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Interview   

Pierre Sapin et Victor Ginicis : La philosophie des lumières


Tout artiste de scène se confronte un jour ou l’autre à une question inhérente à son art : celle de la lumière de scène. Véritable outil de scénographie qui évolue au croisement des disciplines techniques et artistiques, la lumière contient de grands pouvoirs. Comme ils viennent avec de grandes responsabilités, Pierre Sapin et Victor Ginicis détaillent dans cet entretien leur expérience, leur fonctionnement et leur philosophie pour l’exercice de leur métier de créateurs lumière. Ils travaillent notamment avec Psykup depuis quelques années, et le light show de la prochaine tournée est le fruit de leur duo.

Agissant en parfaite collaboration et complémentarité, Pierre, pupitreur et concepteur lumière, et Victor, comédien et metteur en scène de théâtre, ont mis en place une réflexion poussée sur leurs rôles. Leur vision globale vient aussi d’une forte sensibilité artistique qui, s’il est entendu qu’elle est partie intégrante des métiers techniques du spectacle, dépasse sa condition de composante. Elle est le point de départ autant que le point d’arrivée.

« L’un des grands enjeux selon moi est d’aider le spectateur à comprendre ce qu’il se passe et à rejoindre le plus rapidement possible le propos esthétique initial. Comme une passerelle. »

Radio Metal : Les disciplines techniques dans la musique (le son, la lumière) semblent avant tout des pratiques mathématiques voire un peu geeks. Pouvez-vous nous dire ce qu’il en est réellement ?

Pierre Sapin : Oui, les mathématiques régissent ce monde, donc la technique et les maths se retrouvent dans cette pratique de l’éclairage. Ce qui se passe en lumière est régi par des lois techniques et physiques. Pour moi, c’est un outil de compréhension. J’ai besoin de déchiffrer ce qu’il se passe pour interagir avec cet environnement. Pour ceux qui sont techniciens de métier et qui travaillent sur des événements énormes, comme le Hellfest par exemple, leur rôle est d’assurer que les bonnes informations et le bon matériel sont mis à disposition. Quand il y a des dizaines de mètres et plusieurs milliers de personnes entre les sources lumineuses et l’opérateur lumière, il faut savoir comment réagissent les mathématiques et la physique pour que tout fonctionne. Mais d’autres s’en passent allègrement. Quand tu es opérateur ou designer lumière, tu choisis d’envoyer telle couleur à tel moment, et les questions mathématiques ne se posent pas. Quand Cobain mettait son ampli dans un carton pour enregistrer sa guitare, il ne faisait pas de schémas des ondes sonores, mais s’intéressait uniquement au rendu. C’est possible aussi en lumière. Et de toute façon, quand tu arrives à toucher un moment magique pendant un concert, la théorie disparaît complètement.

Victor Ginicis : Effectivement, nous sommes d’une école plutôt théorique. C’est important pour nous d’avoir une compréhension exacte et complète de ce sur quoi nous travaillons. Ça nous permet de débrider notre créativité. J’ai rencontré la lumière par l’expression empirique, avec un projecteur dans les mains, en expérimentant. C’est une belle entrée dans la lumière, mais je me suis senti rapidement limité. Je n’ai pas un dixième des connaissances de Pierre et dans mon incompréhension, je propose parfois des idées infaisables. Grâce à son parcours de vie, et ses qualifications d’ingénieur, Pierre trouve des solutions à la quasi-totalité des problèmes. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la lumière de concert, la première chose qu’il a faite c’est m’offrir un bouquin de 800 pages sur la théorie de la lumière (rires). Il peut y avoir des moments de grâce empiriques. Mais nous nous rejoignons sur l’idée que plus tu en sais, mieux tu peux expérimenter et aller loin dans ton processus de création.

Justement, comment intégrez-vous la dimension artistique dans votre pratique ?

En écoutant la musique. C’est le point de départ. Pour l’instant, nous avons toujours travaillé en aval de la création musicale. Je sais qu’il arrive en théâtre de travailler à l’inverse, mais ce n’est pas notre mode de fonctionnement avec Psykup. Leur musique a un côté cinématographique, donc nous réfléchissons par tableaux. La créativité vient de notre analyse de la musique, qui est plutôt sensorielle et émotive. Et ensuite, quand tu arrives en résidence, que le groupe joue, tu ne peux pas être en train de galérer à brancher les projecteurs. Il faut que nous soyons directement dans la créativité, à accompagner ce qu’il se passe sur scène. La lumière mal faite est très ingrate, elle a un vrai pouvoir de nuisance. Donc nous devons produire et avoir des idées très vite.

Pierre : Pour développer la créativité, il faut définir d’abord le rôle de la lumière. Je vois cet outil un peu comme la basse, entre la rythmique et la mélodie, plutôt en retrait et au service du tout. L’un des grands enjeux selon moi est d’aider le spectateur à comprendre ce qu’il se passe et à rejoindre le plus rapidement possible le propos esthétique initial. Comme une passerelle. En tant que créateur lumière, tu dois faire des choix pour définir ce que tu penses être le plus judicieux à mettre en avant, et c’est la musique qui te donne cette indication. Il faut savoir se mettre en retrait pour que les musiciens se sentent compris. C’est un cercle vertueux entre le public et les musiciens, la lumière est là pour accompagner cette relation. Je trouve que chaque choix doit avoir du sens.

« La lumière a une vraie fonction de crédibiliser l’univers musical. Quand il est très fort, nous n’avons plus qu’à pousser des boutons pour que tout se rejoigne. »

Victor : Oui, c’est la lisibilité qui est importante. Dans une musique complexe, ou dans des salles où le son est difficile à comprendre, si le light show n’est pas précis, le découpage rythmique parvient moins à l’auditoire. Chaque projet est différent. Avec Psykup, nous allons dans le sens de ce qu’ils font musicalement, nous marquons beaucoup les riffs et les breaks. Mais aller à contresens de la musique, c’est aussi un choix. Je pense à Townsend, qui est synesthésique (il voit des couleurs dans la musique) et qui applique sa vision dans son spectacle. La première fois que je l’ai vu en concert, j’ai été surpris par toutes ces couleurs. A l’écoute, je ressentais un univers plus sombre et plus froid. C’est une des occasions où je me suis dit que la lumière ne collait pas du tout à la représentation visuelle que je me faisais de la musique. Ces choix font partie d’un projet esthétique global et du propos qui est défendu sur scène.

Pierre : Il n’y a pas de règle. Sur les débuts de Déluge, l’éclairagiste, Angèle, mettait du stroboscope tout le concert et, sur les moments calmes, elle donnait l’impression qu’il y avait des bougies sur scène. C’était incroyable. Je trouve qu’on s’est lassé du strob sur la double pédale, mais des fois ça marche sans problème. Avec la disparition des amplis et des retours sur scène, beaucoup ont compensé avec une scénographie basée sur la lumière. Donc la lumière fait vraiment partie de l’esthétique.

Considérez-vous que vous avez un style de mise en lumière qui vous correspond spécifiquement, une signature lumineuse, au même titre qu’un chanteur a sa propre voix ?

Ce qu’on me dit souvent, c’est que j’arrive à comprendre le propos des artistes et à le retranscrire. Nous nous rejoignons avec Victor sur ce point-là. Nous parlons beaucoup des morceaux pour trouver ce qui se dit, au fond. Et j’essaye de m’attacher à suivre la musique et à l’amener ailleurs. J’ai eu la chance de travailler avec des groupes qui m’ont laissé carte blanche et qui ont des identités très fortes.

Victor : La lumière a une vraie fonction de crédibiliser l’univers musical. Quand il est très fort, nous n’avons plus qu’à pousser des boutons pour que tout se rejoigne. Nous avons l’exigence, la prétention et le luxe de ne faire que des choses qui nous plaisent. Donc nous avons au moins une signature de goût, qui est évolutive mais qui existe bel et bien. Elle commence dès l’aspect théorique, la méthodologie, la volonté d’aider à la compréhension du propos. Ensuite elle se matérialise par l’intention géométrique qu’est la scénographie, et enfin dans l’orchestration lumineuse. Cette chaîne de décision conduit à notre signature, quel que soit le style musical sur lequel nous travaillons.

Pierre : Ce à quoi je tiens aussi, c’est que les musiciens soient à l’aise et sentent une tension bénéfique. En pratique, la chaleur des projecteurs joue beaucoup. On a perdu un peu de cette chaleur avec les projecteurs à LED, mais j’essaye de produire physiquement cette sensation d’élévation pour aider à déverrouiller certaines barrières de la scène. Et pour finir, je fais en sorte qu’un light show soit reproductible quelle que soit la salle, parce que ça met les artistes en confiance. Il y a un minimum garanti quoi qu’il arrive.

Vous travaillez en binôme avec Psykup. Comment s’articule votre duo ?

Nous n’allons pas être d’accord, donc je vais donner ma version directement (rires). Dans ma manière de travailler, la restitution en concert n’est pas forcément le moment le plus excitant. Il y a beaucoup de choses à gérer pour que ce soit fonctionnel, mais tout est au clic. Une fois que le morceau est lancé, il se déroule. Il faut accepter que le spectacle se joue sans nous. C’est ma manière de travailler et Victor le comprend tout à fait. Quand j’ai eu besoin de me faire remplacer, il a repris mon show et l’a fait fonctionner à merveille. Nous avons décidé de fonctionner en binôme plus en amont. Victor est intervenu sur une longue phase de réflexion de scénographie et a été un grand soutien. Avec son expérience en théâtre et son métier de metteur en scène, il a permis de questionner et de proposer plein d’idées nouvelles. Nous lui devons la scénographie lumineuse de cette nouvelle création. De mon côté, je m’occupe de la conception et de la programmation, je fais des propositions d’éclairage, j’envoie des vidéos, et nous nous mettons d’accord.

« Quand nous partons en tournée ou en date, nous essayons de faire en sorte que nos problèmes, personnels ou techniques sur l’instant, n’atteignent pas le groupe. »

Victor : Avec Pierre, nous avons en commun de ne pas être des artistes solitaires. Nous aimons l’émulation de la discussion et nous avons passé des grandes soirées à nous projeter. Ma vision de notre duo, c’est que nous sommes copilotes d’un poids lourd, et je n’ai pas le permis. C’est Pierre qui conduit, je suis assis à côté, j’ai la carte en main, je vérifie la suspension dans les virages, je resserre un écrou pendant qu’il met de l’essence. Si tu ne conduis pas, tu as une vision plus en distance de la conduite de l’autre. Je me sers de ce recul. Quand il programme, c’est presque une transe, il a énormément de données mathématiques à gérer. Et en même temps, quelqu’un qui lui dit “et si on mettait du rouge ?” (rires). Il donne beaucoup de crédit à mes idées, c’est très agréable et très généreux.

Pierre : Quand j’ai choisi de travailler en binôme, c’était vraiment pour renouveler les idées. Je fais ce travail depuis des années et j’avais besoin de nouveauté, d’orienter différemment mon regard sur la musique. Nos sensibilités différentes nous permettent de sortir des sentiers battus.

Pierre, tu as travaillé avec plusieurs groupes, dont Psykup, Textures, Car Bomb, Uneven Structure… et des groupes hors de la sphère metal. Des univers assez différents. Comment combines-tu ta signature lumineuse avec ces différents genres musicaux ?

Comme on me dit que je comprends les morceaux et les univers, ça coule assez facilement. Ca m’est arrivé de me tromper, notamment quand j’ai dépanné des groupes au pied levé, mais c’est quand même majoritairement les retours que j’ai. C’est le projet qui guide ce que je dois faire. Quand j’ai un groupe poétique, je veux mettre de la magie, quand c’en est un qui chante la fin de monde, je n’ai pas envie d’éclairer en pleine face le chanteur larmoyant. Je dois créer cette magie. Dans Psykup, il faut de l’excitation. Dans Uneven Structure, le chanteur me mettait les poils sur n’importe quelle scène. Donc j’essaye de comprendre pourquoi ça me parle, et ensuite comment faire pour que le public soit réceptif. C’est en ça que j’arrive à être un peu constant sur les différents univers qui me sont proposés.

Victor, tu es metteur en scène et comédien de théâtre par ailleurs. Est-ce que ton expérience de la scène et ton habitude à avoir une vision globale d’un projet artistique te sont utiles quand tu travailles les lumières avec un groupe comme Psykup ?

Victor : Le côté comédien, de la même manière que Pierre est bassiste et a longtemps joué dans des groupes, permet de comprendre l’importance qu’a la lumière pour un artiste sur scène. Cette appréhension physique est importante pour avoir un langage commun avec le groupe. La mise en scène, ou la vision globale d’un projet, me permet de positionner la lumière à un endroit parmi toutes les composantes d’un projet artistique. J’équilibre sa présence, en coordination avec tout le reste. Dans Psykup, on jongle avec des introductions séquencées, des passages où la musique est très légère, des moments où les musiciens ne sont plus sur scène, ou des phases d’interprétation et de jeu, qui ont une dimension centrale dans ce projet. Il faut savoir trouver l’équilibre entre la lumière et tous ces éléments.

Vous gravitez dans un milieu assez “starisé”, mais vous faites partie des acteurs de l’ombre. Pour nous, publics, il est rare qu’on sorte d’un concert en se souvenant des lumières – sauf si on y est particulièrement sensibilisé. Parvenez-vous à trouver un équilibre entre l’énorme travail que vous fournissez (souvent gratuitement dans le travail en amont des concerts) avec une certaine indifférence du milieu musical ?

C’est un sujet dont je parle souvent avec les copains éclairagistes, j’en conçois effectivement une certaine frustration. Dans ma pratique artistique du moment, je suis beaucoup en dehors de la scène, puisque je fais de la mise en scène et de l’écriture. Quand j’ai abordé la lumière de concert, je me suis dit que c’était un endroit différent, mais il s’avère que c’est le même. Tu participes au fait que des gens sont merveilleux sur un plateau mais tu restes dans l’ombre. J’assume ces pensées qui me traversent pendant un concert, quand je me dis que j’aimerais être à la place de ces personnes formidables qui sont sur scène (rires). Mais cette place de créateur lumière est géniale. Tu bénéficies d’une vision extérieure tout en jouant sur scène, et c’est très rare. Le metteur en scène disparaît au moment du jeu, mais la lumière continue à être présente pendant le spectacle. Et puis il existe une certaine détente. Il peut y avoir de l’intensité au moment de tout mettre en place, mais quand c’est fait, nous sommes tranquilles jusqu’au début du concert. Quand je suis comédien ou chanteur, les quatre heures avant de jouer, je suis dans un état de stress monumental. Je ne retrouve pas cette sensation atroce en tant que lighteux. Donc oui, on perd une certaine exposition, mais c’est ma frustration personnelle et illégitime à régler entre moi et moi (rires).

« Toutes les femmes que j’ai vues bosser travaillent exceptionnellement bien, comme si elles avaient le double de compétences pour les mêmes postes. Ce qui, à mon avis, est le cas. »

Pierre : Moi, j’en ai rien à faire. Ça ne me manque pas et je ne suis pas là pour ça. Mon plaisir vient d’ailleurs et je ne suis pas du tout frustré. Quand je réfléchis à mon métier et à sa raison d’être, j’imagine qu’une personne va peut-être être bouleversée par ce qu’elle va voir. Comme j’ai pu l’être à seize ans, devant Gojira, dans une salle des fêtes du Pays basque. Grâce à cette rencontre, je me suis dirigé vers une voie que je n’envisageais pas et elle a donné une trajectoire complètement différente à ma vie. C’est ça que je recherche, fondamentalement, en faisant de la lumière. Je suis pas frustré de ne pas être vu. J’ai eu l’occasion de programmer des kits de tournée pour des dates que je n’ai pas pu faire, pour Uneven Structure par exemple. Savoir que ma création a pu jouer à travers l’Europe et qu’elle vit, ça me suffit amplement. Je m’amuse à regarder ces concerts sur YouTube pour voir ce que ça donne (rires).

Victor : Non mais ce n’est pas tellement la visibilité qui me manque, c’est plus l’implication physique. D’ailleurs, quand je joue la lumière, je suis très investi physiquement. Je n’en ai pas parlé avec Olive, le sondier de Psykup, il est possible que ce soit hyper lourd ou carrément ridicule. Mais je ne peux pas faire autrement. Je pense que si je ne bougeais pas, je ne serais tout simplement pas en rythme. Il y a quand même de plus en plus de gens qui viennent à la fin d’un concert dire un mot au lighteux, faire un signe ou faire un check. Et c’est très agréable, donc que les gens continuent (rires). Et puis il faut dire que Psykup fait la part belle à son équipe technique, nous sommes toujours mentionnés, toujours dans des conditions très épiques. Nous ne sommes pas du tout invisibilisés.

Pierre : Pendant très longtemps je ne savais pas quoi dire quand on me disait que mes lumières étaient bien. Avec le temps, j’ai appris à dire merci (rires). Finalement, nous sommes aussi présents sur scène. Naturellement, j’ai le réflexe d’aller aider un musicien en galère pendant le concert, si le bassiste a un problème de sangle, ou qu’il y a un souci technique. Sur la tournée précédente de Psykup, nous avions des panneaux LED sur lesquels je me suis amusé à écrire des petits messages. J’avais un certain lien avec le public. Je m’en suis très mal servi puisque ça partait en private joke avec le bassiste– Ça m’a amusé de pouvoir faire ça. Et puis une chose très gratifiante aussi, ce sont les rencontres humaines. Quand tu pars faire huit cent kilomètres avec des gens que tu ne connaissais pas, même si ça ne devient pas forcément des amis proches, il se passe des choses fortes.

Où se situe votre place dans une équipe artistique ? Est-ce que vous sentez qu’il existe une hiérarchie ou au contraire, est-ce que les équipes sont très horizontales ?

Victor : Je trouve que c’est très horizontal dans Psykup, ce qui m’a d’ailleurs étonné au début. En théâtre, il y a une hiérarchie. J’ai de la chance de travailler avec des équipes où elle n’est pas violente ni dominatrice, mais il y a quand même une personne qui a la vision globale du projet et à qui on délègue notre confiance. Dans Psykup, il y a cette organisation dans la musique, et je m’attendais à ce que Ju (Cassarino, compositeur, guitariste et chanteur) soit directif dans la lumière. Mais au contraire, nous avons travaillé de manière très autonome. Il a fait appel à nous pour voir ce que nous allions proposer sur cette musique-là, pas pour faire la lumière lui-même. Après, ils donnent leur avis à chaque étape, il y a un vrai dialogue qui s’est mis en place au fil des résidences. Et sur la vie en tournée, tout le monde porte le matériel, Julian nous aide à câbler les projecteurs, chacun est au service du spectacle. Je ne me suis jamais senti moins important que quiconque, même quand j’étais le remplaçant de Pierre. Ce sont des gens que j’admire énormément, je pense que ce sont de très grands musiciens, donc tout ce que je veux, c’est qu’ils se sentent bien. J’ai envie que ça se passe le mieux possible et je veille à ce que tout le monde se sente à l’aise.

« Pour moi la lumière ne doit surtout pas se restreindre au fait d’être jolie, quel que soit le domaine artistique. »

Pierre : Ça fait partie des raisons pour lesquelles j’ai voulu travailler avec Victor. Je voulais quelqu’un de fluide, qui n’apporte pas de stress supplémentaire, parce que ça peut être ingérable. Quand nous partons en tournée ou en date, nous essayons de faire en sorte que nos problèmes, personnels ou techniques sur l’instant, n’atteignent pas le groupe. En 2019, j’ai fait l’éclairage de la tournée Gorod-SUP-Psykup. Dans SUP il y a trois membres qui sont aussi éclairagistes et directeurs de théâtre. Ils m’ont parlé un langage que je comprenais. Mais comme ils connaissent très bien leurs métiers, le fait d’avoir une équipe différente de leurs habitudes a été la source de beaucoup d’appréhension pour eux. Mais il n’y a pas plus beau compliment pour moi que de les voir sereins dès le deuxième jour de la tournée, en sachant que le boulot sera fait, que chacun est à sa place. En tournée, tu vides un camion, tu branches des projos, tu fais la balance qui est terminée en milieu d’après-midi. Et il te reste vingt-deux heures à vivre avec des gens. C’est une grosse partie du travail d’être le plus humain possible et de veiller les uns sur les autres.

Victor : Je me souviens du passage de Psykup au Hellfest (en 2018), où il y avait plein de problèmes. Pierre était tout blanc mais il a géré avec un sang-froid incroyable. J’ai vraiment appris de lui cette nécessité de garder son stress pour soi.

Pierre : C’est l’expérience qui te donne cette possibilité. Ça ne sert à rien de péter un scandale parce que le technicien d’accueil a oublié de te prévenir que le patch avait changé la veille. Ça n’apporte rien de bon.

On sait que les métiers techniques du son, de la lumière, de la régie, du plateau, des roadies, sont majoritairement masculins. Qu’est-ce que vous pouvez dire sur cette expérience particulière ? Et comment cela se ressent dans votre environnement de travail ?

J’ai fait des études où il y avait une majorité d’hommes, du lycée jusqu’à la fin des études supérieures. Ensuite j’ai surtout travaillé avec des groupes qui étaient surtout constitués d’hommes. J’ai croisé quelques techniciennes et éclairagistes, notamment à Paris. Je sais qu’il y a quelques lighteuses très reconnues dans le métier. Personnellement, quelle que soit la répartition des genres dans une équipe, ça n’a pas d’impact sur mon travail. Quand je reçois un mail d’une orga, qui que ce soit, ce sera “bonjour, merci de m’accueillir”, et on parle des lumières. Évidemment je prends en compte l’individu, parce que chacun et chacune réagit différemment. Quand tu tournes, c’est une vie de groupe, il faut être dans le respect, que ça se passe bien pour tout le monde. Sinon c’est invivable.

Victor : De mon côté c’est l’inverse de Pierre. Dans les études de théâtre, il y a majoritairement des femmes. Je pense que c’est lié au déterminisme de genre, on met les petits garçons au sport, et les petites filles dans les disciplines artistiques. Donc j’ai grandi entouré de filles, jusqu’à ce que l’étau de la professionnalisation se resserre, où ça devient beaucoup plus difficile pour les femmes de devenir professionnelles dans le spectacle vivant, pour des raisons toutes liées au patriarcat. Et – fortiori dans les milieux techniques, qui souffrent encore plus de déterminisme. Dans un monde idéal je pourrais dire que je ne fais pas de distinction de genre, mais c’est faux. Pour deux raisons : la première, c’est que j’ai conscience qu’une femme peut rencontrer des difficultés supplémentaires dans les métiers techniques. Je vais donc avoir une vigilance accrue à partir du moment où je vais travailler avec une femme technicienne. Notamment dans le milieu de la musique, qui est essentiellement masculin et sujet d’idolâtrie, dans lequel l’humour est souvent sexiste. Et deuxième chose, je me suis rendu compte que quand une femme est là, c’est souvent mieux. Toutes les femmes que j’ai vues bosser travaillent exceptionnellement bien, comme si elles avaient le double de compétences pour les mêmes postes. Ce qui, à mon avis, est le cas. Et quand des hommes se retrouvent à vivre ensemble un certain temps, ça finit toujours sur une blague de cul. J’ai l’impression qu’ils se tiennent mieux quand il y a une femme. Comme si chacun se rendait compte qu’il pratique un humour oppressif, que ce n’est ni sa politique ni son éthique, et arrête en conséquence. Je n’avais pas travaillé depuis des années dans des groupes uniquement masculins et je constate qu’il y a une ambiance de vestiaire que je ne retrouve pas dans des équipes mixtes. Pour autant je suis sûr qu’il y a des femmes qui travaillent avec des hommes et que cette ambiance existe aussi, et qu’elles y participent. L’essentiel c’est que chacun et chacune puisse choisir de le vivre ou non.

« Quand tu es Meshuggah et que tu arrives avec un show de lasers, c’est génial. Mais les artifices, le feu, les geysers de fumée, ce n’est pas ce qui va faire que ton concert va être bon. »

Vous n’avez pas exercé votre métier en salle de concert avec du public depuis plus d’un an. Comment appréhendez-vous la réouverture prochaine ? Est-ce que votre métier va, doit ou peut se transformer avec les nouvelles conditions qui risquent de s’appliquer (publics assis, jauges réduites, lives retransmis en direct sur internet…) ?

Nous avons très hâte que les concerts reprennent, c’est une évidence. Je ne pense pas que l’année de pause fasse bouger les lignes de la lumière, et nous ne changerons pas le light show de Psykup. Je pense que c’était la bonne chose à faire pour ce spectacle, que le public soit assis ou debout. Pour les livestreams, certaines fréquences lumineuses passent effectivement moins bien à l’écran, mais c’est Pierre qui saura les contraintes techniques.

Pierre : Je pense que les problématiques vont émerger au moment de la reprise, et que nous en prendrons connaissance une semaine avant la première date. Mais je pense que ça ne va pas changer grand-chose. Ce qui change dans l’industrie par contre, c’est tout ce qui est apparenté à la simulation. Pour les livestreams, ou les vidéos sur Twitch par exemple, il y a des innovations complètement folles d’intégration sur fond vert. J’ai l’impression que les évolutions vont se faire là-dessus. Mais fondamentalement, les groupes vont aller sur scène et communiquer avec un public, donc je ne crois pas à des changements majeurs.

En tant que créateurs et techniciens lumière, j’imagine que vous avez un regard particulier sur ce qui se fait en lumière quand vous allez en concert en tant que public. Est-ce qu’il y a des créations qui vous ont particulièrement marqués ?

Victor : Sur la lisibilité et la dynamique, il y a deux tournées de Leprous que j’ai beaucoup aimées, celles de Congregation et de Malina. Dans Zeal & Ardor, je trouve l’osmose entre la musique, la présence scénique et la lumière vraiment formidables. J’aime ces groupes où tu sens que les musiciens ont parfaitement intégré ce à quoi ressemble leur light show. Ils ont conscience de la puissance de leurs mouvements ou de leur immobilité en adéquation avec la lumière. Ça crée des contrastes très saisissants. Et Woodkid, bien sûr, qui a amené une nouvelle esthétique. Je pense aussi à Antoine Travert, le créateur lumière de Thomas Jolly qui est un metteur en scène français et directeur du Centre Dramatique National d’Angers. Il utilise toute la lumière de concert au service du théâtre. Je pense que ce duo éclairagiste/metteur en scène est particulièrement fou. Ils ont réussi à intégrer l’esthétique industrielle de la lumière de concert dans des créations théâtrales. Ça a fait un gros choc dans le milieu, alors que ça existait dans toutes les salles de concert. Ils ont trouvé une fusion hyper fine.

Pierre : A chaque fois que je vois Thommy, qui travaillait avec Perturbator et Hangman’s Chair entre autres, je suis impressionné par la beauté de sa géométrie et de ses mouvements lumineux. Côté variété, il y a Jocelyn Morel, qui travaille avec Michaël Gregorio, qui a une super patte et plein de bonnes idées. Je trouve que la France est un pays d’éclairagistes. Ils sont nombreux, et ils s’exportent, comme les Chirac Design par exemple. La tournée de L’Enfant Sauvage de Gojira a mis la barre très haut par rapport à ce dont on avait l’habitude. Ce que j’ai pu voir de leur travail sur des Warm Up Hellfest par exemple, montre que ce sont des gens qui maîtrisent tous les aspects de la scénographie. Ça manque peut-être d’individualité, mais leur signature lumineuse, pour le coup, c’est que c’est toujours vachement bien (rires).

Il me semble que la lumière, au même titre que le son ou la musique elle-même, évolue en fonction des nouvelles technologies, des techniques et des pratiques. Est-ce que vous êtes attentifs à ces nouveautés ? Comment vous positionnez-vous par rapport à ces mouvances ?

Oui, ça a beaucoup bougé. On est passé d’une ampoule avec un filament à des LED qui peuvent faire des mix de toutes les couleurs. En France aussi il y a des gens qui proposent des techniques révolutionnaires. Il y a eu de très grosses marches franchies, aujourd’hui c’est surtout la théorie qui évolue. En ce moment, comme il n’y a quasiment plus d’amplis sur scène, c’est la course à l’armement au niveau des lumières. C’est comme toutes les courses, on se demande si ça a vraiment du sens. Il existe de plus en plus de possibilités pour avoir du matériel puissant qui prend peu de place. Mais tout reste question de scénographie. Nous en avions parlé avec Brice, le batteur de Psykup, qui travaille au Bikini, à Toulouse. Nous avons constaté que depuis sept ou huit ans, la tendance est à la transformation de l’espace. Les groupes cherchent à transporter le public dans des espaces différents, un peu comme au théâtre. Peut-être que la pandémie va changer ça. Avec la réduction des budgets, on va peut-être revenir à des propositions plus intimistes, sans débordement de backdrops, de scéno et de projecteurs.

« Ce serait bien que des gens brillants se penchent sur cette question de ce que l’artisanat et l’art ont à voir avec l’écologie. »

Victor : Je pense que l’endroit où l’enjeu technique s’est le plus déployé, c’est dans la MAO et les musiques électroniques. Quand la représentation scénique est minime, on voit 1500 projecteurs qui remplissent des stades. Parfois, on est entre Disneyland et le Futuroscope. La lumière est à l’endroit spectaculaire le plus immédiat, le plus divertissant et le moins porteur de propos à mon sens. Comme la fête des Lumières à Lyon, où je me représente que c’est joli. Pour moi la lumière ne doit surtout pas se restreindre au fait d’être jolie, quel que soit le domaine artistique. Effectivement les évolutions techniques améliorent le côté matériel. Les projecteurs sont plus petits, plus légers, plus polyvalents. Mais je n’ai aucun manque technologique quand je travaille. J’imagine que l’énorme révolution serait de pouvoir faire disparaître les sources, qu’il n’y ait plus de projecteurs. Mais à part ça, on fait des machines qui tournent ou changent de couleur un peu plus vite, ça ne me sert pas trop. Sur la question de l’évolution du métier, il y a le paradoxe des kits de lumières, qui partent en tournée, et qui prennent potentiellement la place d’un technicien lumière. On crée des outils qui nous rendent de moins en moins indispensables. Je me rappelle la première fois que j’ai vu ça, c’était pendant le live de Devin Townsend très coloré, dont je parlais tout à l’heure. Je me suis retourné vers la console pour voir qui arrivait à faire bouger autant de projecteurs en même temps, et j’ai cherché longtemps, parce qu’il n’y avait personne qui jouait la lumière. Ça m’avait mis en colère. Ma position n’a pas trop changé. Je comprends que les groupes qui partent en tournée envisagent cette solution, parce qu’avec les conditions budgétaires, ça peut être très compliqué. Il vaut mieux qu’ils payent un éclairagiste pour leur créer un kit que de jouer sans lumière. Mais on ne peut pas s’accommoder de ça.

Pierre : Je pense que les groupes devraient avoir leur identité musicale avant de vouloir ajouter de la lumière ou des visuels. Une chanson orchestrée, c’est merveilleux, mais l’essentiel c’est qu’elle se suffise à elle-même avec une guitare acoustique. Si les groupes font ce travail-là, ils accepteront d’avoir le plein potentiel de leur spectacle, avec la scéno, les visuels, les lumières, quand ce sera possible. Il y a beaucoup de groupes qui partent en tournée, qui s’encombrent et se rendent la vie difficile pour pas grand-chose. Quand tu es Meshuggah et que tu arrives avec un show de lasers, c’est génial. Mais les artifices, le feu, les geysers de fumée, ce n’est pas ce qui va faire que ton concert va être bon. Comme tout, il faut que ça reste mesuré et cohérent avec le projet global.

Victor : Ce qui me paraît important, c’est que la question écologique doit s’imposer à l’industrie musicale et à la technique comme elle doit s’imposer au reste du monde. Pour l’instant, il y a une espèce de considération que l’art n’a pas trop à s’en soucier. Je comprends qu’on veuille que l’écologie s’impose d’abord aux grands groupes industriels avant de s’intégrer aux arts populaires. C’est toujours par en bas qu’on limite, malheureusement. Et c’est du beau. Est-ce qu’on doit rentrer dans une écologie dite “punitive” au point de supprimer ce qui est beau ? C’est une question provocatrice qui revient, qui sous-entendrait que l’art n’a pas à se soucier d’écologie parce que c’est au-dessus de l’humanité. Je trouve cette idée complètement bidon. Cet argument de l’art sacré permet que ce métier fasse exister autant de rapports de domination. Parce que des gens se revendiquent de l’art, donc supérieurs à l’artisanat. Je pense qu’on pratique tous un artisanat, en l’occurrence. Et comme n’importe quel artisanat, il va falloir se poser la question. C’est très difficile. Parce que si tu pousses cette question-là, tu peux aller jusqu’à demander si la lumière est nécessaire, si l’amplification est nécessaire. Tu peux répondre que pour le concert que tu veux proposer, c’est nécessaire. Mais est-ce que le concert que tu veux proposer est nécessaire ? C’est un vertige de devoir légitimer chaque projecteur, chaque ampli. C’est une question philosophique qu’il va falloir traiter. Ce serait bien que des gens brillants se penchent sur cette question de ce que l’artisanat et l’art ont à voir avec l’écologie. En parallèle, il y a la question des tournées, ce prestige d’aller jouer le plus loin possible. Est-ce que Beyoncé doit continuer à venir en France, ou est-ce que chacun reste dans son pays ? Du coup, qu’en est-il de l’échange culturel ? Est-ce qu’on doit rester dans notre souverainisme culturel et dire que les groupes toulousains ne jouent qu’à Toulouse ? Et en même temps, on aimerait bien que les groupes toulousains puissent jouer à Toulouse. C’est une question très complexe, et il me semble que la technique est au centre de cette question-là.

Pierre : Je rejoins tout à fait Victor. Il y a une certaine hypocrisie aussi. Certains artistes tiennent un discours pro-écologie et font la tournée des zéniths avec deux semi-remorques et de quoi éclairer une petite ville. Je me prends très régulièrement ce vertige, quand je me force à éteindre une lumière chez moi et que je passe des résidences entières à laisser tout en plein feu sur scène. D’où la nécessité selon moi de travailler avant tout sur l’essentiel, musicalement, avant de vouloir construire un show de lumières et d’essayer de déplacer le public dans des espaces d’illusions. Mais ce sont des questions ouvertes, à chacun et chacune de s’en emparer.

Interview réalisée par téléphone le 12 juin 2021 par Léa Cuny-Bret.
Retranscription : Léa Cuny-Bret.
Photos : David Poulain (2), Robin Fleutiaux (3), Joel Ricard (4), Manon Ona (5).



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