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Quand le metal fait son yoga


Que ce soit grâce à son âge désormais canonique ou grâce à la redéfinition perpétuelle des frontières de la culture populaire, le metal s’étend désormais bien au-delà des salles de concert et même du monde de la musique. Il flirte avec le monde du cinéma, s’insinue dans celui de la politique, résonne dans celui de la mode. Mais avec celui du yoga ? Alors que nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à mettre Pantera à fond pour soulever de la fonte ou faire leur footing quotidien, les gestes souples et les méditations apaisées des yogis semblent bien éloignées des remous du metal.

Mais pourtant, et même si à première vue metalleux et hippies ont tout des frères ennemis – on ne peut pas s’empêcher de penser à un épisode de South Park bien connu –, regardons les choses de plus près : puisant les uns comme les autres dans la grande histoire de la contre-culture du 20e siècle, ils ont au moins autant de points de convergence que de divergences, et de nombreux artistes metal n’hésitent pas à fraterniser avec le camp d’en face, que ce soit en empruntant ses sonorités exotiques (comme le font Om, My Sleeping Karma ou Necros Christos), son panthéon orientalisant (Yob, Cult Of Fire), sa quincaillerie New Age (tous les groupes de black metal à pentacles), ou son usage de certaines substances illicites (en gros : tout le doom et le stoner).

On savait déjà que beaucoup de metalleux – et pas toujours ceux que l’on s’imaginerait ! – pratiquent le yoga, alors pourquoi ne pas pousser cette alliance encore plus loin ? C’est ce qu’a décidé de faire Petri Barten, une professeure de yoga hollandaise, qui incorpore à certains de ses cours des disques de metal – lorgnant plus volontiers du côté de Sunn O))) que de Dragonforce, comme on pourrait s’en douter – au lieu des mantras traditionnels qu’on s’attendrait à trouver. Mais la fusion des deux mondes va plus loin encore : lors d’un événement spécial en juin dernier, un cours de yoga a été donné lors d’un concert d’Ashtoreth, le projet drone de Peter Verwimp, musicien prolifique que l’on connaît notamment pour son implication dans le combo de black metal belge Emptiness. Retour sur une expérience hors du commun, où nous avons pu échanger avec Petri et Peter.

Shiva Yoga Smudge Special from Jérôme Siegelaer on Vimeo.

« Beaucoup de pratiques religieuses comme égrener son rosaire pour un catholique, certains gestes des popes orthodoxes, ou le bourdonnement des moines bouddhistes ne sont pas très loin de ce que fait Sunn O))) avec ses guitares. »

Dans la salle sombre et accueillante, une quinzaine de personnes se sont alignées sur des tapis, devant les deux maîtres de cérémonie. L’un comme l’autre n’en sont pas à leur coup d’essai : depuis quelques années, Petri Barten, qui enseigne le yoga à Eindhoven aux Pays-Bas, a ajouté une séance de ce qu’elle a appelé Shiva Yoga à ses cours habituels. Ce qui se cache derrière cette appellation sibylline ? Du hatha yoga un peu musclé, auquel est ajoutée une bande-son soigneusement choisie. Après avoir écouté du metal adolescente, Petri y est revenue sur le tard grâce à des artistes comme John Zorn, Stephen O’Malley et les groupes signés sur Southern Lord Records (Sunn O))), Goatsnake), puis Lugubrum, après un détour par le jazz.

Par ailleurs, elle pratique et étudie le yoga depuis des années, et pour elle, les ponts entre les deux disciplines sont évidents : « Certaines musiques me donnent envie de danser. À l’inverse, l’une des premières fois que j’ai vu Sunn O))), les gens s’étaient allongés par terre pour mieux ressentir les vibrations. C’était tellement heavy que je me suis presque sentie mal. Avec le yoga, tu peux contrôler ça : tu fais circuler tes énergies dans ton corps, tu les gardes ou au contraire les expulses, les asanas (exercices de respiration, NDLR) aident beaucoup. Et puis pour moi, beaucoup de pratiques religieuses comme égrener son rosaire pour un catholique, certains gestes des popes orthodoxes, ou le bourdonnement des moines bouddhistes ne sont pas très loin de ce que fait Sunn O))) avec ses guitares. Quand ils ont commencé à jouer avec Attila Csihar, il m’a semblé évident que c’était de même nature que le OM (le son primordial d’où l’univers aurait émergé selon l’hindouisme, NDLR). Ça peut être très spirituel, et me mettre dans le même état d’esprit que ma pratique du yoga. Je pense que c’est parce que le son est grave et bas, c’est apaisant, je trouve. À l’inverse, je trouve les CDs New Age de sons de la nature très agaçants [rires]. »

Quant à l’idée de fusionner les deux, elle remonte à quelques années, et elle commence, comme souvent lorsqu’on parle de metal ici, par une anecdote sur Selim Lemouchi (The Devil’s Blood) : « J’avais discuté avec Selim de la spiritualité qu’il trouvait dans la musique. Nous avions tous les deux ces inclinations plutôt sombres, et nous nous comprenions pas mal. Parfois, je le croisais après un concert, couvert de sang, et il me disait : ‘Je vais faire de la musique pour tes cours !’, quand bien même il n’y venait jamais… Il n’a finalement jamais eu l’occasion de vraiment s’y mettre, et il a préféré utiliser ce qu’il avait commencé pour son dernier projet musical, Selim Lemouchi & His Enemies. Après sa mort, en en discutant avec pas mal de gens, j’ai décidé de le faire quand même. J’ai choisi des morceaux de Sunn O))) pas trop sombres, et j’ai mis au point un cours vraiment axé sur le mouvement pour que chaque mouvement soit quasiment chorégraphié sur la musique, et ça a été super. C’est là que j’ai décidé de continuer. »

« Les connaissances d’une discipline peuvent se traduire dans une autre. Un espace vide pour un architecte, ça peut être du silence pour un musicien. »

L’opportunité d’incorporer de la musique live à la formule est arrivée plus tard, lorsqu’elle a rencontré Peter Verwimp : « C’est lui qui m’a donné l’idée de faire ça en live, ce que nous avons fait à Anvers lors d’un festival. Ça a été une expérience vraiment unique, parce qu’il regarde ce que je fais, moi, pendant ce temps-là, je l’écoute, et une conversation se met en place. J’ai quelques idées à l’avance, mais nous improvisons ensemble. » Le musicien détaille : « Il y a quelques années, Petri m’a acheté mon album Itobia et m’a dit qu’elle allait l’utiliser pour ses cours de yoga. Nous sommes restés en contact, et lorsque j’ai organisé mon festival annuel d’ambient Ceremony Of The Ascension, nous avons décidé de faire l’expérience du mélange drone/yoga pour la première fois. »

Peter n’en était d’ailleurs pas à sa première expérimentation trans-disciplinaire : ayant joué pendant des années dans des groupes de metal, de hardcore ou de rock alternatif, appartenant au collectif artistique Building Transmission qui se propose d’expérimenter, de chercher les limites et de les repousser d’une manière conceptuellement radicale, il a en effet travaillé avec les cinéastes Marco Laguna et Sangham Sharma, a joué lors d’un défilé de mode pour la marque Pelican Avenue lors de la fashion week parisienne, mais aussi dans des musées, des galeries, et à la Biennale de Venise. Par ailleurs, il collabore régulièrement avec des écrivains, des artistes visuels, des scientifiques, ou même des architectes : « C’est important pour moi d’interagir avec d’autres formes artistiques et de brouiller les frontières qui les séparent, parce qu’en réalité, ces frontières sont illusoires. Ça permet de développer des points de vue intéressants et c’est très inspirant. Les connaissances d’une discipline peuvent se traduire dans une autre. Un espace vide pour un architecte, ça peut être du silence pour un musicien. »

C’est même l’objet de son projet Ashtoreth, amorcé en 2010 pour s’affranchir des limitations et des structures imposées par la forme de la chanson. Pas de restrictions, donc : en live, le musicien travaille avec sa guitare et sa voix et privilégie l’improvisation, et en studio, il explore les sonorités et les manipule de manière synthétique. Il explique : « Mon intention était d’expérimenter en live et de laisser la musique s’explorer elle-même, mais je ne voulais pas être expérimental pour être expérimental pour autant car ce genre de musique peut finir par être un peu ennuyeuse au bout d’un moment. J’avais besoin d’un concept qui donne de la signification aux sons que je produirai. On dit que la souffrance nous apporte de la sagesse, et en effet, après quelques années difficiles pour moi, j’ai découvert le chamanisme. C’est sur cette approche que j’ai fondé le concept et les bases spirituelles d’Ashtoreth. » Ashtoreth est la déesse babylonienne de la guerre et de la fertilité, et c’est pour cela que le projet est intitulé ainsi, reposant sur la même dualité entre structure et intention d’une part, et créativité libre et improvisation de l’autre. Bref, l’exact opposé et le contrepoint parfait au travail de Peter dans Emptiness : « Ashtoreth parle de la nature, du fait de se sentir connecté et d’entreprendre un voyage intérieur, alors qu’Emptiness parle de nihilisme, du côté morne de la vie en ville, de séparation et d’égocentrisme. Ashtoreth a un son chaleureux et naturel, alors qu’Emptiness a tendance à sonner froid et mécanique, à maintenir l’auditeur à distance au point presque de l’exclure. »

« Il faut faire attention à ne pas aller trop loin, ce sont des choses très puissantes qui peuvent causer des émotions et des sensations très déplaisantes. »

Voilà pour la théorie. En pratique, l’expérience est intrigante, déroutante, et pousse à s’interroger sur sa manière d’écouter la musique, voire quel serait le contexte idéal : en effet, alors qu’on nous demande de se concentrer sur sa respiration et ses sensations et que contorsionné dans une posture plus ou moins confortable, on ne peut en effet faire guère plus, on fait l’expérience de la musique avec une concentration et une intensité difficile à atteindre lors d’un concert ou même seul chez soi. Écoutée à fleur de peau, absorbée de manière complètement sensorielle, on a l’impression de l’entendre par tout son corps et plus seulement par ses oreilles. Et la musique elle-même invite à la méditation et à l’absorption en soi-même, poursuivant le même objectif que les postures et les exercices de respiration par d’autres moyens.

Et pour cause ; Peter emprunte au chamanisme, donc, dont il a étudié plusieurs traditions : « Pendant des années, j’ai été très impliqué là-dedans, j’ai d’ailleurs exercé comme guérisseur. Ce qui me plaît là-dedans, c’est que si le chamanisme existe toujours, c’est grâce à son adaptabilité. Il permet une approche personnelle et libre sans les limitations et les restrictions qu’imposent les religions organisées ou d’autres doctrines, par exemple. C’est quelque chose qui est toujours avec moi même si je ne pratique plus, ce sont des connaissances que j’ai acquises et qui teintent ma manière de voir le monde, d’approcher les gens, de gérer mes émotions et les changements dans ma vie. C’est devenu une partie intégrante de ce que je suis, et je crois qu’avec Ashtoreth, j’essaie de partager tout ça avec le public : à chaque performance, j’ai l’impression que les gens sont vraiment en quête d’une musique qui permette d’aller en soi-même et de faire face à ses propres démons. C’est pour cela que j’ai emprunté le concept de voyage spirituel au chamanisme ; au lieu d’utiliser des percussions et des chants, j’utilise ma guitare, des effets, des boucles et des couches de voix pour le mettre en œuvre. Mes performances sont au service de mon propre besoin de contemplation et de catharsis, et sont destinées ensuite à produire la même chose chez le public. Son rôle et l’énergie qu’il me transmet sont aussi très importants. »

Pour compléter l’expérience, les deux maîtres de cérémonie ont utilisé la fumigation, destinée à favoriser la concentration et la cohésion de la salle, à laquelle Petri reste tout le long très attentive : « Pendant la séance, je reste très absorbée par mon rôle de professeur, je suis attentive aux réactions des élèves, aux signes de fatigues… Sur le coup, je me sens vraiment à un cours, mais après, j’ai l’impression d’avoir pris part à une cérémonie. J’essaie de ne pas partir trop loin dans le trip spirituel et ésotérique parce que selon la tradition que je suis, la dimension spirituelle est individuelle, ce n’est pas à moi en tant que professeure de l’induire. Telle qu’on me l’a apprise, la méditation est la concentration complète sur le monde intérieur. Le monde extérieur n’existe plus, donc l’encens, les bougies, les manuels, etc. ne servent pas à grand-chose, finalement. Les fumigations et la musique de Peter, c’est déjà beaucoup, je trouve. Il faut faire attention à ne pas aller trop loin, ce sont des choses très puissantes qui peuvent causer des émotions et des sensations très déplaisantes. J’essaie de faire en sorte que tout le monde reste enraciné dans l’instant. »

« À l’origine, la musique marque la rupture avec la nature, c’est une fabrication humaine par des gens cultivés, mais maintenant c’est comme si après un long détour nous y retournions. »

Ces dernières années, les groupes de metal reprenant soit l’esthétique, soit l’objectif de cérémonies religieuses ou spirituelles sont légion, des messes d’Amenra aux volutes éthyliques d’Urfaust, des rituels satanistes de Watain aux cérémonies cartoonesques de Ghost, en passant par tous les groupes d’occult rock ou de black metal amateurs d’encens. Au-delà du phénomène de mode, on peut y voir une tentative de soit pousser à son maximum le pouvoir fédérateur de la musique, soit de retourner à son essence, à son langage d’avant le langage, à son utilisation tribale et spirituelle. « À l’origine, la musique marque la rupture avec la nature, je trouve, c’est une fabrication humaine par des gens cultivés, mais maintenant c’est comme si après un long détour nous y retournions », observe Petri. Et Peter va dans le même sens : « Je veux créer une atmosphère qui permette aux personnes en train de pratiquer leur yoga de se détendre, de se relaxer dans les postures, et en même temps qui les emportent dans un voyage qui met l’accent sur la connexion entre les uns et les autres. Petri, en brûlant de la sauge dans la salle et près de chaque participant, a créé les premiers liens. La musique et les mouvements en ont créé d’autres, entrelacés les uns aux autres. » Ses notes basses et hypnotiques résonnent dans la salle recueillie, et la méditation finale s’achève par un salut à la flamme rituel. On se sent vermoulu et régénéré, comme après un concert exceptionnel.

Petri va continuer d’explorer les perspectives ouvertes par la conjonction de ces deux mondes, et projette d’organiser des événements similaires courant 2018, avec d’autres musiciens, et peut-être dans d’autres lieux. Avis aux Belges et aux Français du Nord les plus curieux : toutes les cessions sont en anglais ! Peter de son côté, en tant qu’Ashtoreth, planche sur de nombreux autres projets et collaborations, notamment avec le Norvégien Sisselmann. Il va aussi participer à un événement de « drone yoga » similaire fin février à Londres en collaboration avec Rosy Maio.

Page Facebook officielle de Shiva Yoga : www.facebook.com/shivayogabyyogahathi.

Page Facebook officielle d’Ashtoreth : www.facebook.com/ASHTORETH-201840269882475.



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  • Super article qui me permet de découvrir de nouvelles pistes d’écoute.
    Personnellement je médite quotidiennement presque toujours sur du Sleeping karma. Je pensais être un cas mais je découvre que d’autres ont la même approche.
    J’espère un jour atteindre le nirvana en réussissant à méditer sur du Slayer 🙂

    [Reply]

    Bir

    Namaste Django (et nan tu n’es pas tout seul ; ) = https://www.facebook.com/BlackYoga1/

    Article coOol qui témoigne et relie à la forme de spiritualité que l’on rencontre par la musique sombre et sa pierre magik à base de metål Nøir. Je suis tout à fait en accord avec Petri Barten dans la pratique du yoga avec de la musique sombre, stoner-psyché-doOom-sludge-black car c’est absolument régénérant, lunaire et solaire à la fois.

    CiaO)))

    Bir

    Django

    Pittsburgh ca fait loin pour un cours de Yoga…
    Et enplus mon truc à moi, c’est la méditation et pas le Yoga.
    Je suis sur qu’un jourr il y aura des animations dans ce genre au Hellfest
    EN tous cas, gràce à l article, j’ai découvert Om et c’est un excellent groupe mais si cela ne touche pas au génie de Sleeping Karma

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