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Interview   

Perturbator face à ses vices


Perturbator est un musicien libre. James Kent a choisi les voies électroniques pour s’exprimer artistiquement, en étant initialement axé années 80 et en composant sa musique comme s’il composait du metal. Nous connaissons le résultat : Perturbator est un hybride, un son électro avec une philosophie comparable à celle des musiques extrêmes. Prenant le risque d’être renié dans les deux styles, c’est paradoxalement ce qui a fait son succès. L’artiste n’a ainsi nul besoin de répondre aux attentes d’un public en particulier lorsqu’il expérimente différentes facettes de sa musique. En d’autres termes, Perturbator n’a les mains liées que par ses propres exigences puisqu’il ne pourrait trahir que les codes qu’il s’est lui-même amené à établir. Pour autant ce dernier donne un véritable sens à ses projets divers et si Lustful Sacraments dénote du reste de sa discographie, le nouvel opus reste dans ce qu’il nommera « l’ADN Perturbator », contenant cette musique angoissante et oppressante dissimulée sous un faux-semblant chaleureux et dansant.

Retournant dans les années 80/90, le compositeur oriente sa nouvelle proposition vers les terrains de la coldwave, du post-punk et de la musique gothique en accaparant son langage. Une idée qui lui trottait en tête depuis plusieurs années en vérité, s’inspirant finalement de ce qu’il écoute au quotidien, voir depuis son enfance. Également féru de black metal, Lustful Sacraments contient un noyau thématique proche de cette musique : il y est question de luxure, de vices, d’un sentiment antireligieux mais surtout d’introspection et de regard personnel sur ces mêmes questions. Le compositeur nous a raconté tout cela en toute simplicité lors de notre dernière conversation avec lui, y allant même de son lot de recommandations musicales.

« C’est un album qui sonne comme une espèce de chimère entre les années 80, les bandes-sons de films et par moments la musique industrielle des années 90. »

Radio Metal : Ce nouvel album est encore différent en termes d’ambiances. Grâce à ses allures goth et coldwave notamment, il est « moins dansant » ou alors c’est une danse désabusée et nonchalante. Est-ce que tu partages cette analyse et est-ce intentionnel ?

James Kent : Oui, je suis complètement d’accord avec toi et je partage ton analyse. C’est intentionnel. C’est un album que je voulais rendre beaucoup « plus calme », moins agressif que New Model. Evidemment New Model est très industriel, très froid, presque complexe parfois dans les structures avec des changements de tempos un peu partout. Ce nouvel album, je voulais que ça soit un peu plus chaud, « plus musical », où il y a plus de place pour la mélodie. Tout ça découlait d’une envie de faire une lettre d’amour à la musique post-punk et gothique des années 80/90.

Tu l’as dit, ce tournant goth est clair et net, notamment avec « Secret Devotion » et la collaboration avec True Body. Tu as parlé de l’influence de Sisters Of Mercy et de Drab Majesty. Pourquoi avoir mis l’accent sur ce style en particulier et qu’est-ce que cette scène représente pour toi ?

C’est un album que j’ai toujours voulu faire, parce que c’est une musique que j’écoute depuis très longtemps, depuis que je suis jeune ado, et que j’ai toujours beaucoup aimée. Simplement, ce n’est que récemment que j’ai trouvé mes bases, notamment au niveau technique, genre : « Est-ce que je peux le faire ? » Mais aussi : « Est-ce que j’ai envie de le faire ? Est-ce que je peux le tourner de façon à garder l’ADN de Perturbator ? » C’est pour ça que l’album a pris autant de temps à faire, parce qu’il fallait que je change un peu ma manière d’écrire, etc. C’est une étape en plus, c’est juste une autre incarnation de Perturbator pour moi.

On imagine quelque chose de très nostalgique dans ta musique en général. Dans quel univers spatio-temporel situes-tu cet album, qui malgré tout marque une rupture avec le reste de ta discographie ?

Je t’avoue que c’est un peu compliqué parce qu’il y a un mélange de post-punk, donc très inspiré des années 80 avec Killing Joke, Sisters Of Mercy, etc., mais aussi un gros penchant pour la musique de film et donc du coup les bandes-sons et les atmosphères à la Blade Runner qui ont toujours été là dans ma musique. C’est un peu une espèce de mélange des deux et je ne pourrais pas dire complètement que c’est un album qui sonne années 80 parce que ça serait faux. C’est un album qui sonne comme une espèce de chimère entre les années 80, les bandes-sons de films et par moments la musique industrielle des années 90. Donc ce n’est pas facile à situer !

En 2017, tu nous disais qu’avec l’EP New Model, tu t’étais « vraiment débarrassé des gimmicks années 80 qui commençaient à être beaucoup trop saturés partout ». Comment ta vision de Perturbator a évolué après cet opus ?

A l’époque où j’ai commencé Perturbator, c’était vraiment plus axé années 80. C’était vraiment une lettre d’amour à ce que j’appelle la trash culture des années 80, avec les films d’exploitation super gore, tous les trucs avec les tueurs en série, c’était une époque assez folle avec les cartels de drogue, etc. Je me suis un peu émancipé de tout ça pour plusieurs raisons : la première étant que tout le monde le fait maintenant, et tout le monde le fait très bien, la scène synthwave est saturée, et aussi parce que j’avais dit tout ce que j’avais à dire là-dessus. Maintenant, je vois Perturbator plus comme un pot-pourri de toutes mes influences, toujours avec une espèce de ligne directrice. Il faut que ça sonne un peu narratif et un peu dark, mais ça pourrait être de l’ambient comme ça pourrait être de la techno ou je ne sais pas quoi. Il y a beaucoup d’influences qui partent un peu dans tous les sens. C’est comme ça que je le vois maintenant et que je compose dans Perturbator depuis New Model.

Tu parlais de l’ADN Perturbator. Comment tu décris ce son Perturbator ? Parce que tu as eu d’autres projets en parallèle et tu élargis les possibilités avec Perturbator…

Il y a pas mal de trucs, il y a un peu tout. Le plus évident, c’est les sons que j’utilise : les sons de synthé, les sonorités qui reviennent, qui sont là dans tous les albums. C’est juste la manière dont ils sont utilisés qui diffère un peu. Les thèmes sont toujours assez similaires, c’est des thèmes très sombres, assez nihilistes, assez désespérés. C’est un truc qu’il y a beaucoup dans l’écriture, je pense, dont je ne peux pas vraiment me défaire même si je le voulais. Quand je commence à composer un morceau, je sais direct : « Ah ça, ça fait très Perturbator », alors que je pourrais essayer de faire un truc pour autre chose. Il y a donc cette espèce d’association, et aussi le côté narratif évidemment, car chaque track emmène vers l’autre track, il y a une espèce d’histoire et de fil conducteur dans tous les albums. Le côté bande-son aussi. Tout ce mélange est ce que j’appelle l’ADN Perturbator et si tu enlèves un de ces éléments, ça peut déstabiliser cet ADN. C’est vachement dans l’écriture, je pense.

« Je vois Perturbator plus comme un pot-pourri de toutes mes influences, toujours avec une espèce de ligne directrice. Il faut que ça sonne un peu narratif et un peu dark, mais ça pourrait être de l’ambient comme ça pourrait être de la techno ou je ne sais pas quoi. »

Puisque tu parles de la composition et du processus sur cet album, comment as-tu entrepris les choses cette fois-ci ? Tu nous avais dit à l’époque que tu composais ta musique comme tu composais du metal, là l’atmosphère semble primer encore plus…

J’ai dû penser un peu différemment, surtout pour m’adapter aux sensibilités post-punk et goth, qui sont les influences de l’album. Ça a été un peu compliqué au début. J’écoutais beaucoup de musique avec Sisters Of Mercy, The Cure, etc. et j’analysais pourquoi ça sonne comme ça, pourquoi ces groupes ont une sonorité comme ça et ce qu’ils ont fait pour avoir ça. Il y a des trucs récurrents, comme la guitare avec le gros chorus qu’on retrouve dans plein de morceaux de ce style, la ligne de basse qui est très présente et qui est le pilier de beaucoup de ces morceaux, etc. J’ai dû un peu adapter mon écriture pour mettre ces éléments en avant. Ça a pris un peu de temps !

Justement, sur combien de temps et sur quelle période a été pensé ce disque ?

Ça a pris à peu près trois ans, ça fait beaucoup de temps. Mais j’avais les thèmes et l’idée de faire cet album-là bien ancrée dans ma tête dès que j’avais fini New Model, dès que c’était sorti. J’avais commencé à faire deux ou trois morceaux. Il y a plein de trucs qui m’ont ralenti dans la composition, par exemple les tournées parce que je faisais beaucoup de tournées à l’époque. Je passais énormément de temps sur la route, quand je rentrais à la maison, je devais m’occuper de trucs personnels, donc c’était compliqué, j’avais très peu de temps pour écrire. Puis après il y a eu le virus qui n’a pas aidé, je déménageais en plus à ce moment, tout un bordel quoi ! C’est pour ça que ça a pris autant de temps aussi, c’est le besoin de changer d’écriture et de me mettre dans un nouveau thème et dans un nouveau style, et tous les trucs de la vie autour qui font que ça a pris du temps.

Est-ce que tu souhaites accentuer ou développer un côté cinématographique dans ta musique et les prestations scéniques que tu ambitionnes ? C’est vrai que la stylistique sur laquelle tu vas se prête bien à ce genre d’ambiance et je sais que tu as une certaine attache avec l’univers du cinéma aussi…

Oui, c’est quelque chose que j’aimerais développer. Après, je pense que je le développe de toute façon sans même trop le faire exprès. Plus je fais des albums, plus ça devient très atmosphérique, c’est quelque chose que je fais subconsciemment, je pense. Le développer, oui, complètement ! Même en show. C’est un peu plus complexe en live parce que des ambiances comme ça qui peuvent durer longtemps… Mettre les gens dans une ambiance, c’est un peu plus compliqué parce qu’ils s’attendent à de la musique qui tabasse tout le temps [rires]. Il faut bien l’amener, il ne faut pas que ça prenne trop la place sur le show. Sur l’album je me le permets plus parce que tu peux skipper des tracks, réécouter les tracks, etc. Mais oui, c’est un truc que j’aimerais développer, que je vais développer doucement en tout cas.

Tu vas équilibrer avec tes anciens sons et garder dans ton set les titres plus « énergiques » comme la chanson titre par exemple ?

Oui, c’est ça, je vais essayer de trouver un nouvel équilibre. Ce nouvel album est très dur à présenter en live parce qu’il détonne beaucoup avec les anciens albums. Par exemple, il y a des morceaux qu’il faut absolument que je joue en live, que je ne peux pas ne pas jouer en live, comme « Future Club » ou d’autres morceaux phares de Perturbator. Les associer aux nouveaux morceaux, c’est la difficulté du prochain live show que je suis en train de préparer en ce moment. Il faut trouver le bon truc, la bonne manière de réadapter les morceaux.

Il y a une partie de synthé sur « Death Of The Soul » qui est très dans la veine du célèbre « Head Like A Hole » de Nine Inch Nails. Est-ce qu’on peut voir ça comme un hommage ? Et est-ce que l’œuvre Trent Reznor évoque quelque chose chez toi ?

Figure-toi que je n’ai pas du tout fait exprès ! La partie de synthé, je ne vois même pas laquelle c’est… Mais je crois que je vois, maintenant que tu le dis. Après, oui, Nine Inch Nails a toujours été un groupe que j’adore, que j’affectionne et qui m’a inspiré, surtout dans New Model, plus que sur Lustful Sacraments. Parce que New Model a ce côté beaucoup plus industriel et froid. Mais oui, il y a forcément un peu de Nine Inch Nails dans beaucoup de mes tracks, c’est un de ces trucs que j’écoutais depuis que je suis tout petit, donc forcément !

Ponctuellement il y a une atmosphère aussi urbaine qui se reflète, et qui rejoint un peu ce que tu avais entrepris plus frontalement avec New Model, mais là comme tu présentes une collaboration avec Hangman’s Chair, ça appuie ce sentiment. Ce côté urbain, c’est un décor que tu souhaitais amener aussi avec cet album ?

Oui, complètement ! Justement cette espèce d’atmosphère urbaine, comme tu dis, je n’ai jamais su mettre de nom dessus, mais c’est un truc qui fait partie de l’ADN de Perturbator dont on parlait tout à l’heure. C’est quelque chose que je développe et qui de plus en plus devient une partie intégrale de ma musique.

« Les thèmes sont toujours assez similaires, c’est des thèmes très sombres, assez nihilistes, assez désespérés. C’est un truc qu’il y a beaucoup dans l’écriture, je pense, dont je ne peux pas vraiment me défaire même si je le voulais. »

Pour revenir spécifiquement sur cette collaboration, tu avais participé au morceau « Tired Eyes » sur l’album Banlieue Triste, donc la collaboration se poursuit sur ton album. Il y a une histoire d’amour qui est née avec Hangman’s Chair ?

Complètement ! [Rires] Quand j’avais fait le morceau « Tired Eyes » sur Banlieue Triste, je rencontrais les mecs d’Hangman’s Chair et nous sommes très vite devenus super potes ! Nous nous sommes rendu compte que nous aimions et recherchions les mêmes choses dans la musique eux et moi. Nous nous envoyions des groupes, nous n’arrêtions pas de discuter de musique, nous avons vraiment kiffé bosser ensemble. En plus, nous traînions ensemble, donc nous nous voyions souvent en soirée – ou en journée, pardon (le couvre-feu à 19 heures était encore en vigueur au moment de l’enregistrement de l’interview, NDLR). Ça s’est fait super naturellement, j’avais ce morceau et je cherchais une voix à mettre dessus et eux m’ont proposé de le faire, ils m’ont dit que ça leur ferait plaisir. Nous avons fait l’enregistrement de la voix de Cédric [Toufouti] d’Hangman’s Chair en deux jours, j’étais juste à côté quand il trouvait les paroles et les placements de voix. C’était très facile.

Comment tu comparerais l’intégration du groupe à ton morceau et ton intégration à leur morceau ?

Le processus était vachement similaire. Pour moi, en tout cas, c’était très facile. J’ai toujours bossé comme ça quand je faisais des feats avec des groupes, j’ai toujours eu la piste chant et tu te « démerdes » [rires]. Je mets la piste chant dans la track, je mixe, je fais toute la production autour. C’est ce qu’ils m’ont envoyé, donc c’était facile. Après, pour eux, je ne sais pas trop. Je pense que ça a été facile pour eux aussi parce qu’ils ont l’habitude de beaucoup bosser en faisant des maquettes sur des logiciels, sur Ableton et tout, de placer des voix témoins chez eux, etc. Je pense que c’était très easy, super naturel pour eux aussi.

Tu as déclaré : « C’est un album sur les mauvaises habitudes, l’insatisfaction et la dépendance. Un aperçu général de la façon dont nous, en tant qu’espèce, penchons vers l’autodestruction. » Est-ce que ces mots et ces maux-là tu les situes à notre ère, notre siècle de surconsommation et le fait qu’on ait recours à des excès en permanence pour se libérer de quelque chose ?

Pas spécialement en fait ! Cette thématique, pour être honnête avec toi, c’est plus un regard introspectif sur moi-même. L’album n’est pas là pour donner un message, pointer du doigt quelque chose ou faire une leçon de morale, le seul message qu’il y a dans l’album c’est celui que tu trouveras toi-même si tu l’écoutes. L’intérêt pour moi de l’album était surtout que j’ai l’expérience de ces maux, donc c’est un moyen pour moi un peu cathartique de les expier dans ma musique tout en gardant une position assez neutre. C’est pas du tout un album qui va dire : « Arrête de boire, c’est mal… » Ce n’est pas du tout dans ce délire-là. Si les gens y trouvent leur compte, tant mieux pour eux, mais à la base c’était surtout pour moi, et un regard sur moi-même.

C’est en ça qu’on peut faire un lien avec tes affinités black metal…

Complètement, oui ! C’est la musique que j’écoute principalement, tous les jours !

Même si tu disais qu’il y avait des côtés chaleureux, le côté angoissant et oppressant sans doute hérité du black metal reste quand même là, sous-jacent, non ?

Oui, complètement. Il y a clairement un gros nihilisme dans l’album qui est le mien. C’est quelque chose dont je ne peux pas me défaire, un peu comme l’écriture d’ailleurs. Je n’arrive pas à écrire des morceaux joyeux, il y a toujours un petit truc caché, il y a toujours anguille sous roche ! J’aimais bien aussi cette idée de déguiser ce mal-être, ce nihilisme, ou de le cacher sous des morceaux qui peuvent paraître de prime abord très dansants. Je fais beaucoup la comparaison avec la scène dans le film Eyes Wide Shut, lorsqu’il rentre dans le club privé, le Fidelio je crois (il s’agit du mot de passe pour rentrer dans le club, NDLR). C’est un endroit très beau, c’est très classe, il y a de l’or, il y a des masques, tout le monde a l’air de passer du bon temps, mais il y a quand même ce truc hyper dérangeant en fond, un côté mystérieux. Tu ne peux pas vraiment mettre le doigt dessus mais c’est quelque chose qui est gênant et qui est un peu sombre.

« J’aimais bien aussi cette idée de déguiser ce mal-être, ce nihilisme, ou de le cacher sous des morceaux qui peuvent paraître de prime abord très dansants. »

La question des vices est très présente sur cet album. Le clip de Valnoir sur « Death Of The Soul » en est une bonne illustration. Tu lui as donné des directives précises ou il l’a fait spontanément sur l’idée du morceau ?

Je ne lui ai pas donné d’idée précise, par contre je lui ai dit de quoi l’album parlait, quels sont les thèmes de l’album, etc. Il avait trouvé justement l’idée de faire cette espèce de flipper qui se balade dans tous les vices. L’idée vient plus de lui, on va dire, visuellement, le scénario, etc., avec deux ou trois petites indications de ma part. Son clip est très cool, je suis ravi de ce qu’il a fait ! Ça marche parfaitement avec le thème de l’album.

Puisque on est sur l’aspect visuel, la danse nonchalante qu’on évoquait tout à l’heure est presque paradoxale avec la pochette de Mathias Leonard où l’on voit une ronde avec des ombres et une sorte de grand édifice, on peut deviner un coucher de soleil… Qu’est-ce qu’il représente pour toi cet artwork ?

L’album s’appelle Lustful Sacraments, si on traduit ça c’est les « sacres de la luxure ». Il y a une petite histoire attachée à l’album. Ça parle d’une ville, fictive évidemment, où rien n’est interdit. Les habitants de cette ville abusent de tous les plaisirs sans jamais s’arrêter. Ils perdent de vue leur raison d’être et vouent un culte à la ville elle-même. Ce peuple pense que cette espèce d’hédonisme rampant, d’opulence, c’est le produit d’une force divine. La pochette représente ça, un des rituels, par exemple, que tu pourrais voir dans cette ville fictive, des gens qui sont nus, qui dansent autour d’une lumière, etc. Les ombres portées, si tu regardes le pack de la pochette qui s’étend, tu vois que les mains deviennent très crochues et tu ne sais pas vraiment si c’est des êtres humains ou si c’est des goules ou je ne sais pas quoi.

The Lion’s Daughter, qui mélange sludge, black et synthwave, vient de sortir un album avec un concept similaire, avec des vices et la ville. Vous avez peut-être regardé les mêmes films qui parlent de ce genre de choses…

Je ne connaissais pas du tout The Lion’s Daughter, mais j’irais checker ! Après, personnellement, il y a trois films et un épisode de la quatrième dimension qui ont vraiment été une grosse source d’inspiration pour cet album et les thèmes. Les trois films, c’est Metropolis, Eyes Wide Shut que j’ai déjà cité et le film Caligula. Et un épisode de la série The Twilight Zone qui s’appelle « A Nice Place To Visit » : ça parle d’un mec qui se retrouve au paradis, il a tout ce qu’il veut et ça le rend malade d’avoir tout comme ça en claquant des doigts. En fait, il se rend compte à la fin qu’il n’est pas au paradis, le twist c’est qu’il est en enfer. Grosse inspiration !

On aurait rajouté Sin City !

J’aime beaucoup Sin City, mais visuellement. Je pense que c’est plus dans le travail des ombres que ça ressemble à mon album. J’aime bien ce côté film noir, tout ce truc avec des ombres portées très longues et des plans de caméra très exigus, très bizarres. J’aime bien Sin City mais ce n’était pas vraiment une influence en soi.

On peut deviner aussi quelques connotations religieuses notamment dans les titres que tu présentes. Est-ce que c’est voulu et est-ce que c’est le passé black metal encore une fois qui fait qu’on peut penser ça ?

Oui, c’est complètement voulu et ça se raccorde forcément avec le fait que j’écoute beaucoup de black metal et que je suis très anti-religion. J’utilise le lexique et les codes visuels de la religion pour créer une atmosphère que je trouve très malsaine, car pour moi la religion est quelque chose de malsain.

En parallèle de ça, tu vas proposer l’EP Excess, avec plusieurs groupes qui reprennent cette chanson de l’album : Author & Punisher, HEALTH, Pig Destroyer, INVSN, OddZoo et She Past Away. Pourquoi ce titre en particulier ? Et quel rapport tu as avec ces divers groupes ? Il y a quelques surprises quand même, si Author & Punisher et INVSN avec Dennis de Refused semblent presque naturels, Pig Destroyer un peu moins…

Si nous avons choisi ce titre, c’est surtout parce que c’était un morceau que j’avais déjà sorti il y a longtemps, c’était le premier single. Je voulais le ressortir, juste avant la sortie de l’album, mais pour éviter de me foutre de la gueule du monde, j’avais envie de ne pas juste ressortir le morceau. J’avais quand même envie de faire un truc autour. J’ai donc eu cette idée de demander à des artistes avec qui je m’entends bien et dont j’aime la musique de voir s’ils étaient chauds pour faire une reprise du morceau. Tous les gens qui apparaissent sur cet EP ont dit oui. Ils ont fait leur propre version du morceau et c’est bien mortel ! Après, oui, Pig Destroyer, c’est vrai que ça détonne avec un groupe comme HEALTH, par exemple, ou INVSN, mais l’idée c’était surtout que chaque morceau soit très différent, unique. Je m’entends très bien avec les gars de Pig Destroyer et ils aiment beaucoup Perturbator, donc ils étaient très chauds pour le faire. A côté, t’avais Dennis de Refused qui voulait faire un truc avec INVSN… En fait, à chaque fois que je recevais des versions de chaque groupe, c’était un sentiment super bizarre, j’étais ultra flatté ! Je trouvais ça mortel d’avoir chaque version, avec les artistes ayant eu carte blanche à chaque fois. Ça fait un EP très atypique. Je pense que c’est plus intéressant de faire ça plutôt que de ressortir la track sans rien derrière.

« J’utilise le lexique et les codes visuels de la religion pour créer une atmosphère que je trouve très malsaine, car pour moi la religion est quelque chose de malsain. »

Peux-tu nous en dire un peu plus sur le line-up live que tu as constitué pour la prochaine tournée ?

Le line-up n’a pas changé, ça reste moi avec mon batteur Dylan qui est un pote d’enfance, qui joue aussi dans Worst Doubt, groupe de hardcore, et dans Goatspell. Je vais juste rajouter des guitares et du chant quand il doit y en avoir. Après, le light show a un peu changé, on a une structure, etc. Globalement, ça sera plus un upgrade du précédent show plus qu’un changement.

Tu as formé avec Mehdi d’Hangman’s Chair le projet Ruin Of Romantics, qui raisonne un peu comme un projet de confinement. Finalement on a presque une continuité avec Lustful Sacraments, peut-être inconsciente, mais encore plus goth. Quelles étaient l’idée et votre vision pour ce projet initialement ?

Comme tu dis c’est clairement né du confinement ! C’est un truc que nous avons toujours voulu faire avec Medhi. Après « Tired Eyes », comme je t’ai dit, nous traînions souvent ensemble, et je me souviens d’un show que nous avions fait à Las Vegas ensemble où nous étions particulièrement éméchés à l’after show, et Medhi qui disait : « Il faut absolument qu’on fasse de la musique ensemble. » Et moi j’étais là : « Oui ! » Nous ne l’avons pas fait avant, nous ne trouvions jamais le moment ou ce que nous ferions. Et là pendant le premier confinement, Medhi qui composait pour le prochain Hangman’s Chair m’envoie des demos de trucs qu’il ne va pas garder et me dit : « Tu ne serais pas chaud pour faire des trucs dessus ? » J’ai adoré les compos, il y en a plein qui étaient mortelles, j’ai rajouté des synthés, j’ai re-bossé quelques trucs, quelques structures, etc. Nous nous sommes vite rendu compte que nous avions un projet sous la main. Vu que nous aimons la même chose en musique et presque les mêmes groupes, c’était très facile de trouver le style et c’était déjà très bien défini. Nous voulions trouver un chanteur et enregistrer ça. Nous nous sommes retrouvés avec dix morceaux, dont la plupart ont été composés par Medhi et que j’ai retravaillés, et j’en ai composé un ou deux. C’était vraiment easy.

Ton projet L’Enfant De La Forêt semblait compléter New Model, Ruin Of Romantics s’associe pas mal à Lustful Sacraments. A chaque période ses side-projects finalement ?

Oui, c’est un peu ça ! C’est vrai qu’il y a un peu cette impression, quand j’ai des influences musicales, ça fait un peu une bulle et tout ce que je fais, que ça soit Perturbator ou autre que Perturbator, ça s’inscrit dans ces mêmes influences. L’Enfant De La Forêt c’est un projet que j’ai envie de continuer et qui restera plus ou moins ancré dans une même veine, ça ne va pas trop changer. Ruin Of Romantics non plus, je pense que nous allons garder notre style, même si n’avons pas encore sorti d’album [rires]. Ça devrait arriver bientôt. Par contre, Perturbator, là ça va changer, je pense.

Tu nous disais il y a quelques années que tu te sentais un peu le cul entre deux chaises entre la scène metal et la scène électro, ne te sentant pas à ta place dans ces deux univers, car tu es dans un style hybride : avec le recul c’est toujours ta façon de penser ? Et pour aller plus loin, n’est-ce pas une voie royale, un peu comme Ulver, où tu as une niche assez solide ?

Oui, c’est toujours un peu ma façon de penser, après ce n’est pas non plus une fin en soi. Ce n’est pas quelque chose qui me réveille la nuit. Je m’en fous un peu de savoir si les fans de metal ou les fans d’électro aiment bien Perturbator. Dans les deux scènes il y a des gens qui aiment et des gens qui détestent. Après, c’est clair que ça fait de moi un groupe de niche et ce n’est pas plus mal parce que du coup ça me permet de faire un peu ce que je veux et de ne pas être pieds et poings liés à un certain style d’écriture ou de je ne sais pas quoi, genre il faut que ça soit metal, etc. Je trouve que c’est tant mieux, ça m’arrange, mais c’est vrai que ce n’est pas pour tout le monde. C’est compliqué quand tu veux décrire Perturbator à des potes ou à des gens que tu rencontres, mais ce n’est pas grave. Il y a plus de côtés bénéfiques que de côtés négatifs, on va dire.

« Je m’en fous un peu de savoir si les fans de metal ou les fans d’électro aiment bien Perturbator. Dans les deux scènes il y a des gens qui aiment et des gens qui détestent. Après, c’est clair que ça fait de moi un groupe de niche et ce n’est pas plus mal parce que du coup ça me permet de faire un peu ce que je veux et de ne pas être pieds et poings liés à un certain style d’écriture. »

Avec le recul tu arrives maintenant à visualiser un petit peu ce qui fédère autour de ton son ou c’est toujours un peu flou pour toi ?

C’est toujours très flou. Il y a des morceaux que je fais qui, pour moi, sont une évidence que les gens vont aimer, mais en fait les gens n’aiment pas ou autre chose. Je ne sais pas ! Jamais je ne pourrais regarder quelqu’un et te dire : « Je suis sûr qu’il aimera bien ma musique. » Je ne peux pas dire ça parce que je n’en ai aucune idée, je ne peux pas savoir.

J’ai lu ailleurs qu’il y aurait une ADN plus black metal sur le prochain opus, est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?

Tu as lu ça ? Ah mince ! Alors non, en fait ce n’est pas du tout ça, s’il y aura une atmosphère plus black metal dans le prochain opus plus ou pas… Pour te dire la vérité, je ne sais pas du tout comment va sonner le prochain Perturbator parce que je n’y ai pas encore pensé. Là je suis plus dans le mood de prendre le recul, d’apprécier l’album quand il va sortir et d’apprécier juste le travail fini. Je vais prendre une petite pause avec Perturbator et plus me focaliser plus sur mes side-projects : Ruin Of Romantics, L’Enfant De La Forêt et aussi mon label, parce que j’ai créé un label, qui s’appelle Music Of The Void. Après, Perturbator le prochain album, qui sait, ça pourrait être un peu plus ambient, peut-être un peu plus black metal, je ne sais pas du tout.

Ce que tu écoutes à un instant T semble avoir une influence directe sur tes œuvres. On pense à New Model dont les atmosphères urbaines font dire que tu écoutais du Cult Of Luna à ce moment-là – ce qui s’est confirmé quand tu as fait le remix de « Cygnus » –, là tu écoutais plus de la coldwave… Donc qu’est-ce que tu écoutes actuellement ? Quel est le mood du moment qui nous en dira peut-être plus sur le futur ?

Oui, j’écoutais beaucoup de Cult Of Luna… J’écoute toujours beaucoup de Cult Of Luna ! D’ailleurs, petit aparté mais j’ai aussi ce projet avec Johannes [Persson], le chanteur de Cult Of Luna, qui est censé être joué en live au prochain Roadburn normalement. Nous avons fait un album entier Johaness et moi. Pour répondre à ta question, ce que j’écoute en ce moment, c’est assez bizarre. J’écoute beaucoup de musique polonaise, du black metal polonais, donc Gruzja ou un truc qui s’appelle Duszę Wypuścił – c’est très dur à prononcer et encore plus dur à écrire ! Odraza que j’adore en ce moment. Encore une fois, j’écoute beaucoup de black metal, j’écoute le dernier Armagedda que je trouve mortel. Je me refais des vieux trucs aussi… Death Fortress, j’attends le prochain Sordide qui a l’air vraiment pas mal. C’est principalement ce que j’écoute, après des trucs autour de ça, encore une fois il y a de la coldwave, de la new wave, mais c’est toujours un peu les mêmes trucs qui tournent. True Body que je conseille, un autre groupe qui s’appelle Houses Of Heaven… Et un bon liant c’est Spear Of Teuta qui est assez récent et qui vient de Croatie, c’est un mélange de black metal et justement de post-punk, mais c’est plutôt bien foutu, c’est de bon goût !

La dernière fois tu avais évoqué l’album d’Ulver The Assassination Of Julius Caesar qui venait de sortir, depuis ils ont développé ce côté synth pop aux sonorités héritées des eighties. Est-ce que leur évolution te parle ?

Je ne te cache pas que j’ai eu du mal sur le dernier album, Flowers Of Evil. J’ai un peu décroché parce que ce que j’aimais beaucoup chez Ulver, c’est cette espèce de changement de sonorités et de style à presque chaque album. Au début, j’étais un peu déçu de voir qu’en fait, le nouvel album est juste une sorte de Assassination bis. Il y a aussi un truc dans les compos, je le trouve beaucoup trop dans la retenue. Après, à force d’écouter l’album, je commence à l’aimer. Il y a des morceaux que j’aime beaucoup, des morceaux que j’aime un peu moins, mais c’est vrai que je reviendrai toujours vers Assassination qui est rétrospectivement mon préféré de toute leur discographie.

Tu les avais vus en live sur cette tournée-là ? Car en termes de light show, ils avaient frappé super fort et peut-être que ça peut t’inspirer par la suite…

Je les avais vus en live mais dans un festival en plein air. C’était sous une tente mais il faisait jour, donc le light show, je ne l’ai pas vraiment eu dans la gueule, mais j’ai adoré, le son était mortel ! C’était l’époque d’Assassination où ils ont joué tout l’album, j’ai adoré le show. C’était dommage que ça soit sous une tente avec des festivaliers bourrés… [rires]. J’ai vu des vidéos du light show qui avait l’air vraiment bien. Après, dans leur light show, ils ont beaucoup de lasers, et les lasers, ça coûte un rein [rires]. Pour en avoir un, ça coûte hyper cher, j’en avais quelques-uns à l’époque où c’était des espèces de faux lasers, et il faut aussi une certification pour les utiliser… C’est un peu galère ! Mais j’aimerais bien, oui !

Interview réalisée par téléphone le 10 mai 2021 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Jean-Florian Garel.
Photos : David Fitt (1, 2, 4) & Valeriya Serpent (6)

Site officiel de Perturbator : perturbator.com

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