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Nouvelles Du Front   

Réfléchir sur le Metal a-t-il un sens ?


Le Metal, nouveau champ académique ? Et pourquoi pas, après tout ? Compte tenu de la richesse de son contenu musical, des symboles utilisés qui en font la vitrine, de la diversité des sous-genres, de l’aspect international du mouvement par une représentation dans presque tous les pays du monde… Puis par l’analyse sociologique des rassemblements, des spécificités propres à chaque pays, de son industrie, de ses cibles, voire de son rôle politique ou religieux… Bref, dans le mouvement Metal, si on veut intellectualiser le sujet et réfléchir à ses diverses composantes, il y a de quoi faire.

C’est un peu ce qu’on fait Gérôme Guibert et Jedediah Sklower, respectivement sociologue, maître de conférence à la Sorbonne pour le premier, chargé de cours à l’université de Lille et également conférencier pour le second, dans un essai intitulé « Dancing With The Devil – Panorama des Metal Studies ». Qu’appelle-t-on les Metal Studies ? Tout simplement un champ académique consacré au Metal, branche particulière des Cultural Studies qui étudient les différents mouvements culturels. Le Metal est donc devenu champ d’étude. Oui, mais comment ? Quels ont été les premiers travaux sur le sujet ? Sur quels thèmes d’études sociologiques l’analyse du monde du Metal débouche-t-elle ? Qui sont les fans, finalement les sujets principaux de l’étude ? Et pour conclure, y a-t-il un réel intérêt à cette étude ? C’est pour répondre entre autres à toutes ces questions que les deux chercheurs se sont penchés sur le sujet et qu’il faut définitivement prendre un peu de temps pour s’intéresser également à la question.

Sortir le metal d’une « mythologie négative ».

Le premier essai sur le sujet vient d’un des berceaux du Metal tel qu’on le connaît aujourd’hui: la Californie, et plus précisément Los Angeles. Robert Walser, Professeur et Directeur du Département de Musicologie de l’Université de Californie se penche très sérieusement sur le problème en mettant en avant la virtuosité musicale des grands artistes du genre. Car oui, il faut intéresser les gens, et les sortir de leurs préjugés sur le style, qui a atteint certains sommets et abus à la fin des années 80, début des années 90. Cette « mythologie négative » comme l’appellent les auteurs, met face-à-face pour le grand public, des fans adolescents dépressifs et des stars débiles aux comportements plus que limites. Aborder le sujet par l’angle de la musicologie et de l’analyse des pratiques et des représentations culturelles permettait pour l’une des premières fois de sortir un peu des stéréotypes et d’envisager les choses différemment. Les auteurs rappellent que le Jazz et le Rock étaient déjà à cette époque des sujets d’étude très sérieux ; le Metal lui, pâtissait d’une image kitsch et provocatrice qui fait qu’un certain nombre d’universitaires ne le prenait pas au sérieux. Finalement les premières fois où l’on s’est penché sur le sujet, c’était pour en dénoncer les abus de langage et l’utilisation de symboles bafouant la morale, par le fameux « Parental Advisory Explicit Lyrics » ou autre « viol de la conscience par les messages subliminaux », par Judas Priest, par exemple. Les années 2000 arrivant, les colloques et conférences sur le Metal apparaissent, et le genre est un peu plus considéré académiquement, en tout cas par certaines éminences intellectuelles à travers le monde, même si les études restent franchement marginales.

Il y a désormais beaucoup trop de ramifications pour que tout vienne du même endroit.

Comment définir le Metal et où en situer l’origine est bien sûr l’un des enjeux principaux de ces études. Et bien évidemment, c’est Black Sabbath qui remporte la palme du groupe fondateur du mouvement, avec déjà une polémique sur les origines du style : celui-ci existe-t-il pour se démarquer du Blues ou alors pour en perpétuer les codes ? Deux écoles, deux façons de voir le mouvement, la meilleure caractérisation de cet état d’esprit étant bien sûr la multiplication des sous-genres par la suite. De l’héritage de Led Zeppelin à la fin des années 60 jusqu’à la grande diversification du style dans les années 90, il y a bien évidemment beaucoup à raconter et les théories sur le Metal ont fleuri. Mais surtout, les deux auteurs avancent qu’il y a des limites à ces théories : d’abord, on considère à tort que « l’ensemble des sous-genres du Metal comme ayant tous des racines communes, là où la dispersion éclectique invite à multiplier les généalogies ». Un atavisme unique n’amène pas à avancer sérieusement sur sujet, il y a désormais beaucoup trop de ramifications pour que tout vienne du même endroit. De plus, dans ces théories, le genre Metal ne suit pas le même « développement linéaire selon un schéma progressiste » comme dans le Rap ou la Techno, à savoir d’une naissance classique à une « dispersion/contamination exogène ou corruption commerciale », ce qui n’est pas totalement aberrant mais assez limitatif, étant donné que beaucoup de sous-genres du Metal restent plutôt confidentiels.

L’identité des fans de Metal est forcément un aspect souvent analysé dans les Metal Studies. Pourquoi écoute-t-on du Metal plutôt qu’un autre style, et qui sont ceux qui forment ce public si particulier ? L’ethnomusicologie démontre par des exemples que le choix de la musique et de la culture Metal se fait pour répondre à une forte charge émotionnelle liée à un facteur sociétal ou culturel : l’exemple est pris d’une région des États-Unis, l’Ohio, où une forte proportion de jeunes écoutent du Metal car la situation économique y est devenue compliquée, notamment à cause des nombreuses fermetures d’usine. On met là le doigt sur un aspect important de la raison pour laquelle le Metal a tant d’aficionados et que les ethnomusicologues Jeremy Wallach, Harris Berger et Paul Greene définissent ainsi : c’est la musique « de toute personne qui, frustrée par les promesses que la modernité n’a pas tenu, souhaite adopter une culture marginalisée et transgressive afin d’exprimer ces sentiments ».

Bien sûr tous les fans de Metal ne se reconnaîtront pas dans cette définition, mais elle exprime malgré tout une vision intéressante d’une analyse possible d’une grande partie de ce public. Ces ethnologues culturels voient dans le Metal une sorte de stratégie émotionnelle et symbolique pour répondre à un sentiment désabusé que ressentent aujourd’hui certaines populations des sociétés modernes et qui les pousse à se réfugier dans des domaines lointains et variés comme la science-fiction, les mythologies païennes, l’univers médiéval-fantastique, ou encore « les tendances satanistes, dystopiques et apocalyptiques du Metal ». Sentiment d’appartenance à une communauté et identité « alternative » sont aussi des concepts répandus dans les Metal Studies pour analyser la base de fans Metal.

La perspective politique, bien que souvent taboue peut également avoir un certain intérêt à être analysée. Plutôt ouvrière ou de gauche en Grande-Bretagne, conservatrice et patriote aux États-Unis, d’extrême-gauche en Allemagne ou en Russie, la cause Metal varie dans ses tendances politiques selon la pays, pour des raisons historiques et culturelles. Une constante cependant : la scène Metal constitue dans tous les pays une certaine forme de résistance à un ordre établi, une résistance qui prend des formes bien plus visibles dans les pays du Moyen-Orient par exemple (le récent exemple de la tournée d’Orphaned Land et Khalas est frappant dans ce sens). Mais le Metal n’est pas outil politique en soi, même s’il peut servir à son insu par sa puissance, comme le rappellent justement les auteurs, d’outil au service de la guerre, en stimulant les soldats, en apeurant le camp d’en face, ou même pour torturer des prisonniers (les playlists Metal diffusées en boucle à haut volume à certains prisonniers de Guantanamo). Tout cela pour dire que finalement, il est difficile de généraliser une situation dans laquelle le Metal est utilisé ou mis en avant à des fins politiques, car celle-ci varie fortement d’un pays ou d’un contexte à l’autre. Les auteurs tiennent néanmoins à rappeler que le Metal se « revendique rarement d’une politique de gauche, même si elle n’est pas que conservatisme, nationalisme ou individualisme ; le heavy metal s’est notamment constitué en opposition à l’éthique et à l’esthétique hippie. » Bien sûr, les manifestations extrémistes médiatisées associées au Metal sont plus souvent liées à la droite nationaliste (comme en témoigne la récente affaire avec Vikernes de Burzum en juillet 2013) qu’à la gauche extrême, et c’est pour cela que parfois certains amalgames sont faits, plus à droite qu’à gauche.

On le voit bien, le Metal comme champ académique a une pleine raison d’être. Parce qu’en tant que « communauté », les chercheurs ont un intérêt à creuser le sujet pour mieux comprendre l’Homme, finalement, qui est au centre du phénomène. Les Metal Studies ont un sens, pas forcément absolument scientifique, car définir des règles pour l’analyser reviendrait à en limiter la portée, mais néanmoins de sérieuses études sociologiques permettent de mettre en avant des points tout à fait intéressants. Voilà en quelque sorte la conclusion qu’on fait Gérôme Guibert et Jedediah Sklower à l’issue de cette étude. Réfléchir sur le Metal est loin d’être bête. Mais ça, en son for intérieur, une bonne partie du public Metal le sait sûrement déjà.



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