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Chronique   

Pensées Nocturnes – Douce Fange


Mesdames, Messieurs, braves gens, approchez ! Laissez-vous guider par les lueurs blafardes des ruelles mortes d’un Paris bien vieilli ! Trempez vos narines dans les effluves visqueux aux relents alcoolisés des corps endormis sur les raclures de ses trottoirs ! Admirez l’immondice, l’infamie, l’excès ! N’hésitez plus et délectez-vous de cette Douce Fange servie sur un plateau en terre cuite avec l’élégance bancale, l’éloquence criarde et l’absolue folie de Vaerohn, alias Léon Harcore, fin penseur derrière le projet décadent de Pensées Nocturnes. Pour ce septième opus, l’esprit guignolesque d’un cirque rouillé laisse place à la non moins fétide atmosphère franchouillarde d’un bal musette déserté, d’une fête foraine noyée dans la bistouille ou d’autres arrière-salles de bistro malodorantes. Comme à son habitude, c’est un authentique spectacle ambulant que l’artiste offre à son public, avec tout son entrain et sa sauvagerie.

Dès le titre introductif « Vient Tâter d’Mon Carrousel », des roulements de tambour et une petite fanfare nonchalante à l’air ramolli apportent un léger esprit moqueur à l’ensemble. Lorsqu’une valse à trois temps vient donner ce ton faussement amusé qui sous-tend l’opus, elle se délie aussitôt en de furtifs tremolos picking, rincée au vitriol par le parler caustique d’un Léon devenu maître dans l’art du chancellement. Car avant tout, ce qui marque de plus en plus au fer rouge l’œuvre de Pensées Nocturnes c’est la force de ses ambiguïtés. Passant de momeries futiles en énoncés tragiques, de franches camaraderies aux abords d’un coupe-gorge en poilades postillonnantes, tout fait l’effet d’une immense mascarade montée sur un balancier, minutieusement équilibrée. « Saignant Et À Poings » rassemble volontiers ces aspects en un morceau à l’aura cafardeuse, davantage enclin aux sonorités black metal et aux interjections hurlantes incessantes. Les guitares et l’ensemble des instruments en présence partent en une sombre folie dont ressortent les carcasses de musiques populaires presque méconnaissables. Tandis que « Le Tango Du Vieuloniste » se distingue immédiatement par sa reprise de la fameuse « Comparsita » si justement altérée en un tango furieux, débordant d’une énergie au blast beat sulfureux, aux riffs tranchants et aux respirations saccadées d’un accordéon bien fatigué. Le tout fignolé par de multiples extraits audio au goût amèrement nihiliste, et ce titre fait alors l’effet d’une véritable tornade. Évidemment, au mélange des ambiances il y a mélange des genres, une pointe de jazz çà et là ne fait donc pas exception à la savante composition.

À l’instar des cadavres de bouteilles de vin rouge qui ne cessent d’abonder au sol, ce sont les références profuses qui s’entremêlent et qui affluent au sein de chacun des titres. Certaines sont évidentes, d’autres plus lointaines et peuvent laisser indifférent alors que le génie, lui, est bien là. Mettant à l’honneur ces icônes françaises connues pour avoir leur langue sur un godet plutôt que dans leur poche, on peut y desceller l’érotisme hilarant et culbutant de Maïté ainsi que le verbe chiadé et fangeux de Rimbaud au détour d’un « PN Mais Costaud ». Par ailleurs, ce dernier titre révèle à merveille l’habilité et l’art avec lesquels Léon traite les mots, triture leur sens et renouvelle leur sonorité. Un réel travail d’orfèvre est mené, bien qu’à peine détectable à l’oreille tant les timbres déchirés de Jéjé, Alasdair Dunn (Ashenspire) et de Léon Harcore lui-même rendent ces détails insondables. Néanmoins, pour qui veut entendre la complémentarité de l’interprétation et des textes, les esprits restent marqués par ce qui rassemble les acteurs de la grande comédie humaine que dépeint cet opus : l’épuisement, le trop-plein, l’envie d’arrêter. S’ajoute à cela l’agonie palpable qui émane d’un « stop ! » hurlé en fin de « Charmant Charnier », ou même d’un « ta gueule ! » à bout de souffle qui conclut l’album.

Au cœur de cette nouvelle œuvre, on retient sous ses couches boueuses la vision d’une vieille France de la « Belle Époque », dont les flétrissures s’embrasent et se multiplient à force d’écoutes pour ne plus dépeindre qu’une joyeuse pagaille dont la nostalgie suinte de tous les instruments et où le grotesque et l’insalubre règnent en maîtres. Le tout virevolte d’une absurdité aiguisée à la vitesse d’un carrousel bien huilé, et l’auditoire en déguste toute l’incongruité jusqu’à en tomber dans l’ivresse la plus totale. Une fois de plus Pensées Nocturnes vient tortiller nos sens et déglinguer la bienséance à son bon vouloir !

Chanson « Saignant Et A Poings » :

Chanson « Gnole, Torgnoles et Roubignoles » :

Chanson « Le Tango Du Vieuloniste » :

Album Douce Fange, sorti le 21 janvier 2022 via Les Acteurs De L’Ombre Productions. Disponible à l’achat ici



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