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Interview   

Porcupine Tree : le fruit de la patience


Steven Wilson, Gavin Harrison et Richard Barbieri sont des petits cachottiers. Cela faisait plus de dix ans que le trio balayait d’un revers de main la perspective d’un retour de Porcupine Tree. En particulier Wilson qui échappait rarement à la question lors des interviews pour ses albums solos, mais aussi Barbieri qui, encore l’année dernière, donnait l’impression d’avoir fait une croix sur cette idée à son grand regret. La réalité est que le groupe ne s’est jamais vraiment séparé. En fait, Wilson et Harrison ont commencé à jammer sur de nouvelles musiques dès 2012, avant d’être rejoints quelque temps plus tard par Barbieri.

Après dix années de conception en sous-marin, sans que personne le sache, pas même son entourage, sa maison disques ou son management, le célèbre groupe de rock progressif – même s’ils en réfutent l’étiquette – est de retour, plus populaire que jamais – la magie des hiatus –, avec un nouvel album, Closure / Continuation, qui laisse encore délibérément un point d’interrogation sur son avenir. Porcupine Tree a goûté à la liberté de travailler sans pression, avec toujours cette possibilité de se rétracter si le résultat n’est pas au niveau, et veut la conserver.

C’est pour célébrer ce retour et creuser certains mystères entourant la sortie de Closure / Continuation et leurs déclarations passées que nous nous sommes entretenus avec Steven Wilson et Richard Barbieri. Il ne fait aucun doute à les entendre parler qu’une véritable complicité lie les musiciens de Porcupine Tree, mais aussi une relation artistique, un équilibre à trois unique en son genre, qu’ils nous expliquent en évoquant la mécanique créative d’un groupe souvent copié mais loin d’être détrôné sur son propre terrain…

« Plus le temps passe, plus les enjeux sont importants, plus les attentes sont élevées et meilleur doit être l’album avec lequel tu reviens. Personnellement, il m’a fallu longtemps avant de ressentir que nous avions le potentiel de faire cet album et de le sortir. »

Radio Metal : Porcupine Tree est resté silencieux depuis 2010. Steven, tu as connu le succès en solo, mais il y avait toujours cette incertitude qui planait au-dessus de Porcupine Tree. D’après une interview récente, durant les deux premières années, tu n’as pas pris la peine de dire quoi que ce soit aux autres membres parce que tu ne te sentais pas « particulièrement aimé ou respecté dans le groupe ». On dirait donc qu’à la racine du hiatus de Porcupine Tree il y avait un facteur humain et psychologique. Qu’est-ce qui a fait que tu ressentais ça ?

Steven Wilson (chant, guitare, basse & électronique) : Je n’ai pas dit que je ne me sentais pas aimé. J’ai dit que j’avais l’impression qu’il y avait de l’amertume parce que j’étais le moins bon musicien dans le groupe. D’ailleurs, il est possible que Richard le conteste, car il pense lui-même être le moins bon musicien dans le groupe [rires]. J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait un peu de ressentiment du fait que je n’étais pas un musicien et un chanteur particulièrement bon, alors que je me retrouvais sur le devant de la scène à prendre la majorité de l’attention, les histoires de groupe habituelles… Richard et Gavin m’ont fait comprendre que j’avais tort, mais c’est vraiment ce que je ressentais à l’époque. Ce n’était pas une question de ne pas se sentir aimé ; je me suis toujours très bien entendu avec Richard et Gavin en particulier, donc ce n’était pas ça, c’était plus profond que ça. C’est aussi une simplification de dire que c’était juste à cause de ça, car il y avait un certain nombre de choses. Je pense que nous avions tous le sentiment d’avoir atteint un stade musicalement où nous commencions à nous répéter. Je sais que Richard pense la même chose. C’est toujours un peu un signal d’alarme quand tu as l’impression de te reposer sur une formule et que les gens s’attendent à ce que tu continues à produire le même type de musique. Et je pense que nous avons tous ressenti que The Incident, le dernier album que nous avons fait avant le hiatus, était pour la toute première fois de notre carrière un niveau en dessous de nos œuvres précédentes. Je l’ai de plus en plus ressenti au fil du cycle de cet album et ce n’était pas agréable. Je ne savais tout simplement pas quoi faire d’autre à ce moment-là avec le groupe et le son du groupe. Sur le plan créatif, partir travailler avec d’autres musiciens et faire d’autres projets était la bonne chose à faire – pas uniquement pour moi, mais pour tout le monde. Maintenant, nous avons le résultat de ce processus : l’un des meilleurs – si ce n’est le meilleur – albums que nous ayons faits. C’était donc incontestablement la bonne décision. Si nous avions continué et fait un autre album deux ou trois ans plus tard, je pense que nous aurions été encore plus sur le déclin et ça aurait été une erreur.

Richard Barbieri (claviers & électronique) : Oui, je suis d’accord. Tu sais quand tu es en train de faire quelque chose de spécial et d’excitant, quand c’est neuf, quand il y a une progression. Nous l’avons ressenti pendant que nous faisions In Absentia ainsi que Fear Of A Blank Planet, ces deux albums paraissaient frais et excitants. Nous avons d’ailleurs pas mal joué de Fear Of A Blank Planet avant de l’enregistrer. Et pour In Absentia, nous avons enregistré à New York et c’était une atmosphère complètement différente. Donc on sait toujours quand on tient quelque chose de spécial. Ce n’était pas le cas de The Incident. Nous faisions le groupe depuis trop longtemps, il nous fallait une pause, or nous n’en avons pas fait. Je pense que c’est la raison pour laquelle nous avons souffert. Donc je suis d’accord avec Steven et ça faisait dix ans que ça me dérangeait que ce soit notre dernier album. Je voulais ressentir à nouveau cette excitation avec un album de Porcupine Tree, et c’est ce que nous avons obtenu cette fois.

« Nous sommes revenus à peu près au moment où les gens avaient enfin abandonné l’idée que nous puissions revenir. Il y a une sorte de plaisir pervers à revenir quand les gens s’y attendaient le moins, car ils s’étaient fait une raison. »

Richard, nous nous sommes parlé il y a un an pour ton dernier album solo. Tu nous avais dit que « quand le groupe s’arrête, le leader – le chanteur, le compositeur principal ou le leader du groupe – peut continuer exactement pareil, avec le même management, la même maison d’édition, la même maison de disques et le même public, alors que les autres gars dans le groupe doivent recommencer en repartant d’un point plus bas ». Steven, comprends-tu qu’ils se soient sentis abandonnés ?

Steven : Oui, si ce n’est que j’étais déjà en train de travailler avec Gavin assez peu de temps après The Incident. Je pense que je me sentais plus empathique envers Richard que Gavin, pas pour des raisons personnelles, mais simplement parce que Gavin a eu beaucoup de succès lors de la tournée avec King Crimson, il a eu de bons revenus grâce à ça. L’autre chose concernant Richard est que ça lui était déjà arrivé avant – à deux reprises, avec Japan et Rain Tree Crow –, donc j’étais sensible à ça. Mais on peut dire que nous avons travaillé sur cet album en trio dès 2014. Je ne me souviens plus exactement quand Richard a été impliqué, mais c’était plus tard que Gavin. J’ai la démo originelle de « Dignity » et elle date de 2014, donc il y a toujours eu l’intention de créer un nouvel album. Il y avait une forme de continuité, mais il a fallu longtemps avant que nous sentions que nous tenions quelque chose. Et c’est ça le truc : plus le temps passe, plus les enjeux sont importants, plus les attentes sont élevées et meilleur doit être l’album avec lequel tu reviens. J’en avais conscience. Je pense que nous en avions tous conscience, c’est-à-dire qu’au moment où nous allions revenir avec cet album, il fallait qu’il soit au moins aussi bon que tout ce que nous avons fait précédemment. En fait, à certains égards, il fallait que ce soit meilleur, ou si ce n’est meilleur, au moins que ce soit un pas vers quelque chose de nouveau. Personnellement, il m’a fallu longtemps avant de ressentir que nous avions le potentiel de faire cet album et de le sortir. Donc tout se produit pour une raison, pour reprendre le poncif, et dans ce cas précis, je pense que c’est clairement avéré, c’est-à-dire que tout justifie le résultat : l’album, le timing… Je trouve que c’est le timing parfait pour notre retour. Même si nous étions revenus il y a deux ou trois ans, je pense que le moment n’aurait pas été aussi bon que maintenant. Ça semble être exactement le bon moment pour notre retour aujourd’hui. Je ne peux pas expliquer pourquoi, mais ça me paraît simplement être le bon album, au bon moment.

Tu as effectivement déclaré que tu avais des chansons « sur un disque dur dans un dossier qui grossissait lentement, dénommé PT2012, puis renommé PT2015, PT2018, et ainsi de suite ». C’est drôle parce que quand nous nous sommes parlé la dernière fois, Richard, tu disais que tu avais fait ton deuil de Porcupine Tree. Mais on dirait que durant toutes ces années, quand le groupe semblait mort, en réalité il était secrètement encore vivant. Le cachiez-vous délibérément ?

Richard : Ce n’est pas quelque chose que nous allions raconter aux gens. Et bien sûr, pendant un processus aussi long, tu ne sais pas vraiment quel en sera le résultat. C’est juste un processus créatif en continu. Nous étions bien conscients qu’à tout moment nous pourrions simplement dire : « Non, on ne va pas sortir cet album. » Nous n’avions aucune pression, donc nous n’avions pas de contrainte de temps, en rapport avec le type de musique que nous pensions devoir faire ou sur le moment où nous devions le rendre disponible. Personnellement, je n’étais pas focalisé sur « ceci est ce qu’on va faire » et « voilà quand ça sortira et ce sera super ». Je réagissais simplement à la musique, j’envoyais des trucs à Steven, j’écoutais ce que Steven et Gavin avaient fait, etc. A un moment donné, tu réalises qu’il y a un super album. Mais comme Steven l’a dit, il faut pas mal de temps avant d’en arriver là.

Steven : Juste pour compléter, je pense que sans le confinement, il se peut que nous ne serions pas assis là maintenant à discuter. Nous serions peut-être encore en train de pontifier et travailler sur l’album. Pour moi, le moment charnière, en quelque sorte, était au début du confinement. Un jour, j’ai mis toutes les chansons que nous avions dans mon téléphone et je suis parti faire une longue marche dans les bois. Je suis revenu et j’ai tout suite envoyé un e-mail aux autres gars en disant : « Je pense qu’on a un super album. Mettons-nous au travail et finissons-le. » Mais comme l’a dit Richard, il aurait été tout autant possible qu’en réécoutant les morceaux je me sois dit : « Tu sais quoi ? Ça n’a rien de très neuf ou spécial. Mettons le holà là-dessus », mais c’est l’inverse qui s’est passé. Il n’y avait donc aucun plan. C’est ce qu’il faut comprendre. Il y a seulement deux ans que nous étions sûrs qu’il y aurait un album, mais avant, ça aurait pu prendre les deux directions.

« Si on publie en ligne une nouvelle chanson ou une nouvelle vidéo, dans les cinq minutes, il y a un déluge d’avis, de réflexions, de retours, de réactions, aussi bien positifs que négatifs. Or je sais d’expérience qu’une grande partie des musiques que j’ai le plus aimées ne m’a pas tout de suite touché, qu’il m’a fallu longtemps pour l’apprécier. »

Steven, en août 2021, tu as déclaré : « Quand vous vous attendez le moins à ce que je fasse quelque chose, c’est probablement le moment où je vais le faire. » Est-ce un principe que tu as établi en tant qu’artiste : ne jamais faire ce qui est attendu de toi ? Est-ce que ça fait même partie de tes prises de décision artistiques ?

Je pense que j’éprouve un plaisir pervers à faire l’inattendu et c’est drôle parce que je disais il y a quelques instants que ça semblait être le moment parfait pour que Porcupine Tree revienne. Je pense que nous sommes revenus à peu près au moment où les gens avaient enfin abandonné l’idée que nous puissions revenir. J’en parle dans mon livre. Après dix ans à construire une carrière solo et à devoir répondre en interview à la question « quand Porcupine Tree va-t-il revenir ? », les gens avaient enfin arrêté de me la poser lors du dernier cycle d’album, celui de The Future Bites. Les gens avaient enfin arrêté de me demander ça ! Il y a donc une sorte de plaisir pervers à revenir quand, selon moi, les gens s’y attendaient le moins, car ils s’étaient fait une raison. Donc oui, j’éprouve un certain plaisir pervers à défier les attentes des fans, aussi bien musicalement que philosophiquement. Une grande partie du livre traite de ça et essaye de le justifier, autant pour moi que pour n’importe qui. J’imagine être une personne assez contrariante…

Lors de notre dernière interview, nous t’avions demandé si tu n’entretenais pas une relation sadomasochiste avec tes fans. J’imagine que c’en est une autre facette…

Oui. Je pense – et je sais que Richard ressent la même chose – que le type d’artiste que nous admirions vraiment en grandissant, c’étaient les gens qui avaient une relation similaire avec leur communauté de fans. Et je parle de David Bowie, Kate Bush et Frank Zappa, le genre de personne qui ne te proposait jamais deux fois la même chose. C’est une évidence de dire ça – je parle de façon très générale – mais je pense qu’essentiellement, ce que la plupart des fans de groupes veulent vraiment, c’est toujours plus de la même chose, car ils veulent ressentir à nouveau ce frisson qu’ils ont connu quand ils ont découvert le groupe pour la première fois. Je ne compte plus les fois où j’ai lu des chroniques sur un groupe qui existe depuis trente ou quarante ans et qui sort un nouvel album, et la chose la plus positive que les fans peuvent en dire est que ça leur rappelle leur grand classique sorti il y a trente ou quarante ans. J’ai donc un petit problème avec ça et je pense que les artistes que j’admirais vraiment étant gamin étaient toujours ceux qui faisaient l’inattendu.

Richard : Ils avaient beaucoup de chance de travailler aussi séparés des médias et des fans. Aujourd’hui, c’est dur de faire des choses sans être impliqué. Quand j’étais gamin, nous lisions un journal de musique une fois par semaine. C’était notre seule manière d’être informés sur ce qui se passait. A la limite, il pouvait arriver que quelqu’un fasse fuiter quelque chose à la radio ou ailleurs… Ces artistes travaillaient dans l’ombre, ils faisaient leurs albums et planifiaient ce qu’ils allaient faire, et on n’était jamais impliqué là-dedans. Les seuls retours qu’avaient les artistes étaient quand les fans leur envoyaient du courrier par la poste. Bien sûr, c’était toujours positif. Alors que maintenant, si tu vas sur internet et que tu regardes ce que disent tes fans, c’est parfois horrible, car il y a là-dehors parmi les fans les plus épouvantables qui soient [rires].

Steven : Je pense que tu as absolument raison, Richard. On vit dans un climat aujourd’hui où, d’une certaine façon, on a une réaction immédiate à tout ce qu’on fait. Si on publie en ligne une nouvelle chanson ou une nouvelle vidéo, dans les cinq minutes, il y a un déluge d’avis, de réflexions, de retours, de réactions, aussi bien positifs que négatifs. Or je sais d’expérience qu’une grande partie des musiques que j’ai le plus aimées ne m’a pas tout de suite touché, qu’il m’a fallu longtemps pour l’apprécier. Je repense à ces artistes qui prenaient toujours leurs fans à contre-pied. Prends un groupe comme Talk Talk : chaque album est presque dans un univers musical complètement différent, il fallait l’emmener chez soi, ce n’était pas ce à quoi on s’attendait, il fallait l’assimiler, vivre avec et apprendre à l’aimer. Mais je pense que c’est en partie symptomatique du monde dans lequel on vit aujourd’hui où tout va très vite et où il y a énormément de « contenu » : film, musique, information, pornographie, tout ce que tu peux imaginer. Il y en a une pléthore disponible en ligne. Les gens ne s’intéressent pas aux choses en profondeur. De même, ce truc que Simon Reynolds appelle « retromania » s’est fait ressentir à l’ère d’internet, c’est-à-dire qu’en gros, les gens veulent toujours qu’on leur rappelle de manière nostalgique ce qu’ils ont aimé quand ils étaient plus jeunes. Comme je l’ai dit, ils cherchent constamment à recréer cette sensation. On a donc cette nouvelle génération de gens qui ont grandi en regardant des vieux clips de groupes sur YouTube, et comme Richard l’a fait remarquer, nous n’avions pas ça quand nous étions gamins. Notre accès au passé, à l’histoire de la musique, était extrêmement limité, ça se résumait à découvrir de vieux albums chez des disquaires d’occasion. Maintenant, tout est disponible instantanément auprès de tout le monde en ligne. Il y a donc une appétence pour le passé, et c’est pourquoi on se retrouve avec des groupes comme Greta Van Fleet, une sorte d’équivalent de Led Zeppelin en boys band. Bref, ne me lance pas sur eux ! [Rires]

« C’était la première fois depuis longtemps qu’une part de moi donnait aux fans ce qu’ils voulaient. Et c’est un concept avec lequel j’ai du mal. »

Le bassiste de longue date Colin Edwin était devenu avec le temps une part importante de l’identité sonore de Porcupine Tree. Pourquoi n’a-t-il pas pris part à ce retour ?

Richard : C’est dû au déroulement du processus. Steven a commencé à prendre la basse chez Gavin et à composer sur cet instrument. Ils ont trouvé ce son différent et cette autre façon de travailler, avec des accords à la basse, des mélodies jouées en haut du manche et une dynamique différente. Ils se sont rapidement mis sur deux ou trois chansons comme ça.

Steven : C’est vraiment ça. Je pense que tout l’album était basé sur ma manière de jouer de la basse. Les premières chansons que Gavin et moi avons développées, avant même que Richard ne soit impliqué, étaient des choses comme « Harridan », « Rats Return » et « Chimera’s Wreck », qui ont complètement émergé de jam entre Gavin et moi à la basse. Encore une fois, ça n’était pas prévu. Je crois que je suis juste allé chez Gavin un jour pour prendre une tasse de thé et il avait une basse, je l’ai prise et nous avons commencé à jammer. C’est aussi simple que ça. Ce n’est pas la première fois que j’ai joué de la basse sur un album de Porcupine Tree, malgré ce que peuvent dire les crédits. Pour moi, la différence ici, bien sûr, est que j’ai joué la basse sur tout l’album. En revenant après douze ans, nous avons pu changer d’autres trucs : un type d’artwork différent, des membres de tournées différents… C’est aussi lié à notre envie de faire quelque chose de neuf et de différent. Le fait que nous ayons composé l’album collectivement est également nouveau pour nous. Alors que par le passé j’aurais amené soixante-quinze pour cent de l’album déjà écrit en disant : « Eh les gars, voici le nouvel album », cette fois, toute la musique, à une exception près, a été développée en co-composition et c’est complètement différent. Il y a donc beaucoup choses qui ont changé dans cet album. Evidemment, le fait que je sois le bassiste est l’une des choses fondamentales qui font, je pense, que l’album sonne frais et différent.

En tant qu’artiste solo, tu as gagné une liberté incroyable, à constamment évoluer et faire pratiquement tout ce que tu voulais, avec qui tu voulais, comme tu le voulais. N’as-tu pas eu l’impression de régresser en revenant dans Porcupine Tree ? N’étais-tu pas inquiet de retrouver les contraintes inhérentes à un groupe après avoir goûté à une telle liberté pendant aussi longtemps ? D’ailleurs, en 2018, tu disais toi-même que revenir avec Porcupine Tree te « donnerait l’impression d’un horrible pas en arrière »…

Encore une fois, j’écris à ce sujet dans mon livre. J’étais inquiet. C’était la première fois depuis longtemps que, d’une certaine façon, une part de moi donnait aux fans ce qu’ils voulaient. Et comme nous l’avons déjà fait remarquer, c’est un concept avec lequel j’ai du mal. D’un autre côté, je pense que la musique a évolué. Je trouve que l’album sonne frais, il sonne excitant, il sonne vital, il sonne comme s’il méritait de faire partie de la discographie et plus encore. Je pense vraiment que musicalement, c’est un pas vers autre chose. Nous ne serions pas revenus et nous n’aurions pas sorti un autre album de Porcupine Tree si nous avions eu l’impression que c’était simplement à nouveau la même chose. Je n’aurais pas laissé un tel album sortir, et je ne pense pas non plus que Richard et Gavin l’auraient fait. Ça me donne l’impression d’être une version rafraîchie du son de Porcupine Tree. Nous n’avons fait aucun compromis pour sortir un autre album, donc il ne s’agit certainement pas d’être carriériste, en ce sens. Pour ma part, il y a aussi le fait que ma carrière solo est désormais tellement bien établie que j’ai le sentiment que les deux peuvent coexister et je suis plus à l’aise avec cette idée. Par exemple, j’ai déjà bien avancé dans le processus de mon prochain album solo. Pour moi, ce sont deux choses qui peuvent exister en parallèle. Si on regarde l’histoire de Porcupine Tree, ça n’aurait pas eu de sens avant, car je composais la majorité des musiques de ce groupe, donc ça aurait été une situation ridicule d’avoir à la fois des albums solos et Porcupine Tree. Mais ce n’est plus le cas, parce que nous avons composé l’album ensemble, tout dedans a été fait en collaboration. C’est quelque chose qui est maintenant très distinctement différent du processus de création de mes œuvres solos.

Richard : Tous les grands groupes sont également contraignants sous certains aspects, n’est-ce pas ? Prends n’importe quel groupe, comme les Who, Led Zeppelin, Siouxie And The Banshees, Talk Talk… Il y a des choses qui font leur son et qui font que ça fonctionne et que les membres du groupe vont bien ensemble, interagissent et obtiennent ce son. D’une certaine façon, on peut appeler ça une contrainte car c’est leur son, ils ne peuvent pas s’en écarter pour faire autre chose. Ils pourraient probablement le faire, mais ce ne serait pas eux. Donc je ne crois pas que ce soit négatif quand Steven dit qu’il y a des contraintes au sein du groupe, y compris dans le passé. C’est simplement que nous avons tous des goûts très variés et d’autres choses que nous avons envie de faire et que ça affaiblirait le groupe si nous essayions de forcer ça dans le cadre de Porcupine Tree.

« L’une des choses qui ont été les plus gratifiantes durant ces douze dernières années, c’est de voir à quel point nous avons été influents sans le vouloir et d’entendre d’autres groupes copier cet archétype qui consiste à fusionner un côté ambient, de la polyrythmie complexe, des riffs de metal et une sensibilité d’auteur-compositeur-interprète. C’est un pur archétype de Porcupine Tree, mais nous le faisons toujours mieux que tout le monde. »

Steven : Je suis d’accord. Je pense que c’est positif, mais ça peut aussi devenir un talon d’Achille comme nous en avons un peu parlé. Je pense que ça a été le cas à l’époque de The Incident. Mais il s’agit de le reconnaître, de s’en éloigner et de trouver le moyen de se réinventer. Talk Talk est un bon exemple car je crois qu’en fait, ce n’est pas un groupe, c’est essentiellement un projet solo. Si ça avait été un groupe, je pense que ça aurait été plus dur pour Mark Hollis de faire ce qu’il a fait au sein du groupe.

Richard : Je trouve que le batteur fait partie intégrante du son du groupe.

Steven : Mais je ne crois même pas que ces gars sont sur le dernier album. Ou peut-être que si, peut-être le batteur… Mais c’est clairement une dictature à cet égard, or Porcupine Tree n’est pas une dictature. Si ça a commencé en en étant une, ce n’en est certainement plus une au final. C’est tout l’inverse. Dans ce cas, il faut faire très attention à ne pas rentrer dans un schéma où on ne fait que se répéter. Encore une fois, tout est intuitif. Tu trouves le moyen de rester créatif et c’est, selon moi, ce que nous avons fait avec cet album.

Dans Closure / Continuation, on retrouve peu le côté metal que vous aviez insufflé à vos derniers albums. Je sais, Steven, que tu as fini par en avoir marre du metal : est-ce toujours le cas ? Est-ce que faire un album non metal était l’une des conditions pour créer un nouvel album de Porcupine Tree ?

Porcupine Tree n’a jamais fait d’album metal à proprement parler. Le metal est devenu une part importante du vocabulaire musical à certains moments, certainement sur Fear Of A Blank Planet et The Incident. Le metal a été une composante importante, mais c’est aussi un vocabulaire musical extrêmement limité. Ça se base essentiellement sur un ou deux sons. J’aime ces sons, bien sûr, et nous les avons incorporés dans la musique. C’est mon point de vue, mais je pense qu’une fois qu’on a exploré ces sons, il n’y a plus grand-chose à faire avec ce vocabulaire musical pour que ça reste frais. J’avais donc l’impression d’avoir épuisé ce son en particulier. C’est un son de guitare et un son de batterie spécifiques qu’on retrouve sur pratiquement tous les albums de metal, donc c’est extrêmement limitant. Ce serait comme si Richard utilisait le même son de clavier sur chaque morceau. Ça n’a jamais été l’idée avec Porcupine Tree et ce n’est certainement pas ce qui m’intéresse aujourd’hui.

Steven, tu as déclaré par le passé qu’un membre du groupe n’aime pas la direction jazz que tu as prise à un moment donné avec tes albums solos. Pourtant, on peut sentir une petite influence jazz-rock dans « Rats Return » et tous les trois, vous avez eu des influences jazz dans vos œuvres solos à divers degrés. Alors qui était-ce ? (sans doute Richard, si on se réfère à notre précédente interview, NDLR)

Certainement pas Colin, car il adore le jazz, mais je pense qu’on laissera planer le mystère là-dessus.

Richard : [Montre un vinyle de Bitches Brew de Miles Davis] Qui pourrait bien être la personne qui n’aime pas le jazz ?

Steven : Je me demande bien, oui…

Richard : Probablement Gavin !

Steven : Gavin n’aime pas la musique ! [Rires]

Gavin avait sorti tout un album de réinterprétations jazz de chansons de Porcupine Tree…

Richard : On ne reconnaissait pas les morceaux ! [Rires]

Steven : Un super album d’ailleurs.

Richard : Oui, c’était une bonne idée.

« Gavin comprend parfaitement la théorie, alors que je vois la musique de manière abstraite. C’est très bizarre. Steven a une relation avec chacun de nous dans ces domaines, mais je ne pense pas en avoir une avec Gavin. Si Steven n’était pas là, je n’ai aucune idée de ce qui se passerait. »

En parlant de style, Steven tu as déclaré qu’à un moment donné, vous vous êtes « retrouvés avec un archétype de chanson de Porcupine Tree : un petit peu de riff metal, du chant émotionnel, un refrain, puis un passage intelligent au milieu, puis des métriques compliquées pour les musicos ». Pensez-vous être parvenus à sortir de ce stéréotype avec Closure / Continutations ? Est-ce que ça faisait même consciemment partie du processus ?

Steven : Oui et non. Je pense que Porcupine Tree a un style musical, un ADN musical et une approche musicale instantanément reconnaissables. On l’entend tout de suite dans cet album. Ça sonne typiquement comme un album de Porcupine Tree et c’est clairement ainsi que ça sonne quand nous nous réunissons tous les trois et travaillons ensemble. A la fois, il y a des choses dans cet album qui sont très différentes. Par exemple, il y a un morceau qui s’appelle « Walk The Plank » et sur lequel il n’y a aucune guitare. Richard et moi sommes à l’électronique tandis Gavin est à la batterie, mais ça sonne quand même comme Porcupine Tree. Ce qui est fascinant, c’est qu’en ayant travaillé si longtemps ensemble, nous pouvons repousser un peu les limites et essayer des choses différentes, tout en ayant confiance et en étant sûrs qu’au final ça ne sonnera comme rien d’autre que Porcupine Tree. On en revient à ce que Richard disait sur l’identité et le son d’un groupe et le fait qu’on peut évoluer au sein de ces derniers, et ceci en est un très bon exemple.

Richard : Je pense qu’on peut entendre la différence entre une chanson de Steven Wilson que nous avons embellie et ces morceaux sur lesquels on sent que ma personnalité et celle de Gavin ressortent un peu plus, que le processus de composition s’est déroulé différemment. C’est dur à décrire en tant que musicien, mais on peut entendre quand quelqu’un a arrangé ou joué sur une chanson. Excepté probablement « Of The New Day » où ça n’a pas été le cas.

Steven : Je pense que c’est vrai. Même « Of The New Day » est très inhabituel dans la manière dont la mesure et la métrique changent constamment. Pour répondre à ta question, l’archétype est très présent ici. Par exemple, si tu analyses un morceau comme « Harridan », il y a tout dedans. En huit minutes, on a le groove, le refrain accrocheur, la section centrale sensible qui fait un peu ballade, le gros riff metal, les trucs intelligents au milieu, une structure qui donne l’impression d’un voyage musical… L’archétype est donc clairement présent et c’est un archétype que j’ai entendu être copié. Je pense qu’une des choses qui ont été les plus gratifiantes durant ces douze dernières années, c’est de voir à quel point, d’une certaine façon, nous avons été influents sans le vouloir et d’entendre d’autres groupes copier cet archétype qui consiste à fusionner un côté ambient, de la polyrythmie complexe, des riffs de metal et une sensibilité d’auteur-compositeur-interprète. C’est un pur archétype de Porcupine Tree, mais nous le faisons toujours mieux que tout le monde.

Richard, la dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous as dit : « j’ai l’habitude d’être très méthodique quand j’enregistre. J’ai l’habitude de prendre beaucoup de temps pour prendre une décision sur quelque chose que j’ai fait, en faisant plein d’essais et en rejetant tellement de choses que je peux finir la journée avec seulement un ou deux bons overdubs. Steven lui finissait la journée avec deux ou trois chansons et arrangements, c’était assez incroyable. » De même, Steven, tu es un vrai maniaque du contrôle, alors que Richard aime jouer avec les accidents et trucs aléatoires. Est-ce que ces approches, visions et méthodologies différentes sont parfois entrées en conflit par le passé ? Ou bien diriez-vous que ça crée une complémentarité ?

Je ne pense pas que ces choses soient incompatibles. Je suis un peu un maniaque du contrôle, mais j’adore absolument cette approche aléatoire de l’enregistrement et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’adore travailler avec Richard. Je pense que le contrôle intervient dans le fait de pouvoir choisir ce qu’on utilise ou pas. D’ailleurs, j’ai maintenant aussi un studio plein de synthétiseurs analogiques et ça fait partie de ce que j’adore dans ces derniers et dans le travail de Richard. Je ne trouve donc pas du tout que les deux soient incompatibles. J’adore intégrer des éléments aléatoires dans le processus, mais j’ai besoin de contrôler ce qui est et n’est pas inclus.

Richard : A mes débuts, je me donnais beaucoup de mal pour obtenir le bon son, je jouais aux bons moments au sein d’un morceau, et je bazardais probablement toute une journée de travail afin d’obtenir le bon overdub. C’était un peu la manière dont j’avais l’habitude de travailler avec d’autres gens. Donc ça te libère un peu quand tu peux être plus détendu et essayer de créer ces accidents et trucs aléatoires intéressants. Je pense que ça a un peu changé au fil de ma carrière. Il est clair que le fait de travailler avec Steven était quelque chose de totalement nouveau pour moi, tout s’est accéléré à ce moment-là. J’ai réalisé tout ce qu’on pouvait faire. Je suppose que j’étais simplement freiné pas la manière dont j’avais l’habitude de travailler, ce qui a aussi ses avantages.

« Une part de la frustration qui m’a poussé à dire ces choses en interview au cours des dix dernières années venait du fait que j’essayais de pousser les gens à se focaliser sur ce que j’étais en train de faire à ce moment-là, alors qu’ils n’arrêtaient pas de me poser des questions sur ce groupe que je n’avais jamais vu comme ayant beaucoup de succès. »

Richard, tu te qualifies de « non-musicien ». Nous en avons d’ailleurs parlé la dernière fois, et tu as expliqué pourquoi : tu abordes la musique différemment, tu n’as pas de connaissance en théorie musicale, tu ne sais pas quelles sont les règles, donc tu peux les transgresser, et tu peux essayer des choses que peut-être les autres claviéristes n’essaieraient pas. D’un autre côté, Gavin est un vrai musicien, très technique, avec beaucoup de connaissance en théorie, donc vous représentez les deux extrêmes au sein de Porcupine Tree. Steven, trouves-tu qu’un équilibre se crée entre Richard et Gavin à cet égard ?

Steven : Absolument. Tu as un peu répondu à ta propre question [rires]. Je pense que c’est ce qui est beau avec ce groupe. Nous avons parlé de Colin tout à l’heure et il est super, mais je pense que le noyau créatif du groupe a toujours été tri-directionnel – si ça existe –, c’est un équilibre à trois personnes. Tu as la sensibilité plus technique de Gavin, qui est très qualifié, très musical, l’approche plus picturale qu’a Richard de la création, qui est plus porté sur la texture et l’intuition, et moi qui suis un peu au milieu avec cette sensibilité d’auteur-compositeur-interprète et qui adore les deux disciplines. J’adore travailler avec Gavin sur des polyrythmies compliquées et j’adore aussi travailler avec Richard sur la texture. Et puis, si tu me rajoutes au milieu, en tant que gars qui apporte des mélodies, des chansons, des accords et des harmonies, ces trois approches, c’est ce qui, à mon sens, fait Porcupine Tree. Et je ne sais pas si Richard et Gavin arriveraient à travailler ensemble sans moi au milieu.

Richard : C’est intéressant. Il est possible que Steven soit la seule personne qui entende la musique telle qu’elle est, d’une certaine façon. Si tu as trois personnes qui regardent un film, elles voient toutes des choses différentes. Il y a un thème majeur, mais je suis sûr que Gavin n’entend pas ce que j’entends quand j’écoute notre musique. Je ne comprends pas la théorie, alors que Gavin la comprend parfaitement, ainsi que tout le côté mathématique et toute la science qui explique comment ça fonctionne. Je vois la musique de manière abstraite, je la vois en couleurs, en atmosphère, etc. C’est très bizarre. Steven a une relation avec chacun de nous dans ces domaines, mais je ne pense pas en avoir une avec Gavin. Si Steven n’était pas là, je n’ai aucune idée de ce qui se passerait. Nous ferions des pastiches de chansons sonnant comme issus de l’album Tin Drum de Japan. C’est ce que Gavin aime faire [rires].

Steven : C’est ce que Gavin aimerait voir, oui ! [Rires] Je pense qu’il y a une part de Richard et une part de Gavin qui s’admirent beaucoup mutuellement, mais sans comprendre la mentalité de leur musique et leur approche de la musique. Il est clair que Gavin est fasciné par les sons de Richard. Comme Richard l’a fait remarquer, c’était un grand fan de Tin Drum et de ce son. Personnellement, je comprends suffisamment chacune des sensibilités pour pouvoir les rassembler. Pour revenir à la conversation que nous avons eue plus tôt à propos de cet archétype qu’a Porcupine Tree et que personne n’avait vraiment créé avant, c’est ce qui a fait que ça a fonctionné. C’était ce trio créatif, avec moi au centre en tant que facteur unificateur, filtré au travers d’une sensibilité d’auteur-compositeur-interprète, que j’ai également.

Richard : En fait, c’est probablement le scénario idéal qu’on peut avoir au sein d’un groupe. Certains membres ne comprennent pas ce que les autres font, ils ne sont pas au même niveau. J’ai connu ça avec Mick Karn. Je n’ai aucune idée de ce qui se passait dans sa tête et comment il trouvait ces trucs ou pourquoi il faisait ça, mais nous évoluions au sein du même contexte musical.

Steven : Peut-être que Japan est le seul autre groupe dont on pourrait dire ça. A priori, avec Porcupine Tree, c’est le seul autre groupe à avoir été ainsi. Je ne trouve pas d’autre exemple.

Richard : Je ne sais pas. Je suis sûr qu’il existe d’autres groupes où il y a une déconnexion totale entre deux ou trois membres, mais c’est ce qui les rend spéciaux. Tu ne crois pas ?

Steven : Oui, mais je ne trouve pas d’autres groupes où un musicien incroyablement qualifié avec un esprit très technique travaille avec quelqu’un d’autre ayant une approche du son complètement différente, presque picturale.

Richard : Oui, ce que tu dis est plus particulier.

Steven : J’aurais dit Roxy Music, mais il n’y avait pas vraiment de musiciens spécialement qualifiés dans ce groupe, n’est-ce pas ? Donc ça ne marche pas. Je n’arrive pas à trouver un groupe où c’est le cas. Tous ces célèbres groupes de rock progressif, par exemple, étaient tous très techniques. Il y avait Rick Wakeman au clavier ou quelqu’un d’incroyablement technique, alors que tu es la parfaite l’antithèse de ça. Je ne vois pas d’autres groupes comme ça dans l’histoire. C’est peut-être le secret qui rend Porcupine Tree si spécial.

« Je sais que les gens disent que nous sommes un groupe de prog rock, mais nous ne nous sommes jamais considérés comme tel. Nous avons juste essayé de créer notre propre univers musical. »

Steven, ton dernier album solo, The Future Bites, était probablement ton album le plus orienté électronique et synthé, et Richard, tu avais aussi sorti au même moment un album solo très orienté électronique et synthé, Under A Spell. Pensez-vous qu’en réaction à ces deux albums, c’était aussi le bon moment pour vous de revenir en mode « groupe de rock » ?

Richard : Il y a pas mal d’électronique dans le nouvel album de Porcupine Tree. Nous avons parlé du morceau « Walk The Plank », qui d’ailleurs n’aurait pas dépareillé sur l’un de mes albums solos. Et je ne pense pas qu’il aurait dépareillé sur l’un des derniers albums solos de Steven. C’est juste quelque chose qui nous intéresse. Forcément, la majorité de mon album tournera autour de l’électronique. Mais comme Steven l’a déjà dit, il en a eu marre au fil des années des divers variations de guitare, il a un peu tout fait, et il s’est davantage tourné vers les claviers et synthétiseurs ces derniers temps.

Steven : Je n’ai pas encore pu prendre de recul et être très objectif par rapport à cet album, car c’est trop frais. Mais mon instinct me dit que c’est probablement l’album de Porcupine Tree le plus électronique, ou en tout cas, le plus spacieux en termes d’opportunités pour faire ressortir le côté électronique du groupe et faire que ce soit véritablement en harmonie avec les guitares. On peut dire que sur des albums comme The Incident et Fear Of A Blank Planet, les guitares étaient le facteur dominant. Je ne crois pas que ce soit le cas de Closure / Continuation.

Richard : Nous avons un peu plus vidé les guitares, il y a moins de couches de guitares. Steven a joué sur une guitare différente ces dernières années et elle a un son différent. Ça reste très dynamique, mais ça a libéré davantage d’espace et ça s’est éloigné de ce son épais, un peu sirupeux, c’est devenu plus précis et ça a libéré le spectre.

Vous avez mentionné le fait que presque toutes les chansons sur cet album ont « été développée en co-composition ». Diriez-vous que la lente transformation de Porcupine Tree en groupe avec des membres équitables est arrivée à son terme avec Closure / Continuation ?

Quand est l’anniversaire du premier album, Steven ?

Steven : Trente ans ce mois-ci, pour On The Sunday Of Life.

Richard : Donc il a fallu trente ans pour que cette évolution se fasse, je suppose.

Steven : Oui. C’est fou. Je suis sûr que tu sais qu’historiquement, Porcupine Tree a commencé en tant que projet solo. Les deux ou trois premiers albums sont des albums solos et nous voilà trente ans plus tard, et c’est maintenant devenu un véritable collectif collaboratif à tous les égards. Mais encore une fois, j’insiste, je pense que c’est possible uniquement parce que nous avons tous nos projets solos en parallèle. Pendant de nombreuses années, Porcupine Tree était le projet dominant pour chacun de nous, alors que ce n’est plus le cas et c’est bien. Ça nous a donné beaucoup plus de liberté. Ça a rendu cet album meilleur et plus créatif, et plus amusant ! Je dois dire que nous nous sommes éclatés à le faire. Je n’ai pas souvenir de m’être autant amusé à faire un album que celui-ci. C’était très agréable de faire de la musique, en partie parce qu’il n’y avait aucune attente. Personne ne savait que nous étions en train de le faire. Il n’y avait aucune date butoir imposée par la maison de disques. Il n’y avait aucune avance à justifier. Et il se peut que ça ne reproduise plus jamais ; nous ne serons peut-être plus jamais dans un tel scénario.

L’artwork de Closure / Continuation, avec ce carré blanc au milieu, rappelle The Next Day de David Bowie. Vu que, en tout cas Steven, tu es un grand fan de Bowie, est-ce un clin d’œil délibéré ?

L’artwork a été réalisé par une entreprise qui s’appelle The Designers Republic dont j’ai été très fan pendant de nombreuses années. Ils ont fait les pochettes d’Aphex Twin, d’Autechre, de Broadcast et de groupes du label Warp. C’est donc venu d’eux. Je vois ce que tu veux dire, mais je pense qu’il faut voir tout l’artwork avec la manière dont il s’ouvre pour voir l’ensemble.

Tu as toujours dit vouloir te concentrer sur ta carrière solo mais que Porcupine Tree n’était pas séparé. Encore une fois, avec ce nom d’album, vous entretenez une incertitude sur l’avenir : est-ce que ça fait partie de ta personnalité de ne jamais fermer de portes ?

Je crois, oui. Le titre sous-entend un point d’interrogation, car je pense que nous-mêmes nous ne savons pas. Nous ne savons pas si ce sera le dernier album que nous ferons ou si c’est le début d’une continuation vers le futur. Mais avec toutes les mises en garde dont nous avons discuté précédemment, il faudra que nous ressentions une raison de faire un autre album.

« Malgré tout ce que j’ai pu dire au fil des années à propos de la liberté de travailler avec d’autres musiciens et de mon projet solo, c’est un plaisir de retravailler avec Gavin et Richard, car ce sont deux des musiciens les plus extraordinaires et uniques avec qui j’ai travaillé et travaillerai jamais. »

Quand un groupe s’arrête ou est en hiatus, c’est souvent, paradoxalement, quand il gagne une nouvelle popularité. Est-ce quelque chose que vous avez vécu avec Porcupine Tree ?

Richard : Oui.

Steven : Nous sommes plus gros que nous ne l’avons jamais été ! C’est drôle. J’ai souvent dit qu’à l’instant où nous avons arrêté, c’est là que la légende a commencé à grandir. Tu as fait référence à mes propos sur le fait que Porcupine Tree serait un pas en arrière, que c’était fini et tout, et je pense qu’une part de la frustration qui m’a poussé à dire ces choses en interview au cours des dix dernières années venait du fait que j’essayais de pousser les gens à se focaliser sur ce que j’étais en train de faire à ce moment-là, peu importe quel album solo je venais faire, alors qu’ils n’arrêtaient pas de me poser des questions sur ce groupe que je n’avais jamais vu comme ayant beaucoup de succès. Mon impression était que ça avait toujours été un peu la galère, même si nous en sommes arrivés à un point avec The Incident où nous avons joué au Royal Albert Hall et ce genre de chose. Mais pour moi, c’est presque comme si la légende avait continué de grandir malgré le fait que nous avions disparu. Maintenant, nous revenons dix ans plus tard et notre public est plus important que jamais. Et c’est génial ! Encore une fois, c’est la preuve que nous avons créé quelque chose d’unique que les gens n’arrivent pas à trouver chez un autre groupe, ou en tout cas pas de la même qualité que dans les œuvres de Porcupine Tree, donc c’est super. Ça a été extraordinairement encouragement de voir les retours.

Richard : Le fait que tu aies été aussi prolifique au fil des années a un peu servi de rappel, d’une certaine façon, pour que les gens se souviennent de Porcupine Tree.

Steven : Beaucoup de gens venaient pour découvrir mes œuvres solos et réalisaient ensuite que j’étais dans ce groupe avant. Ça a aussi ouvert une passerelle vers les anciens albums de Porcupine Tree. Je suis sûr que ça t’est arrivé aussi. Et je suis sûr que c’est arrivé avec les fans de King Crimson qui voyaient Gavin, le trouvaient extraordinaire et allaient ensuite découvrir ce groupe dans lequel il était et qui s’appelait Porcupine Tree. Je suis sûr qu’il y a plein de raisons pour expliquer pourquoi le groupe a continué de proliférer, mais je pense qu’une autre raison est simplement la qualité des œuvres et des chansons, et le fait que ça reste encore aujourd’hui un son unique, malgré les limitations. Ça sonne toujours exceptionnellement différent de tout le reste, ce qui explique aussi – c’est le revers de la médaille – pourquoi ça a été aussi dur au départ, car nous ne rentrions dans aucune case. Je sais que les gens disent que nous sommes un groupe de prog rock, mais nous ne nous sommes jamais considérés comme tel. Nous avons juste essayé de créer notre propre univers musical. Et quand tu fais ça, tu en payes le prix, et le prix est que tu ne cadres avec rien. Nous faisions des festivals de metal et ce genre de chose, et nous avions toujours l’impression de ne pas être à notre place. J’enviais parfois les groupes qui rentraient instantanément dans toute cette infrastructure. Mais je pense qu’à long terme, on crée quelque chose de davantage unique quand on ne cadre pas, et c’est d’autant plus dur.

Vous allez partir en tournée et vous avez annoncé deux nouveaux membres live. Quel est votre état d’esprit aujourd’hui face à la perspective de retrouver la scène en tant que Porcupine Tree ?

Richard : Ce serait bien si c’était maintenant. Nous avons vraiment hâte. C’est tout le reste que je trouve un peu pénible par rapport à l’industrie musicale et ce qu’il faut faire. J’ai juste envie de partir et de tourner.

Steven : Nous avons répété avec les deux nouveaux membres le mois dernier, juste pour voir si tout allait bien prendre forme, et ça sonnait fantastique. Malgré tout ce que j’ai pu dire au fil des années à propos de la liberté de travailler avec d’autres musiciens et de mon projet solo, c’est un plaisir de retravailler avec Gavin et Richard, car ce sont deux des musiciens les plus extraordinaires et uniques avec qui j’ai travaillé et travaillerai jamais. Ayant ces deux autres merveilleux nouveaux musiciens aussi, encore une fois, je me retrouve, à mon avis, à être le plus mauvais musicien du groupe. Mais quel plaisir ! Quel bonheur de jouer dans ce groupe ! Quel groupe formidable ! Donc je pense déjà que ce sera un groupe live incroyable.

Richard : Moi aussi, je pense que le groupe sera super. Même les anciennes musiques que nous jouerons sonneront un peu différemment, elles auront une autre énergie. C’est très excitant.

Comment avez-vous trouvé ces nouveaux membres live ? On n’avait jamais entendu parler d’eux…

Steven : Nous non plus ! C’est Gavin.

Richard : Nous avons décidé que Gavin serait le plus critique, notamment en termes de qualité de jeu. On pouvait faire confiance aux choix de Gavin, donc nous l’avons laissé gérer ça.

Steven : Gavin est un peu officieusement le directeur musical du groupe. Je crois qu’il a travaillé avec Randy [McStine] ou il a joué sur l’un de ses albums ou quelque chose comme ça. Mais je ne le connaissais pas et je n’avais jamais entendu parler non plus de Nate [Navarro], mais je crois que Gavin l’a découvert simplement en regardant des vidéos sur YouTube ou Instagram et a pensé qu’il serait bon pour nous. Et son instinct a tapé dans le mille. Ce sont des mecs super sympas, super heureux de faire ça et des musiciens phénoménaux qui ont tout de suite convenu.

Interview réalisée par téléphone le 21 mai 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Alex Lake (1, 2, 3, 4, 9) & Derrick Bremner (7 & 8).

Site officiel de Porcupine Tree : porcupinetree.com

Acheter l’album Close / Continuation.



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