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Interview   

Plebeian Grandstand : la musique ne suffit pas


Bien malin celui qui voudrait décrire avec quelques mots simples la musique de Plebeian Grandstand ! Parmi les groupes atypiques et inclassables, la formation toulousaine se hisse facilement vers le haut du panier de la scène expérimentale et avant-gardiste. Rien Ne Suffit, le dernier méfait du projet, porte finalement bien son nom et devrait se contenter de cela pour évoquer son contenu. Il faut bien comprendre qu’au-delà même de l’œuvre musicale en elle-même s’y trouve une longue démarche comprenant notamment un scénario bien rodé et de longues sessions studio pour une entreprise sonore où aucune atmosphère ou émotion n’est laissée au hasard.

Rien Ne Suffit n’est tout simplement pas pensé comme un album mais comme un film. Une œuvre cinématographique pour l’instant sans réelles images, fonctionnant au pouvoir de la suggestion et des couleurs musicales. Ce ne sont en effet pas les termes de noise, black metal, électro ou hardcore qui reviennent le plus lors de cet entretien avec Ivo Kaltchev, batteur et membre du quintet, nous expliquant que ces styles musicaux et leurs multiples instruments ne sont que des outils pour parvenir à dépeindre des chapitres pensés avant la musique elle-même. Ivo nous donne quelques clés pour se saisir de cette œuvre et la recevoir comme il se doit, avec toute la densité et la négativité qu’elle comporte.

« Nous venons du metal, nous venons du hardcore, nous venons de ces musiques où ça crie, où ça joue de la batterie vite, mais ce n’est pas ce qui compte pour nous, nous pourrions utiliser d’autres outils. Ce qui compte, c’est vraiment ce que nous essayons de faire en termes d’ambiance. »

Radio Metal : On peut utiliser bien des termes savants propres à l’univers du metal pour décrire le style musical de Plebeian Grandtsand, mais au final tout ça peut rester un peu flou même pour des aficionados de cette musique. C’est incontestablement un groupe expérimental, mais pour le reste, Plebeian Grandstand fait quoi comme style de musique ?

Ivo Kaltchev (batterie) : Je dirais que spécialement sur cet album, nous n’avons pas du tout voulu nous coller une étiquette. Nous n’avons jamais été très à l’aise avec les étiquettes, les gens nous cataloguent parfois de black metal, de black metal dissonant, etc. C’est vrai que nous utilisons des codes du black metal, nous utilisons un chant qui parfois est black metal, nous utilisons des blasts-beats, etc. mais nous n’avons jamais vraiment voulu nous identifier à un mouvement ou à un type de metal, voire même un type de musique. Ce qui nous intéresse, c’est vraiment l’atmosphère que nous créons. Nous utilisons les outils qui nous intéressent mais ce ne sont pas les outils qui comptent pour nous, ce qui compte, c’est de créer une atmosphère très négative, très oppressante et très dense, quelque chose de très écrasant. Sur cet album spécialement aussi, ce que nous avons voulu faire, au-delà des adjectifs metal, c’est raconter une histoire. Nous avons voulu aborder la composition de cet album comme la composition d’un film et donc mener l’auditeur de A à Z avec certaines émotions. Alors, oui, nous venons du metal, nous venons du hardcore, nous venons de ces musiques où ça crie, où ça joue de la batterie vite, mais ce n’est pas ce qui compte pour nous, nous pourrions utiliser d’autres outils. Ce qui compte, c’est vraiment ce que nous essayons de faire en termes d’ambiance. Jamais nous n’allons dire : « On fait du death/black dissonant, je ne sais pas quoi. » Si les gens veulent utiliser telle ou telle étiquette pour nous décrire, tant mieux, mais ça ne nous intéresse vraiment pas.

Vous avez expliqué que vous avez pensé cet album non pas comme un album de musique traditionnelle, mais plutôt selon une méthodologie d’œuvre cinématographique. Peux-tu revenir un peu avec nous sur la méthodologie et cette manière de composer ?

Nous nous sommes dit que, classiquement, quand un groupe de rock/metal compose un album, il écrit des morceaux, un, deux, trois, quatre, cinq, six, et quand il commence à arriver proche de dix, il se dit : « Bon, les gars on va sortir un album. » En fait, c’est une collection de morceaux et au dernier moment on se dit qu’on mettra celle-ci en premier parce qu’elle est bien, après on va mettre celle-là parce que ça fera une petite pause, etc. Nous nous sommes dit que, d’accord, c’est une manière d’écrire un album de rock ou de metal légitime, mais ce n’est pas forcément la manière optimale de traduire et générer des émotions. Quand un réalisateur écrit un film, il ne tourne pas une dizaine de scènes pour ensuite se dire :« Bon, je vais monter un film. » Il écrit un scénario, il se demande ce qu’il veut dire, il se demande quelle ambiance il veut créer, avec quel éclairage, etc. et la dernière chose qu’il fait, c’est filmer. Nous voulions donc nous inspirer de cette méthodologie et essayer de l’appliquer à la musique extrême de manière générale. Dès le début, nous ne nous sommes pas du tout plantés en répète en disant : « Tiens t’as des riffs, tiens t’as des trucs. » Nous avons fait des réunions où nous n’avons fait que des brainstormings, nous avons déterminé le scénario, nous avons déterminé exactement ce que nous voulions dire, à quel moment, etc. Ensuite, une fois que ce scénario – qui représente aussi beaucoup les paroles d’Adrien [Broué] – a été écrit, nous l’avons coupé en dix chapitres. Nous savions exactement ce que chaque chapitre devait raconter. Nous avions une liste de mots clés pour chaque chapitre. Nous avions absolument tout, nous avions les paroles. La dernière chose qui nous restait à faire était d’écrire les chansons. C’est-à-dire que nous avons fait ça presque sans avoir le moindre riff, le moindre rythme, la moindre note de musique. Ça a donc été très différent. En même temps, c’était extrêmement stimulant parce que nous nous disions : « Ce morceau s’appelle comme ça, les paroles c’est ça, les mots clés ça doit être ça, il doit faire passer telle émotion, alors maintenant, quelle est la mélodie de guitare, quelle est la texture modulaire, quel est le rythme qui va le mieux fonctionner pour traduire cette émotion-là ? »

On le devine un peu quand tu nous dis ça, mais la conception et la composition au sein de groupe, pour cet album en tout cas, sont collégiales ? tout le monde a quelque chose à dire sur tel ou tel aspect et tel ou tel instrument ?

Absolument, c’est vraiment ça. Je ne sais pas si le mot « démocratique » est bien à propos ici, mais il me semble. Effectivement, ce n’est pas le guitariste qui écrit les guitares et le bassiste qui écrit les basses. Simon [Chaubard] a un niveau de guitare et puis une manière de jouer qui fait que je ne peux pas écrire les parties de guitares à proprement parler, mais il propose plein de choses et nous faisons le tri. Nous allons dire : « Tiens, tu peux changer ci, parce qu’il se passe ça. » Pareil au niveau des rythmes de batterie. Chacun met son grain de sel partout et dans l’écriture des chansons, chacun va proposer des choses. Il y a des chansons de cet album qui ont été composées par Amaury Sauvé également, qui était le cinquième membre du groupe pendant ces trois ou quatre années de composition de cet album. Maintenant, il nous a fait comprendre qu’il n’avait pas le temps de continuer l’aventure avec nous, et c’est dommage, mais en tout cas, il a réellement fait partie du groupe. Il a lui aussi composé des chansons sur lesquelles nous avons retouché plein de choses. C’est vraiment très démocratique et très collégial, comme tu dis.

« Quand un réalisateur écrit un film, il ne tourne pas une dizaine de scènes pour ensuite se dire : ‘Bon, je vais monter un film.’ Il écrit un scénario, il se demande ce qu’il veut dire, il se demande quelle ambiance il veut créer, avec quel éclairage, etc. et la dernière chose qu’il fait, c’est filmer. Nous voulions donc nous inspirer de cette méthodologie et essayer de l’appliquer à la musique extrême de manière générale. »

Est-ce que cette démarche de composition explique aussi que cet album soit plus conséquent en termes de temps que les précédents ? Il dépasse les cinquante minutes alors que les autres étaient sur un format beaucoup plus réduit.

Je ne sais pas. C’est une bonne question, parce que nous ne nous étions pas fixé de durée pour cet album. J’avoue que c’est une espèce de conséquence qui s’est faite naturellement. L’album aurait pu durer trente-huit minutes ou une heure dix. Les ambiances et les longueurs que nous avons choisies pour tel ou tel morceau sont ce qu’elles sont. C’est assez tard dans le processus que nous nous sommes dit : « Ah ouais, tiens, ça fait cinquante minutes. » J’imagine que c’est assez naturel que ça dure plus longtemps, parce que nous voulions vraiment plonger l’auditeur dans une ambiance très particulière avec cet album. D’habitude les morceaux sont peut-être un petit peu moins nombreux et un petit peu plus courts dans la longueur, du moins il n’y a pas de morceaux qui font huit minutes ou au-delà, ou c’est rare il me semble, parce que peut-être nous avions plus vite l’impression d’avoir dit tout ce que nous voulions dire avec l’album, alors que là nous avons été tellement stimulés par l’apport du synthé modulaire, par l’apport du moyen d’écriture de l’album, que finalement c’était très grisant. De même, peut-être que d’habitude nous nous ennuyions et que nous nous disions : « Vas-y, quatre fois ça suffit, les gens vont comprendre ! » Et là, nous avons peut-être plus assumé qu’il y ait des choses un peu plus longues, et donc deux minutes par-ci, trois minutes par-là, c’est peut-être ce qui a rajouté un quart d’heure par rapport à nos albums habituels.

Tu as parlé de quatre ans tout à l’heure. Entre le moment de la « conception du scénario » et la mise en musique, combien de temps il s’est écoulé véritablement ? Vous avez attaqué ce projet-là juste après le précédent album de 2016 ?

Quand nous avons sorti False Highs, True Lows en 2016, nous avons tourné ensuite aux Etats-Unis pendant un mois durant l’été 2016, et quand nous sommes rentrés, nous nous sommes demandé ce que nous allions faire. Il y a eu quasiment un an de flottement, nous n’avions pas envie de faire des choses semblables, nous ne savions pas trop ce que nous voulions faire. Je savais déjà que je voulais faire quelque chose de très différent, mais ce n’était pas encore forcément très partagé dans le groupe. C’est courant 2017 que nous avons commencé à écrire des choses, des bouts de scénarios, etc. Je crois que les premières versions de travail, c’était « A Droite Du démiurge, A Gauche Du Néant », la deuxième chanson de l’album, et ça date de fin 2017. On peut donc dire que c’est quasiment quatre ans qui ont été nécessaires. Pendant ces quatre années, nous avons fait plein de petits allers-retours en studio, parce que nous avons fait tout ça en studio chez Amaury Sauvé, qui était l’ingé son de cet album mais aussi des précédents, Lowgazers et False Highs, True Lows, et qui en même temps était aussi membre du groupe et jouait du synthé modulaire. Il a fait d’autres choses aussi : il a fait des batteries, parce que c’est un très bon batteur, il a même chanté à certains moments, donc il a un petit peu touché à tout sur ce disque. Nous avons fait entre sept et neuf sessions studio de cinq ou six jours, alors que d’habitude nous faisons comme tous les groupes de metal qui n’ont pas beaucoup d’argent, c’est-à-dire une session studio et c’est terminé. Nous avons passé beaucoup plus de temps en studio que d’habitude.

Justement, on a l’impression qu’avec Plebeian Grandstand vous voulez vous mettre au défi de faire quelque chose de nouveau à chaque album, car le précédent avait été enregistré en conditions live et là, vous tentez à nouveau un processus différent du processus classique.

« Se mettre au défi », c’est une manière de le dire, effectivement. Nous nous mettons au défi pour arriver à ce que nous voulons faire, mais je ne crois pas que ça soit l’objectif premier. Ce n’est pas quelque chose qui est axé sur l’égo de type : « On a fait ça, on est super forts, on a relevé le défi. » L’objectif est plutôt de proposer quelque chose qui nous semble sortir des sentiers battus, sortir des codes, et qui nous stimule. Ça fait très longtemps que nous sommes dans ce milieu, nous avons tous bientôt la quarantaine, et ça fait très longtemps que nous écoutons cette musique-là. Honnêtement, très souvent, quand j’écoute des groupes que je ne connais pas ou même que je connais, je m’ennuie. Ce que nous voulons surtout, c’est ne pas ennuyer ; nous voulions proposer quelque chose aux gens pour qu’ils ne s’ennuient pas. Nous ne voulions pas utiliser les mêmes recettes, les vieux trucs qui ont été utilisés quinze mille fois. L’objectif était de proposer quelque chose de nouveau en utilisant une méthodologie nouvelle, plutôt que de se mettre un challenge.

Au niveau du panel d’émotions assez différentes que vous évoquez, qui reste dans la continuité des albums précédents, on peut souligner que ce sont des émotions principalement négatives : il y a assez peu de place pour la respiration, à part peut-être à la fin de « Jouis, Camarade ». Est-ce que vous vouliez rester sur ces ressentis intenses, complexes, difficiles et ces atmosphères urbaines un peu lourdes ?

Oui, voilà. Sur le plan sonore, l’univers que nous essayons de dépeindre est très négatif, très oppressant, très violent. Nous ne voulions pas nous mettre comme objectif de faire passer toutes les émotions possibles en allant de la lumière à la joie, à la légèreté et à la gaieté. Toutes ces émotions ne nous intéressent pas dans notre univers. Tout en restant dans quelque chose de très décadent et très négatif, nous voulions utiliser plusieurs couleurs de cette négativité. C’est-à-dire, plutôt que ça soit beaucoup la couleur arpège dissonant, gros blast beat et grosse rafale, nous voulions utiliser d’autres manières d’être angoissant. Si c’est rapide et très dense tout le long, ce n’est peut-être pas aussi angoissant que si c’est rapide et très dense à certains moments et qu’ensuite il y a une espèce de tension. Par exemple, des morceaux comme « Nous En Sommes Là », ce n’est pas du metal au sens propre du terme, il n’y a pas de batterie, il n’y a pas de guitare saturée, ça ne crie pas, mais tout en étant une couleur différente du blast beat dissonant – on peut l’appeler comme ça –, c’est une couleur qui renvoie aux mêmes émotions. C’est peut-être l’alternance entre ces choses, dans une musique plus dynamique et vallonnée, qui fait la différence avec cet album.

« Honnêtement, très souvent, quand j’écoute des groupes que je ne connais pas ou même que je connais, je m’ennuie. Ce que nous voulons surtout, c’est ne pas ennuyer ; nous voulions proposer quelque chose aux gens pour qu’ils ne s’ennuient pas. Nous ne voulions pas utiliser les mêmes recettes, les vieux trucs qui ont été utilisés quinze mille fois. »

Dans votre communiqué vous dites que chaque auditeur doit se concentrer sur cet opus et avoir son propre écran pour projeter son propre film : est-ce qu’il y a quelque chose de commun que tous les auditeurs devraient voir ou est-ce que l’interprétation de ce film est libre ? Est-ce que vous, en tant que membres, vous voyez des choses différentes, bien que vous ayez travaillé sur le même scénario, quand vous vous projetez le film ?

Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas pour ambition de dicter aux gens leur manière de consommer la musique ou l’art en général, ça serait très prétentieux. A aucun moment nous disons que ce que nous faisons n’a de valeur que si c’est consommé comme ça. Si les gens veulent l’écouter comme un album de metal, même chanson par chanson, ça a certainement une valeur. Ce que nous disons, simplement, en sortant cet album, c’est qu’il a été fait pour être écouté d’une traite. Il a été fait également pour être suivi avec les paroles et ce n’est pas quelque chose qui a été secondaire et qui change d’une chanson à l’autre, où chacune d’entre elles aurait ses petites paroles qui ont été écrites à un moment donné comme ça se fait habituellement dans le rock/metal. Il y a vraiment une entité cohérente, c’est ce que nous essayons de dire dans ce communiqué de presse qui a été donné par notre label. Nous avons même hésité à sortir cet album sous forme d’un morceau de cinquante minutes. Nous nous sommes dit que ça allait être compliqué pour tous les moyens digitaux et que ce n’était pas très moderne comme manière de diffuser de la musique, que beaucoup de gens allaient être bloqués par ça, mais nous avons vraiment hésité à le faire. Ce que nous voulons dire aux gens, c’est qu’effectivement, il faut essayer de comprendre tous les petits détails et peut-être de repérer certains éléments qui reviennent d’un morceau à l’autre. Mais nous n’avons même pas forcément besoin de le dire parce que normalement, si ce que nous faisons est bien fait, les gens vont le percevoir et devraient naturellement avoir envie de le consommer comme ça. La musique, et l’art de manière générale, doit se passer de notice. On nous a demandé des déclarations et des choses comme ça, mais nous n’avons pas envie de dire grand-chose, nous avons juste envie de laisser faire ce que nous avons fait. Pour l’instant, les retours que nous avons montrent bien que les gens ont compris comment ça se présentait et comment il fallait le consommer. Ils ont l’air d’adhérer à cette manière de consommer l’album et de s’y retrouver.

Tu dis que vous vouliez sortir un seul morceau, mais c’est presque ce que vous avez fait en publiant le streaming de l’album, car il n’y a pas eu de single.

Oui, absolument. Ça a été une discussion. C’est toujours très tentant, puis le label aussi Debemur Morti nous a dit : « Ce qu’on fait nous classiquement, c’est qu’on sort un single. » Dès le début, nous leur avons dit : « Non, on ne veut pas sortir de single. » Ils étaient d’accord avec cette manière de fonctionner, ils ont compris notre démarche, mais c’est vrai que la tentation était forte parce que quand nous avons annoncé que nous allions sortir un album, beaucoup de gens étaient surpris. Vu que nous n’avons pas l’habitude de parler pour rien dire sur internet, contrairement à beaucoup de groupes, nous n’avions pas donner de nouvelles depuis des années parce qu’il n’y avait rien que nous avions envie d’annoncer, et là quand nous avons annoncé que nous allions sortir un album, beaucoup de gens croyaient que nous étions morts, que nous n’existions plus, que le groupe était enterré… Nous n’avons jamais démenti non plus. Après, il y a plein de gens qui étaient très contents et qui demandaient un single, donc ça a été assez tentant de dire : « Allez vas-y, on leur donne un morceau ! » Nous avons tenu bon et c’est vrai que ça n’aurait pas eu de sens de sortir un morceau et de dire : « Tiens, c’est le tube, c’est celui que tu vas être content d’écouter. » Nous voulions vraiment que les gens découvrent tous les chapitres les uns à la suite des autres dans le « bon ordre ».

Il y a un côté immersif aussi dans cet album qui est apporté par des éléments ambient, quasiment bruitistes à certains moments. Il y avait déjà des petits passages comme ça sur les albums précédents mais plus pour des entractes, là c’est des chapitres à part entière. Au moment de construire l’ensemble, vous vous êtes dit que tel chapitre allait être interprété dans cette veine, que ça ne serait pas metal ?

Ce n’était pas exactement comme ça, c’est-à-dire que vers fin 2017, nous nous sommes dit qu’avec les outils guitare, batterie, basse, nous n’allions pas pouvoir relever cette tâche, nous n’allions pas pouvoir écrire quelque chose de cinématographique comme nous le voulions et avec autant de couleurs différentes et quelque chose qui soit aussi immersif. Nous savions que nous voulions intégrer une ou plusieurs personnes qui faisaient de l’électronique ou plus précisément du synthé modulaire, parce que le synthé modulaire permet vraiment de créer toutes les couleurs que tu veux, c’est vraiment l’instrument geek par excellence, c’est absolument incroyable. Je ne connaissais pas du tout avant que nous nous mettions dans cette collaboration et c’est un instrument fascinant ; je ne sais même pas si on peut appeler ça un instrument, c’est une collection d’instruments, c’est un univers. Il se trouve qu’Amaury Sauvé que je connais depuis plusieurs albums – même avant Plebeian j’avais enregistré un album avec lui et maintenant nous le connaissons très bien et c’est un très bon ami – nous a dit : « Au fait, les gars, je me suis mis au synthé modulaire. » Nous avons vite compris que ça allait être lui qui allait collaborer avec nous sur cet album. Quand nous avons commencé à comprendre le type de textures que pouvait donner le synthé modulaire, puisqu’il nous a envoyé des sons, c’est là que nous nous sommes dit que nous allions pouvoir utiliser telle ou telle couleur. C’est devenu des couleurs comme les autres, comme la couleur basse saturée, comme la couleur cri, la couleur cymbale, etc. Ce n’était pas : « Tiens, on va faire un morceau plus metal, on va mettre moins de synthé modulaire. Tiens, sur celle-ci ça va être de l’électro. » Comme je l’ai dit tout à l’heure en début d’interview, nous n’avions pas du tout la volonté de faire un album électro où nous mettons tel truc en avant, c’est juste que nous avons ajouté ces couleurs à notre palette. La démarche était : « Est-ce qu’on a besoin d’un truc qui ressemble à une respiration ? » « Je peux difficilement faire ça avec ma caisse claire ou avec la guitare. On va utiliser le synthé modulaire pour le faire. » C’était : « Qu’est-ce qui fait ce bruit ou ce son dont on a besoin ? Quel instrument fait ça ? C’est la basse, OK. C’est le chant, OK. C’est le synthé modulaire, OK. »

« La musique, et l’art de manière générale, doit se passer de notice. »

Est-ce que tout a été fait en studio ou est-ce qu’il y a des éléments qui ont été enregistrés sur des lieux un peu spécifiques et qui donnent ce côté urbain ? Tout est l’œuvre du synthé modulaire ?

Non, pas exactement. Beaucoup de choses sont l’œuvre des instruments, dont le synthé modulaire. Il y a quelques éléments qui ont été du field recording, c’est-à-dire de l’enregistrement sauvage au téléphone, on va dire, sur le moment. Il y a les applaudissements que tu peux entendre sur le début de « Espoir, Nuit, Naufrage » et qui ont été enregistrés par Adrien, je ne sais plus dans quel contexte c’était, il devait être au théâtre. Ensuite, il y a eu les alarmes qu’on peut entendre sur « Angle Mort », il y avait une authentique alarme incendie qui avait été déclenchée, donc nous avons retrafiqué ça. Peut-être l’élément le plus intéressant, c’est à la fin de la première chanson [« Mass Critique »], quand on entend des espèces de gargouillis de voix psychotiques, des sons un petit peu indistincts. Nous avons remis un autre passage sur la dernière chanson, « Aube », je me suis dit il n’y a pas longtemps : « Je suis sûr que les gens vont croire que c’est un sample de film, qu’ils ont pris un film angoissant, un film d’horreur, ils l’ont samplé, c’est rigolo… » Alors que pas du tout ! C’était une authentique personne, on suppose complètement schizophrène, je ne sais pas, que nous avons enregistrée à Paris. C’était un épisode extrêmement flippant, puisque ça s’est passé dans un immeuble, je vous passe les détails et les circonstances, mais en tout cas c’était one-shot. Tu peux même entendre derrière les bruits de la ville celui des sirènes, etc. Ce sample qui devait faire deux minutes, dont nous avons pris certains morceaux, était l’un des premiers éléments que nous avions de l’enregistrement du disque et ça a été presque une espèce de fondation pour plein de choses. Il nous a tellement fait flipper, parce que c’était vrai… Ce n’était pas du studio, c’est cent pour cent authentique, ce n’est pas du chiqué !

Pour partir sur une interprétation personnelle, on imagine un seul protagoniste, qui déambulerait en ville avec des voix qui émaneraient de lui ou seraient dans sa tête… Est-ce que c’était l’ambiance recherchée pour cet album ?

Oui, comme je te le disais tout à l’heure, les émotions sur lesquelles nous avons envie de jouer sont les émotions de l’angoisse, du désespoir, toutes ces émotions qui sont très négatives, très désagréables, même si nous essayons de faire de la musique… Ecouter de la musique, ça doit rester une entreprise agréable, notre but n’est pas d’agresser les oreilles des gens ou de les mettre totalement dans l’inconfort. Ce que nous voulons, c’est que les gens soient assez dans l’inconfort pour être stressés et angoissés, mais qu’ils aient quand même envie d’aller de l’avant. Comme dans le film Irréversible de Gaspar Noé, où tu es là : « Non, je ne veux pas que ça arrive » mais t’as envie quand même d’attendre. C’est désagréable, mais en même temps, tu ne sais pas pourquoi, tu n’arrêtes pas. C’est un petit peu cette idée-là que nous avons envie de donner.

Tu parles de cinéma, tu as mentionné Gaspar Noé. On se demandait justement quelles étaient vos références cinématographiques, quels cinéastes avaient pu vous inspirer pour créer le scénario de cet album…

Honnêtement, nous ne nous sommes inspirés d’aucun cinéaste pour écrire le scénario de cet album. Une fois que nous nous sommes mis cette contrainte de composer ça comme un film, je pense que nous avons tous une culture d’émotions et à aucun moment nous nous sommes dit qu’il fallait que ça ressemble à tel film ou à tel réalisateur. Nous savions quelle émotion nous avions envie de faire passer. Je ne peux pas dire que nous nous soyons inspirés de tel ou tel réalisateur, ce serait faux. Ceci étant dit, nous avons tous des réalisateurs que nous aimons bien. Nous aimons tous des films comiques et des films qui n’ont rien à voir avec ces univers-là, mais sans parler d’inspirations, si on devait comparer cet album à un film, je pense que nous serions d’accord pour le comparer à un film de Gaspar Noé, comme Seul Contre Tous ou Irréversible. Après, il y a d’autres cinéastes que nous aimons bien et que nous trouvons très sérieux, comme Denis Villeneuve, par exemple, et une dizaine d’autres.

C’est typiquement les réalisateurs que nous avions en tête…

Sur la troisième chanson qu’est « Tropisme », avec cette espèce de beat électro mais complètement tordu, décadent, qui s’arrête, où on a l’impression qu’un mec est en train de gueuler dans des toilettes d’une boîte de nuit malsaine et qui s’apprête à faire quelque chose de terrible qui va faire basculer sa vie… Nous avions ces espèces d’images et tout le long, je disais que ça faisait vraiment penser à un film de Gaspar Noé, ça pourrait être Enter The Void ou un truc comme ça où tu as un personnage qui est plein de désespoir, qui est au bout du rouleau, qui est plein de drogues, tu sens qu’il va faire une bêtise et tu ne peux pas l’en empêcher, ça monte, ça monte, ça monte… En gros, si tu écoutes bien, il n’y a rien qui n’aboutit jamais dans « Tropisme » et tout est en frustration, il y a un rythme qui part puis il s’arrête, il y a un peu de guitare mais juste sur la fin ; c’est vraiment le morceau de la frustration. Celle d’après, « Part Maudite », c’est le contraire : nous voulions que ça soit la libération. Tu imagines que le gars est en boîte de nuit, il n’y a rien qui va, il est en dissonance complète, puis il commet une erreur terrible, il tue quelqu’un ou fait quelque chose comme ça, et tout d’un coup, c’est une avalanche de conséquences et une espèce de libération d’une énergie folle et destructrice. C’est plus ce genre de choses que nous avions en tête qu’un réalisateur.

« Ecouter de la musique, ça doit rester une entreprise agréable, notre but n’est pas d’agresser les oreilles des gens ou de les mettre totalement dans l’inconfort. Ce que nous voulons, c’est que les gens soient assez dans l’inconfort pour être stressés et angoissés, mais qu’ils aient quand même envie d’aller de l’avant. »

Est-ce que vous pensez proposer des clips vidéo pour illustrer cet album ou vous voulez rester dans la peinture sonore ?

C’est une très bonne question et ça a été l’occasion de très grands débats à ce sujet-là. Nous n’avons pas encore tranché. Nous n’avons pas enregistré de clip à proprement parler. C’est un sujet qui reste à traiter. Il y a trois visions possibles. Il y a la vision que c’est déjà « foutu comme un film », donc faire un film sur un film, c’est un petit peu bizarre. On pourrait dire que cet album se suffit et qu’il n’y a pas besoin de faire un clip. On pourrait aussi dire qu’à l’extrême inverse, cet album et tout ce qu’on dit là, c’est bien gentil mais peut-être qu’il y a plein de gens qui ne vont pas arriver à se projeter et donc que mettre un clip de cinquante minutes sur tout l’album ou alors des clips sur tous les morceaux, ce serait ce qu’il y a de plus intéressant à faire. Ce qui pose la question du temps, du budget qui serait démentiel, etc. Et évidemment, il y aurait la solution plus classique – que nous allons peut-être faire – qui serait de faire comme beaucoup de groupes, c’est-à-dire clipper un, deux ou trois morceaux avec l’argument que ce serait dommage de pas le faire, parce que les clips sont des choses qui sont bien partagées et qui aident les gens à se projeter dans une atmosphère. On voit que les deux clips que nous avons sortis – un sur Lowgazers et l’autre False Highs, True Lows – ont bien marché et bien tourné, donc peut-être que nous allons simplement utiliser cette solution. Tout est possible, mais pour l’instant nous n’avons pas tranché. Il y a des défauts aux trois solutions et nous ne sommes toujours pas arrivés à assimiler laquelle avait le moins de défauts.

Sur le plan musical, tu as parlé de black dissonant. On peut faire un parallèle avec Deathspell Omega – je pense que ce n’est pas la première fois qu’on te le cite en parlant de Plebeian Grandstand – sur le fait que c’est une musique extrême qui détruit des barrières, qui a beaucoup de couches et est déconcertante. En quoi cette sorte de chaos sonore est-elle propice paradoxalement à inscrire des images mentales ?

Oui, nous connaissons Deathspell Omega, nous aimons bien évidemment. C’est presque devenu un mème et quelque chose de très humoristique. Depuis une dizaine d’années à chaque fois qu’un groupe met un blast beat avec des arpèges dissonants, tu as trois cents commentaires de mecs qui mettent « sounds like DsO », c’est très drôle ! Au début, ça avait peut-être une pertinence, aujourd’hui je trouve que c’est devenu juste comique. Mais oui, c’est un groupe de référence, c’est une influence pour nous parmi vingt autres groupes. Ce n’est pas un groupe que j’écoute spécialement souvent et à aucun moment nous nous sommes dit qu’il fallait que nous fassions un truc qui sonne comme eux. Et puis spécialement sur cet album, je pense que nous utilisons des centaines de couleurs et d’outils qu’eux n’ont jamais utilisés.

Pour la deuxième partie de la question, des groupes comme eux ou comme nous, nous essayons de créer des images dans la tête des gens et c’est vrai qu’utiliser les ambiances chaotiques, ça marche, parce que ça fait tout de suite appel au cerveau reptilien. A partir du moment où quelque chose est angoissant, qu’un son est dissonant, c’est vrai que ça pose une question. On est tous habitués depuis tout petits à baigner dans une musique qui est consonante, où c’est toujours les mêmes résolutions harmoniques, dont tu fais écouter trois notes à n’importe qui ayant un petit peu de culture musicale, tu lui dis que c’est une mélodie à quatre notes, il devine la quatrième note. Quand on écoute de la pop ou plein de choses comme ça, en termes de mélodies et d’émotions, tu écoutes le début du morceau, tu sais exactement ce qui va se passer au milieu et à la fin. C’est sûr que ça peut être très confortable, c’est ce que recherchent beaucoup de gens : se détendre, se faire plaisir… Nous n’avons rien contre ça, certains membres du groupe écoutent de la pop, nous n’écoutons pas du tout que du metal et des choses violentes et extrêmes, loin de là. Mais dans ce projet-là, nous avons envie de sortir les gens de leur zone de confort, à l’instar de groupes comme Deathspell Omega, The Dillinger Escape Plan ou Daughters. En utilisant ces couleurs-là, c’est sûr qu’on arrive plus facilement à avoir l’attention des gens qu’en utilisant des gammes pentatoniques metal classiques qui ne veulent plus rien dire.

Chose aussi remarquable qui distingue cet opus des précédents, c’est que tous les titres sont en français. On remarque depuis quelque temps – et on l’a dit à l’occasion d’interviews – que de nombreux groupes reviennent au français. Pourquoi avez-vous décidé de passer à la langue française ?

Ce n’était pas établi dès le début. Effectivement, sur les précédents albums c’était tout en anglais, mais quand nous avons commencé à écrire le scénario et les paroles en parallèle – l’un étant équivalent à l’autre –, rapidement nous avons eu une série de discussions en disant que si nous voulions faire quelque chose qui soit le plus sincère possible, et au vu de l’ambition d’écrire un scénario et de faire un peu voyager les gens, c’était difficile de le faire avec une langue qui n’est pas notre langue maternelle. Adrien a un bon niveau d’anglais mais il n’est pas aussi bon que son niveau de français, forcément, comme nous tous. Il était un petit peu déstabilisé au début ; je pense qu’il avait un petit peu un complexe, comme plein de chanteurs de metal français. Il y a plein de chanteurs qui ont chanté toute leur vie en anglais et qui se disent : « Je parle en français mais dès que je chante, dès que je crie, si je crie en français c’est un petit peu ridicule, ça fait un petit peu bizarre. » J’ai rencontré plein de chanteurs qui étaient dans ce cas-là. Il fallait donc aller au-delà de cette espèce de gêne et se dire que c’est notre langue, qu’on ne peut pas être aussi sincères et pertinents que dans notre langue, alors autant l’assumer. Dès que nous avons passé le cap, nous avons vu que ça marchait très bien, même en termes de sonorités, le français a des sonorités très rauques, très claquantes et gutturales qui convenaient beaucoup mieux au type de chant possédé qu’utilise Adrien que l’anglais. Mais ce n’était pas une volonté au départ de dire : « Cocorico, on va écrire en français. » Ça s’est fait naturellement en disant qu’il fallait que nous soyons sincères et pertinents, qu’il fallait utiliser la langue que nous maîtrisions le mieux. Une fois que nous avons décidé de faire ça, nous nous sommes dit qu’il n’y avait pas de raison de garder de l’anglais et que le titre de l’album, le titre des chansons, tout serait en français ; c’était hors de question de mélanger les deux langues. Est-ce quelque chose que nous allons garder pour le futur du groupe ? Est-ce que maintenant Plebeian ça chante en français ou est-ce uniquement cet album qui était en français ? Aucune idée, nous n’en avons pas du tout parlé et nous n’avons pas du tout statué là-dessus. Par contre, je reviens sur la deuxième partie de ta question, tu disais qu’il y a plein de groupes français qui reviennent à leur langue maternelle, c’est ça ?

« En utilisant ces couleurs-là, c’est sûr qu’on arrive plus facilement à avoir l’attention des gens qu’en utilisant des gammes pentatoniques metal classiques qui ne veulent plus rien dire. »

Oui, dans le black, comme dans le metal en général. Beaucoup de groupes dépassent maintenant cette impression de gêne et le côté « ça va sonner un peu ridicule » dont tu parlais…

Oui, ça peut même être vu de manière humoristique. N’importe quel groupe de metal qui va chanter « it’s time to die », tu ne l’entends même pas, tu te dis : « Ouais bon, c’est metal, c’est comme ça. » Tu imagines un chanteur français qui dit « il est temps de mourir », tout d’un coup, tu vas dire : « Comment ça il est temps de mourir ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut rien dire… » Alors que c’est littéralement la même chose [rires]. Tous les gimmicks metal avec lesquels les chanteurs s’en sortent très bien, en disant : « Bon, je ne sais pas trop quoi dire : ‘fuck’, ‘shit’, ‘blood’, ‘death’ », tout d’un coup si tu le passes en français, on te dit : « Ah ouais, il y a un sens derrière tout ça ? S’il n’y a pas de sens, c’est ridicule. » Ce qui est intéressant, c’est qu’une fois que les gens comprennent tes paroles, du moins les auditeurs francophones, la barre est plus haute, il faut arriver à ne pas raconter des conneries. En tout cas, il faut que les paroles soient de bonne qualité. Après, ça ne m’étonne pas que beaucoup de groupes reviennent à ça parce que je pense que dans plein de styles musicaux et plein de styles de metal… Nous venons plus du côté hardcore à la base, des groupes de noise et hardcore chaotiques comme The Dillinger Escape Plan ou Converge, que du metal et du black metal, et dans cette scène-là c’est quasiment cent pour cent américain. Donc beaucoup de groupes commencent avec cette influence américaine en se disant qu’ils veulent faire un peu comme les Américains. Puis un jour tu te réveilles et tu te dis : « Mais en fait, on n’est pas américain, on ne peut pas être aussi bon que les Américains en n’utilisant que des codes américains ! » Ou peut-être, j’imagine, pour la scène black metal, c’est d’utiliser les codes norvégiens. Les mecs qui habitent à Narbonne et qui veulent s’inventer des histoires de lutins dans la forêt pleine de neige… Mais si tu as grandi à Narbonne, tu ne peux pas être autant imprégné de cette atmosphère qu’un gars qui a vécu toute sa vie dans la forêt norvégienne où il y a de la lumière une heure par jour. Peut-être qu’il faut essayer de trouver autre chose, d’autres ressorts. En tout cas, nous ne voulions pas continuer à copier une langue qui n’était pas la nôtre. Pour cet album, ça ne nous semblait pas pertinent.

Vous êtes aussi un groupe live : comment comptez-vous traiter un album comme celui-ci sur scène ?

C’est une très bonne question aussi, et c’est une question à laquelle nous n’avons pas non plus la réponse à l’heure actuelle. C’est aussi une question qui a généré des heures et des heures de conversations. Nous avons là encore plusieurs solutions. On peut estimer que c’est une œuvre faite pour être jouée de A à Z, et dans ce cas, il y a beaucoup de problèmes techniques. Le modulaire est un instrument extrêmement instable, et pour beaucoup de choses qui ont été enregistrées, il y a un aspect aléatoire. C’est-à-dire que si j’appuie sur les mêmes boutons une fois, deux fois, dix fois, ça ne sera jamais la même chose qui se passe, la signature et la temporalité du truc ne sont pas les mêmes. Pour le studio, ça convenait très bien parce que nous enregistrions quinze versions différentes et nous nous disions : « Wow, elles sont toutes différentes, alors que ce sont les mêmes réglages. Laquelle est la meilleure ? » Evidemment, si nous devons faire du live, soit il faut que nous acceptions que ce ne sera pas généré pareil par un modulaire, soit nous allons devoir prendre ces pistes de modulaire, les intégrer et les faire jouer comme une bande-son calée sur un clic, par exemple, c’est-à-dire que ce sera les sons de l’album qui seront joués dans la sono sans que quelqu’un les joue en vrai. Soit nous allons devoir peut-être prendre une cinquième personne – parce qu’Amaury n’a pas le temps de faire ça, car il est extrêmement occupé avec son studio à Laval, The Apiary, qui marche très bien. Nous sommes en train d’envisager ça en ce moment pour gérer l’électronique, pour faire des choses qui sont similaires, ou pour jouer vraiment de l’électronique, du synthé modulaire ou autre chose sur scène. Ce pourrait être une collaboration pour jouer les concerts de cet album. On pourrait peut-être même imaginer que ce serait une collaboration à long terme qui dépasserait cet album et le cadre de ces lives-là, qui serait un véritable cinquième membre. Donc nous ne savons pas, les candidatures sont ouvertes, nous avons commencé à réfléchir et nous avons peut-être un ou deux noms de notre côté.

Pour l’instant, nous n’avons pas trop marché dans cette direction parce que nous avons beaucoup de choses à gérer avec la sortie du disque, car nous avons tendance à faire beaucoup de choses nous-mêmes. Nous n’avons pas vraiment eu le temps de répondre à ces questions sur le live, mais ce qui est sûr, c’est que ce sera un sacré challenge si nous voulons jouer le moindre morceau de cet album. Il y a toujours du modulaire, parfois il y a même des batteries qui n’ont pas du tout été jouées en live, qui sont en multicouches, c’est-à-dire que nous avons enregistré d’abord tout un tapis de cymbales et ensuite un tapis de toms, et si tu écoutes bien, il faut quatre bras pour jouer certains trucs. Il y a aussi plein de batteries digitales qui ont été enregistrées avec le modulaire. Il y a des mélanges de batteries acoustiques, il y a deux ou trois batteries des fois, des fois il y a une batterie acoustique mais aussi une batterie électronique dessus, il y a vraiment toutes les config que nous avons utilisées… Ça rend bien sur disque mais c’est vrai que maintenant, quand nous nous retournons et que nous nous demandons comment nous allons faire… Ça a été un fil directeur pendant tout l’enregistrement de l’album, nous nous sommes interdit de nous limiter sur le plan créatif, sans chercher à savoir si nous pourrions le refaire facilement ou pas. Nous voulions avoir carte blanche absolue, mais nous savions qu’à un moment donné nous allions peut-être nous dire que cet album ne serait jamais joué en live. Nous n’avons pas trop envie que ce soit le cas, parce que nous pensons que ça rendrait bien quand même, au moins certains morceaux, mais maintenant c’est un sacré challenge qui s’ouvre. Est-ce que nous allons devoir résoudre ces problèmes nous-mêmes, à quatre ? Est-ce qu’il faut une cinquième personne ? Est-ce qu’il faut des bands ou du modulaire en live ? Je pense que nous ne sommes pas près d’avoir la réponse. Pour l’instant, on ne nous a pas proposé de grosses opportunités de concerts qui feraient que nous aurions une deadline, mais c’est sûr que ça va être une grosse discussion encore.

Peut-être que si vous êtes six, sept, huit sur scène, ça réglerait le problème !

[Rires] Oui, ça réglerait le problème. C’est sûr que nous pourrions faire plus de choses à huit qu’à quatre, mais ce serait une logistique effroyable !

Interview réalisée par téléphone le 18 novembre 2021 par Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn.
Retranscription : Jean-Florian Garel.

Facebook officiel de Plebeian Grandstand : www.facebook.com/plebeiangrandstand

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