle-le !” Je trouvais ça très frustrant. »

C’est vrai que la musique reste à la base une passion. En fait, tu ne pourrais pas prendre de plaisir à jouer dans un style qui ne te plaît pas ?

Ça, je pourrais le faire dans une certaine mesure. Ça m’est arrivé de participer à des projets qui n’étaient pas forcément dans mon style de musique, mais où on m’appelait pour avoir mon son, ma façon de jouer, des choses comme ça. Et si je trouvais que je pouvais apporter quelque chose au projet, je disais oui. C’est pareil, si on me demande de venir sur un projet et de juste jouer comme untel ou untel, je ne vois pas l’intérêt. Il faut qu’il y ait quelque chose dont je puisse être fier de l’avoir fait. Si c’est de faire un solo de blues pour jouer comme untel, pourquoi le faire alors qu’il y a des gens cent mille fois plus compétent pour le faire ? Je trouve que c’est une perte de temps, une perte d’énergie, et une perte de qualité.

Tu avais quitté ton premier groupe, Marienthal, parce que tu avais besoin de faire tes propres compos. J’imagine que ça rejoint ce qu’on disait : ce qui te pousse à ne pas faire de session, c’est le besoin de composer et d’être toi-même ?

Ouais. Tu as parfaitement saisi le truc, c’est exactement le même procédé. J’ai vraiment besoin de m’exprimer, de faire la musique que j’ai envie de faire. Sans partir dans le truc de dire que c’est une thérapie, ce n’est pas du tout une thérapie, c’est juste une envie, un besoin, c’est fondamental pour moi. Mais tu as raison. Quand tu écris pour un groupe, tu écris pour un groupe et tu ne peux pas être libre, mais moi j’ai besoin d’espace, j’ai besoin de liberté, j’ai besoin de m’éclater. Donc si je me retrouve dans un truc où on me dit : « Il faut faire ça, ça, ça », ça commence à devenir compliqué.

Le fait que tu aies pris la décision de quitter un groupe, et donc de faire une carrière majoritairement solo, et donc le fait de ne pas être enfermé dans une dynamique de groupe, dirais-tu que là, après vingt-trois ans, ça t’a permis d’explorer tous tes fantasmes de compos ?

Tous ? Pas encore ! [Rires] J’espère, en tout cas ! Parce que plus tu vas vers la composition, plus tu t’éclates, plus ça te donne des idées, et plus tu avances. En gros, l’idée, c’est de rester le plus ouvert possible pour choper les énergies que tu ne connais pas encore mais qui vont t’inspirer de la chose. Après, tu vas les manier avec ta façon de les rendre, de les réaliser, les jouer, etc. J’adore écouter une musique qui me nourrit, ou un livre, l’inspiration vient de plein de trucs et pas que de la musique, fort heureusement.

Dans une interview pour France 3, en parlant de ce concert, tu disais : « Comme je n’ai pas d’enfant, je fais des albums. » Tu parles beaucoup du metal comme d’une famille, et plus globalement de tous les musiciens qui ont été autour de toi, comme d’une famille. Dirais-tu que ta carrière musicale, c’est ta propre façon de fonder une famille ?

Ah, c’est pas con ! Ouais, c’est assez vrai. Je suis issu d’une famille pas très facile par rapport à ce que moi je voulais faire, et c’est vrai que je pense que je m’en invente une. Et je suis très fier des gens qui font partie de cette famille-là. Soit dit en passant, ce que j’ai dit sur les enfants et les albums, ce n’est pas qu’une blague. Dans ma vie, hors musique, nous avons fait le choix avec ma femme de ne pas avoir d’enfant, et c’est un choix délibéré. Ce n’est pas parce que nous ne le pouvions pas ou autre. Je pense que finalement, on finit par avoir une famille nombreuse ! [Rires]

Dirais-tu qu’encore aujourd’hui, être en couple et faire le choix de ne pas avoir d’enfant est quand même un truc stigmatisé ?

Je pense que ça l’est moins qu’il y a vingt-cinq ans, lorsque nous avons fait ce choix-là, où les gens nous demandaient : « Alors, c’est quand que vous faites un gamin ? », etc. Et nous avons vraiment fait ce choix-là. À l’époque, ça n’était pas aussi simple que maintenant. Maintenant, je pense que c’est un peu mieux accepté. Mais ça n’empêche pas qu’il y ait des gens qui ne comprennent pas ça. C’est un réel un choix de vie.

J’imagine que vous avez eu des remarques du style « ça va finir par venir », ou alors « le tic-tac de l’horloge biologique »…

Oui, ou des trucs que tu finis par entendre dans ton dos comme : « Ils disent ça parce qu’ils ne peuvent pas, il a un problème, elle a un problème… » Non, même pas ! [Rires] Il y a de ça forcément, tu as raison.

« J’ai parfois la sensation qu’on est une espèce de laboratoire. Ce qui est arrivé à la musique en premier, aujourd’hui les magasins de chaussures le vivent, il y a plein de magasins où le commerce est devenu comme ça absolument partout, maintenant. »

Aux artistes qui comme toi ont plusieurs décennies de carrière, on pose souvent la question de leur regard sur la manière dont a évolué la musique pendant toutes ces décennies. Dans ce qu’on nous répond le plus, il y a les dégâts qu’a fait Internet, il y a le fait qu’on ne chérisse plus un objet comme le disque comme avant, le fait qu’on ne compose plus vraiment pour un album mais plutôt pour faire une suite de tubes, etc. Par rapport à ces différents arguments, qu’est-ce que tu souhaiterais ajouter ?

Je pense que l’industrie musicale a toujours été un peu en avance sur ce que l’entièreté de la société vit. J’ai parfois la sensation qu’on est une espèce de laboratoire. Ce qui est arrivé à la musique en premier, aujourd’hui les magasins de chaussures le vivent, il y a plein de magasins où le commerce est devenu comme ça absolument partout, maintenant. Nous avons été les premiers à en faire les frais, mais c’est vrai que souvent la musique est un peu un laboratoire sur ces choses-là. Après, la musique n’a pas arrêté de changer. Quand on est passés du vinyle au CD, les gens disaient que c’était fini, les pochettes plus petites par rapport au CD, et puis finalement maintenant on arrive au numérique… Ce n’est pas simple, il y a beaucoup de données qui ont changé. Ce que je constate ces derniers temps, ou en tout cas ce que j’ai l’impression de constater – parce qu’on peut parfois avoir un prisme un peu déformé –, c’est qu’il y a de plus en plus de monde qui vient aux concerts, et ça, c’est une bonne nouvelle. Après, oui, on vend moins de disques, donc ça implique des défaillances, des problèmes. Tu imagines bien que l’économie de la musique n’est pas la même aujourd’hui qu’il y a vingt ans [rires]. Mais de toute façon, que veux-tu ? On ne peut pas stopper l’évolution. Le métier a vraiment changé. Aujourd’hui, on entend parler de groupes où les mecs remontent sur scène, parce qu’avant, ils faisaient un album, ils gagnaient assez de thune, et allaient très peu sur scène, finalement. Aujourd’hui, ces mêmes groupes vont sur scène ! Tu te dis : « Mais les mecs, pourquoi vous n’alliez pas sur scène ?! » [Rires] Ça me semble logique, quand tu fais un album, d’aller partager ça avec les gens, les rencontrer, etc. donc ça peut être une bonne nouvelle qu’il y ait de plus en plus de concerts. C’est quand même énorme, le nombre de concerts qu’il y a.

À propos du vinyle et du CD, au départ, quand le CD est arrivé, il a été très critiqué, puis quand le numérique est arrivé, il a été très critiqué, puis au final, les gens sont quand même devenus passionnés par le CD, c’est un objet que l’on chérit. Et avec Internet, il y a aussi une nouvelle manière de se passionner pour la musique, comme avec des outils qui permettent de se constituer un flow, et une playlist à soi où on plonge dans son propre univers. Finalement, le mode de consommation change, mais la passion de la musique reste la même, ne crois-tu pas ?

Bien sûr. Ça, j’y crois vraiment. Les gens n’ont jamais autant écouté de musique qu’actuellement, c’est hallucinant, il y a de la musique partout. Tu ne fais pas trente mètres dans une ville sans entendre de musique, quelque part, dans une bagnole, un magasin, ça ne s’arrête pas. Après, c’est à nous d’aller chercher les infos, d’aller écouter des choses, creuser, découvrir, se bouger. Mais quand tu repenses aux années 1970, 1980, pour écouter, je ne sais pas, au pif, Deep Purple, dans les années 1970, t’entendais pas ça à la radio. Donc tu allais le chercher ailleurs, auprès de potes, etc. En fin de compte, sur Internet, aujourd’hui, c’est la même chose. J’entends des fois des gens me dire : « Il n’y a plus rien qui se crée. » C’est faux. Il faut juste se bouger pour aller découvrir les groupes qu’on ne connaît pas. La curiosité, c’est ça qui fait qu’un groupe a la chance de se présenter sur scène plus facilement et de partager sa musique, il faut être curieux, et je pense que les gens sont plus curieux que ce qu’on peut dire.

Tu as travaillé pour la télévision, indirectement. Quel est ton regard sur l’évolution de ce média-là ?

La télé, je la trouve de plus en plus lamentable. Je pense que son avenir est largement compromis par ce qui se passe déjà sur le Net, et ce qui va continuer à se passer. Les mecs ne bougent pas. Et les jeunes ne regardent plus la télé, c’est fini, ils sont sur Internet, sur les médias dont tu parlais, mais il n’y a plus que des vieux comme moi pour regarder la télé, et je ne regarde personnellement plus la télé depuis à peu près six-huit ans maintenant. Il y a encore des chaînes qui m’intéressent, mais quand tu vois ce que c’est devenu, c’est abêtissant au maximum, ce ne sont pas des lieux de culture comme cela a pu l’être à une époque. Peut-être que je me plante, comme je ne regarde plus la télé depuis un certain nombre d’années, je passe peut-être aussi à côté de trucs.

Penses-tu qu’aujourd’hui, en 2018, il serait possible, comme toi, pour un jeune artiste d’être démarché pour composer de la musique pour une émission, ou penses-tu que ce soit quand même compromis, vu comment les choses ont évolué ?

C’est très difficile. C’est beaucoup plus difficile qu’il y a vingt-cinq ans quand j’ai commencé à bosser pour Thalassa. Maintenant, tu as Musicomètre, ça existait déjà à l’époque mais ça n’était pas autant utilisé. Et puis il y a plein de compositeurs qui se sont tiré des balles dans le pied en disant à des boîtes de prod : « Moi, je vous fais de la musique gratos, etc. » Ça a commencé à tout foutre en l’air. C’est vachement compliqué. Aujourd’hui, et spécialement en France, au niveau de la musique de film, c’est vraiment le parent pauvre, c’est le dernier budget qui va être sorti. Ce n’est pas la même chose en Angleterre, ce n’est pas la même chose aux États-Unis, où il y a un vrai travail sur la musique. En France, on peut un peu mieux faire, quand même. Tu as quelques réalisateurs qui font de la musique originale, mais il y a beaucoup moins de musique originale aujourd’hui qu’il y a pu en avoir il y a vingt-cinq ans.

Interview réalisée par téléphone le 17 octobre 2018 par Philippe Sliwa.
Transcription : Robin Collas

Site officiel de Pat O’ May : patomay.com

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