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Chronique   

Pensées Nocturnes – Grand Guignol Orchestra


Si la Norvège est incontestablement la spécialiste du black metal AOC, la France peut se targuer à l’inverse de regorger de projets singuliers, atypiques, voire franchement bizarroïdes. Ainsi Pensées Nocturnes, projet d’un seul homme, Vaerohn, propose depuis 2009 du « déglingué black metal de ver en vice », pour reprendre sa propre définition. En effet, après son premier album, Vacuum, qui relevait essentiellement du DSBM, Pensées Nocturnes a accumulé les recherches et les hybridations, piochant autant dans le néoclassique que dans la musette, la musique de cabaret, et le black metal toujours, mais aussi, au-delà de la musique, dans le grotesque, le grand-guignol, et un certain art du chaos, pour aboutir, dix ans et cinq albums plus tard, à Grand Guignol Orchestra. Sorti une fois de plus chez Les Acteurs De l’Ombre, le disque est sous-titré « Boucherie dans le cirque, une pièce sanglante en 10 actes » – tout un programme. C’est l’occasion pour Pensées Nocturnes de nous rappeler que depuis le Ça de Stephen King et John Wayne Gacy, les clowns ne font plus rire personne, certes, mais aussi de mettre à profit ses premières expériences scéniques, le projet s’étant métamorphosé en groupe à l’occasion de quelques dates l’année dernière. Prêts pour le spectacle ?

Accueilli par « Un trop plein d’rouge » qui pose l’ambiance, l’auditeur (le spectateur ?) est immédiatement plongé dans le bain avec l’ouverture, cahotante et en fanfare, de « Deux bals dans la tête ». Riffs anguleux et blast beat très black, jeux de mots en cascade, hurlements et cuivres chaotiques : en quelques minutes à peine, toute l’esthétique de ce Grand Guignol Orchestra est déjà là. Bien plus déjanté que La Masquerade Infernale d’Arcturus, à laquelle le pitch de l’album pourrait faire penser, le disque évoque plutôt les expérimentations en roue libre de Mr. Bungle ou de l’autre PN : Peste Noire, époque L’ordure À L’État Pur. Si l’on peut, à la première écoute, peiner à y voir clair dans l’abondance parfois truculente, parfois franchement cauchemardesque d’agressivité black metal, d’instrumentations plus ou moins fantaisistes (accordéon, cuivres, thérémine…) et de hululements alcoolisés, en revanche, si l’on se prête au jeu et se laisse mener dans ces bacchanales échevelées, on trouve rapidement leurs richesses, leur créativité protéiforme et leurs ricanements infernaux assez jouissifs. Parmi les acrobaties auxquelles se livrent Vaerohn et sa bande, des grands écarts – entre valse mélancolique et hurlements de possédé dans « L’Alpha Mal », entre autres – voire des triples saltos – l’enchaînement reprise de la musique des Temps Modernes de Chaplin/grunt quasiment grindcore/tango endiablé de « Poil De Lune » –, et s’ils évitent de se briser la nuque, c’est souvent grâce à une production remarquablement claire, très aérée, qui permet à chaque instrument de briller à sa juste valeur ; ainsi la basse, le piano et la batterie de l’intermède jazzy qu’on entend entre deux volées de thérémine dans « Anis Maudit », par exemple.

Car il ne faut pas s’y tromper : sous ses dehors déglingués, donc, voire franchement bordéliques, c’est surtout de la finesse et de l’intelligence tantôt malicieuse, tantôt maléfique des compositions de Vaerohn que témoigne Grand Guignol Orchestra. Un jeu sur l’ordre et le chaos très black metal, même si finalement, le style n’est que l’un des outils de Pensées Nocturnes, l’un des avatars les plus modernes de toutes les formes que le projet convoque et dont il retrace une sorte de continuité qui irait du gore et du goût volontiers discutable du romantisme frénétique et du grand-guignol à l’entreprise d’agression généralisée qu’est le black metal, en passant par le rire grinçant de la décadence, l’absurde de Dada, le burlesque des cabarets, et même les chefs-d’œuvre du cinéma franchouillard que sont Les Valseuses ou Les Tontons Flingueurs, pour un résultat à la fois atemporel, volontairement désuet, et plus (post)moderne qu’il n’en a l’air. Bref, un sacré spectacle, roboratif et peut-être plus digeste qu’À Boire Et À Manger qui l’a précédé, absolument singulier, et qui est plus que le freak show qu’il prétend être. En piste !

Album en écoute :

Album Grand Guignol Orchestra, sorti le 1er février 2019 via Les Acteurs de l’Ombre Productions. Disponible à l’achat ici



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